2001
Mouvements
Dossier
L’ICANN : Internet à l’épreuve de la démocratie
Pierre Mounier
[*]
Regarder Internet comme un objet politique. Cette approche, qui
apparaît évidente aujourd’hui, est relativement récente parmi les discussions
qui se sont succédé sur ou autour d’Internet, depuis la création du réseau
d’ordinateurs interconnectés en 1983. Longtemps monopolisées par les
techniciens, celles-ci sont longtemps restées focalisées sur des questions
relatives aux protocoles utilisés, aux investissements nécessaires ou à
l’interconnexion des réseaux.
Lorsqu’au milieu de la dernière décennie, le réseau Internet
est progressivement apparu comme un élément central de la « nouvelle économie
», moteur de la croissance américaine, le gouvernement américain a cherché à se
désengager de la gestion d’un outil de moins en moins dominé par les acteurs
académiques, et de plus en plus par des compagnies commerciales.
La décision prise par le gouvernement américain en 1998 dans
ses « green papers
[1] »
de privatiser la gestion du cœur du réseau, à savoir le DNS qui permet
d’attribuer des noms de domaines et des adresses numériques aux différents
acteurs du réseau, entraîna parallèlement la nécessité de créer un organisme
chargé de définir des règles de fonctionnement pour les opérateurs privés qui
allaient gérer effectivement le DNS, d’accréditer ces organismes et de résoudre
les conflits qui s’ensuivraient. Ce fut l’
Internet corporation for assigned names and
numbers (ICANN), créé la même année.
Ainsi, paradoxalement, la privatisation du DNS, le
désengagement du monde académique et l’entrée en puissance des acteurs
commerciaux sur Internet firent naître presque mécaniquement l’idée qu’Internet
pouvait être modélisé comme espace public, soumis à une problématique
directement politique de légitimité de ses règles de fonctionnement et des
organismes chargés à la fois de les concevoir et de les faire appliquer
[2]. Dès lors, l’ICANN peut être
défini comme un organisme dont le statut tente d’être adapté à un nouvel espace
politique qui suscite bien des interrogations, le cyberespace.
•Le cyberespace : un objet politique non identifié
Les critiques pleuvent aujourd’hui à la fois sur la manière
dont cet organisme fonctionne, sur les conditions dans lesquelles il a été créé
et sur l’incertitude de son statut. Mais il faut reconnaître à la décharge de
ses créateurs qu’ils n’étaient guidés dans leur travail par aucun précédent, et
que la nature même de l’objet que l’ICANN était appelé à gérer était bien
problématique. Si l’on accepte d’utiliser la métaphore spatiale pour se
représenter Internet, métaphore littéraire
[3], mais bien plus intuitive et opérationnelle que les
métaphores « noosiennes » proposées ici et là, on peut attribuer à cet « espace
» les propriétés politiques suivantes : Internet est un espace international.
C’est un espace hétéronome car constitué de l’interconnexion entre une myriade
de réseaux propriétaires de statut privé pour certains d’entre eux, public pour
d’autres. C’est un espace que se partagent acteurs commerciaux, industriels,
publics, et individus. C’est un espace non physique dont l’occupation est
temporaire et dynamique. C’est un espace enfin qui n’existe que par la grâce du
système d’allocation d’adresses : le DNS. Et une grande partie du problème
vient de là. Car si le réseau est globalement décentralisé, multiforme et donc
relativement incontrôlable, ou plutôt incontrôlé, il s’appuie pour exister sur
une fonction limitée mais extrêmement centralisée au contraire : l’allocation
universelle d’adresses numériques pour les machines, de noms de domaine pour
les personnes et les organismes, et la correspondance entre les deux. L’ICANN
constitue aujourd’hui la réponse inventée par le département du Commerce
américain aux problèmes politiques que pose la gestion du DNS.
•L’ICANN : entre régulation et gouvernance
Un organisme indépendant d’intérêts commerciaux ou
gouvernementaux, où toutes les catégories d’acteurs de l’Internet seraient
représentées, où toutes les parties du monde seraient partie prenante,
suffisamment légitime pour établir des règles du jeu acceptées par tous, pour
que des décisions critiques puissent être prises sans soulever une trop grande
contestation, et surtout capable d’empêcher d’autres acteurs de mettre sur pied
un système de gestion des noms de domaine alternatif, voilà les préoccupations
qui ont officiellement présidé à la formation de l’ICANN. À ces particularités,
il faut en ajouter deux qui tiennent aux circonstances historiques dans
lesquelles il a été créé : mis en place par le département du Commerce
américain sur la base d’un « memorandum of understandings
[4] », l’ICANN est temporairement soumis au
contrôle du gouvernement américain, qui poursuit l’objectif naturel de garder
le contrôle du DNS tout en le légitimant en l’« universalisant » par
l’entremise de l’ICANN. Par ailleurs, le statut particulier de cet organisme,
une association de droit privé californien, tient au double souci d’éviter
qu’il ne se transforme en agence onusienne, comme plusieurs acteurs européens
en ont émis l’idée et qu’il ne s’institue en organisme de nature étatique,
perspective opposée à une idéologie libérale partagée par le gouvernement
américain – quelle que soit sa coloration politique – et les acteurs de
l’Internet, selon laquelle le réseau doit rester libre de tout contrôle
étatique.
Les
bylaws
[5] qui représentent la
constitution de l’ICANN définissent un mode de fonctionnement très particulier
motivé essentiellement par le souci de représenter tous les acteurs de
l’Internet et d’obtenir un assentiment consensuel sur les principales décisions
prises. C’est pourquoi l’ICANN est dirigé par un « directoire » dont les
membres sont issus de sous-organisations (« supporting organisation »)
définissant chacune une activité couverte par l’ICANN : l’allocation de noms de
domaine (DNSO), l’allocation d’adresses numériques (ASO), la concertation sur
les protocoles (PSO). Chacune de ces organisations élit trois représentants au
directoire. À travers eux, c’est l’ensemble des acteurs, institutionnels,
commerciaux, industriels, privés, individuels, qui sont représentés. Les
gouvernements nationaux sont, quant à eux, partie prenante du fonctionnement de
l’ICANN à travers un Comité consultatif gouvernemental.
Si l’ICANN s’en était tenu là, il n’aurait constitué qu’un
organisme de régulation de plus, similaire dans son mode de fonctionnement à
l’IETF ou au W3C pour Internet, à l’IUT pour les télécommunications. Mais les
bylaws de l’ICANN lui imposaient un
objectif de démocratisation qui devait entraîner la représentation du « peuple
des internautes » au sein du directoire. Le mélange des genres entre organisme
régulateur qui ne permet qu’à des participants qualifiés d’intervenir et
fonctionnement démocratique qui entraîne très vite l’apparition de perspectives
étatiques est à la source d’une confusion grandissante au sein de cet organisme
et d’un glissement de statut qui n’était pas prévu au départ. Lorsque, deux ans
après sa création, l’ICANN a courageusement mis sur pied un processus électoral
« at large » devant permettre aux internautes du monde entier (tout détenteur
d’une adresse électronique) de choisir l’un de leurs cinq représentants au
directoire, il s’est lancé dans un processus non maîtrisé qui n’a fait
qu’accroître la contestation.
•Un électorat introuvable
Extrêmement chaotique, le processus électoral mis en œuvre
durant l’été 2000 illustre les difficultés d’une adaptation d’institutions
démocratiques éprouvées dans le monde réel au cyberespace. Les procédures de
mise en place d’une démocratie représentative lui sont ainsi parfaitement
inadaptées. Celles-ci reposent en effet, pour être valides, sur la constitution
d’un corps électoral relativement bien défini et contrôlé, ce que ne permet pas
l’utilisation de l’adresse électronique comme carte d’électeur. Les
possibilités de fraude sont extrêmement importantes et entraînent des
procédures de validation (par courrier postal) et de vérification coûteuses et
techniquement incertaines. Au total, l’ICANN a validé près de soixante-seize
mille inscriptions parmi lesquelles un peu moins de la moitié ont effectivement
participé au vote. Comparé aux trois cents millions d’internautes recensés à
l’époque, le faible nombre de participants grève sérieusement la
représentativité du scrutin. De manière plus grave encore, les études qui ont
été faites dans les mois qui suivirent la consultation ont montré que les votes
s’étaient effectués majoritairement sur une base nationale. Pour l’Europe, par
exemple, qui disposait d’un siège sur cinq, l’Allemagne est arrivée largement
devant les autres pays en terme de participation, et a logiquement envoyé l’un
des siens, Andy Müller, au directoire. Ce dernier d’ailleurs a bénéficié du
soutien et de la mobilisation de l’organisation dont il est issu, le
Chaos computer club, qui compte
plusieurs milliers de membres. Ces élections étaient les premières du genre, et
même les premières tout court, puisque personne n’avait jusqu’alors organisé de
suffrage direct au niveau mondial sans passer par des représentations
intermédiaires comme les gouvernements nationaux. Elles ont permis de mettre en
lumière la difficulté d’utilisation d’un mode d’expression démocratique qui n’a
pas été conçu pour s’inscrire dans un espace électronique, pour lequel il reste
sans doute à inventer des procédures adaptées, notamment en allant les chercher
du côté de la démocratie directe.
Dans les semaines qui suivirent ces premières élections,
l’ICANN mit sur pied un comité spécial chargé d’émettre des recommandations
pour les prochaines élections. Intitulé
At large
study commitee, ce groupe de travail présidé par l’ancien Premier
ministre suédois Carl Bildt a rendu ses conclusions à la fin du mois d’août
2001
[6]. Il propose
notamment de restreindre la composition du corps électoral aux seuls
possesseurs individuels d’un nom de domaine et de faire payer une cotisation à
l’enregistrement de celui-ci afin de supporter le coût des prochaines
élections. Parallèlement, il propose que le corps électoral ainsi constitué
dispose de sa propre organisation, au même titre que les acteurs
institutionnels ou économiques. Cette dernière recommandation va dans le même
sens que celle émise par une équipe de recherche indépendante, la
NGO & academic ICANN study (NAIS),
qui constate que la « conscience civique » d’un corps électoral aussi dispersé
et hétérogène ne peut émerger spontanément mais doit être entretenue et
suscitée par une organisation
ad
hoc
[7]. En
revanche, en ce qui concerne la redéfinition du corps électoral proposée par
l’ALSC, la NAIS joint sa voix au concert de protestations qui s’est élevé au
lendemain de cette proposition. Celle-ci définit en effet un entre-deux
difficilement acceptable : ou bien l’ICANN reste un organisme régulateur pur et
simple, à compétence purement technique, et dans ce cas il fonde sa légitimité
sur des critères intrinsèques sans se soucier d’une quelconque représentativité
démocratique ; ou bien l’ICANN devient une sorte de « gouvernement d’Internet »
comme l’appelle déjà la presse généraliste et, dans ce cas, la démocratisation
doit être totale, c’est-à-dire inclure tous les utilisateurs du réseau. La
restriction proposée par Carl Bildt (pour des raisons purement pratiques et
financières, en fait) aurait un effet quasiment censitaire, excluant d’emblée
les pays pauvres, puisque la « fracture numérique », comme on a coutume de
l’appeler, entre pays du Nord et pays du Sud, déjà importante en ce qui
concerne l’utilisation d’Internet, est encore plus criante quand il s’agit de
la possession d’un nom de domaine, et serait encore aggravée par l’imposition
d’une surtaxe. Finalement, cette proposition, disent certains, ne donnerait pas
la légitimité nécessaire à l’ICANN pour imposer ses décisions.
•Quels enjeux pour la démocratie ?
Des décisions contraignantes, des élections, un directoire, une
légitimité et bientôt une taxe : l’ICANN ressemble de plus en plus à un
gouvernement du réseau. Cette évolution, qui horrifie un nombre important
d’acteurs, américains surtout, par réticence épidermique à l’égard de tout
contrôle étatique supplémentaire, est pourtant inévitable dans la mesure où les
règles imposées par cet organisme dépassent de loin les simples considérations
techniques pour lesquelles il a été primitivement conçu. L’ICANN en effet, qui
détermine les règles de résolution des conflits sur l’attribution des noms de
domaines, que ce soit par les registrars, ou le cas échéant par l’OMPI ou
encore un autre des organismes qu’il accrédite, agit au croisement du droit de
la propriété intellectuelle, du droit sur la concurrence ou encore de la
répartition de ces ressources publiques que sont les noms de domaine. Et de
fait, l’ICANN fait l’objet d’un nombre croissant de critiques, de plus en plus
virulentes, ce qui, de manière paradoxale, renforce sa position comme centre de
décision du réseau. Peuplé pour l’essentiel de techniciens ou de commerciaux
peu accoutumés à assumer une relation d’échange politique avec un plus large
public, le directoire de l’ICANN réagit très mal à ces critiques. Elles sont
pourtant le signe d’une légitimation progressive de l’organisme comme instance
réglementaire habilitée à arbitrer entre des intérêts divergents.
L’introduction au sein de l’ICANN de directeurs issus de
l’élection directe, comme Andy Müller ou Karl Auerbach, a ainsi provoqué
l’émergence de débats sur la manière dont l’ICANN ou les organismes qu’il
accrédite arbitrent les conflits entre acteurs commerciaux et non commerciaux.
De manière générale, se dessine une ligne « citoyenne » autour de ces deux
hommes qui considèrent que, dans le partage des noms de domaine, les acteurs
commerciaux sont outrageusement avantagés par rapport aux particuliers. À
l’extrême opposé, l’ICANN, chargé à ses débuts d’organiser la concurrence sur
le marché des enregistrements de noms de domaine, là où existait un monopole de
fait de la part de
Network solutions,
a été très critiqué pour l’accord qu’il a signé récemment avec cette même
compagnie (désormais englobée dans
Verisign) et qui, semble-t-il, l’avantage
outrageusement. Enfin, l’introduction de nouveaux noms de domaine de premier
niveau (les.biz,.info, etc.) a suscité de nombreux mécontentements parmi les
registrars du fait de sa lenteur et de
sa parcimonie. Fait significatif, des acteurs purement commerciaux comme
New.net, partisans d’une liberté
totale dans l’introduction de nouveaux noms de domaines, engagent un dialogue
raisonné avec l’ICANN sur la politique à établir en la matière, construisant
une discussion non dénuée d’importance sur la rareté de ces nouvelles
ressources naturelles que constituent les noms à l’ère numérique
[8].
En quelques années, l’ICANN s’est imposé au centre d’un réseau
censé en être dépourvu. En partant d’une compétence très limitée et purement
technique, il a progressivement basculé dans un registre politique, suscitant
l’effroi de certains, l’intérêt d’autres. L’aridité des discussions qui le
traversent est un obstacle évident au processus de démocratisation qu’il a
engagé récemment. Mais celui-ci est probablement représentatif de l’évolution
que connaissent les démocraties modernes, où de larges pans d’activité, par
leur technicité ou leur nature internationale, échappent à la souveraineté
populaire qui s’exerce au sein des parlements nationaux. Celle-ci ne peut être
retrouvée qu’au sein des organismes techniques où l’on peut très bien imaginer
alors que de simples citoyens siègent aux côtés des experts. De ce point de
vue, l’expérience que l’ICANN est en train d’engager n’est pas dépourvue
d’intérêt et pourrait très bien ouvrir la voie à d’autres expériences
démocratiques.?•
[*]
Webmaster du site homo-numericus.net
[1]
h
http:// www. ntia. doc.
gov/ntiahome/ domainname/ dnsdrft.htm
[2]
Cf. L.
Lessig,
Code and other laws of cyberspace, ALA,
1999.
[3]
Elle fut inventée par l’auteur de science-fiction W.
Gibson dans son roman,
The Neuromancer.
[4]
http:// www. icann. org/ general/ icann-mou-25nov98.
htm
[5]
h
http:// www. icann. org/ general/ bylaws.
htm
[6]
http:// www. atlargestudy. org/ draft_final.
shtml
[7]
http:// www.
naisproject. org/
[8]
http:// www. new. net/ NewnetPaper.
pdf