Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3593-3
176 pages

p. 87 à 92
doi: 10.3917/mouv.018.0087

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Dossier

no18 2001/5

Dans le cadre du Forum de la gauche citoyenne (FGC), organisation pluraliste à laquelle participent des militants de la plupart des sensibilités de la gauche mais également des syndicalistes et des associatifs, Henri Jacot, Dominique Taddei, Pierre Héritier et bien d’autres ont rédigé un texte consacré aux enjeux d’une société de plein emploi. Nous publions ici les principaux extraits de la troisième partie de ce texte particulièrement utile en ces temps où beaucoup parlent de démocratie sociale sans en préciser le contenu. Il nous a semblé en effet qu’on ne pouvait engager une réflexion d’ensemble sur la démocratie sans aborder ce sujet [1].
Une stratégie pour un vrai plein emploi, l’éradication de la pauvreté et la lutte contre les discriminations sont inséparables de la mobilisation des salariés et de leurs organisations. De tels objectifs ne peuvent, en effet, être délégués aux seuls pouvoirs publics, seraient-ils les mieux intentionnés, et à la seule politique économique et sociale, serait-elle la mieux orientée. Le rôle des acteurs sociaux, et plus généralement de la « société civile », est aussi décisif pour promouvoir une telle société de plein emploi. Comme à l’époque des « Trente glorieuses », le retour au plein emploi doit ainsi s’accompagner d’une réelle démocratisation des relations sociales et de la conquête de nouveaux droits pour les salariés, qu’ils soient collectifs ou individuels, que ce soit dans les entreprises ou dans la société, notamment dans le domaine de la protection sociale et des services publics.
Il faut cependant d’emblée souligner que ces questions ne peuvent désormais plus faire abstraction du débat européen, tant il est vrai que l’Europe sera plus que jamais à l’avenir le cadre de réflexion et d’action des protagonistes sociaux autant que des responsables politiques. Et ceci sera encore plus fondé avec l’instauration de la monnaie unique et dans la perspective de l’élargissement à des pays où le rapport de forces n’est à l’évidence pas aujourd’hui du côté syndical. […]
C’est bien avec l’intention explicite de contribuer à une telle convergence en Europe en termes de régulation sociale que nous aborderons ici, dans un ordre qui n’est pas fortuit, d’abord la question de la nécessaire démocratisation et rénovation des relations sociales, puis celle des nouveaux droits à revendiquer et obtenir pour les salariés, et plus généralement pour tous les citoyens, producteurs mais aussi consommateurs, et notamment usagers des services publics.
 
•Démocratisation et rénovation des relations sociales
 
 
La tentative de « refondation sociale » du MEDEF, fondamentalement réactionnaire en ce qu’elle essayait de revenir systématiquement sur les progrès mis en œuvre depuis les années trente, a globalement échoué. Cela n’enlève rien à l’actualité des questions posées.
Paritarisme, tripartisme ou quadripartisme ?
Au-delà d’un débat souvent biaisé sur un supposé paritarisme, on s’accorde maintenant à reconnaître que des régulations, à la fois plus équilibrées et plus efficaces, doivent faire l’objet d’accords tripartites entre les partenaires sociaux et l’État, qu’ils résultent de réunions périodiques (en début de législature ou annuelles), mais qui risquent d’être ritualisées, ou spécifiques, à chaque fois que le besoin s’en fait sentir.
Doit-on et peut-on aller, comme cela peut être pratiqué dans d’autres pays européens, Italie ou Irlande par exemple, jusqu’à introduire dans ces concertations et négociations, ou en tout cas dans certaines d’entre elles (minima sociaux…), une « quatrième composante », constituée de représentants très divers de la « société civile » ? On ne peut certainement pas se contenter d’y opposer le fait que cela ne correspond pas à nos traditions. Il serait donc souhaitable qu’au moment où tout le monde réclame de « nouvelles règles du jeu », une telle novation fasse l’objet d’un véritable débat.
Sans préjuger de prochaines négociations en ce sens, on doit cependant affirmer quelques principes citoyens qui doivent prévaloir, notamment dans le domaine des relations professionnelles au sens habituel : dès lors qu’une question n’est pas considérée d’ordre public, il est préférable qu’elle soit réglée par les intéressés plutôt que par l’administration. Elle ne peut cependant être opposable aux non-signataires, et faire donc l’objet d’un décret d’extension, que si elle a été régulièrement signée par une ou des organisations majoritaires.
Démocratie sociale et représentativité
La démocratie sociale, comme toute démocratie, suppose, en effet, que la représentativité de chacun se ressource régulièrement par des élections ad hoc, qu’il s’agisse des prud’homales, de l’agrégation des élections professionnelles ou des élections à la Sécurité sociale, que nous souhaitons rétablir. Du côté des organisations patronales, la pratique permanente de la candidature unique, au profit du MEDEF, et les votes quasi unanimes qui y sont effectués, en contradiction complète avec tout ce que l’on sait, par ailleurs, de la diversité des positions patronales, sont très préoccupantes, à l’heure où on souhaiterait renforcer le rôle des partenaires sociaux. L’organisation patronale est aujourd’hui un des derniers refuges du centralisme démocratique. En sens inverse, la diversité des employeurs, de l’économie publique et sociale autant que de l’économie privée, doit être reconnue et affirmée.
Pour ce qui concerne les organisations syndicales, on sait les discussions qui les animent sur l’évolution des règles de représentativité – doit-on organiser à date régulière un grand scrutin de représentativité, par branche professionnelle, ouvert à toutes les organisations légalement constituées ? – et sur les modalités de leur financement, public ou par chèque syndical versé par les salariés. Il est souhaitable que ces questions soient résolues assez rapidement, afin que ces nouvelles règles soient capables de donner un nouvel essor à la politique conventionnelle, mais, en même temps, il faut éviter au maximum que le pouvoir politique soit amené à trancher dans des domaines où la légitimité essentielle vient de l’autonomie des acteurs. On ne peut donc que souhaiter sur ces questions, encore plus que sur d’autres, que l’ensemble du mouvement syndical présente finalement des propositions convergentes, que les pouvoirs publics et le patronat devraient alors entériner.
Quelles que soient les modalités qui seraient ainsi arrêtées, tant du côté syndical que du côté patronal, c’est bien à une double exigence de légitimité, mais aussi de proximité des acteurs, qu’il s’agit de répondre. Quelle place accorder en particulier à la consultation des salariés, étant entendu que pour nous elle ne peut clairement se concevoir qu’en appui et non en substitution à la négociation collective ? […]
[Le texte traite ensuite de la nécessité d’appliquer la même démarche à la fonction publique]
Vers des accords-cadres périodiquement renouvelés
Ainsi, les partenaires sociaux seraient beaucoup plus forts pour dépasser deux des grandes faiblesses du système français de relations sociales.
La tendance au court-termisme, qui consiste à ne négocier, et a fortiori à ne conclure, que dans l’urgence : la dimension de psychodrame, amplifiée par la médiatisation qui l’accompagne, et les nouvelles pratiques de chantage systématique du MEDEF se prêtent mal à autre chose qu’à des bricolages défensifs, où la volonté d’arracher des signatures l’emporte trop souvent sur la recherche d’une stratégie, englobant positivement les positions des uns et des autres. Si la conclusion d’un accord collectif est toujours l’expression d’un rapport de force, il n’est pas sûr que les meilleurs textes soient normalement conclus « au bord de la crise de nerfs ». […]
La tendance à l’émiettement, qui conduit à fractionner les discussions, interdit de garder une vue d’ensemble de l’architecture et de la dynamique de notre politique sociale, des marges de manœuvre dont elle dispose en fonction de l’évolution de la situation économique générale. […]
Finalement, ce double besoin de négociations à plus long terme et plus globales conduit à la recherche d’accords-cadres, périodiquement renouvelés (tous les trois ans par exemple), par lesquels les partenaires sociaux définiraient les grandes orientations grâce auxquelles ils entendent concilier les demandes de leurs mandants et les objectifs d’intérêt général. […]
 
•De nouveaux droits pour les salariés dans les entreprises et dans la société
 
 
C’est dans une telle perspective réellement transformatrice du système de relations sociales dans notre pays que la question se pose de revendiquer et d’obtenir des droits nouveaux pour les salariés. Au préalable, il faut pourtant souligner avec force que la France souffre sans doute déjà au moins autant de la faiblesse, voire de la défaillance, des acteurs dans l’application même des droits déjà existants. […]
Quels droits et pouvoirs des salariés dans l’entreprise ?
Que ce soit avec une visée de co-détermination (« à l’allemande ») ou de contre-pouvoir (« à la française »), il faut assurer aux salariés un droit à la parole libre et authentique et garantir l’expression autonome de leurs aspirations en amont des décisions stratégiques ou de gestion dans l’entreprise.
Cela pourrait passer notamment par les avancées suivantes :
  • la diffusion à tous les salariés d’informations détaillées et compréhensibles sur la marche de l’entreprise devrait être rendue obligatoire ;
  • le droit d’expression directe, organisé par les groupes de salariés sur le lieu et le temps de travail, doit être réellement reconnu, en étant délivré de l’emprise hiérarchique qui a contribué à ce que les salariés s’en désintéressent ;
  • un droit d’expression et d’information syndicale, par exemple d’une heure par mois, prise sur le temps de travail et rémunérée comme telle, devrait être instauré dans toutes les entreprises en généralisant cette pratique du secteur public, elle-même à réaffirmer ;
  • les compétences des comités d’entreprise et des délégués du personnel doivent être assurées par une information et une formation renforcées de leurs membres. Il importe aussi de concevoir des procédures (avis conforme ?) permettant une prise en compte effective des préoccupations des salariés dans toute opération de fusion-acquisition, a fortiori en cas de plan social ;
  • une représentation des salariés en tant que tels doit être instituée dans tous les conseils d’administration ou de surveillance, avec un statut spécifique leur permettant de rendre compte de leur mandat sans que leur soit opposée une clause de secret paralysante. Si tous ne s’accordent pas sur l’importance de cette dernière revendication, sa mise en œuvre dans les entreprises grandes et moyennes, cotées et non cotées, irait dans le sens d’un renforcement souhaitable des droits d’information, de consultation, de surveillance et de contrôle des salariés et de leurs organisations.
Dans les PME aussi
En ce domaine, comme dans les autres, il faut veiller à ce que les salariés des petites entreprises (qui représentent un pourcentage croissant de l’emploi total) ne se trouvent pas avec des droits restreints ou inexistants.
Pour cela, il faut notamment :
  • assurer la liberté de constitution de sections syndicales et de désignation de délégués syndicaux sans conditions de seuil ;
  • instaurer des instances locales et professionnelles de représentation et de négociation pour les entreprises de moins de 11 salariés ;
  • étendre les pouvoirs de la représentation unique du personnel des entreprises de moins de 50 salariés en matière d’investigation, d’expertise et de formation, ce qui implique un accroissement du nombre de délégués du personnel ;
  • désigner des délégués syndicaux pour les PME, par les organisations syndicales représentatives des branches professionnelles concernées.
En tout état de cause, déplorant l’absence d’organismes territoriaux (par exemple au niveau des bassins d’emploi) susceptibles de pallier ces lacunes et d’étendre aux salariés des PME, et même aux entreprises unipersonnelles, les droits à l’emploi, à l’information et à la formation de tous les salariés, on ne saurait trop insister sur le rôle irremplaçable des accords collectifs de branches.
Logique salariale contre logique patrimoniale
Dans le contexte du capitalisme financier contemporain qui sévit à coups d’OPA, de fusions-acquisitions, et de licenciements « boursiers », l’idée est de plus en plus souvent mise en avant, y compris de la part de politiques ou de chercheurs se réclamant de la gauche, que le meilleur rempart contre une telle évolution serait de développer l’épargne salariale et l’actionnariat salarié. Si les salariés actionnaires étaient suffisamment puissants, affirme-t-on, ils pourraient peser sur la stratégie de l’entreprise.
Le problème posé est réel : ces opérations financières, dont les conséquences sont majeures pour l’avenir des salariés et d’abord leur emploi, sont décidées sans que leur avis soit le moins du monde pris en compte. Nous ne pensons cependant pas que la réponse à ce problème réside dans la transformation du salarié en actionnaire. Au contraire, nous pensons qu’il est décisif que le salarié soit reconnu en tant que salarié, pour précisément inverser la tendance actuelle au primat de la logique patrimoniale sur la logique salariale.
Certes l’actionnariat salarié existe, voire se développe ; il est donc opportun de revendiquer que la représentation de ces actionnaires salariés soit améliorée, en leur donnant par exemple un statut renforcé. De même, s’il n’est pas illégitime de s’interroger sur l’épargne salariale (en entreprise), et plus généralement salariée (hors entreprise), il est fondamental qu’elle ne serve pas de « cheval de Troie » pour affaiblir la rémunération par le salaire et la retraite par répartition. […]
Bref, l’essentiel à nos yeux est bien de redonner toute sa place au travail salarié dans la société, et non d’amodier à la marge un prétendu nouveau « capitalisme patrimonial ». […]
[Sont ensuite abordés le droit pour tous à la formation tout au long de la vie puis la démocratisation de la protection sociale]
Plus de démocratie participative, pour une citoyenneté plus globale
Démocratisation et rénovation des relations professionnelles, démocratisation et élargissement de la protection sociale, démocratisation et développement de la citoyenneté dans l’ensemble de la société : tout se tient. Cette interpellation n’est évidemment pas indépendante des relations à définir entre croissance et production d’une part, développement durable et société civile d’autre part. Et donc des rapports nouveaux à établir entre les différentes catégories d’acteurs concernés. On retrouve notamment les interrogations sur paritarisme, tripartisme ou quadripartisme, que nous avons formulées au début de cet article à propos de la régulation sociale. […]
[Est ensuite abordée la question du service public]
Ainsi doit être plus globalement ouvert en grand un débat sur la « société civile organisée », dont font à l’évidence partie les partenaires sociaux mais aussi d’autres acteurs, associatifs ou autres ; et en soulignant en outre la difficulté pour tous les « nouveaux entrants », non encore inscrits dans une telle « société civile organisée », d’être reconnus. •
 
NOTES
 
[1]L’intégralité de ce texte sera publiée prochainement dans les cahiers Devenirs, Forum de la gauche citoyenne et Fondation Ailes.
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