2001
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Mondialisation : De Seattle à Gênes, l’irruption de l’exigence démocratique
Francine Bavay
Le mouvement social que les media ont baptisé « anti-mondialisation » est apparu, sans réel événement annonciateur, même si des signes avant-coureurs laissaient supposer un tournant des mobilisations sociales, le premier jour de décembre 1999 à Seattle. Ce jour-là, quelques jeunes déterminés ont empêché la réunion de l’Organisation mondiale du commerce de démarrer, sous le regard étonné du monde entier.
Depuis Seattle, de Washington à Gênes, en passant par Prague, Nice, Göteborg, chaque sommet transnational a été le théâtre de mobilisations qui n’ont cessé de prendre de l’ampleur. À Gênes, ce sont quelques deux cent mille personnes venues de toute l’Europe, et même du monde entier, qui ont manifesté.
Depuis Seattle, le mouvement n’a cessé de se transformer sous nos yeux. Normal, bien sûr, pour un mouvement émergent qui se cherche ; étonnant pourtant sous bien des aspects.
D’emblée, c’est la jeunesse des manifestants qui a frappé. Les jeunes du Direct action network, organisés par groupes qui ne se connaissent pas à l’avance, se retrouvent sur place pour vivre une communauté éphémère à la recherche d’un objectif discuté ensemble quelques moments auparavant et se dissoudre ensuite, ont inventé un nouveau modèle d’action de rue. Ils ont dès Seattle exprimé leur différence, préférant, plutôt que de défiler comme c’est la tradition, des apparitions plus spectaculaires, s’enchaîner ensemble comme les manifestants antinucléaires allemands, s’affronter directement mais sans violence aux forces de l’ordre.
La surprise venait aussi de la puissance de la manifestation syndicale. Fait rarissime aux USA. Fait explicable par le tournant pris par le syndicalisme nord-américain en 1995 avec l’élection de John Sweeney à la tête de l’AFL-CIO mais surtout par la prise de conscience « mondialiste » de la solidarité nécessaire avec les syndicalistes et salariés mexicains contre les méfaits de l’ALENA.
Ces manifestations ont mis en lumière un mouvement qui existait déjà depuis quelques années et qui avait déjà organisé des contre-sommets et des manifestations. Rencontres de mouvements confessionnels, comme Jubilee 2000, ou de mouvements de citoyenneté, comme Public citizen, l’organisation fondée par Ralph Nader, Global watch… relayées en France par la Coordination contre l’AMI, devenue ensuite la Coordination pour le contrôle citoyen de l’OMC, et l’Observatoire de la mondialisation, ces mouvements avaient déjà obtenu une victoire : l’échec de l’AMI, l’accord multilatéral sur l’investissement, que l’OCDE avait abandonné après avoir cherché à le faire approuver en catimini. Ces mouvements centrés sur la démocratie et les droits de la personne humaine, d’inspiration organisationnelle plutôt nord-américaine, ont des caractéristiques proches de think tanks (réservoirs d’idées) respectés pour leur technicité.
En France où la bataille contre l’AMI a eu un grand retentissement, notamment parce que le député Yves Cochet s’en est fait le porte-parole à l’Assemblée nationale, mais surtout par une forte résonance dans l’opinion publique, la situation a d’emblée mêlé expertise et mobilisation citoyenne. ATTAC, l’association pour la taxation des transactions financières et l’aide citoyenne née en 1998, a été le creuset de cette synthèse. C’est ATTAC qui, à Seattle, a animé la délégation française d’une centaine de personnes mais aussi les manifestations du 27 novembre en France qui ont rassemblé quelques quatre-vingt mille personnes.
Seattle a aussi été l’occasion d’officialiser la jonction avec des mouvements féministes et écologistes. Les féministes étaient déjà mobilisées par le canal de la marche mondiale des femmes contre la pauvreté et les violences, qui faisait suite à la marche canadienne, Bread and roses, de 1995, et en avait repris le slogan ; les écologistes depuis le sommet de la terre de Rio en 1992 avaient démontré leur implication dans la veille citoyenne sur la mondialisation et la globalisation des menaces environnementales.
Ainsi la rencontre improbable de militantismes extrêmement différents dans leur posture idéologique et leurs pratiques a eu lieu à Seattle. Pourtant, ce qui a rendu l’événement célèbre, ce sont les affrontements de rue et le blocage de la conférence, conférence qui s’est d’ailleurs clôturée sur un échec – déjà programmé – par l’incapacité des pays dominants à trouver un accord, malgré la mise en scène d’ouverture aux pays du tiers-monde et aux ONG.
Autre phénomène, apparu en France lors de la manifestation du 25 novembre 1995 pour les droits des femmes, où trois générations avaient manifesté ensemble, et qui s’est reproduit à Seattle, Washington et ailleurs, la rencontre d’adolescents précoces et de vieillards en pleine forme, qui met à jour non pas la solidarité inter-générationnelle mais le militantisme trans-âges, manifestation historique de l’évolution des sociétés développées et de l’intérêt des politiques sociales.
•Et le mouvement de s’inscrire dans une continuité
Seattle aurait pourtant pu rester sans lendemain. Ce fut le pari des forces de police qui s’organisèrent pour transformer les sommets en camps retranchés. Ce fut le pari de ceux qui tablèrent sur l’hétérogénéité du mouvement, tant par son degré de radicalité que par ses problématiques, pour miser sur son éclatement. C’était sans compter sur la prise de conscience du caractère inepte des processus de production des décisions internationales, sans comprendre la force du soutien citoyen, la force de la demande d’alternative. Il y a eu Washington, Québec, Prague, Nice… chaque réunion transnationale est devenue l’occasion d’un contre-sommet et d’une manifestation.
À Seattle, les syndicats et le Direct action network ne s’étaient pas concertés. À Washington, l’AFL-CIO participe aux réunions préparatoires. Un modèle d’organisation se dessine, une organisation qu’on pourrait dire floue. Peu de préparation à l’avance, c’est sur place que tout se joue. Les nouvelles technologies, mobiles, Internet, y aident. Elles ne sont pas déterminantes pourtant. C’est une conception, nouvelle, de l’action qui est à l’œuvre, inventée par ces mouvements d’action directe issus de la jeunesse mais qui diffuse vers tous les participants, qui semblaient déjà prêts à l’accepter. Et à y prendre plaisir.
Chaque pays d’accueil a la responsabilité de l’organisation avec les forces sociales locales. La riposte est affirmée non-violente par principe. L’enseignement des tactiques de lutte non-violente a souvent sa place pendant l’événement. Pourtant la prise en compte des désirs de chacun, des approches philosophiques différenciées, des grandes disparités d’âge multiplie les initiatives et laisse apparaître la notion de manifestation à la carte. Chacun, chacune, informé à l’avance peut choisir son lieu, son groupe, sa manière de démontrer sa « non-violence active », comme il peut choisir les débats auxquels il, elle, assiste. La crise des perspectives alternatives a en effet engendré une capacité d’écoute entre pôles de pensée jadis imperméables, mais les débats transversaux entre composantes restent rares.
Il ne faut pas s’y tromper, ces mouvements ont réussi à créer de l’unité dans leur diversité, même sans volonté initiale de créer une culture politique commune. Cette unité naît de l’objectif commun, de son succès médiatique mais aussi de la concertation avant et pendant les sommets. De ces mouvements, est-ce un mouvement social mondial intégré qui émergera ou une chaîne de mouvements solidaires ? Il est trop tôt pour le dire. Néanmoins, une volonté d’agir ensemble, dans des actions complémentaires mais concertées, s’est confirmée d’événement en événement, l’expérience de la maturité fécondée par l’exigence de la jeunesse.
Et il y a eu Porto Alegre. Changement de style, changement de rythme. Le mouvement réagit encore à une rencontre transnationale, Davos, sommet de l’univers « corporate », mais choisit un lieu alternatif, la ville emblématique de l’État du Rio Grande Do Sul, qui s’est fait une réputation mondiale d’avoir organisé une – timide – tentative de démocratie participative, pour exprimer sa différence et ses exigences. L’anti-Davos se donne pour objectif d’agréger les réflexions sur les alternatives possibles au néolibéralisme et sacre la démocratie participative comme levier fondamental de la transformation sociale. Il ne s’agit pas d’élaborer un système clefs en main, il s’agit – modestement – de fertiliser des expériences. Il s’agit d’utiliser la démocratie comme outil contre le libéralisme. Laisser faire la demande de démocratie, demande créée – mécaniquement comme le pense Immanuel Wallerstein – par l’accès plus important à l’éducation de la population mondiale, non seulement mieux éduquée mais mieux informée, mieux intégrée par des médias globalisés, même s’ils sont loin d’être satisfaisants, suffit à mettre cette exigence au cœur du débat sur la mondialisation. À Porto Alegre, où les organisateurs n’avaient pas prévu de texte final, cinq ou six déclarations communes ont fleuri.
C’est donc sur la question de la construction démocratique des décisions pour la société que va peu à peu se cristalliser le mouvement. Puis, complémentairement, sur le respect des libertés démocratiques. Göteborg marquera un tournant décisif. Qu’un policier tire à balles réelles sur un manifestant dans un pays qui se croit démocratique remet en cause la liberté fondamentale de manifestation. Cela va malheureusement prendre de l’ampleur.
•Gênes, la « marche pink » prend la couleur du deuil
La rencontre de Gênes va devenir tristement célèbre – à cause des méfaits de la violence qui a entraîné la mort d’un jeune manifestant tué à bout portant par un jeune policier.
Pourtant c’est son succès qui aurait dû la rendre célèbre.
La manifestation de cinquante mille personnes pour le droit d’asile et les solidarités entre le Nord et le Sud, le 19 juillet, constitue déjà un succès en soi. Deux cent mille manifestants le 21 juillet, en un cortège compact et déterminé, face à un sommet qui a accouché d’une souris, un indigent fonds de lutte contre le Sida, constitue un autre motif de satisfaction. La création d’un collectif, le Genoa social forum (GSF), représentant un millier d’associations, voilà l’incontournable succès.
Pourtant, ce sont surtout les décisions politiques prises au moment de l’organisation du sommet du G8 qui devraient rester dans l’Histoire. Même après les événements barbares de New York, comment justifier la fermeture des frontières de l’espace Schengen au seul motif que des manifestants sont indésirables ; comment justifier la création de bunkers retranchés, d’espaces de non-droit, dans des pays démocratiques ? Le droit à manifester est remis en cause encore plus gravement qu’à Göteborg. L’inacceptable violence policière contre les personnes face à la dérisoire violence des casseurs contre les biens a occulté ces dérives inquiétantes.
L’attitude de la police, qui a laissé faire les cortèges les plus susceptibles de casser, les « black blocks », tout en s’attaquant à ceux qui avaient affirmé leur non-violence radicale, la marche rose, les « pink », notamment, est emblématique d’une volonté de laisser déraper la situation et d’utiliser les casseurs comme alibi contre le mouvement.
Après les événements de Gênes, le mouvement s’est interrogé sur les réponses à apporter. D’abord défendre les jeunes passés à tabac lors de la descente policière, sans mandat, au siège du forum à l’école Diaz, ou torturés dans les commissariats ; mais aussi avoir une réflexion commune pour ne pas se laisser piéger et utiliser l’expérience acquise à Laeken en décembre.
Le GSF a cherché, comme lors des autres mobilisations, à mettre en œuvre l’unité dans la diversité, des organisations porteuses de la campagne sur l’annulation de la dette, modérées et souvent d’obédience confessionnelle, aux Tute Bianche, qui souhaitaient pénétrer la zone « rouge » interdite comme à Québec, en passant par les COBAS. Au prix d’heures de concertation, un cadre commun d’initiatives a été défini, intégrant des cortèges (absolument) pacifiques et des manifestations de « non-violence active ». Mais le succès des manifestations contre les sommets transnationaux attire beaucoup de personnes inorganisées ou dont les organisations ne cherchent pas à s’intégrer dans la structure d’organisation de l’événement lui-même. Les relations du GSF avec ces manifestants ne pouvaient, par définition, être aisées, leurs décisions prenant place dans les temps courts de la préparation de dernière minute. De plus, la constitution début juin du gouvernement Berlusconi rajoutait une complexité au contexte. Des tensions à l’intérieur même du GSF sont ainsi apparues. Les Tute Bianche se déclaraient « en guerre » contre le gouvernement, les COBAS, en relation avec les centres sociaux, rêvaient d’en découdre, même symboliquement. Les composantes internationales de la mobilisation avaient des difficultés d’intégration. Des manifestants arrivés samedi matin se sont ainsi retrouvés dans une ville inconnue sans même un plan pour se repérer, ce qui leur aurait été bien utile lorsque la police a bombardé la dispersion de la manifestation de gaz lacrymogènes.
Le GSF s’est démarqué des violences commises par certains petits groupes de manifestants. Mais il a surtout eu à déplorer et dénoncer les violences policières et la responsabilité des autorités italiennes. Les difficultés auxquelles a dû faire face le GSF n’ont jamais remis en cause la volonté d’unifier tout en intégrant toute la diversité du mouvement.
Reste la violence. Les réactions, lorsque la police à Göteborg a une première fois tiré dans la foule, n’ont certainement pas été à la hauteur de l’événement, ce qui a laissé la porte ouverte aux comportements inacceptables de Gênes.
Le mouvement ne risque-t-il pas d’achopper sur cette question incarnée par le débat entre non-violents, plus ou moins actifs, et casseurs ? Il serait illusoire de criminaliser le black block sans se demander qui sont ces jeunes qui souhaitent s’attaquer aux symboles incarnant le capitalisme, façades de banque, caméras de surveillance, mais finissent par brûler des voitures, même s’ils ne s’en prennent qu’aux « grosses bagnoles », et pourquoi ils agissent ainsi. La rage compréhensible contre un système qui fait s’accroître les inégalités ne justifie pas de prendre le risque d’être incompris par l’opinion publique ou les habitants des villes concernées, pris en otage de la démonstration de cette rage. Le meilleur moyen pour échapper au risque de dérive violente est pourtant, paradoxalement, de réintégrer dans le mouvement tous ceux et celles qui y participent. Continuer à exprimer le refus sans appel de la violence tout en laissant place à des cortèges très déterminés, assurer la protection des manifestants contre les risques de violences policières. Cela signifie la nécessité d’un service d’ordre intégré, que cela soit un cordon de « têtes citoyennes », élus ou personnalités, réclamées par Daniel Cohn-Bendit, ou un cordon de manifestants, pour autant que leur but soit la protection des manifestants et des habitants des villes où les manifestations prennent place et non pas la focalisation sur la sécurité des congressistes, ce qui paraîtrait bien paradoxal aujourd’hui. Persuader des jeunes un peu désespérés de l’efficacité de l’action politique que le recours a la violence affaiblit et démontre, d’ailleurs, leur propre intériorisation de leur faiblesse n’est pas une tâche facile. Les violences dans les banlieues sont là pour le rappeler. Pourtant il n’y a pas d’autre voie. Sinon les violences risquent bien d’occuper tout l’espace médiatique et de faire fuir les manifestants au risque d’affaiblir et même d’occulter le mouvement. La rupture créée par les attentats de New York donne encore plus de poids à cette urgente nécessité.
La question de la violence dans la construction démocratique n’est pas nouvelle. Elle a traversé le mouvement ouvrier et aucune réponse n’existe a priori, sauf le refus clair et simple et le devoir de réintégrer dans le mouvement ceux et celles qui dérivent, au risque de les laisser s’abîmer, aux deux sens du terme, dans l’idéologie régressive de la violence, comme cela s’est vu pendant les années de plomb.
•Laeken, la légitimité de l’exigence démocratique à réaffirmer
À Bruxelles, lors du sommet de l’Union européenne présidé par la Belgique en décembre, l’enjeu va se centrer sur l’organisation pacifique de la manifestation. Si le mouvement ne faillit pas à réaffirmer sa légitimité revendicatrice et ainsi échappe à la tentation de renonciation, par le désordre violent, à la construction d’une alternative crédible au profit d’affrontements urbains, alors il aura gagné, une autre manière de revendiquer sera apparue et légitimée. La recrudescence de mouvements sociaux inaugure bien d’un mouvement social mondial qui témoigne de la vitalité des exigences et conceptions démocratiques émergentes et multiformes. Le mouvement apparu à Seattle qui a intégré cette diversité comme une prémisse, et non comme un écueil, aura réussi à organiser la rencontre de personnes et d’organisations qui ont pour seul viatique des objectifs communs, sans réponses partagées a priori sur la situation. Une telle approche a-t-elle un avenir ? C’est ce qui est en jeu à Laeken.
Ce mouvement se positionne au-delà du débat classique entre réformistes et radicaux. Il revendique d’abord une efficacité concrète, avec l’espérance qu’elle permette une régulation du capitalisme qui transforme radicalement les modes de production. La difficulté réside dans ce que ce mouvement n’a pas d’interlocuteur auquel transmettre ses revendications. Aucune instance internationale ne se sent, n’est responsable de la globalité du système. Ce mouvement sans interlocuteur valide tire donc sa force du soutien de l’opinion publique qui ne se départit pas, même si certains ont essayé de faire un amalgame entre les attentats terroristes qui ont frappé le WTC et le mouvement anti-mondialisation. Son unique moyen de démontrer sa force réside dans les manifestations. Lors de ces manifestations, chacun vient se manifester au sens propre du terme. Chaque manifestant, qu’il appartienne ou non à une organisation, revendique sa responsabilité d’acteur partie de la multitude et peut choisir sa manière de participer. À Gênes, cela a culminé dans des cortèges différents, partant de lieux différents avec des objectifs différents. Dire une désapprobation de la manière de gouverner les institutions internationales mais aussi une demande démocratique dont personne, fût-il décideur politique, ne peut plus aujourd’hui remettre en cause la légitimité, voilà l’enjeu. C’est l’irruption de l’exigence démocratique qui fait événement. Elle est paradoxalement une des conséquences de la globalisation des entreprises et – avant tout – des médias qui ont facilité, sans le savoir ni le vouloir vraisemblablement, la permission de penser les incohérences systémiques de l’économie-monde.
Le désarroi des autorités face à cette situation inédite est patent. Que Seattle ait pris les forces de police au dépourvu n’est pas étonnant. Décréter un couvre-feu en a constitué un aveu flagrant. Ensuite, lors des autres sommets, les forces de police ont réagi comme si elles abandonnaient les villes aux manifestants en dessinant des espaces protégés pour les puissants, mettant ainsi en scène – pire que le désarroi policier – le malaise des autorités qui abandonnent leur mission de garantir le droit de manifester et la protection de la population en général au profit de quelques-uns, comme l’a constaté Gênes dévastée.
Ce qui a fait la force de ce mouvement pourrait bien devenir sa faiblesse. S’il n’y prend pas garde. Multiforme, il se réincarne à chaque manifestation dans des organisateurs différents. L’expérience se diffuse ainsi, par à-coups. Sans réellement homogénéiser. Multiculturel, il réinvente des manières de manifester, de se manifester, liées à la culture sociale du pays où il se trouve momentanément, liées à la culture des associations qui le composent. Les grandes forces traditionnelles y sont peu représentées, les confédérations syndicales notamment sont peu présentes. La FSU et le Groupe des 10 en France, les COBAS en Italie, Jobs with justice, organisation « grassroots » de militants syndicalistes de base aux USA, en constituent les bataillons syndicaux. Les grandes confédérations syndicales qu’on aurait dû retrouver aux premières loges brillent par leur absence, empêtrées qu’elles sont dans les contradictions concernant l’homogénéisation des normes sociales, mais qui peuvent être utilisées pour protéger les travailleurs des pays les plus pauvres ou pour exclure, selon l’OMC, ces mêmes pays du commerce mondial en empêchant le dumping social que les multinationales pratiquent en fait à leur profit. Pourtant, les syndicalistes ont le pouvoir de faire échapper les relations entre le Nord et le Sud à la mondialisation libérale par l’exigence de l’implémentation de normes sociales et environnementales dans les pays du Sud, à condition qu’ils soient aidés financièrement par les pays du Nord pour ce faire. Sans leur implication déterminée, le mouvement restera faible. La manifestation de la CES à Nice est un premier signe d’évolution dans ce sens.
Les partis politiques, concentrés sur la gestion institutionnelle et les batailles électorales, sont restés longtemps hors-jeu. Aujourd’hui, à la suite des Verts impliqués dès Seattle, tout le monde, le PS et le PC à tout le moins, se réclame du soutien aux manifestants de Gênes. Une fois la question de la gouvernance mondiale démocratique posée, elle ne peut, en effet, plus être éludée par les politiques. Mais la construction de la réponse demande une créativité semblable à celle qui a présidé à la naissance du mouvement. Comment peser sur des organisations internationales quand on n’a qu’une autorité au niveau national ou européen ? Le paradoxe est que, pour réussir, il faudrait que le problème soit résolu. L’autorité des élus ne suffit plus. Le rétablissement du contact avec ceux qui expriment les résistances sociales se fait nécessaire. L’irruption de l’exigence démocratique appelle l’irruption du politique comme instrument de cette demande démocratique et pourrait transformer les politiques ainsi revigorés en militants de l’évolution qu’ils avaient renoncée à poursuivre. Reprendront-ils les rênes des instances ad hoc auxquelles ils ont abandonné les décisions ? L’appel des parlementaires de Porto Alegre pourrait-il être l’embryon d’une « constitution » de la conscience mondialisée qui puisse faire pression sur les organismes multinationaux aujourd’hui autonomisés des représentations démocratiques ? Les obstacles rencontrés pour réinjecter de la démocratie dans la construction européenne, notamment lors du débat sur la charte européenne des droits de l’Homme, montrent la voie et mettent en lumière la difficulté. Les oligarques seront-ils interpellés par cette demande exemplaire de démocratie et de solidarité ?
Une nouvelle question se pose depuis le 11 septembre. L’irruption de l’exigence démocratique pourra-t-elle faire pièce à l’irruption de l’horreur ? Les exactions des jeunes casseurs de Gênes ont été brutalement remises à leur juste place, même si elles restent inadmissibles. Le monde globalisé n’est plus seulement un monde commercial, il est celui de la conscience insupportable des inégalités, dont nous avons constaté à New York qu’il peut engendrer la barbarie. La lutte contre les inégalités est passée de l’attente, tout compte fait assez passive, de la croissance à la mise en cause du modèle.
De la misère économique comme source de misère morale et de fanatisme pourrait naître une source de solidarité. C’est une des responsabilités, des mouvements « anti-mondialisation » libérale qui, les premiers, ont alerté l’opinion publique. C’est aussi de la responsabilité des dominants. Pourvu qu’ils aient compris qu’ajouter la violence à la violence est une impasse qui justifie la barbarie, pourvu qu’il aient compris qu’il ne suffit pas seulement de gagner du temps, reporter la réunion de Qatar et le cycle mondial du commerce ou donner une représentativité formelle aux ONG dans les instances internationales. Pourvu qu’ils aient compris que le monde a besoin d’une rupture, une rupture qui inscrive la solidarité mondiale, celle qui a constitué le terreau des sociétés occidentales, comme l’avenir de l’humanité. •