Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3641-7
176 pages

p. 172 à 177
doi: en cours

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no19 2002/1

Bertrand Hervieu et Jean Viard, L’Archipel paysan, L’Aube, 2001, 126 p., 13,57 € (89 FF).

Sous-titré « La fin de la République agricole », ce petit livre a un grand domaine à explorer. Et ces deux chercheurs au CNRS-Cevipof (le premier est, en sus, président de l’Institut national de la recherche agronomique, le second éditeur des éditions de l’Aube) font avec précision le constat que les paysans sont devenus un archipel. En effet, à la fin du xixe siècle, quand les paysans formaient encore plus de la majorité de la population, s’est forgé un compromis, « le pacte républicain de la iiie République, où les travailleurs-propriétaires de la terre s’étaient vu octroyer la légitimité et la responsabilité de l’ensemble de l’espace non bâti ». Or, depuis, les parcs naturels, les monuments, les forêts classées, les villages authentiques, le paysage des campagnes sont devenus publics.
Mais des paysans demeurent. Les 36 000 communes sont toujours là, et environ 12 000 maires sont issus du travail agricole. « La révolution informationnelle et technologique en cours ne supprimera ni l’industrie, ni l’agriculture », résument les auteurs. D’ailleurs, il convient, rappellent-ils, d’ajouter aux 869 000 paysans leurs conjoints et une bonne part de leur famille. Soit une population familiale agricole de 2 230 000 personnes. Si l’on ajoute les salariés des coopératives et de l’agroalimentaire – c’est la riche agriculture française qui permet à l’Hexagone d’être le premier exportateur mondial en produits agroalimentaires –, on ne peut être que circonspects sur la « fin des paysans ».
Ceux-ci ont certes des spécificités : les hasards de la météo (même si la climatologie s’est améliorée), la grande solitude dans laquelle s’exerce l’activité agricole (à l’inverse de naguère), une urbanité diffuse (car la résidence et le travail sont dans des sociétés peu denses). Néanmoins, les nouvelles formes de sociabilité pèchent par le manque d’« une dimension citoyenne de corps politique, du fait de l’archaïsme des territoires électifs ». Dans la conclusion, Jean Viard et Bertrand Hervieu rappellent que « la réorganisation politique du territoire avec les “ pays ” va faire émerger une nouvelle classe politique dans les campagnes ». Il sera temps. Car, dans les départements, les Conseils généraux sont l’apanage d’une société française ancienne. Avant les élections de mars 2001, ils étaient gouvernés par 604 retraités, 532 professeurs et 300 agriculteurs.
De plus, 82 % des agriculteurs vivent dans une commune « où il y a un élu pour moins de 56 habitants. » D’ailleurs, dans 104 circonscriptions législatives sur 555, les paysans (sans compter leur famille) représentent au moins 10 % de la population active. Si l’on ajoute leur parentèle et les partenaires quotidiens, on comprend le poids politique de cette classe sociale longtemps dédaignée. Pas étonnant si la loi d’orientation agricole (LOA) aura vu tout l’hémicycle, d’ordinaire assez absentéiste, présent cette fois-ci ! D’autant que jouent toujours les vieilles valeurs conservatrices, souvent héritées du catholicisme.
Trois autres particularités aiguisent les tensions des paysans. Tout d’abord, ils préfèrent, en majorité, que leurs enfants ne leur succèdent pas. Ensuite, ils revendiquent d’être chefs d’entreprise alors qu’ils sont méfiants envers l’Union européenne – or, la moitié de leur revenu provient de fonds publics, notamment européens. Enfin, entre cette Europe redoutée et le localisme des agriculteurs – dû à leur identité républicaine –, il y a vraiment contradiction.
Les auteurs voient donc, dans la LOA, le signe d’un dépassement. Ce sont les fameux contrats territoriaux d’exploitation (CTE). « La multifonctionnalité du métier d’agriculteur est enfin reconnue et rétribuée », relèvent Viard et Hervieu. Ce dernier, qui était au cabinet de Louis Le Pensec au moment de l’élaboration de la loi, sait de quoi il parle. Il s’agit de « réinscrire les paysans dans le territoire » – c’est-à-dire rémunérer l’agriculture de qualité et le travail d’entretien des lieux et des paysages plutôt que subventionner des volumes de production. Autrement dit, les CTE devraient prouver « des préoccupations paysagères et écologiques ».
Car le pacte républicain a eu comme corollaire l’exode des campagnes de tous les métiers non agricoles, attirés par la ville et l’industrie. Mais les agriculteurs, à la fin du xxe siècle, détenaient ou géraient plus de la moitié de la surface agricole utilisée. Autrement dit, ils se sentent propriétaires de la France. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, deuxième stade de l’exode : deux lignes de force tendent à réduire la place de la paysannerie : accroître la productivité agricole et « dégager de la main-d’œuvre pour étoffer l’armée de réserve industrielle ». La troisième façon d’étouffer la population agricole sera, dans les années quatre-vingt, le simple vieillissement de la population et son non-remplacement.
De leur côté, la majorité des survivants n’ont pas quitté leur logique productiviste. Après l’appel à « nourrir enfin suffisamment et régulièrement le peuple de France » prôné par la Jeunesse agricole chrétienne dans les années cinquante, voici le temps où « plus on produit et plus on oriente vers soi les subsides publics ». Le productivisme a son revers : « L’agriculture peut se porter bien tandis que le paysage, lui, est mis à mal », constatent Hervieu et Viard. Mais le paysage est devenu, pour la France, un espace culturel et symbolique. Ce regard est majoritaire dans l’opinion publique, rappellent les auteurs, depuis la fin des années 1970. Cependant, « les Français veulent une campagne avec des paysans ». Pas question de réserves désertifiées. « En publicisant ses campagnes, concluent Hervieu et Viard, notre modernité a fait entrer le paysan dans l’espace public, y compris quand il est tranquillement dans “ son ” champ. »
L’ouvrage se conclut sur un constat : « Les 680 000 fermes de l’Hexagone vont devenir la base territoriale d’une minorité dotée d’un fort sens communautaire et particulier. La gestion du rural n’est plus le fondement de leur légitimité républicaine. Le rural disparaît au profit d’une urbanité généralisée dont la gestion des parties peu denses est en mutation. » Seuls les territoires dont l’agriculture sera l’activité dominante seront sous l’autorité du paysan. Une nouvelle classe politique, sous la forme des « pays », va donc s’esquisser. Ce sera la fin de la République agricole. Mais le paysannerie restera comme un archipel vivant. •
Jean-Louis Gascon

Walter Benjamin, Œuvres I, II, III, Folio essais, 2000, I : 400 p. ; II : 460 p. ; III : 482 p., 23,63 € (155 FF) en coffret.

C’est un succès d’édition ; il a fallu tirer à nouveau. Et l’ensemble des traductions disponibles se hausse à un niveau d’appréciation critique au moins comparable à nos voisins anglo-saxons ou italiens. Les Œuvres de Walter Benjamin sont, à tous les points de vue, abordables. La navigation est un enrichissement ; à Benjamin accèdent de nouveaux lecteurs, ils ont un regard neuf. Trois volumes, une présentation de Rainer Rochlitz et un appareil critique excellent ; chronologie, bibliographie de Benjamin en langue française : I. Traductions de textes de Benjamin en français ; II. Études sur Benjamin en langue française ; III. Recueils et numéros spéciaux ; IV. Catalogues. L’abondance de notes, précises, vérifiées, assoit solidement la lecture. Entre les textes (respectivement au nombre de douze, vingt-huit et douze), il y a circulation, échanges de concepts. Histoire, langage, art et philosophie, critique. Curiosité, hétérogénéité, structuration complexe. Et des figures. Foisonnante richesse. Excitation de l’esprit.
Ces Œuvres I, II, III procurent un réel agrément de lecture. Certains petits textes font, comme les perles chatoyantes sur des fils multiples, un collier. Une myriade de petits inédits entourent les textes canoniques, incontournables déjà publiés et traduits, ici revisités : « Sur le programme de la philosophie qui vient », « La tâche du traducteur », « Les Affinités électives de Goethe », « Hachisch à Marseille », « Le surréalisme », « Petite histoire de la photographie » (1931), « Expérience et pauvreté », « Le conteur », « Paris, Capitale du xixe siècle » (texte de mai 1935), « Sur quelques thèmes baudelairiens », et « Sur le concept d’histoire », écrit dans les premiers mois de 1940. De ce texte : « Le fruit nourricier de la connaissance historique contient en son cœur le temps comme sa semence précieuse, mais une semence indiscernable au goût [1]. » Signalons ces deux-là : « Eduard Fuchs, collectionneur et historien [2] » et « Les régressions de la poésie de Carl Gustav Jochmann [3] ». Qu’y manque-t-il ? Un regret : que ne soit pas donné « L’auteur comme producteur ».
Benjamin a écrit quatre versions de « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » ; or, dans le III, figurent à la fois la première version de 1935 et la dernière version de 1938 ; de l’une à l’autre le rôle du film s’accroît, politique oblige.
Très articulée, la présentation [4] est d’un vrai connaisseur de l’ensemble de l’œuvre, son contexte et ses ramifications. Voilà ce que Rainer Rochlitz tire de la correspondance [5] : « je ne dis pas cela pour prendre mes distances par rapport à ce texte, mais au contraire, parce que seule cette distance m’a fait découvrir en lui un élément que je verrai avec plaisir accéder à un certain honneur : l’urbanité cannibale, une attitude précautionneuse et circonspecte dans la destruction, qui trahit, j’espère, quelque chose de l’amour de ces choses, pour vous plus que toutes familières, qu’elle met à nu [6] ». Et citons la fin du texte de Rochlitz : « Les hommes ont toujours aspiré à l’émancipation et le passé ne livre sa véritable signification que si l’on y redécouvre leur révolte. C’est là sans doute le sens du pacte secret entre les générations dont parle Benjamin dans son dernier texte : la dette des vivants à l’égard de l’aspiration au bonheur qui fut celle des morts. Benjamin donne ainsi rétrospectivement un sens à tout son travail de relecture des Œuvres du passé [7]. » Faut-il vraiment pointer cette cohérence dans cette complexité ? Un parallèle pertinent est établi, page 44, entre « Le conteur » et « L’œuvre d’art », car, de ce grand texte, « Le Narrateur », le titre est devenu « Le conteur ». Un changement qui rapproche le texte d’un tableau qui l’exemplifie remarquablement : The Storyteller de l’artiste Jeff Wall.
Nous n’avons pas tous l’accès aisé au texte d’origine. Traduire l’auteur du texte fameux « La tâche du traducteur [8] » est ambitieux. « Le pouvoir d’imitation [9] » a joué tout à fait, car le ciselage du texte de l’écrivain est passé par l’autre travail d’orfèvre des traducteurs, qui s’acquittent haut la main d’une entreprise ardue. Saluons-les : Maurice de Gandillac, dont maintes traductions ont été reprises et revisitées par Rainer Rochlitz et Pierre Rusch ; ces deux-là nous offrent des constellations de textes, plus ou moins courts ou longs, inédits en français. Hardi traducteur (de Nietzsche, les Considérations inactuelles I et II, dans l’édition Colli et Montinari, ou de Honneth, La lutte pour la reconnaissance, au Cerf), Pierre Rusch fracasse au marteau la phrase pour qu’elle rende le vif d’une pensée qui fulgure, illumine, et produit un joyau, dont l’intensité idiomatique fait résonner l’original ; ainsi, pour Hölderlin et Goethe, c’est avec le choc qui l’aurait brisé qu’il fait apparaître le « noyau poétique [10] ». Wölfflin, Tugendhat et surtout Jürgen Habermas ont été traduits par Rainer Rochlitz. Il a écrit Le désenchantement de l’art. La philosophie de Walter Benjamin (Gallimard, 1992), et relancé le risque, pari intellectuel de penser la critique, avec L’Art au banc d’essai (Gallimard, 1999).
26 septembre 1940, Port-Bou, mort à 48 ans, harcèlement moral ?, suicide : ne franchissant pas la frontière qui, lui paraissant pour lui fermée, arrêt d’un alcade, était, en fait, ouverte. On peut mettre au pluriel pour lui appliquer ce qu’il dit de Karl Kraus : « dans un espace réduit ces livres concentrent une riche matière ». Le vécu : vers la fin, un isolement douloureux, jusqu’à un mortel renoncement : il ne franchit pas. Violence du vécu, violence de la période, de l’histoire, violence des concepts.
Vif, il l’est assurément, et sa pensée libre pour nos usages. Viendront de nouveaux lecteurs, c’est un passage obligé pour les autres ouvrages : y compris pour les textes plus vastes, « Charles Baudelaire », « Les Passages », « Sens Unique », « Le drame baroque allemand »… Les textes de Benjamin sont flamboyants, vifs, incisifs, ils transportent ce caractère dérangeant, étrange et désormais inattendu d’un engagement inéluctable. Les textes de Benjamin ne sont pas d’une difficulté extrême, en première approximation ; ils sont même, et souvent de façon extraordinaire, l’occasion favorable de cet agrément qui peut se révéler immense dans sa fulguration. Mais ils le deviennent, plus exigeants d’ailleurs que difficiles, si on les considère en profondeur. Ce sont de purs carburants pour les moteurs de notre esprit, de notre réflexion. Tous les chemins n’en sont pas explorés. On a même dans le passé vu son souci d’unicité comme la direction d’un seul sens, alors qu’il est la figure même des passages : des lignes diverses, discrétisées souvent, non reliées entre elles par des chemins apparents. Benjamin ne cessait de circuler dans des lieux de pensée différents, sur des axes non convergents. Il est actuel en raison de sa complexité : goûteur du moderne, le meilleur à lire sur Baudelaire (« Sur quelques thèmes baudelairiens » est d’une acuité géniale, « Zentralpark » ici un peu nous manque), Benjamin avait compris que les lignes toutes tracées de trajectoires évidentes, de vie comme de pensée, s’effacent au moment où la transmission de l’expérience fait naufrage. Le progrès technique n’est aucunement pour lui le progrès de l’humanité. La reproductibilité ne change pas seulement les images, l’œuvre d’art, certes, mais nos vies et désormais nous-mêmes.
Il est absolument passionnant, mais difficile, de repérer attentivement les rouages, les engrenages de cette machine à penser ce basculement exigeant d’un monde de l’hétéronomie dans celui de l’autonomie. Or, celle-ci risquait de sombrer, croyait Benjamin. Nous, nous avons hérité de la table rase.
Rochlitz a raison dans sa présentation de donner les fondements conceptuels et de marquer l’évolution concernant l’aura, l’étrange concept de Benjamin : « Une singulière trame d’espace et de temps : l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il [11]. » Une notion qui trouble souterrainement la lecture d’œuvres contemporaines ; elle travaille en sous-jeu les travaux récents ou actuels liés à la photographie ou ses usages, là où elle pourrait sembler avoir disparu. Destruction de l’aura ? Sans doute, c’est dans le texte, et sa référence, il faut comprendre Baudelaire. « Telle est l’expérience vécue que Baudelaire a élevée au rang d’une sagesse. Il a indiqué le prix qu’il faut payer pour accéder à la sensation de la modernité : la destruction de l’aura dans l’expérience vécue du choc [12]. » Jean Lacoste dans le « Baudelaire » avait traduit par le mot d’effondrement, serait-ce meilleur ? Puisons dans l’admirable texte, « Expérience et pauvreté » : « Non, une chose est claire : le cours de l’expérience a chuté. »
De ces trois volumes, le dernier mot du texte n’est pas une injonction, mais une invite ; ce mot est juste entrer. •
Philippe Guillermin

Marc Abélès, Lionel Charles, Henri-Pierre Jeudy et Bernard Kalaora (dir.), L’environnement en perspective : contextes et représentations de l’environnement, L’Harmattan, 2000, 264p., 21,34 € (140 FF).

Qu’est-ce que l’environnement ? Qu’en ont fait les sociétés industrielles ? Comment faut-il désormais s’en occuper ? Depuis un quart de siècle, ces questions sont devenues des objets de politique. L’environnement est si bien planté dans le paysage scientifique, institutionnel et partidaire, qu’on en oublie parfois même qu’il est d’abord entré en scène par en bas, à la faveur de ce qu’on appela un temps des « nouveaux » mouvements sociaux. Mais peut-être l’environnement n’est-il plus une idée radicale, seulement l’indice d’une nouvelle optimisation des pratiques industrielles, désormais placée sous le signe de l’usage rationnel des ressources et de la lutte contre les pollutions. Les ouvrages consacrés à l’écologie politique ou à tel ou tel aspect de la crise de l’environnement sont légion. Il en est par contre très peu qui aient choisi de discuter la catégorie, son émergence et ses multiples usages. L’exercice est difficile tant la polysémie de l’environnement est grande.
Emblématique de cette mosaïque, la série d’essais rassemblés par l’équipe du LAIOS (Laboratoire d’anthropologie des institutions et des organisations sociales) à partir de leur séminaire sur les représentations de l’environnement s’ouvre sur deux entrées en matière, chacune écrite par l’un des coordinateurs. L’une (celle de Lionel Charles) insiste sur la « trame cognitive de l’environnement ». C’est-à-dire sur la thématique de l’environnement entendue comme cible d’une réflexion originale sur l’homme et la nature, une réflexion opérant à la croisée de multiples sciences, dures et molles. Les approches en termes d’environnement introduisent une autre manière de penser, une approche de l’agir en interactions, liant de façon réflexive le sujet et l’objet de son action. Malheureusement, plaide Charles, cette conception est relativement méconnue en France du fait de la domination, dans les sciences sociales, du paradigme durkheimien et du clivage rigoureux entre la nature et le social que celui-ci a respecté. L’autre introduction (celle de Henri-Pierre Jeudy) met l’environnement à distance pour mettre l’accent sur les représentations. Sous sa plume, il s’agit d’un ensemble d’incertitudes, d’interrogations sur les risques produits par les grands systèmes techniques dans lesquels nous vivons. La mise en scène de l’environnement est ainsi inséparable des peurs collectives et d’un certain moralisme. Elle débouche souvent sur une gestion incohérente des ressources et des problèmes. La responsabilité de cette incohérence incombe bien sûr aux faits que technocrates ou industriels tendent à maquiller les incertitudes en fausses certitudes, mais aussi aux représentations de l’environnement, à ces « pots pourris sémantiques » (par exemple la métaphore du développement soutenable) que produisent institutions et experts écologistes.
Les contributions rassemblées dans l’ouvrage gravitent autour de trois thèmes : le statut des savoirs de l’environnement, sa construction politique et institutionnelle, et la question des rapports humains/nature.
Parmi les nombreux effets de contraste produit par une lecture au fil des pages, le plus marquant est sans doute celui créé par la juxtaposition entre d’une part le texte de Robert Barbault, lequel revient, de façon claire mais classique, sur les notions de base (les flux d’énergie et de matière, la dynamique des ressources et des populations, etc.) d’une écologie scientifique conçue comme une partie de la biologie, et d’autre part le texte de Florence Burgat qui prend pour cible la réflexion philosophique que Heidegger et Merleau-Ponty ont consacré au comportement animal et dans laquelle elle met en avant leur commune opposition au béhaviorisme, au motif qu’il s’agit là d’un biologisme réduisant l’animal au rang de machine automatique.
Du côté de la construction politique de l’environnement, Klaus Eder s’interroge sur les différences entre France et Allemagne. Loin du renvoi traditionnel au contraste entre Lumières et Romantisme, il pointe le fait que, dans l’Allemagne de l’après-guerre, l’environnement a pu servir de substitut à la nation, autorisant les Allemands à tenir un discours éthique, internationalement reconnu et contraignant même pour ceux qui étaient tentés de disqualifier toute intervention allemande au nom du passé nazi. Après 1989, cette fonction n’a plus joué et les problèmes d’environnement ont beaucoup perdu de leur importance. Eder suggère que leur avenir est peut-être dans une européanisation. Celle-ci contribue aussi à réduire les oppositions avec une France où l’environnement a d’abord été une construction technocratique, un objet d’intervention experte et étatique. Bernard Kalaora, ancien commissionnaire de recherche au ministère dit de l’Environnement, fait à sa manière le même constat lorsqu’il regrette la réduction de l’environnement à des problèmes d’ingénieurs (la gestion optimale des réserves d’eau, la traçabilité des carcasses de bœuf). La prise en main des problèmes par les grands corps est une composante de ce processus, mais il a aussi été largement favorisé par la délimitation de l’objet des sciences sociales, qui à de très rares exceptions près (il cite Serge Moscovici) n’ont jamais considéré que les choses, les êtres vivants, et les savoirs faisaient partie de leur champ d’investigation. Par là, Kalaora se situe sur le même terrain que les contributions consacrées à la question centrale de l’anthropologie, au « grand partage » entre nature et culture, et à son éventuelle remise en cause. Pour cela les coordinateurs ont bien évidemment invité Bruno Latour. Il présente ici, sous une forme ramassée, l’argumentation développée dans Politique de la nature en faveur d’une représentation politique conjointe des humains et des non-humains [13]. Deux textes lui répondent. Le premier, rédigé par Philippe Descola, anthropologue formé à l’école structurale, défend l’idée d’une typologie des formes variées qu’ont pu prendre dans les sociétés humaines, les hybridations, échanges de propriété et circulation entre les humains et non-humains. Tout en admettant la singularité de la division stricte pratiquée par la cosmologie occidentale, Descola laisse entendre que la remise à plat de cette division ne peut trouver dans l’observation anthropologique ni modèle, ni justification. Enfin, dans une très belle contribution en creux, Isabelle Stengers prend la question de l’environnement par le biais du statut des sciences et de la mise en expérience du monde naturel. Travaillant l’analogie entre construction d’un système expérimental, artificiel, mais fini et contrôlable, et construction d’une représentation politique, elle plaide pour une science plus réflexive, consciente de ses propres mises en scène, une science nouvelle dont l’écologie serait un signe. Cette vision « représentative » de la nature, amène, de façon plus nette encore que Latour, à plaider pour une multiplication des pouvoirs que les mélanges de l’écologie (scientifique et politique) illustrent bien. Stengers conclut ainsi que les savants, comme les politiques, ont besoin de publics concernés et récalcitrants.
Au final, le grand mérite de cette collection est d’avoir su donner une idée de la diversité de l’environnement, tout en préservant les bénéfices du regard réflexif cher aux anthropologues. •
Jean-Paul Gaudillière
 
NOTES
 
[1] W. Benjamin, Œuvres III, op. cit., p. 442.
[2] Idem, pp. 170-225.
[3] Ibid., pp. 391-426.
[4] W. Benjamin, Œuvres I, op. cit., pp. 7-50.
[5] Lettre à Adorno du 27 février 1936.
[6] W. Benjamin, Œuvres I, op. cit., p. 42.
[7] Idem, pp. 49-50.
[8] Ibid., p. 244.
[9] W. Benjamin, Œuvres II, op. cit., pp. 359-363.
[10] W. Benjamin, Œuvres I, op. cit., p. 92.
[11] W. Benjamin, Œuvres III, op. cit., p. 75.
[12] Idem, p. 390.
[13] Cf. le « À plusieurs voix » qui lui a été consacré par C. Bonneuil et N. Dodier dans Mouvements, n° 8, mars-avril 2000, pp. 138-147.
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[1]
W. Benjamin, Œuvres III, op. cit., p. 442. Suite de la note...
[2]
Idem, pp. 170-225. Suite de la note...
[3]
Ibid., pp. 391-426. Suite de la note...
[4]
W. Benjamin, Œuvres I, op. cit., pp. 7-50. Suite de la note...
[5]
Lettre à Adorno du 27 février 1936. Suite de la note...
[6]
W. Benjamin, Œuvres I, op. cit., p. 42. Suite de la note...
[7]
Idem, pp. 49-50. Suite de la note...
[8]
Ibid., p. 244. Suite de la note...
[9]
W. Benjamin, Œuvres II, op. cit., pp. 359-363. Suite de la note...
[10]
W. Benjamin, Œuvres I, op. cit., p. 92. Suite de la note...
[11]
W. Benjamin, Œuvres III, op. cit., p. 75. Suite de la note...
[12]
Idem, p. 390. Suite de la note...
[13]
Cf. le « À plusieurs voix » qui lui a été consacré par ...
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