2002
Mouvements
Livres
Mouvements a lu
Bertrand Hervieu et Jean Viard,
L’Archipel paysan, L’Aube, 2001, 126 p.,
13,57 € (89 FF).
Sous-titré « La fin de la République agricole », ce petit livre
a un grand domaine à explorer. Et ces deux chercheurs au CNRS-Cevipof (le
premier est, en sus, président de l’Institut national de la recherche
agronomique, le second éditeur des éditions de l’Aube) font avec précision le
constat que les paysans sont devenus un archipel. En effet, à la fin du
xixe siècle, quand les paysans formaient
encore plus de la majorité de la population, s’est forgé un compromis, « le
pacte républicain de la iiie République, où les
travailleurs-propriétaires de la terre s’étaient vu octroyer la légitimité et
la responsabilité de l’ensemble de l’espace non bâti ». Or, depuis, les parcs
naturels, les monuments, les forêts classées, les villages authentiques, le
paysage des campagnes sont devenus publics.
Mais des paysans demeurent. Les 36 000 communes sont toujours
là, et environ 12 000 maires sont issus du travail agricole. « La révolution
informationnelle et technologique en cours ne supprimera ni l’industrie, ni
l’agriculture », résument les auteurs. D’ailleurs, il convient, rappellent-ils,
d’ajouter aux 869 000 paysans leurs conjoints et une bonne part de leur
famille. Soit une population familiale agricole de 2 230 000 personnes. Si l’on
ajoute les salariés des coopératives et de l’agroalimentaire – c’est la riche
agriculture française qui permet à l’Hexagone d’être le premier exportateur
mondial en produits agroalimentaires –, on ne peut être que circonspects sur la
« fin des paysans ».
Ceux-ci ont certes des spécificités : les hasards de la météo
(même si la climatologie s’est améliorée), la grande solitude dans laquelle
s’exerce l’activité agricole (à l’inverse de naguère), une urbanité diffuse
(car la résidence et le travail sont dans des sociétés peu denses). Néanmoins,
les nouvelles formes de sociabilité pèchent par le manque d’« une dimension
citoyenne de corps politique, du fait de l’archaïsme des territoires électifs
». Dans la conclusion, Jean Viard et Bertrand Hervieu rappellent que « la
réorganisation politique du territoire avec les “ pays ” va faire émerger une
nouvelle classe politique dans les campagnes ». Il sera temps. Car, dans les
départements, les Conseils généraux sont l’apanage d’une société française
ancienne. Avant les élections de mars 2001, ils étaient gouvernés par 604
retraités, 532 professeurs et 300 agriculteurs.
De plus, 82 % des agriculteurs vivent dans une commune « où il
y a un élu pour moins de 56 habitants. » D’ailleurs, dans 104 circonscriptions
législatives sur 555, les paysans (sans compter leur famille) représentent au
moins 10 % de la population active. Si l’on ajoute leur parentèle et les
partenaires quotidiens, on comprend le poids politique de cette classe sociale
longtemps dédaignée. Pas étonnant si la loi d’orientation agricole (LOA) aura
vu tout l’hémicycle, d’ordinaire assez absentéiste, présent cette fois-ci !
D’autant que jouent toujours les vieilles valeurs conservatrices, souvent
héritées du catholicisme.
Trois autres particularités aiguisent les tensions des paysans.
Tout d’abord, ils préfèrent, en majorité, que leurs enfants ne leur succèdent
pas. Ensuite, ils revendiquent d’être chefs d’entreprise alors qu’ils sont
méfiants envers l’Union européenne – or, la moitié de leur revenu provient de
fonds publics, notamment européens. Enfin, entre cette Europe redoutée et le
localisme des agriculteurs – dû à leur identité républicaine –, il y a vraiment
contradiction.
Les auteurs voient donc, dans la LOA, le signe d’un
dépassement. Ce sont les fameux contrats territoriaux d’exploitation (CTE). «
La multifonctionnalité du métier d’agriculteur est enfin reconnue et rétribuée
», relèvent Viard et Hervieu. Ce dernier, qui était au cabinet de Louis Le
Pensec au moment de l’élaboration de la loi, sait de quoi il parle. Il s’agit
de « réinscrire les paysans dans le territoire » – c’est-à-dire rémunérer
l’agriculture de qualité et le travail d’entretien des lieux et des paysages
plutôt que subventionner des volumes de production. Autrement dit, les CTE
devraient prouver « des préoccupations paysagères et écologiques ».
Car le pacte républicain a eu comme corollaire l’exode des
campagnes de tous les métiers non agricoles, attirés par la ville et
l’industrie. Mais les agriculteurs, à la fin du xxe siècle, détenaient ou géraient plus de
la moitié de la surface agricole utilisée. Autrement dit, ils se sentent
propriétaires de la France. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, deuxième
stade de l’exode : deux lignes de force tendent à réduire la place de la
paysannerie : accroître la productivité agricole et « dégager de la
main-d’œuvre pour étoffer l’armée de réserve industrielle ». La troisième façon
d’étouffer la population agricole sera, dans les années quatre-vingt, le simple
vieillissement de la population et son non-remplacement.
De leur côté, la majorité des survivants n’ont pas quitté leur
logique productiviste. Après l’appel à « nourrir enfin suffisamment et
régulièrement le peuple de France » prôné par la Jeunesse agricole chrétienne
dans les années cinquante, voici le temps où « plus on produit et plus on
oriente vers soi les subsides publics ». Le productivisme a son revers : «
L’agriculture peut se porter bien tandis que le paysage, lui, est mis à mal »,
constatent Hervieu et Viard. Mais le paysage est devenu, pour la France, un
espace culturel et symbolique. Ce regard est majoritaire dans l’opinion
publique, rappellent les auteurs, depuis la fin des années 1970. Cependant, «
les Français veulent une campagne avec des paysans ». Pas question de réserves
désertifiées. « En publicisant ses campagnes, concluent Hervieu et Viard, notre modernité a
fait entrer le paysan dans l’espace public, y compris quand il est
tranquillement dans “ son ” champ. »
L’ouvrage se conclut sur un constat : « Les 680 000 fermes de
l’Hexagone vont devenir la base territoriale d’une minorité dotée d’un fort
sens communautaire et particulier. La gestion du rural n’est plus le fondement
de leur légitimité républicaine. Le rural disparaît au profit d’une urbanité
généralisée dont la gestion des parties peu denses est en mutation. » Seuls les
territoires dont l’agriculture sera l’activité dominante seront sous l’autorité
du paysan. Une nouvelle classe politique, sous la forme des « pays », va donc
s’esquisser. Ce sera la fin de la République agricole. Mais le paysannerie
restera comme un archipel vivant. •
Jean-Louis
Gascon
Walter
Benjamin, Œuvres I, II, III,
Folio essais, 2000, I : 400 p. ; II : 460 p. ; III : 482 p., 23,63 € (155 FF)
en coffret.
C’est un succès d’édition ; il a fallu tirer à nouveau. Et
l’ensemble des traductions disponibles se hausse à un niveau d’appréciation
critique au moins comparable à nos voisins anglo-saxons ou
italiens. Les Œuvres de Walter
Benjamin sont, à tous les points de vue, abordables. La navigation est un
enrichissement ; à Benjamin accèdent de nouveaux lecteurs, ils ont un regard
neuf. Trois volumes, une présentation de Rainer Rochlitz et un appareil
critique excellent ; chronologie, bibliographie de Benjamin en langue française
: I. Traductions de textes de Benjamin en français ; II. Études sur Benjamin en
langue française ; III. Recueils et numéros spéciaux ; IV. Catalogues.
L’abondance de notes, précises, vérifiées, assoit solidement la lecture. Entre
les textes (respectivement au nombre de douze, vingt-huit et douze), il y a
circulation, échanges de concepts. Histoire, langage, art et philosophie,
critique. Curiosité, hétérogénéité, structuration complexe. Et des
figures. Foisonnante richesse.
Excitation de l’esprit.
Ces
Œuvres I, II, III
procurent un réel agrément de lecture. Certains
petits textes font, comme les perles chatoyantes
sur des fils multiples, un collier. Une myriade de petits inédits entourent les
textes canoniques, incontournables déjà publiés et traduits, ici revisités : «
Sur le programme de la philosophie qui vient », « La tâche du traducteur », «
Les Affinités électives de Goethe », « Hachisch à Marseille », « Le surréalisme
», « Petite histoire de la photographie » (1931), « Expérience et pauvreté », «
Le conteur », « Paris, Capitale du
xixe siècle » (texte de mai 1935), « Sur
quelques thèmes baudelairiens », et « Sur le concept d’histoire », écrit dans
les premiers mois de 1940. De ce texte : « Le fruit nourricier de la
connaissance historique contient
en son
cœur le temps comme sa semence précieuse, mais une semence
indiscernable au goût
[1].
»
Signalons ces deux-là : « Eduard
Fuchs, collectionneur et historien
[2] » et « Les régressions de la poésie de Carl Gustav
Jochmann
[3] ». Qu’y
manque-t-il ? Un regret : que ne soit pas donné « L’auteur comme producteur
».
Benjamin a écrit quatre versions de « L’Œuvre d’art à l’époque
de sa reproductibilité technique » ; or, dans le III, figurent à la fois la première version de
1935 et la dernière version de 1938 ; de l’une à l’autre le rôle du film
s’accroît, politique oblige.
Très articulée, la présentation
[4] est d’un vrai connaisseur de l’ensemble de l’œuvre,
son contexte et ses ramifications. Voilà ce que Rainer Rochlitz tire de la
correspondance
[5] : « je
ne dis pas cela pour prendre mes distances par rapport à ce texte, mais au
contraire, parce que seule cette distance m’a fait découvrir en lui un élément
que je verrai avec plaisir accéder à un certain honneur :
l’urbanité cannibale, une attitude
précautionneuse et circonspecte dans la destruction, qui trahit, j’espère,
quelque chose de l’amour de ces choses, pour vous plus que toutes familières,
qu’elle met à nu
[6] ». Et
citons la fin du texte de Rochlitz : « Les hommes ont toujours aspiré à
l’émancipation et le passé ne livre sa véritable signification que si l’on y
redécouvre leur révolte. C’est là sans doute le sens du pacte secret entre les
générations dont parle Benjamin dans son dernier texte : la dette des vivants à
l’égard de l’aspiration au bonheur qui fut celle des morts. Benjamin donne
ainsi rétrospectivement un sens à tout son travail de relecture des
Œuvres du passé
[7]. » Faut-il vraiment pointer cette
cohérence dans cette complexité ? Un
parallèle pertinent est établi, page 44, entre « Le conteur » et « L’œuvre
d’art », car, de ce grand texte, « Le Narrateur », le titre est devenu « Le
conteur ». Un changement qui rapproche le texte d’un tableau qui l’exemplifie
remarquablement :
The Storyteller de
l’artiste Jeff Wall.
Nous n’avons pas tous l’accès aisé au texte d’origine. Traduire
l’auteur du texte fameux « La tâche du traducteur
[8] » est ambitieux. « Le pouvoir
d’imitation
[9] » a joué
tout à fait, car le ciselage du texte de l’écrivain est passé par l’autre
travail d’orfèvre des traducteurs, qui s’acquittent haut la main d’une
entreprise ardue. Saluons-les : Maurice de Gandillac, dont maintes traductions
ont été reprises et revisitées par Rainer Rochlitz et Pierre Rusch ; ces
deux-là nous offrent des constellations de textes, plus ou moins courts ou
longs, inédits en français. Hardi traducteur (de Nietzsche, les
Considérations inactuelles I
et
II, dans l’édition Colli et
Montinari, ou de Honneth,
La lutte pour la
reconnaissance, au Cerf), Pierre Rusch fracasse au marteau la phrase
pour qu’elle rende le vif d’une pensée qui fulgure, illumine, et produit un
joyau, dont l’intensité idiomatique fait résonner l’original ; ainsi, pour
Hölderlin et Goethe, c’est avec le choc qui l’aurait brisé qu’il fait
apparaître le « noyau poétique
[10] »
.
Wölfflin, Tugendhat et surtout Jürgen Habermas ont été traduits par Rainer
Rochlitz. Il a écrit
Le désenchantement de l’art.
La philosophie de Walter Benjamin (Gallimard, 1992), et relancé le
risque, pari intellectuel de penser la critique, avec
L’Art au banc d’essai (Gallimard,
1999).
26 septembre 1940, Port-Bou, mort à 48 ans, harcèlement moral
?, suicide : ne franchissant pas la frontière qui, lui paraissant pour lui
fermée, arrêt d’un alcade, était, en fait, ouverte. On peut mettre au pluriel
pour lui appliquer ce qu’il dit de Karl Kraus : « dans un espace réduit
ces livres concentrent une riche matière ». Le vécu : vers la fin,
un isolement douloureux, jusqu’à un mortel renoncement : il ne franchit pas.
Violence du vécu, violence de la période, de l’histoire, violence des
concepts.
Vif, il l’est assurément, et sa pensée libre pour
nos usages. Viendront de nouveaux lecteurs, c’est un
passage obligé pour les autres ouvrages : y compris pour les textes plus
vastes, « Charles Baudelaire », « Les Passages », « Sens Unique », « Le drame
baroque allemand »… Les textes de Benjamin sont flamboyants, vifs, incisifs,
ils transportent ce caractère dérangeant, étrange et désormais inattendu d’un
engagement inéluctable. Les textes de Benjamin ne sont pas d’une difficulté
extrême, en première approximation ; ils sont même, et souvent de façon
extraordinaire, l’occasion favorable de cet agrément qui peut se révéler
immense dans sa fulguration. Mais ils le deviennent, plus exigeants d’ailleurs
que difficiles, si on les considère en profondeur. Ce sont de purs carburants
pour les moteurs de notre esprit, de notre réflexion. Tous les chemins n’en
sont pas explorés. On a même dans le passé vu son souci d’unicité comme la
direction d’un seul sens, alors qu’il est la figure même des
passages : des lignes diverses,
discrétisées souvent, non reliées entre elles par des chemins apparents.
Benjamin ne cessait de circuler dans des lieux de pensée différents, sur des
axes non convergents. Il est actuel en raison de sa complexité : goûteur du
moderne, le meilleur à lire sur Baudelaire (« Sur quelques thèmes baudelairiens
» est d’une acuité géniale, « Zentralpark » ici un peu nous manque), Benjamin
avait compris que les lignes toutes tracées de trajectoires évidentes, de vie
comme de pensée, s’effacent au moment où la transmission de l’expérience fait
naufrage. Le progrès technique n’est aucunement pour lui le progrès de
l’humanité. La reproductibilité ne change pas seulement les images, l’œuvre
d’art, certes, mais nos vies et désormais
nous-mêmes.
Il est absolument passionnant, mais difficile, de repérer
attentivement les rouages, les engrenages de cette machine à penser ce
basculement exigeant d’un monde de l’hétéronomie dans celui de l’autonomie. Or,
celle-ci risquait de sombrer, croyait Benjamin. Nous, nous avons hérité de la
table rase.
Rochlitz a raison dans sa présentation de donner les fondements
conceptuels et de marquer l’évolution concernant l’aura, l’étrange concept de
Benjamin : « Une singulière trame d’espace et de temps : l’unique apparition
d’un lointain, si proche soit-il
[11]. » Une notion qui trouble souterrainement la lecture
d’œuvres contemporaines ; elle travaille en sous-jeu les travaux récents ou
actuels liés à la photographie ou ses usages, là où elle pourrait sembler avoir
disparu. Destruction de l’aura ? Sans doute, c’est dans le texte, et sa
référence, il faut comprendre Baudelaire. « Telle est l’expérience vécue que
Baudelaire a élevée au rang d’une sagesse. Il a indiqué le prix qu’il faut
payer pour accéder à la sensation de la modernité : la destruction de l’aura
dans l’expérience vécue du choc
[12]. » Jean Lacoste dans le « Baudelaire » avait traduit
par le mot d’
effondrement, serait-ce
meilleur ? Puisons dans l’admirable texte, « Expérience et pauvreté » : « Non,
une chose est claire : le cours de l’expérience a chuté. »
De ces trois volumes, le dernier mot du texte n’est pas une
injonction, mais une invite ; ce mot est juste
entrer. •
Philippe
Guillermin
Marc
Abélès, Lionel Charles, Henri-Pierre Jeudy et Bernard Kalaora
(dir.), L’environnement en perspective :
contextes et représentations de l’environnement, L’Harmattan, 2000,
264p., 21,34 € (140 FF).
Qu’est-ce que l’environnement ? Qu’en ont fait les sociétés
industrielles ? Comment faut-il désormais s’en occuper ? Depuis un quart de
siècle, ces questions sont devenues des objets de politique. L’environnement
est si bien planté dans le paysage scientifique, institutionnel et partidaire,
qu’on en oublie parfois même qu’il est d’abord entré en scène par en bas, à la
faveur de ce qu’on appela un temps des « nouveaux » mouvements sociaux. Mais
peut-être l’environnement n’est-il plus une idée radicale, seulement l’indice
d’une nouvelle optimisation des pratiques industrielles, désormais placée sous
le signe de l’usage rationnel des ressources et de la lutte contre les
pollutions. Les ouvrages consacrés à l’écologie politique ou à tel ou tel
aspect de la crise de l’environnement sont légion. Il en est par contre très
peu qui aient choisi de discuter la catégorie, son émergence et ses multiples
usages. L’exercice est difficile tant la polysémie de l’environnement est
grande.
Emblématique de cette mosaïque, la série d’essais rassemblés
par l’équipe du LAIOS (Laboratoire d’anthropologie des institutions et des
organisations sociales) à partir de leur séminaire sur les représentations de
l’environnement s’ouvre sur deux entrées en matière, chacune écrite par l’un
des coordinateurs. L’une (celle de Lionel Charles) insiste sur la « trame
cognitive de l’environnement ». C’est-à-dire sur la thématique de
l’environnement entendue comme cible d’une réflexion originale sur l’homme et
la nature, une réflexion opérant à la croisée de multiples sciences, dures et
molles. Les approches en termes d’environnement introduisent une autre manière
de penser, une approche de l’agir en interactions, liant de façon réflexive le
sujet et l’objet de son action. Malheureusement, plaide Charles, cette
conception est relativement méconnue en France du fait de la domination, dans
les sciences sociales, du paradigme durkheimien et du clivage rigoureux entre
la nature et le social que celui-ci a respecté. L’autre introduction (celle de
Henri-Pierre Jeudy) met l’environnement à distance pour mettre l’accent sur les
représentations. Sous sa plume, il s’agit d’un ensemble d’incertitudes,
d’interrogations sur les risques produits par les grands systèmes techniques
dans lesquels nous vivons. La mise en scène de l’environnement est ainsi
inséparable des peurs collectives et d’un certain moralisme. Elle débouche
souvent sur une gestion incohérente des ressources et des problèmes. La
responsabilité de cette incohérence incombe bien sûr aux faits que technocrates
ou industriels tendent à maquiller les incertitudes en fausses certitudes, mais
aussi aux représentations de l’environnement, à ces « pots pourris sémantiques
» (par exemple la métaphore du développement soutenable) que produisent
institutions et experts écologistes.
Les contributions rassemblées dans l’ouvrage gravitent autour
de trois thèmes : le statut des savoirs de l’environnement, sa construction
politique et institutionnelle, et la question des rapports
humains/nature.
Parmi les nombreux effets de contraste produit par une lecture
au fil des pages, le plus marquant est sans doute celui créé par la
juxtaposition entre d’une part le texte de Robert Barbault, lequel revient, de
façon claire mais classique, sur les notions de base (les flux d’énergie et de
matière, la dynamique des ressources et des populations, etc.) d’une écologie
scientifique conçue comme une partie de la biologie, et d’autre part le texte
de Florence Burgat qui prend pour cible la réflexion philosophique que
Heidegger et Merleau-Ponty ont consacré au comportement animal et dans laquelle
elle met en avant leur commune opposition au béhaviorisme, au motif qu’il
s’agit là d’un biologisme réduisant l’animal au rang de machine
automatique.
Du côté de la construction politique de l’environnement, Klaus
Eder s’interroge sur les différences entre France et Allemagne. Loin du renvoi
traditionnel au contraste entre Lumières et Romantisme, il pointe le fait que,
dans l’Allemagne de l’après-guerre, l’environnement a pu servir de substitut à
la nation, autorisant les Allemands à tenir un discours éthique,
internationalement reconnu et contraignant même pour ceux qui étaient tentés de
disqualifier toute intervention allemande au nom du passé nazi. Après 1989,
cette fonction n’a plus joué et les problèmes d’environnement ont beaucoup
perdu de leur importance. Eder suggère que leur avenir est peut-être dans une
européanisation. Celle-ci contribue aussi à réduire les oppositions avec une
France où l’environnement a d’abord été une construction technocratique, un
objet d’intervention experte et étatique. Bernard Kalaora, ancien
commissionnaire de recherche au ministère dit de l’Environnement, fait à sa
manière le même constat lorsqu’il regrette la réduction de l’environnement à
des problèmes d’ingénieurs (la gestion optimale des réserves d’eau, la
traçabilité des carcasses de bœuf). La prise en main des problèmes par les
grands corps est une composante de ce processus, mais il a aussi été largement
favorisé par la délimitation de l’objet des sciences sociales, qui à de très
rares exceptions près (il cite Serge Moscovici) n’ont jamais considéré que les
choses, les êtres vivants, et les savoirs faisaient partie de leur champ
d’investigation. Par là, Kalaora se situe sur le même terrain que les
contributions consacrées à la question centrale de l’anthropologie, au « grand
partage » entre nature et culture, et à son éventuelle remise en cause. Pour
cela les coordinateurs ont bien évidemment invité Bruno Latour. Il présente
ici, sous une forme ramassée, l’argumentation développée dans
Politique de la nature en faveur d’une
représentation politique conjointe des humains et des non-humains
[13]. Deux textes lui
répondent. Le premier, rédigé par Philippe Descola, anthropologue formé à
l’école structurale, défend l’idée d’une typologie des formes variées qu’ont pu
prendre dans les sociétés humaines, les hybridations, échanges de propriété et
circulation entre les humains et non-humains. Tout en admettant la singularité
de la division stricte pratiquée par la cosmologie occidentale, Descola laisse
entendre que la remise à plat de cette division ne peut trouver dans
l’observation anthropologique ni modèle, ni justification. Enfin, dans une très
belle contribution en creux, Isabelle Stengers prend la question de
l’environnement par le biais du statut des sciences et de la mise en expérience
du monde naturel. Travaillant l’analogie entre construction d’un système
expérimental, artificiel, mais fini et contrôlable, et construction d’une
représentation politique, elle plaide pour une science plus réflexive,
consciente de ses propres mises en scène, une science nouvelle dont l’écologie
serait un signe. Cette vision « représentative » de la nature, amène, de façon
plus nette encore que Latour, à plaider pour une multiplication des pouvoirs
que les mélanges de l’écologie (scientifique et politique) illustrent bien.
Stengers conclut ainsi que les savants, comme les politiques, ont besoin de
publics concernés et récalcitrants.
Au final, le grand mérite de cette collection est d’avoir su
donner une idée de la diversité de l’environnement, tout en préservant les
bénéfices du regard réflexif cher aux anthropologues. •
Jean-Paul
Gaudillière
[1]
W.
Benjamin,
Œuvres III,
op. cit., p. 442.
[2]
Idem, pp.
170-225.
[3]
Ibid., pp.
391-426.
[4]
W.
Benjamin,
Œuvres I,
op. cit., pp. 7-50.
[5]
Lettre à Adorno du 27 février 1936.
[6]
W.
Benjamin,
Œuvres I,
op. cit., p. 42.
[7]
Idem, pp.
49-50.
[8]
Ibid., p
. 244.
[9]
W. Benjamin,
Œuvres II,
op. cit., pp
. 359-363.
[10]
W. Benjamin,
Œuvres I,
op. cit., p
. 92.
[11]
W. Benjamin,
Œuvres III,
op. cit., p. 75.
[13]
Cf. le « À plusieurs
voix » qui lui a été consacré par C.
Bonneuil et N.
Dodier dans
Mouvements, n° 8, mars-avril 2000, pp.
138-147.