Mouvements 2002/1
Mouvements
2002/1 (no19)
176 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7071-3641-7
DOI 10.3917/mouv.019.0097
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Thèmes

Vous consultezFondamentalisme islamique et géopolitique de la nouvelle guerre froide

AuteurMarc Saint-Upéry du même auteur



En l’absence d’un espace public pluraliste et d’une société civile articulée, le naufrage des nationalismes post-coloniaux, qu’ils soient socialisants ou conservateurs, a donné un extraordinaire pouvoir de légitimation au seul espace de sens partagé par presque toutes les couches de la population : le répertoire symbolique de l’Islam. Mais ce sont les contextes socio-institutionnels spécifiques, les modes de socialisation politique concrets et les intérêts stratégiques des acteurs en présence qui définissent le véritable contenu local de ce répertoire global. De ce point de vue, la prévalence des courants modérés de l’islamisme politique et la démocratisation du monde musulman dépendent largement de l’évolution d’un contexte géopolitique auquel la perspective de « nouvelle Guerre froide » sous hégémonie américaine donne un profil plutôt inquiétant.

2 L’idée qu’il existerait un conflit culturel fondamental, inévitable et généralisé entre une soi-disant civilisation islamique et une soi-disant civilisation occidentale a beau être démentie non seulement par les spécialistes mais, fait nouveau, par les principales autorités politiques de l’Occident, la thèse popularisée par Samuel Huntington[1] [1] S. P. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob,...
suite
n’en flotte pas moins comme une arrière-pensée coupable mais indéracinable dans les coulisses du conflit cristallisé par les attentats du 11 septembre 2001. Le fait que les islamistes radicaux eux-mêmes adorent citer Huntington à l’appui de leur hostilité au monde occidental n’arrange certes pas les choses. Il convient donc en premier lieu de rappeler que, chaque jour, des centaines de millions de musulmans se lèvent, font (ou ne font pas) leurs prières rituelles, et se dirigent vers leur travail généralement précaire et mal payé – ou, bien souvent, se mettent à la recherche du travail qu’ils n’ont pas – sans s’inquiéter outre mesure d’un soi-disant jîhad contre la civilisation occidentale. En fait, dans bien des cas, ils seraient plutôt prêts à saisir la moindre opportunité d’émigrer vers les pays riches et développés de l’« Occident ». Et l’« Occident », sans aucun doute, suscite toutes les nuances de la fascination et de la répulsion mêlées – comme dans bien d’autres lieux du tiers-monde – sans nécessairement réveiller des velléités terroristes chez les spectateurs impuissants de son hégémonie.

• Islam et islamisme politique : un espace de discours et de pratiques hétérogène

3 Islam, islamisme, intégrisme islamique, sont autant de mots confus et souvent confondus qui couvrent notre ignorance des processus de transformation démographiques[2] [2] L’importance exceptionnelle de la dynamique démographique,...
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, économiques et sociaux profondément traumatisants que connaît le vaste monde musulman. Reflet de ces transformations, la culture religieuse de ces régions connaît des dimensions insoupçonnables derrière le concept de « fondamentalisme ». C’est ainsi, par exemple, que peuvent coexister sous l’apparence d’une même bannière « islamiste » les plus cruelles et rétrogrades tentatives de verrouiller la domination patriarcale et un niveau d’accès des femmes à l’espace public et aux responsabilités professionnelles sans précédent dans les sociétés musulmanes (c’est le cas de l’Iran). La question des femmes, qui cristallise, avec celle de la démocratie, toutes les appréhensions et les fantasmes occidentaux sur l’Islam, est d’ailleurs certainement au cœur des contradictions et des paradoxes qui caractérisent l’islamisme politique. Ainsi, par exemple, l’idée « qu’à travers le hijab la femme affirme que sa soumission à Dieu prime sa soumission à l’homme » et que cette « soumission directe à Dieu, sans passer par la médiation de l’homme, peut être interprétée comme une affirmation de soi, un début d’émergence de la femme en tant qu’individu, dans une société où l’individu lui-même n’en est qu’à ses balbutiements[3] [3] F. Hakkiki Talahite, « Sous le voile, les femmes...
suite
», peut paraître extravagante ou perverse. Elle est pourtant avérée par les enquêtes de terrain les plus sérieuses, tout comme est avéré le fait que le port volontaire du voile ne marque pas une coupure culturelle radicale avec les non-voilées ou une incompréhensible volonté d’auto-aliénation, ce dont témoigne par exemple l’enquête menée par Djeghida Imache et Inès Nour en Algérie[4] [4] D. Imache et I. Nour, Algériennes entre islam et islamisme,...
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.

4 Dans sa préface à ce dernier ouvrage, Zakya Daoud écrit : « 91 % des voilées et 96 % des non-voilées envisagent d’exercer un métier après leurs études, 44 % de chaque groupe estiment que les femmes peuvent exercer n’importe quel métier, y compris salarié, 96 % des voilées et 75 % des non-voilées estiment qu’il existe des métiers féminins, 49 % des voilées et 66 % des non-voilées jugent que les deux sexes doivent recevoir une éducation identique et 71 % des unes, comme 96 % des autres, une instruction de même nature, 84 % et 96 % étant d’accord pour des activités sportives féminines. » À quoi fait écho, toujours en Iran, le succès du magazine féminin Zanân, dont la directrice Shahla Charkat proclame qu’il défend aussi bien les droits et les libertés des femmes qui, en rentrant chez elles, « se servent un apéritif », que de celles « qui font leur prière[5] [5] C. De Rudder, « Les pasionarias de tous les jours...
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». Comme le signale Mohamed Harbi, « les femmes constituent la catégorie de la société qui peut aller le plus loin, mais il faut établir ce constat sans romantisme. Le mouvement féministe est encore à l’état embryonnaire. Dans leur majorité, les femmes suivent les islamistes. Et à mon avis, il serait dangereux d’expliquer cette situation uniquement par la “ fausse conscience[6] [6] Débat avec Maxime Rodinson et Ahmed Salamatian reproduit...
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”. » On peut donc faire l’hypothèse que, dans un certain nombre de pays musulmans, on assiste à une modernisation souterraine de fait par les femmes, voilées ou pas, qui pourrait se transformer demain en modernisation pour les femmes, et que le discours islamiste, selon les contextes, peut tout aussi bien servir de frein que de vecteur à cette émancipation paradoxale[7] [7] Sur les paradoxes du « féminisme islamique »,...
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.

5 Cette apparente digression à partir d’un thème des plus controversés[8] [8] Je ne peux aborder ici la question de la « prison...
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devrait, je l’espère, nous permettre de percevoir qu’en matière de discours religieux les choses sont passablement compliquées et les apparences parfois trompeuses. Ainsi, plus généralement, on tend à confondre l’islamisme politique et certaines formes paradoxales de modernisation et d’individualisation des pratiques dévotionnelles associées à un nouveau rigorisme moral (toutes choses impensables dans l’Islam rural traditionnel), phénomène parfois fort similaire à ce que représente une certaine forme de protestantisme populaire en Amérique latine[9] [9] Même s’ils peuvent partager une lointaine matrice institutionnelle...
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. À l’heure actuelle, le plus important mouvement de réislamisation populaire au niveau international est le tabligh, un courant piétiste et quiétiste qui partage avec l’islamisme politique une forte hostilité envers les pratiques de l’Islam populaire traditionnel (culte des saints, confréries, mysticisme soufi) mais récuse nettement tout activisme politique – même si cela n’exclut pas que certains de ses adeptes puissent finir par passer individuellement dans les rangs du militantisme radical[10] [10] G. Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme,...
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.

6 Ernest Gellner a souvent insisté sur la ressemblance surprenante entre le réformisme religieux « scripturaire » et rigoriste que l’on peut identifier à la racine de cette réislamisation populaire et la réforme protestante, en particulier sous sa forme calviniste[11] [11] E. Gellner, Muslim society, Harvard University Press, Cambridge...
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. D’autres auteurs ont souligné à quel point l’islamisme politique radical présentait des analogies avec la dynamique politique du radicalisme puritain du xviie siècle telle qu’elle est analysée par Michael Walzer[12] [12] Cf. M. Walzer, The revolution of the Saints, Harvard University...
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. Quoi qu’il en soit, ces analyses convergent avec le consensus presque unanime des spécialistes pour souligner le caractère paradoxalement moderne, et non essentiellement archaïque ou traditionaliste, de la plupart des mouvements dits islamistes[13] [13] Voir entre autres F. Burgat, L’islamisme en face, La Découverte,...
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. Au-delà de nuances quant à la signification exacte et à la qualification de cette modernité ambivalente, il existe également une perception partagée de l’extrême diversité de ses expressions politiques et sociales. De fait, l’islamisme militant n’est pas moins différencié que les sociétés musulmanes contemporaines.

7 En premier lieu, il est le fruit d’alliances fragiles et mouvantes entre des forces sociales assez disparates : une bourgeoisie puritaine conservatrice, un sous-prolétariat juvénile sans racines et désespéré, une lumpen-intelligentsia de formation technocratique[14] [14] « Le prototype du cadre islamiste est un ingénieur...
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, une fraction des oulémas et certaines figures du nationalisme radical reconverties sur un mode plus ou moins opportuniste à une forme de religiosité politique qui n’a pas grand-chose à voir avec la piété vernaculaire des générations précédentes[15] [15] Des années trente aux années soixante, les précurseurs...
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. Par ailleurs, alors que la seule révolution islamiste qui soit à la fois victorieuse et stabilisée, la révolution iranienne, est en train de traverser une phase tumultueuse mais relativement pacifique de perestroïka démocratique sous la pression d’une société civile de plus en plus vigoureuse[16] [16] F. Khosrokhavar et O. Roy, Iran : comment sortir...
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, les diverses tendances de l’islamisme politique occupent un espace hétérogène qui va du quasi-équivalent d’une démocratie-chrétienne de type occidental (plutôt de type Opus Dei, ou liées à une forme de populisme conservateur et autoritaire tel qu’a pu l’incarner en Europe un Franz-Josef Strauss) aux minorités extrémistes suicidaires qui entendent noyer dans le feu et le sang l’échec patent de l’utopie islamiste radicale. En outre, il ne s’agit pas d’un espace politique euclidien et homogène aux frontières bien définies, mais d’un champ traversé par des oscillations, des hybridations et des circulations complexes entre ses divers segments, de même qu’entre l’activisme proprement politique – qu’il soit institutionnalisé ou extra-parlementaire – et les réseaux islamistes de pénétration et de mobilisation de la société civile : fondations caritatives ou éducatives, ONG, clubs sportifs, associations professionnelles, etc.

• Ben Laden ou Tocqueville ?

8 La soudaine visibilité médiatique de Ben Laden et de ses brigadistes internationaux ne dément pas cette description. Forgée dans le feu de la guerre afghane, l’organisation al-Qaeda est en partie le fruit de l’échec de la « propagande armée » des groupes islamistes radicaux rejetés en raison de leurs exactions par les populations musulmanes dans leurs pays respectifs (en particulier en Égypte et en Algérie) et recyclés dans une forme de terrorisme déterritorialisé qui ne recherche plus une base sociale locale mais une audience médiatique globale. Elle reflète aussi l’émergence au sein des élites du Golfe, en particulier saoudiennes, d’une fraction radicale de « born again Muslims » (formule d’Olivier Roy) qui ressemble étrangement à certaines franges extrémistes de la « majorité morale » américaine[17] [17] Il y a d’ailleurs aussi un aspect « révolte fiscale...
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. Quant à l’alliance de Ben Laden avec les talibans, qui ne partagent pas son profil cosmopolite et ses ambitions « théo-géopolitiques », elle est plutôt d’ordre conjoncturel, même si les circonstances actuelles lui donnent une apparence de fatalité tragique. En revanche, il ne faut pas sous-estimer l’écho idéologique que lui fournit dans l’univers islamique l’existence d’une sous-culture paranoïaque et agressive, produit d’un mélange détonnant d’ignorance, de ressentiment (dont le fait qu’il puisse être en partie justifié n’altère pas le caractère profondément néfaste : les nazis avaient eux aussi « raison » de critiquer le Traité de Versailles) et d’autoritarisme, et dont une judéophobie virulente n’est pas le symptôme le moins inquiétant[18] [18] Cette sous-culture, associée au nationalisme arabe laïque...
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. Pour autant, la popularité éphémère que Ben Laden pourra éventuellement conquérir au sein des franges les plus fanatisées ou désespérées des populations musulmanes ne compensera pas l’effet essentiel de son activité controversée : une aggravation de la balkanisation de l’univers de l’Islam politique et du monde musulman en général. Il y a un paradoxe fondamental de l’islamisme : une idéologie qui prétendait retraduire politiquement et étendre à la société tout entière le dogme central de l’unicité divine (tawhîd), en prônant le dépassement de toutes les divisions de la communauté des croyants, a contribué plus que toute autre à accentuer ces divisions en radicalisant idéologiquement toute une série de lignes de fractures ethniques, confessionnelles (contre les chiites, par exemple, victimes de choix des fondamentalistes sunnites pakistanais et afghans), nationales, sociales, géopolitiques, etc.

9 Au milieu de cette confusion et de cette fragmentation, quelle marge existe-t-il pour une évolution démocratique des courants modérés de l’islamisme politique ? Cette question a deux aspects. Au niveau théorique, on a souvent écrit qu’il existe des raisons structurelles qui empêchent la modernisation politique et la démocratisation du monde musulman[19] [19] Pour une version nuancée de cette thèse, voir B. Badie,...
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et a fortiori de l’islamisme. La séparation des sphères du politique et du religieux serait bloquée par une représentation utopique de la société, une confusion du temporel et du spirituel et une vision théocratique de la souveraineté. En outre, l’Islam étant une religion peu institutionnalisée et soumise aux hasards de la compétition entre autorités théologiques et cléricales rivales, il rendrait plus difficile la stabilisation d’une légitimité politique terrestre. Ces thèses controversées de la politologie orientaliste ont été déconstruites de façon plutôt convaincante par d’autres auteurs[20] [20] Voir, par exemple, M. -C. Ferjani, « L’Islam, une...
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. Quoi qu’il en soit, le problème est plutôt d’ordre pratique et, plus qu’une essence théologico-politique ineffable de l’Islam, il pose la question de la flexibilité politique des mouvements islamistes concrets. De ce point de vue, au-delà de l’évolution hésitante du régime iranien, la possibilité d’une « démo-christianisation » ou d’une « social-démocratisation » de l’islamisme politique et de son éventuel dialogue productif avec des forces laïques démocratiques et progressistes a déjà été ébauchée de façon conjoncturelle dans plusieurs pays. Elle reste toutefois à la merci de la répression et des manipulations des appareils d’État autoritaires et corrompus, sans parler de la décomposition sociale alimentée par les graves problèmes économiques que connaissent les pays musulmans.

• Blocage démocratique et contexte géostratégique

10 En dehors de la complexité des conditions strictement internes, la fragilité des perspectives d’évolution démocratique du monde arabe et musulman doit beaucoup au caractère peu encourageant du contexte international. Le choix entre Bush et Ben Laden n’est pas une option acceptable pour les démocrates réels ou potentiels et les sociétés civiles du Moyen-Orient et constitue au contraire la garantie d’une aggravation du caractère schizophrénique de la culture politique arabe et musulmane.

11 Pour Marwan Bishara, chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales et enseignant à l’université américaine de Paris[21] [21] M. Bishara, Clash of civilizations ! Think again :...
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, la redéfinition des priorités stratégiques de Washington après le 11 septembre ne va pas changer fondamentalement le style de la politique américaine dans la région. Le plus probable est la tentative de consolidation d’un triangle stratégique entre Pakistan, Arabie Saoudite et Turquie pour contenir le fondamentalisme islamique (seulement dans sa version « subversive » ou anti-américaine, bien entendu, il ne s’agit pas d’embêter la famille Saoud). En outre, ce triangle idéalement situé entre la Chine et la Russie permettra un contrôle des Républiques musulmanes de l’Asie ex-soviétique, où il est loisible à Washington de faire des alliances avec des autocrates postcommunistes également apeurés par la menace islamiste. La principale différence avec les schémas similaires des années soixante et soixante-dix, où l’Iran jouait un rôle clé[22] [22] G. Corm, Le Proche-Orient éclaté, I : 1956-1991,...
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, c’est que Moscou ne considère plus nécessairement la Turquie et le Pakistan comme une « OTAN islamique » à ses portes, mais comme de possibles alliés dans sa propre lutte contre l’Islam radical. Ces trois nations sunnites, explique Bishara, ont des intérêts géopolitiques communs avec Washington face à la menace irakienne et à l’alliance syro-iranienne. L’administration Bush vient d’accorder cent millions de dollars au Pakistan et prépare une aide additionnelle de six cents millions à destination de ce pays détenteur de la première bombe nucléaire islamique, protecteur de réseaux fondamentalistes et de groupes terroristes et passé maître en matière de manipulations géopolitiques régionales. Les législateurs américains suggèrent d’effacer cinq milliards de dollars de dette militaire de la Turquie et ont demandé au FMI une assistance de dix-neuf milliards de dollars pour cet allié crucial. On peut douter que les usages probables de cette manne favorisent la libéralisation d’une démocratie limitée sous étroit contrôle militaire et son entrée souhaitable dans l’Union européenne. Il n’est pas non plus question d’émettre le moindre doute sur l’alliance indéfectible avec l’Arabie Saoudite, une dictature théocratique et esclavagiste qui cultive, dans certains secteurs du régime comme dans l’opposition ultra-fondamentaliste, une ambivalence radicale à l’égard de l’allié américain[23] [23] J. Teitelbaum, Holier Than thou : Saudi Arabia’s...
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. Bishara souligne également les inquiétudes de la Chine et de l’Inde face à cette perspective et les risques d’une marginalisation progressive du monde arabe, y compris des pays modérés proches de Washington, face au déplacement des intérêts américains vers l’Asie centrale et la périphérie du Moyen-Orient.

12 Il s’agit malheureusement d’un scénario assez plausible, même s’il peut connaître des variantes et des complications en fonction des sensibilités internes de l’administration Bush et des « dommages collatéraux » de la campagne antiterroriste. On assistera sans doute aussi à des efforts de Washington pour obliger Sharon à négocier et accorder aux Palestiniens une souveraineté limitée sous la forme d’un « bantoustan » plus ou moins présentable aux yeux de la communauté internationale. Mais il n’y a aucun signe d’une stratégie de démocratisation globale dans la région, pas même comme accompagnement d’une « modernisation » néolibérale. Bien entendu, cette vision étroitement géostratégique n’est pas seulement moralement perverse, même si elle est défendue par certains analystes politiques de la « nouvelle Guerre froide » (l’expression est de Donald Rumsfeld) comme un moindre mal – et ce avec la plus cynique indifférence à l’égard du sort politique et social de centaines de millions de citoyens des régimes délinquants que Washington cherche pour alliés[24] [24] L. F. Kaplan, « Cost benefits : when to coddle...
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. Elle est aussi politiquement irresponsable, y compris du point de vue de la rationalité impériale des États-Unis parce que, comme toujours, ça ne marchera pas et cela ne fera que préparer de nouvelles crises, de nouveaux terrorismes et de nouvelles régressions fondamentalistes.

13 Résumons. L’idée d’un « choc de civilisations » est absurde et inacceptable. Ceux qui s’en font l’écho sont complices de la vision de Ben Laden et des terroristes islamistes, qui seraient certainement fort satisfaits que tous les problèmes du Moyen-Orient soient réinterprétés à la lumière d’un soi-disant conflit apocalyptique entre Islam et Occident. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas une problématique politique, sociale et culturelle commune au monde musulman tout entier. Du Maroc à l’Indonésie fait rage une violente lutte de légitimité autour des promesses de la « modernité inaccomplie[25] [25] G. Corm, L’Europe et l’Orient, op. cit. ...
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». En l’absence d’un espace public pluraliste et d’une société civile articulée, le naufrage des nationalismes post-coloniaux dans la corruption et l’incompétence des bourgeoisies bureaucratiques socialisantes ou des élites conservatrices excluantes (toutes deux fonctionnant en réalité sur le même mode autocratique ou oligarchique, néopatrimonial et cruellement répressif[26] [26] Il s’agit souvent de véritables dictatures de cousins...
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) a donné un extraordinaire pouvoir de légitimation au seul « espace de sens[27] [27] G. Kepel, Jihad…, op. cit. ...
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» partagé par presque toutes les couches de la population : le répertoire symbolique de l’Islam (dans une version appauvrie et superficiellement politisée). Toutefois, ce sont les contextes socio-institutionnels spécifiques, les modes de socialisation politique concrets et les intérêts stratégiques des acteurs en présence qui définissent le véritable contenu local de ce répertoire global. S’il est vrai que l’espace discursif islamique (où se déploient toutes les ambiguïtés entre les diverses versions de la pratique religieuse et de l’activisme politique) fonctionne, selon la brillante formule de Clifford Geertz, comme un « universalisme vernaculaire[28] [28] C. Geertz, After the fact, Harvard University Press, Cambridge...
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», il comporte aussi un degré d’indétermination et de plasticité suffisamment fort pour se prêter aux usages les plus divergents, depuis l’éloge tocquevillien de la société civile formulé par le leader islamiste tunisien Rachid Ghannouchi[29] [29] R. Ghannouchi, « Traditional muslim society is a...
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ou le président iranien Khatami[30] [30] F. Khosrokhavar et O. Roy, Iran : comment sortir…,...
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, jusqu’au fascisme théocratique des kamikazes de Ben Laden ou du GIA.

14 En outre, et même si on aurait tort de sous-estimer la forte autonomie des dynamiques internes et de céder aux fantasmes paranoïaques d’une certaine gauche (et des courants islamistes eux-mêmes), qui expliquent tout par les conspirations machiavéliques de l’impérialisme, cette « modernité inaccomplie » du Moyen-Orient se caractérise par le fait que « les sociétés arabes [et musulmanes en général] se trouvent aujourd’hui dans un état de balkanisation non seulement social mais aussi temporel, avec divers groupes, régions, secteurs économiques et modèles culturels évoluant à des vitesses différentes, et ce beaucoup plus en relation avec les pressions externes qu’avec les mécanismes d’un tout articulé[31] [31] A. al-Azmeh, Islam and modernities, Verso, Londres, 1993. ...
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». Un des principaux aspects[32] [32] Mais pas le seul : les jeux d’influence idéologique...
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de cette pression externe est l’hégémonie politique des États-Unis, curieusement et perversement dédoublée entre un classique impérialisme économique centré sur les intérêts pétroliers et leurs corollaires géostratégiques, et une forte identification politique avec l’État d’Israël[33] [33] Contrairement à une perception courante, la relation entre...
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. Si la gestion souvent incohérente de la compatibilité limitée entre ces deux axes de domination et d’intervention a des effets désastreux dans toute la région, elle n’a pas grand-chose à voir avec un soi-disant conflit culturel sous-jacent. En réalité, pas plus les « méchants » Donald Rumsfeld ou Paul Wolfowitz que le « gentil » Colin Powell n’ont de griefs majeurs non seulement contre l’Islam en général, mais contre l’islamisme politique et ses tendances antidémocratiques. Ben Laden n’est ni le premier ni le dernier « son of a bitch[34] [34] « It’s a son of a bitch, but it’s our son of...
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» islamiste passé provisoirement au service des géniales manigances géostratégiques de Washington. Malheureusement, il est fort probable qu’il ne soit pas non plus le dernier à finir par créer de graves problèmes a ses ex-parrains politiques. Ce seront essentiellement les peuples musulmans qui paieront la facture, ainsi que – unique véritable nouveauté de la situation postérieure au 11 septembre – les citoyens innocents des États-Unis, prisonniers du dangereux mélange d’impuissance et de surpuissance qui caractérise leur pays dans la nouvelle « ère des conflits asymétriques[35] [35] M. Bishara, « L’ère des conflits asymétriques...
suite
». •

 

Notes

[ 1] S. P. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 2000.Retour

[ 2] L’importance exceptionnelle de la dynamique démographique, avec tous ses corollaires socioculturels, est souvent sous-estimée dans les analyses du monde musulman. Voir, par exemple, pour l’Iran, M. Ladier-Fouladi, « Démographie, société et changements politiques en Iran », Esprit, août 2001.Retour

[ 3] F. Hakkiki Talahite, « Sous le voile, les femmes », Cahiers de l’Orient, septembre 1991.Retour

[ 4] D. Imache et I. Nour, Algériennes entre islam et islamisme, Édisud, Aix-en-Provence, 1994.Retour

[ 5] C. De Rudder, « Les pasionarias de tous les jours », Nouvel Observateur, 15 janvier 1998.Retour

[ 6] Débat avec Maxime Rodinson et Ahmed Salamatian reproduit par la revue Utopie critique.Retour

[ 7] Sur les paradoxes du « féminisme islamique », voir F. Abdelkhah, La Révolution sous le voile, Karthala, 1991, et N. Göle, Musulmanes et modernes, La Découverte, 1993. Le livre-reportage de la journaliste féministe marocaine Hinde Taarji offre un témoignage intéressant sur les ambivalences du foulard islamique (fort différent des diverses formes du voile traditionnel) comme « passeport » vers l’espace public et expression d’un désir d’émancipation sans aliénation culturelle (H. Taarji, Les Voilées de l’Islam, Balland, 1990).Retour

[ 8] Je ne peux aborder ici la question de la « prison scripturaire » que constitueraient les quelques versets du Coran qui consacrent l’inégalité des sexes. Sur ce thème, voir O. Carré, L’Islam laïque, Armand Colin, 1993.Retour

[ 9] Même s’ils peuvent partager une lointaine matrice institutionnelle commune et certaines références théologiques, personne ne saurait confondre un évangéliste tzotzil du Chiapas sympathisant des zapatistes et un baptiste blanc de l’Alabama nostalgique du Ku Klux Klan. On souhaiterait voir s’appliquer la même capacité de discrimination dans le cas de l’Islam.Retour

[ 10] G. Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, Gallimard, 2000.Retour

[ 11] E. Gellner, Muslim society, Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts), 1981.Retour

[ 12] Cf. M. Walzer, The revolution of the Saints, Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts), 1965 ; E. Goldberg, « Smashing idols and the State : the protestant ethic and sunni radicalism », in J. R. Cole, Comparing muslim societies, University of Michigan Press, Ann Arbor, 1992.Retour

[ 13] Voir entre autres F. Burgat, L’islamisme en face, La Découverte, 1995 (réédition 2002) ; O. Carré, P. Dumont, Radicalismes islamiques, L’Harmattan, 1986 ; G. Kepel, Jihad…, op. cit. ; O. Roy, L’échec de l’Islam politique, Seuil, 1992.Retour

[ 14] « Le prototype du cadre islamiste est un ingénieur né dans les années cinquante, en ville, de parents émigrés de la campagne » (O. Roy, L’échec de l’Islam politique, op. cit.).Retour

[ 15] Des années trente aux années soixante, les précurseurs de l’islamisme (les Égyptiens Hassan al-Banna et Sayyid Qotb et le Pakistanais Mawdudî), tout comme leurs adeptes actuels, le définissent non pas tant par rapport au christianisme ou au judaïsme que par rapport à des idéologies politiques comme le fascisme, le nationalisme, le libéralisme ou le communisme. Les mentions de l’[--!!majuscule!!--]i[--!!/majuscule!!--]slam comme « troisième voie » entre capitalisme et socialisme et la notion peu orthodoxe d’« idéologie islamique » (« ideolozhî » en persan et « mafkura » en arabe, qui est aussi un néologisme) sont récurrentes dans le discours islamiste (Idem).Retour

[ 16] F. Khosrokhavar et O. Roy, Iran : comment sortir d’une révolution religieuse, Seuil, 1999 ; M.-R. Djalili, Iran : l’illusion réformiste, Presses de Sciences Po, 2001.Retour

[ 17] Il y a d’ailleurs aussi un aspect « révolte fiscale des classes moyennes » explicite dans les dénonciations de la monarchie corrompue et débauchée qui circulent en Arabie Saoudite au sein de cercles avec lesquels on peut supposer que Ben Laden a de nombreux contacts.Retour

[ 18] Cette sous-culture, associée au nationalisme arabe laïque tout autant qu’à l’islamisme, peut aussi bien finir par se diluer dans le vaste courant d’un populisme islamique apprivoisé par la dynamique d’une démocratisation autochtone que se crisper en dangereux micro-fascisme sociétal ou en totalitarisme politique.Retour

[ 19] Pour une version nuancée de cette thèse, voir B. Badie, Les deux États, Fayard, 1986.Retour

[ 20] Voir, par exemple, M.-C. Ferjani, « L’Islam, une religion radicalement différente des autres monothéismes ? », Esprit, juin 1991. En réalité, depuis la contribution magistrale du théologien et juriste égyptien Ali Abd al-Raziq (A. Abd-al-raziq, L’Islam et les fondements du pouvoir, La Découverte, 1994 [1925]), les ressources de la théologie rationnelle ont permis de démontrer que les musulmans pourraient parfaitement adopter toutes les innovations institutionnelles de la modernité démocratique sans rien renier de leur foi et des valeurs coraniques.Retour

[ 21] M. Bishara, Clash of civilizations ! Think again : the emergence of the new american islamic alliance, working paper, 2001.Retour

[ 22] G. Corm, Le Proche-Orient éclaté, I : 1956-1991, La Découverte, 1988 ; G. Corm, L’Europe et l’Orient, La Découverte, 1991 ; J. Thobie, Ali et les 40 voleurs. Impérialismes et Moyen-Orient de 1914 à nos jours, Scandéditions-Temps actuels, 1985.Retour

[ 23] J. Teitelbaum, Holier Than thou : Saudi Arabia’s islamic opposition, Washington Institute for Near East Policy, Washington, 2000.Retour

[ 24] L. F. Kaplan, « Cost benefits : when to coddle bad regimes », The New Republic, 22-10-2001 ; B. Keller, « It will take a new Cold war to defeat the terrorists », International Herald Tribune, 13/14-10-2001.Retour

[ 25] G. Corm, L’Europe et l’Orient, op. cit.Retour

[ 26] Il s’agit souvent de véritables dictatures de cousins et de beaux-frères, ou au moins de « pays », comme l’Irak du clan takriti, la Syrie des alaouites ou l’Algérie des généraux du triangle Batna-Tébessa-Soukh Akhras dans l’Est algérien, maîtres de la rente pétrolière et du trabendo.Retour

[ 27] G. Kepel, Jihad…, op. cit.Retour

[ 28] C. Geertz, After the fact, Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts), 1995.Retour

[ 29] R. Ghannouchi, « Traditional muslim society is a model of civil society », in J. Esposito et A. Tamimi, Islam and secularism in the West, Hurst, Londres, 2000.Retour

[ 30] F. Khosrokhavar et O. Roy, Iran : comment sortir…, op. cit.Retour

[ 31] A. al-Azmeh, Islam and modernities, Verso, Londres, 1993.Retour

[ 32] Mais pas le seul : les jeux d’influence idéologique et géostratégique de puissances financières ou militaires régionales, comme l’Arabie Saoudite, l’Iran, Israël, le Pakistan ou la Syrie, ont également de graves effets désarticulants.Retour

[ 33] Contrairement à une perception courante, la relation entre Israël et les États-Unis ne repose sur aucune nécessité structurelle ou fatalité historique. La commission King-Crane, envoyée en Palestine par le président Wilson en 1919, se prononça alors, avec d’excellents arguments, contre la création d’un « foyer national juif » dans la région. La relation privilégiée entre Washington et Tel-Aviv ne se consolide vraiment qu’à partir de la guerre des Six jours, tournant décisif à bien des égards. Loin d’être essentiellement une relation de subordination ou de division du travail impérialiste, il me semble qu’il s’agit surtout (au-delà du rôle important du lobby juif américain) d’une question d’imaginaire politique.Retour

[ 34] « It’s a son of a bitch, but it’s our son of a bitch », disait Franklin Roosevelt de Somoza père.Retour

[ 35] M. Bishara, « L’ère des conflits asymétriques », Le Monde Diplomatique, octobre 2001.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Marc Saint-Upéry « Fondamentalisme islamique et géopolitique de la nouvelle guerre froide », Mouvements 1/2002 (no19), p. 97-104.
URL :
www.cairn.info/revue-mouvements-2002-1-page-97.htm.
DOI : 10.3917/mouv.019.0097.