Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3709-X
192 pages

p. 100 à 110
doi: 10.3917/mouv.020.0100

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no20 2002/2

Comment rendre compte d’une pareille expérience, d’une semaine aussi riche et dense ? Un long article d’analyse sur le FSM présenterait le risque de tirer des conclusions un peu hâtives, un peu trop à chaud, alors que l’objet étudié a besoin de décanter pour en saisir toute la portée. Un simple reportage ne serait pas à la hauteur de l’événement. Voici donc une tentative de dictionnaire provisoire en cinquante et un mots clés, ceux auxquels, dans la capitale du Rio Grande do Sul, on ne pouvait échapper. Leur sélection et leur traitement relève sans doute d’une démarche impressionniste ; comment en serait-il autrement dans ce dédale d’une centaine de conférences ou séminaires et de huit cents ateliers ? D’autres participants y trouveront à juste titre des manques, mais il n’y a ici de prétention ni à l’exhaustivité ni à la rigueur scientifique.
 
• A comme
 
 
Ambiance : Chaleureuse, colorée, combative, studieuse, décontractée, amicale, dansante, rieuse, tolérante, généreuse, solidaire, respectueuse… On pourrait égrener les mots sans rendre compte pour autant de cette curieuse alchimie qui se fabrique dans les allées encombrées de l’université catholique ou dans les rues grouillantes d’une ville incroyablement heureuse de nous accueillir. Une alchimie faite du bonheur d’être ensemble, si nombreux, si divers, et du sentiment de faire force, de faire événement. Pas de naïveté sans doute, beaucoup savent que dans les salons de l’hôtel Plazza San Rafael, où se concertent les états-majors, des rapports de pouvoir, en tout cas d’influence peuvent se nouer mais ils ne viennent jamais gâcher l’ambiance.
Argentine : Ici au sud du Brésil, on n’est qu’à quelques centaines de kilomètres de ce pays meurtri dont les représentants sont nombreux, près d’un millier, mais ils auraient été bien plus nous disent-ils si la crise économique n’avait rendu insoluble pour beaucoup le déplacement. Un pays qui va au fil des débats constituer le symbole de l’échec du néolibéralisme. Le samedi 2 février nous serons près de vingt mille à taper sur des casseroles aux côtés de nos amis argentins. Pressés de questions, « quelles sont les issues ? quelles forces politiques vont l’emporter ? », ils ne prétendent pas posséder de réponses : ils nous parlent surtout de l’expérience inédite d’auto-organisation d’un peuple que ses élites dans leur ensemble ont conduit à la faillite. Il n’existe plus ni à droite ni à gauche de force politique crédible. Pour ce qui est de la vie quotidienne, une incroyable et massive expérience de troc est en cours (coiffeuse échangerait coupe de cheveux contre morceaux de viande, infirmière assurerait soins à domicile contre essence pour sa voiture…). Au passage nos amis argentins nous demandent de réfléchir à notre responsabilité comme européens, puisque la plupart des grandes entreprises du pays sont à capitaux majoritairement européens.
Attac : Après leur succès triomphal au Zénith à Paris, les militants d’Attac avaient le sourire, et ici ils sont chez eux. Porto Alegre, c’est Attac-land. Il n’est pas difficile de vérifier que leur mouvement est devenu mondial. Cela se reconnaît au port du tee-shirt sur lequel le célèbre sigle % est accompagné du nom du pays, ce qui va vous promener de la Norvège au Chili en passant par la Grèce ou le Québec. Attention tout de même, certains dirigeants français d’Attac en sont conscients, à ne pas donner le sentiment de la recherche d’une hégémonie sur le mouvement. Le succès doit rendre modeste.
 
• B comme
 
 
Brasil : Que dire d’autre de ce gigantesque pays fait d’incroyables contrastes que des banalités ? Rappelons tout de même que les États-Unis du Brésil sont un pays fédéral dans lequel chaque État dispose de nombreuses prérogatives et que la gauche dominée par le Parti des travailleurs (PT) dirige les principaux États du pays, alors que le pouvoir central est entre les mains d’une coalition de centre-droit et de droite. Rappelons également que dans ce pays de cent soixante millions d’habitants, dixième puissance économique mondiale, les 10 % les plus riches de la population possèdent autant que tout le reste.
La campagne électorale pour l’élection présidentielle d’octobre prochain est déjà dans tous les esprits et pour le moment les sondages annoncent comme vainqueur Lula (Luis Ignacio da Silva) qui sera probablement pour la quatrième fois le candidat du PT. La presse de droite est déjà déchaînée, proclamant chaque jour que le Brésil est en train de s’engager sur une voie qui la coupera du reste du monde. Cela permet d’imaginer le degré de violence que devrait atteindre la campagne dans les prochains mois, et c’est d’ailleurs ce qui rend les responsables du PT extrêmement prudents dans leurs pronostics sur son issue.
Budget participatif : Celui-là vous ne pouvez pas le manquer dans cette ville qui se proclame fièrement « capitale de la démocratie ». Cela commence dans l’avion qui nous mène de Sao Paulo à Porto Alegre. Mon voisin est un cadre communal qui parle assez bien français ; au moment de l’atterrissage il me dit, comme pour s’excuser : « Vous allez voir, l’aéroport ici n’est pas aussi moderne que dans les grandes villes du Brésil, mais dans le cadre du budget participatif, les gens ont préféré mettre plus de moyens sur l’eau potable ». Une littérature abondante existe sur cette expérience qui a désormais fait le tour du monde. On lira en particulier le livre que notre collaborateur Yves Sintomer a écrit avec Marion Gret [1] qui relate toutes les étapes de sa mise en place dans chaque quartier. D’autres villes au Brésil se sont lancées dans l’expérience, quelquefois avec des modalités de représentation différentes ou des variations sur la part du budget ainsi soumise à la démocratie participative (elle va selon le niveau des frais fixes de 12 à 18 % du budget global). Beaucoup d’élus locaux français, mais aussi de responsables associatifs, se sont déplacés ici pour voir de visu ce qu’était cet objet mal identifié dont on leur rabattait les oreilles. Les débats n’ont d’ailleurs pas évacué les limites et les contradictions. Ils ont été en général séduits, reste tout de même à voir quelles leçons en seront tirées pour les pratiques locales.
 
• C comme
 
 
Capitalisme : Les mots ont leur importance, alors que depuis bon nombre d’années on n’entendait plus parler du côté des forces critiques que de libéralisme ou de néolibéralisme, voici le retour en force du capitalisme. Pas dans les textes officiels qui sont toujours l’objet de compromis soigneusement étudiés, mais dans les interventions et les débats. Sans doute ce retour est-il plus massif dans les propos des participants brésiliens et des pays du Sud, mais les intervenants du Nord, surtout ceux de l’Europe latine, en retrouvent peu à peu l’usage.
Catholiques/Chrétiens : La présence de mouvements et d’associations d’origine chrétienne est considérable. Du côté brésilien, ce n’est pas à proprement parler une surprise, compte tenu de la place qu’a pu tenir une partie de l’Église catholique dans un certain nombre de mouvements sociaux et de la trace de la théologie de la libération. Un des orateurs brésiliens les plus remarqués est d’ailleurs Frei Betto, l’un des héritiers de cette tradition théologique. Mais la présence chrétienne ne se limite pas, loin de là, à l’Amérique latine, et l’on dénombre par exemple dans la délégation française des représentants de Témoignage chrétien mais aussi de La Vie, du Secours catholique, du CCFD et quelques autres.
Culture : Jean-Marie Messier n’aurait pas apprécié, lui qui nous explique que l’exception culturelle française est condamnée à mourir puisque nous serions les seuls au monde à formuler une demande aussi exorbitante. En réalité, ce sont des dizaines de revendications d’exception culturelle qui ont été déclinées ici. Un regret tout de même : dans le programme la dimension proprement culturelle était soit renvoyée à la partie festive, soit intégrée dans la réflexion sur les droits humains en général et sur le droit à la diversité en particulier. Un travail approfondi sur les enjeux culturels spécifiques serait le bienvenu.
 
• D comme
 
 
Débats : Un autre sentiment de frustration : l’organisation des conférences et séminaires permettait peu un réel débat. Les interventions ex cathedra avaient tendance à se juxtaposer plutôt qu’à entrer en interaction. On nous dira à juste titre qu’on ne peut débattre avec la salle quand elle est composée de deux ou trois mille personnes, mais dans ce cas on doit pouvoir demander aux orateurs de retenir les points saillants de leur propos et d’en discuter entre eux. Les ateliers au nombre de huit cents étaient certes, vu leur dimension plus modeste, le lieu du débat avec les participants, mais se posaient alors des problèmes de traduction. À l’arrivée on se retrouvait souvent à débattre avec des gens que l’on peut aisément rencontrer toute l’année à Paris.
Délégations : Ne pas confondre participants et délégués, car pour être délégué il fallait représenter une organisation. Cinquante et un mille participants donc au FSM, mais environ quinze mille délégués (contre environ sept mille l’an passé) venant de cent trente et un pays représentant plus de quatre mille organisations. Parmi les délégués, une extrême diversité qui va du prix Nobel (ils étaient une bonne dizaine) ou de l’intellectuel reconnu (impossible de choisir parmi eux sans sombrer dans les critères médiatiques de sélection), au militant inconnu de telle ou telle ONG ou association. Près de huit mille délégués sont Brésiliens, viennent ensuite les Italiens avec un millier de délégués, les Argentins (neuf cent cinquante), les Français (sept cent cinquante – auxquels il faut ajouter près de deux cents élus ou collaborateurs d’élus), les Espagnols (environ cinq cents), les États-uniens (quatre cent cinquante). On notera la modestie des représentations d’Europe du nord (cent cinquante Allemands, quatre-vingts Britanniques, quelques dizaines de Scandinaves), la quasi-absence à quelques unités près de l’Europe de l’Est, quasi-absence également du monde arabe à l’exception des Palestiniens, la très faible présence des pays asiatiques à l’exception de quelques dizaines d’Indiens, et la sous-représentation de l’Afrique malgré l’émergence à Porto Alegre d’un Forum social africain.
Le FSM conserve donc fortement un axe latino-américain/latino-européen. Tous sont conscients de la nécessité de dépasser cette situation et c’est dans cet esprit d’élargissement que des forums continentaux doivent se constituer. Le coût des voyages est certainement en cause, alors pourquoi ne pas inventer un système de péréquation entre pays riches et pays pauvres ? À étudier en tout cas.
Démocratie : On l’a dit à propos des budgets participatifs, dans les débats c’est la démocratie participative qui a le vent en poupe. La démocratie représentative est vertement critiquée, manière de se demander ce qu’est une démocratie qui se désintéresse du social, mais aussi de se démarquer de partis ou de responsables politiques souvent accusés de corruption. La critique n’est pas toujours crédible quand elle vient par exemple d’un représentant libyen qui tente d’expliquer que dans son pays on a trouvé une forme de démocratie très supérieure à celle des pays occidentaux. La démocratie représentative ne peut certes trouver un nouveau souffle qu’appuyée sur le participatif, mais on ferait bien de ne pas oublier qu’une partie majoritaire de la planète n’a pas encore accès à de véritables institutions démocratiques, fussent-elles seulement de l’ordre du représentatif.
Dette : C’est à l’évidence un des thèmes sur lequel le consensus est le plus facile à réaliser. Chacun sait que la dette des pays du Sud a déjà été remboursée plusieurs fois et qu’elle fonctionne comme un véritable système d’usure internationale. De plus, les pays qui exigent le paiement de la dette sont les mêmes qui exploitent les ressources naturelles et les savoirs traditionnels des pays du Sud. Le combat doit donc s’amplifier pour l’annulation de toute la dette mais aussi pour la réparation des dettes historiques, qu’elles soient sociales ou écologiques.
Développement durable : Derrière un terme qui a désormais conquis la planète puisqu’il figure dans les traités internationaux, se profilent des débats majeurs. Le courant écologiste classique a beaucoup fait avancer cette notion dans le sens du refus d’un type de développement qui ne serait pas soutenable pour l’équilibre écologique de la planète et on retrouvait dans un certain nombre d’ateliers ce légitime souci environnemental. Dans le même temps, si il est une chose que le FSM aura révélé cette année, c’est que les peuples du Sud n’acceptent pas que la notion de développement durable ne soit pas directement reliée à celle de développement équitable. Fort heureusement, nombre d’écologistes en sont d’accord. Ce fut en tout cas un des grands moments de la semaine que de voir la salle entière acclamer debout la scientifique indienne Vandana Shiva qui venait d’exiger que l’on cesse de considérer l’approvisionnement en eau des piscines privées comme aussi, voire plus important, que celui des programmes agricoles des pays du Sud.
 
• E comme
 
 
Économie casino : L’actualité avec l’effondrement récent de la multinationale Enron est venue renforcer la critique de cette économie qui s’appuie sur la corruption d’hommes d’affaires et de politiciens, et joue délibérément avec les salaires et les retraites des salariés. Mais si, à Washington, Enron signifie un scandale politico-financier de plus, pour les pays du Sud où Enron menait ses activités cela conduisait à l’expulsion de populations entières de leur terre et à de fortes hausses du prix de l’eau et de l’électricité.
Économie sociale et solidaire : On a l’impression d’un bond qualitatif dans la prise en compte de cette dimension du développement économique tant l’attention apportée à ce thème a été grande. De multiples expériences de la France au Brésil, en passant par le Québec et l’Argentine, ont été déclinées. Surtout, il ne s’agit plus d’aborder cette question comme un gadget ou un dérivatif mais comme un véritable projet politique d’avenir dans le cadre du combat pour une économie plurielle. Une forte limite toutefois le débat semble s’être beaucoup cantonné entre spécialistes qui ont l’habitude de se rencontrer, et la véritable connexion avec le mouvement syndical n’est pas encore faite.
Éducation : On a l’impression d’une sorte de dichotomie tant deux démarches ont du mal à se rencontrer. La première visait à confronter les différentes méthodes et visions progressistes de la pédagogie autour du mot d’ordre déjà ancien « apprendre à apprendre ». La seconde, plus rassembleuse pour les pays du Sud (encore que nombre d’enseignants brésiliens présents n’étaient pas indifférents à la première démarche), visait surtout à réaffirmer le droit à l’éducation pour tous et dès lors à poser le problème de la gigantesque responsabilité des États dans ce domaine. En effet, nombre d’entre eux ont tendance à se tourner vers le privé avec toujours pour effet d’aggraver la ségrégation sociale. On notera au passage, et à simple titre d’anecdote, que même dans la ville de Porto Alegre et dans l’État du Rio Grande do Sul, qui se veulent progressistes et populaires, l’université catholique privée dans laquelle se tenaient les séances du FSM est grande, belle et bien équipée alors que l’université publique qui accueillait quelques réunions n’est pas très éloignée du délabrement.
Élus locaux : Deux jours avant l’ouverture officielle du FSM se tenait le Forum des autorités locales contre l’exclusion sociale. C’est par le truchement de ce forum organisé par le maire de Porto Alegre Tarso Genro mais aussi avec quelques autres – dont celui de Saint-Denis Patrick Braouezec –, que de nombreuses personnalités de différents pays ont assuré leur présence à Porto Alegre et pu s’exprimer officiellement. C’est vrai de Bertrand Delanoë et de Walter Veltroni, les maires de Paris et de Rome, des maires de Barcelone et Budapest ainsi que de multiples grandes villes d’Amérique du Sud et du Brésil. C’est vrai de Mario Soares, l’ancien président du Portugal mais aussi des ministres français Charles Josselin, Marie-Noëlle Lieneman, Jean-Luc Melanchon, Guy Hascoët. C’est vrai enfin des candidats à la présidentielle Jean-Pierre Chevènement et Noël Mamère. Olivier Besancenot, n’étant pas élu local, n’eut pas droit dans ce cadre à la parole. Il est un peu facile de parler à propos de ce forum de récupération comme l’ont fait certains délégués au FSM, dans la mesure où, de toute évidence, les élus du PT tenaient en cette année électorale à montrer leur capacité à rassembler très largement. Pour ce qui est de rassembler, le succès a été évident. Pour ce qui concerne la seule France, une soixantaine d’élus communistes, à peu près autant de socialistes, quelques Verts, plus deux élus de droite de la région Île-de-France avaient fait le voyage. Dans une déclaration finale de ce forum, les participants s’engagent à intervenir ensemble « en faveur d’une autre globalisation non dominée par le pouvoir de la finance qui respecte les décisions démocratiques locales, nationales et régionales. » Il sera toujours utile de rappeler cet engagement à quelques-uns.
Europe : Une des grandes décisions du FSM 2002 a été de viser la décentralisation en suscitant des forums continentaux. D’accord ont immédiatement dit les délégations européennes, mais le seul débat entre elles a porté sur le fait de savoir si le premier forum devait se tenir à Paris-Saint-Denis ou en Italie. Pas vraiment passionnant ! C’est l’Italie qui l’a emporté, choix d’ailleurs parfaitement compréhensible en ces temps où s’organise la résistance à Berlusconi.
Le mérite de l’initiative est double, cela devrait faciliter l’élargissement du mouvement à l’Europe de l’Est, cela devrait aussi le conduire à engager un véritable débat sur la construction de l’Union européenne, alors qu’on le sait les contradictions au sein d’Attac notamment ont plutôt jusqu’à présent limité ce débat. Les années 2002 et 2003 seront en effet décisives pour l’architecture institutionnelle à venir, au terme de l’élargissement de l’Union et pour le projet de Constitution européenne. Il serait inconcevable qu’un mouvement qui s’est rassemblé pour construire une autre mondialisation ne soit pas un acteur de premier plan pour combler le déficit démocratique et social actuel de l’Europe.
 
• F comme
 
 
Femmes : Du côté des syndicats, on a certes surtout mis l’accent sur l’égalité à conquérir en matière de salaires et de conditions de travail. On a débattu aussi de la place des femmes en politique et de leur accès aux fonctions électives. Pourtant, le grand mérite des débats, et cela tranche avec le type de débats qui se menaient il y a encore quelques années, est sans doute qu’on ne s’est pas contenté d’un discours général sur la libération des femmes. Lors de la conférence spécifique consacrée à cette question on est allé au cœur des rapports de domination et de discrimination en abordant les effets des fondamentalismes en Afghanistan, par exemple, mais aussi les violences sexuelles et domestiques, ainsi que l’exploitation sexuelle partout dans le monde. Les femmes mais aussi les hommes présents ont mis en valeur à quel point la culture de la violence faisait des femmes les premières victimes, et également en quoi, à terme, cela était une menace pour l’ensemble de l’humanité.
 
• G comme
 
 
G8 : Gènes est encore dans tous les esprits, du moins ceux des européens, et la mère du jeune assassiné par la police a tenu à prendre sa place dans la délégation italienne. À noter deux déclarations marquantes, celle de l’économiste malais Martin Khor, président du « Third-world network » : « le G8 est tout bonnement en train de devenir le G1 », et celle de l’ancien président portugais Mario Soares : « Le G8 est un directorat des riches pour gouverner le monde et cette structure doit s’arrêter ».
Globalisation : Pour les Anglo-saxons ce terme a définitivement supplanté celui de mondialisation. Il permet de s’opposer aux choix économiques et politiques des multinationales et de la plupart des États sans pour autant paraître se distancier des aspects positifs du « village global ».
Guerre : L’opposition à la guerre comme moyen de résolution des conflits est considérée comme une pierre de touche, une condition sine qua non, du rassemblement pour une autre mondialisation. Mais c’est là que les débats commencent. À propos de la guerre en Afghanistan, par exemple, il y a ceux, assez nombreux, qui étaient contre toute riposte aux attentats du 11 septembre et ceux qui considèrent que c’était à l’ONU et non aux seuls États-Unis de conduire l’action militaire contre al-Qaeda et les Talibans. D’une certaine façon les récentes déclarations américaines sur « l’axe du mal » et le droit que s’arrogent les USA de s’attaquer aux pays qu’ils veulent réconcilient tout le monde dans la dénonciation de la logique de guerre et de l’unilatéralisme. Le débat est pour autant loin d’être clos sur l’architecture des pouvoirs internationaux et sur les moyens de maintenir la paix.
 
• I comme
 
 
Impérialisme : À la différence de l’Europe, ce terme n’a jamais disparu du langage courant en Amérique latine. C’est sans doute parce que celui des États-Unis pèse directement sur les peuples de la région. Un débat s’engage toutefois. Toni Negri n’est pas là pour des raisons qui tiennent à la justice italienne mais le coauteur du livre Empire Michael Hardt présente leurs thèses communes. L’Empire est réalisé, il ne s’agit donc plus d’impérialisme, il faut le déstabiliser de l’intérieur en s’appuyant sur la multitude. L’auditoire n’a pas tout compris, d’autant que l’interprète se plante sur les termes et une cubaine s’enflamme ensuite contre l’impérialisme dans un discours digne des années soixante. Daniel Bensaïd en modérateur un peu partial essaie de trouver des points d’accord avec Hardt avant de dégommer sa théorie, et un professeur guatémaltèque nous montre des tableaux d’où il devrait ressortir que sont également victimes de l’impérialisme : les Palestiniens, les Tchétchènes, les Écossais, les Basques et les Corses. Il sort de tout cela comme un sentiment de confusion.
Indigènes : N’oublions pas que nous sommes en Amérique du Sud et que le problème des Indiens y est incontournable. Ils sont assez nombreux à se promener dans les allées en tenue traditionnelle, quelquefois avec des plumes sur la tête. On ne pense pas pour autant folklore mais diversité culturelle à respecter. C’est un Indien du Mexique qui à l’occasion d’une conférence s’écrie « Rien ne doit plus se faire sans nous ! ».
Information/Internet : Jeff Cohen, observateur américain des médias cite une chanson de Bruce Springteen : « Il y a 57 chaînes dans ma télé mais il n’y a rien dessus ». L’information ou plutôt la désinformation paraît une hydre moderne contre laquelle on se trouve impuissant. Ignacio Ramonet, le directeur du Monde diplomatique, propose une démarche nouvelle qu’on pourrait nommer « écologie de l’information ». Puisqu’il s’agit de tenter de la dépolluer, il propose de créer à échelle internationale une sorte de Greenpeace de l’info dont la vocation serait de répondre à chaque trucage repéré. Cela pourrait prendre la forme d’un observatoire qui aurait, précise-t-il, un cahier des charges extrêmement exigeant car rien ne serait pire que de répondre à des mensonges par d’autres mensonges ou des approximations. Cette approche permet de préciser que si Porto Alegre est largement la fille d’Internet, l’outil facilitant le rassemblement, il est essentiel de se méfier de ce qui circule sur le net et qui prétend souvent s’opposer aux thèses dominantes. Trop d’informations non vérifiées, de rumeurs et même de trucages.
 
• J comme
 
 
Jeunesse : Ils sont douze mille d’une centaine de pays à peu près équitablement répartis entre garçons et filles. La plupart vit dans le village de tente qui a été aménagé, autant dire que la fête y est permanente sur fond de musique locale et les nuits courtes à peine gâchées par quelques agressions de loubards brésiliens venus racketter ces jeunes qu’ils croient cousus d’or. Les deux dernières journées du FSM abritaient un Forum mondial de la jeunesse : les discours y sont plus convenus sous des dehors très radicaux. Quelques JC français croisés semblent avoir préféré les discussions informelles. En tout cas leurs yeux brillent et ce n’est pas que l’effet alcoolique de la cachaça.
Journalistes : deux mille huit cents couvrent le forum ce qui en confirme le caractère de grand événement mondial. En atelier Le Monde diplomatique, Politis, Témoignage Chrétien, La Vie et Mouvements discutent du journalisme avec une centaine de personnes issues de leurs associations de lecteurs. Question : un journaliste peut-il être libre quand le titre dans lequel il travaille appartient à une multinationale ou est coté en bourse ? Réponse de certains professionnels : « Il peut exister de très bons journalistes qui tentent de faire avancer les choses dans la grande presse et d’assez mauvais qui ne font rien avancer dans la presse militante ». Réponse de moi-même : « C’est vrai mais ne négligeons pas les phénomènes d’autocensure plus fréquents que ceux de censure ». Autre réponse entendue : « C’est toute l’idéologie actuelle du journalisme que vous devriez remettre en cause ».
 
• L comme
 
 
Libéralisme/néolibéralisme : C’est sans doute le mot le plus entendu en une semaine. À peu près tout ce qui va mal est de caractère libéral ou néolibéral. On sent les Nord-Américains mais aussi certains Européens un peu gênés par ce systématisme dans la mesure où s’ils sont d’accord avec la dénonciation des ravages économiques et sociaux, il existe aussi un sens politique, une tradition libérale qui s’apparente au mouvement progressiste. Les libéraux américains ne sont pas à proprement parler des réactionnaires et certains ont tenu à être là.
 
• M. comme
 
 
Manifestations : La manif’c’est notre pain quotidien. Celle d’ouverture d’abord, marche pour la paix à cinquante mille dans les rues de Porto Alegre. Elle est vive, pleine de musiques et de slogans scandés rapidement. Elle est à dominante rouge mais chacun y a sa place du groupe de transsexuels à celui des Hare Krishna. Les autres jours, c’est manif’pour l’Argentine, puis contre l’ALCA (l’association de libre échange interaméricaine). À l’intérieur de l’université catholique, c’est manif’pour la Palestine puis pour le droit à l’avortement, mais aussi groupe par groupe et heure par heure pour telle ou telle cause dont on ne sait pas forcément à quoi elle correspond.
Mondialisation : Les médias continuent essentiellement à parler de mouvement anti-mondialisation, même si la grande majorité de ceux qui s’y impliquent ne se reconnaissent pas dans cette définition et affirment agir pour une autre mondialisation. Mais ce serait aller un peu vite en besogne que de dire que ce débat est clos au sein du mouvement. Une partie non négligeable considère qu’une mondialisation dans les conditions d’aujourd’hui ne peut être que libérale et qu’il faut donc s’y opposer. Cette argumentation est toutefois de moins en moins convaincante pour ceux qui ne font rien d’autre ici que de mondialiser leur lutte et globaliser leur résistance.
Mouvements sociaux : Tout ici est tellement dans l’informel, le type d’organisation représenté est si différent d’un pays à l’autre que la seule forme de déclaration finale possible ne sera pas celle du FSM lui-même, mais celle dite des mouvements sociaux. Cela revient à peu près au même mais préserve les apparences. Ladite déclaration en seize points, consensuelle pour la grande majorité des mouvements représentés, ne constitue pas un programme commun mais tout de même une prise de position forte donnant les bases de la poursuite du mouvement.
 
• N comme
 
 
New York/Davos : Cette année le Forum économique mondial de Davos se tient à New York. L’an passé déjà Porto Alegre avait damé médiatiquement le pion au sommet des riches et des puissants, cette année c’est encore plus évident. Le FEM est désormais obligé de ne pas paraître indifférent à ce qui s’exprime au FSM. Certains gouvernements mais aussi des confédérations syndicales internationales se font représenter dans les deux forums. Il faudra confronter ce qu’ils auront dit dans un cadre et dans l’autre même s’ils assurent tous que c’est la même chose.
 
• O comme
 
 
OMC : Dans les débats après le sommet de Doha de l’OMC, certains en Europe avaient voulu, tout en étant critiques, retenir que quelques concessions avaient dû être faites notamment sur la question des médicaments. Ici, il n’est pas grand monde pour trouver une légitimité à l’OMC. Elle agit fondamentalement en fonction des intérêts des multinationales et poursuit l’objectif de marchandisation généralisée. L’idée avance selon laquelle le monde a besoin d’un instrument juste de régulation commerciale mais peu croient pouvoir l’obtenir à partir de l’OMC. Le malais Martin Khor considère cependant que les rapports de force pourraient changer si la Chine, qui vient d’adhérer, s’alliait avec les pays en voie de développement, mais il craint fort que les États-Unis ne lui fassent miroiter une place relativement factice dans le club des puissants. Bernard Cassen, le président d’Attac, insiste pour sa part sur la nécessité de contrôler dans chaque pays ce que font effectivement les représentants de nos gouvernements dans les organismes internationaux. Trop souvent en effet les gouvernements expliquent au retour que les décisions leur ont été imposées alors qu’ils en sont à la source.
Onze septembre : Après les attentats de New York et Washington, beaucoup d’observateurs prédisaient l’affaiblissement du mouvement pour une autre mondialisation ; Porto Alegre 2002 par sa tenue, son contenu et son impact a prouvé exactement le contraire. Pas d’hésitation cependant à condamner fermement les attentats en question, même si beaucoup en ont assez de voir sans cesse évoqués les événements de septembre pour justifier la politique extérieure américaine.
Organisation : L’organisation d’un tel événement est quasi pharaonique, la ville comme l’État ont dû y mettre des moyens gigantesques et solliciter des milliers de volontaires, sans oublier les forces de sécurité dans une période assez tendue au Brésil suite à l’assassinat de deux maires du PT. Tout pourtant au bout du compte se passe dans la bonne humeur. Il y a bien quelques ateliers annulés, quelques traductions prévues et défaillantes mais ce n’est rien en regard du gigantisme de l’ensemble.
 
• P comme
 
 
Palestine : On ressent partout une solidarité profonde avec le peuple palestinien victime d’une injustice fondamentale de la part des dirigeants d’Israël. La déclaration finale des mouvements sociaux a tenu, ce qu’elle n’a pas fait pour les autres conflits en cours, à appeler à une mobilisation urgente et massive en solidarité avec ce peuple en soulignant que cette question est vitale pour la sécurité collective de tous les peuples de la région.
Parlementaires : Comme l’an passé un forum de parlementaires se tenait parallèlement au FSM. Mais cette année avec près d’un millier de représentants, leur nombre avait plus que doublé et surtout leur diversité s’était accrue. Les débats furent pendant quelques heures relativement houleux. Point d’achoppement, l’analyse de la guerre. Une motion proposée par les élus de Rifondazione communista (Italie) et condamnant l’action américaine en Afghanistan est refusée par les socialistes de différents pays dont la France. Les communistes et les verts français recherchent le compromis. À l’arrivée deux motions sont adoptées au consensus, une première portant une appréciation nuancée sur la guerre récente, la seconde condamnant toute velléité américaine d’extension de leur riposte.
Parti des travailleurs : Le PT est devenu un peu mythique en France. Un journaliste de l’AFP demande à Bertrand Delanoë pourquoi il est venu soutenir un parti trotskiste et celui-ci répond : « mais non c’est un parti socialiste ». Les deux affirmations sont inexactes. Le PT comprend une tendance d’origine trotskiste mais elle est nettement minoritaire dans le pays, même si elle est un peu plus influente à Porto Alegre. D’un autre côté, le PT se situe dans son ensemble à la gauche de la social-démocratie européenne. On pourrait dire que c’est un parti qui en France irait d’Alain Krivine à Laurent Fabius. Où est le point de gravité ? Difficile à dire, il tend toutefois au niveau de sa direction à se déplacer vers une gauche plus modérée mais davantage susceptible de rassurer pour gagner les élections nationales. Lula a tiré pour conséquence de ses trois échec précédents la nécessité d’une alliance avec les couches moyennes.
Paysans sans terre/Via Campesina : Le campement des paysans sans terre (MST) a sans doute été un des lieux les plus visités de Porto Alegre. Ce n’est pas dans cette partie du Brésil qu’ils sont les plus nombreux mais ce sont eux qui avaient l’an passé organisé l’arrachage d’un champ de maïs transgénique de la société Monsanto, action qui avait attiré quelques ennuis à José Bové. Le MST est l’un des membres les plus actifs de l’internationale paysanne nommée Via Campesina, dont est également adhérente la Confédération paysanne française. Cette année on a surtout cherché à approfondir la notion de souveraineté alimentaire. Il ne s’agit pas de souverainisme au sens européen du terme, mais de la revendication que l’agriculture dans les pays du Sud ne soit pas orientée vers l’exportation mais vers la nourriture des populations concernées et qu’elle se développe en marge des multinationales
Porto Alegre : Parlons un peu de la ville qui nous accueille. Un million deux cent mille habitants, Porto Alegre n’est ni belle ni touristique, sa lagune très polluée n’en fait pas un centre balnéaire, mais elle est profondément attachante. Contrairement à une image répandue, elle n’est pas une ville pauvre, elle est même une des plus riches du Brésil. Les favellas n’y sont pas très importantes, la mendicité faible. L’activité industrielle et économique font que le taux de chômage y est plus bas qu’ailleurs, le niveau d’insécurité aussi. La ville est également à nette majorité blanche et métis, les Noirs y sont moins de 20 %. La région, dite gaucho se consacre essentiellement à un élevage bovin de qualité qui peut concurrencer celui de l’Argentine voisine.
Ce n’était pas certain jusqu’à l’ouverture mais il a été confirmé que le troisième FSM se tiendrait bien à Porto Alegre. L’Inde a toutefois pris date pour 2004.
Propositions : « Un autre monde est possible », tel était le mot d’ordre du FSM et le refrain de la chanson fétiche composée à cette occasion. « Un autre monde est possible mais quel boulot ! » titrait avec humour au quatrième jour le quotidien du forum.
Cette année le FSM ne devait pas se consacrer essentiellement à la critique de la mondialisation libérale considérée comme déjà faite, mais à l’émergence de propositions. Honnêtement, on est encore de ce point de vue au milieu du gué. On voit bien que le mouvement est en train d’avancer vers des axes communs et la déclaration des mouvements sociaux les situe assez bien. Cela ne constitue pas encore, et d’assez loin, une alternative globale au libéralisme. Pour aller vite, les Européens du sud voient souvent des solutions dans un rôle accru de l’État, les anglo-saxons et souvent les asiatiques sont moins hostiles au marché, alors que les latino-américains conservent souvent une vision classique dans laquelle l’essentiel est de se libérer de l’impérialisme américain.
Mais vouloir avancer trop vite serait suicidaire. Certains voudraient probablement un mouvement plus cohérent quitte à être plus restreint, mais renoncer à tenter d’avancer dans la plus grande diversité étoufferait ce qui fait la force et la magie du FSM. La diversité fait sens et isole l’adversaire même s’il est évident qu’au fil du temps, une diversité sans capacité d’alternative courrait le risque de se défaire.
 
• R comme
 
 
Racisme : On aurait pu penser qu’après les tempêtes de la conférence de l’ONU contre le racisme à Durban, on retrouverait ici les traces de ce débat, tout particulièrement sur la qualification du sionisme. À ma connaissance, ce ne fut pas le cas. C’est peut-être pour l’éviter que les organisateurs avaient un peu noyé la question du racisme dans un ensemble plus général sur les discriminations et l’intolérance.
Récupération : « Ce n’est plus Porto Alegre, c’est le festival de Cannes » titrait le Canard enchaîné. Comme on peut s’en douter, la sensibilité moyenne du délégué français est nettement plus radicale que celle des personnalités et élus qui se sont cette année précipités au Brésil. Le procès en récupération était donc forcément ouvert. Pourtant, le plus grand nombre a fini par se dire que si tentative de récupération il y a, elle est toujours la marque du succès et qu’il faut savoir l’assumer tout en demeurant vigilant à ce que le sens profond de ce que l’on veut faire ne soit pas détourné.
Richesse : Mieux répartir les richesses bien-sûr, mais qu’est-ce au juste que la richesse, comment est-elle produite, que signifie le Produit intérieur brut ? Cette réflexion fondamentale est en cours. En France, elle a été jalonnée par les travaux de Patrick Viveret qui, malgré l’absence involontaire de l’intéressé, ont fait ici l’objet d’un séminaire. Ne nous le cachons pas, une large partie du mouvement syndical international, mais aussi nombre de militants des pays du Sud, conservent une vision largement productiviste. Pourtant, le progrès de la protestation contre la marchandisation généralisée amène les mêmes à s’interroger sur le sens de la production et les risques de l’emploi à tout prix.
 
• S comme
 
 
Sécurité : Voila une question qui au Brésil ne peut être regardée avec nos yeux d’européens. La société y est particulièrement violente : quarante mille meurtres par an qui sont aussi bien le résultat de contrats mafieux, de l’extrême violence de la police que des actes de délinquance pour voler quelques billets.
Noël Mamère vient d’intervenir pour s’opposer à la montée d’un climat sécuritaire en France, ce en quoi il a raison. Quelques minutes plus tard, je déjeune avec le maire PT de Diadema, plus grosse banlieue de Sao Paulo. Il m’explique que l’insécurité chez lui, cela correspond à une guerre civile locale et qu’il faut donc à la fois mener une politique sociale qui traite la délinquance à la source, et réprimer sévèrement les actes délinquants. Le lendemain interrogé par des journalistes, Lula répond que, s’il est élu, il pratiquera « la tolérance zéro ». Un ange passe…
Société civile : Elle est ici la grande vedette puisque c’est elle qui est censée être représentée. Mais quels en sont exactement les contours et est-elle représentable ? Les Américains par exemple ne voient pas pourquoi le monde de l’entreprise n’en ferait pas partie et Davos prétend d’ailleurs également parler au nom de la société civile. De l’autre côté, certains français considèrent que les syndicats n’en sont pas puisqu’il s’agit d’appareils, au même titre que les partis politiques. Voila à coup sûr un objet de débat lors de prochaines sessions.
Souverainisme : Pour la plus grande partie de la gauche européenne, le souverainisme au sens du repli national est considéré comme une régression dangereuse et Jean-Pierre Chevènement lui-même récuse cette étiquette. Dans l’essentiel des pays du Sud, il en va tout à fait autrement. Ils considèrent au contraire que leur problème essentiel par rapport à la domination américaine et à celle du FMI, de la Banque mondiale ou de l’OMC, est de recouvrer leur souveraineté nationale. Cela explique au passage la forte considération dont jouit dans le PT le fondateur du Mouvement des citoyens.
N’auraient-ils pas intérêt à s’unir entre pays latino-américains pour contrebalancer la puissance américaine ? Peut-être pensent certains, mais pour le moment le projet d’ALCA, patronné par Georges Bush et visant à créer une zone de libre échange entre les Amériques leur apparaît fondamentalement comme une grave menace pour leur souveraineté.
Symboles : Le symbole est souvent essentiel en politique. Ici, ce n’est pas ce qui manque, drapeaux rouges, faucilles et marteaux des deux petits partis communistes existants au Brésil, badges et tee-shirts à l’effigie de Che Guevara sont omniprésents. Cela ne signifie pas que les pratiques politiques en soient restées aux années soixante. L’évolution actuelle du PT en témoigne mais aussi celle de ses alliés de la gauche communiste, qui aux dernières nouvelles ne présenteront pas de candidat face à Lula à la présidentielle.
Syndicats : L’an passé les syndicalistes occidentaux étaient peu nombreux. Rien de tel cette fois, toutes les grandes confédérations internationales de la CISL à la CES sont réunies en forum syndical. Du coup, ce n’est pas fréquent, l’AFL-CIO et la CGT française se trouvent dans une même assemblée, toutes les autres confédérations françaises et SUD sont là. Le mouvement syndical international décide de s’engager désormais de plain-pied dans le processus du FSM tout en précisant qu’il est représenté au FEM pour y exprimer les idées définies ici en commun.
 
• T comme
 
 
Tobin : Au fait, qu’en est-il de la taxe Tobin ? C’est un acquis du mouvement et il n’y a pas à revenir dessus, d’autant que plusieurs pays envisagent désormais de la proposer officiellement. On se contentera donc ici d’un atelier de formation pour les quelques-uns qui n’en connaîtraient pas encore les tenants et aboutissants. Cette idée a eu un rôle levier pour faire démarrer le mouvement mais une large partie de celui-ci, y compris dans Attac, considère que la taxe elle même ne peut aboutir que dans le cadre de propositions plus globales.
Transparence : C’est une des grandes questions pour l’avenir. L’organisation est efficace, le pluralisme réel mais beaucoup se demandent tout de même qui décide, en quel lieu, comment ? Par qui sont choisis les membres du comité d’organisation, qui forme les panels des conférences, qui choisit les personnalités invitées ? Sur tout cela la transparence est un peu insuffisante, et passée la première phase de l’euphorie du succès, ces questions montent en prévision de l’avenir. Au moment où se débattait le lancement d’un forum social européen, un intellectuel communiste français (par ailleurs membre du conseil d’orientation de Mouvements) [2], fit remarquer qu’il y avait plus important à débattre que le lieu où ce forum se tiendrait, à savoir les conditions de transparence de sa préparation. On ne saurait lui donner tort. •
 
NOTES
 
[1] M. Gret et Y. Sintomer, Porto Alegre, l’espoir d’une autre démocratie, La Découverte, 2002.
[2] Frédérick Genevée, pour ne pas le citer…
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