2002
Mouvements
Thèmes
Porto Alegre 2002 : le Forum social mondial en cinquante et un
mots clés.
Gilbert Wasserman
Comment rendre compte d’une pareille expérience, d’une semaine
aussi riche et dense ? Un long article d’analyse sur le FSM présenterait le
risque de tirer des conclusions un peu hâtives, un peu trop à chaud, alors que
l’objet étudié a besoin de décanter pour en saisir toute la portée. Un simple
reportage ne serait pas à la hauteur de l’événement. Voici donc une tentative
de dictionnaire provisoire en cinquante et un mots clés, ceux auxquels, dans la
capitale du Rio Grande do Sul, on ne pouvait échapper. Leur sélection et leur
traitement relève sans doute d’une démarche impressionniste ; comment en
serait-il autrement dans ce dédale d’une centaine de conférences ou séminaires
et de huit cents ateliers ? D’autres participants y trouveront à juste titre
des manques, mais il n’y a ici de prétention ni à l’exhaustivité ni à la
rigueur scientifique.
Ambiance : Chaleureuse,
colorée, combative, studieuse, décontractée, amicale, dansante, rieuse,
tolérante, généreuse, solidaire, respectueuse… On pourrait égrener les mots
sans rendre compte pour autant de cette curieuse alchimie qui se fabrique dans
les allées encombrées de l’université catholique ou dans les rues grouillantes
d’une ville incroyablement heureuse de nous accueillir. Une alchimie faite du
bonheur d’être ensemble, si nombreux, si divers, et du sentiment de faire
force, de faire événement. Pas de naïveté sans doute, beaucoup savent que dans
les salons de l’hôtel Plazza San Rafael, où se concertent les états-majors, des
rapports de pouvoir, en tout cas d’influence peuvent se nouer mais ils ne
viennent jamais gâcher l’ambiance.
Argentine : Ici au sud du
Brésil, on n’est qu’à quelques centaines de kilomètres de ce pays meurtri dont
les représentants sont nombreux, près d’un millier, mais ils auraient été bien
plus nous disent-ils si la crise économique n’avait rendu insoluble pour
beaucoup le déplacement. Un pays qui va au fil des débats constituer le symbole
de l’échec du néolibéralisme. Le samedi 2 février nous serons près de vingt
mille à taper sur des casseroles aux côtés de nos amis
argentins. Pressés de questions, « quelles sont les issues ? quelles forces
politiques vont l’emporter ? », ils ne prétendent pas posséder de réponses :
ils nous parlent surtout de l’expérience inédite d’auto-organisation d’un
peuple que ses élites dans leur ensemble ont conduit à la faillite. Il n’existe
plus ni à droite ni à gauche de force politique crédible. Pour ce qui est de la
vie quotidienne, une incroyable et massive expérience de troc est en cours
(coiffeuse échangerait coupe de cheveux contre morceaux de viande, infirmière
assurerait soins à domicile contre essence pour sa voiture…). Au passage
nos amis argentins nous demandent de réfléchir à notre
responsabilité comme européens, puisque la plupart des grandes entreprises du
pays sont à capitaux majoritairement européens.
Attac : Après leur succès
triomphal au Zénith à Paris, les militants d’Attac avaient le sourire, et ici
ils sont chez eux. Porto Alegre, c’est Attac-land. Il n’est pas difficile de
vérifier que leur mouvement est devenu mondial. Cela se reconnaît au port du
tee-shirt sur lequel le célèbre sigle % est accompagné du nom du pays, ce qui
va vous promener de la Norvège au Chili en passant par la Grèce ou le Québec.
Attention tout de même, certains dirigeants français d’Attac en sont
conscients, à ne pas donner le sentiment de la recherche d’une hégémonie sur le
mouvement. Le succès doit rendre modeste.
Brasil : Que dire d’autre
de ce gigantesque pays fait d’incroyables contrastes que des banalités ?
Rappelons tout de même que les États-Unis du Brésil sont un pays fédéral dans
lequel chaque État dispose de nombreuses prérogatives et que la gauche dominée
par le Parti des travailleurs (PT) dirige les principaux États du pays, alors
que le pouvoir central est entre les mains d’une coalition de centre-droit et
de droite. Rappelons également que dans ce pays de cent soixante millions
d’habitants, dixième puissance économique mondiale, les 10 % les plus riches de
la population possèdent autant que tout le reste.
La campagne électorale pour l’élection présidentielle d’octobre
prochain est déjà dans tous les esprits et pour le moment les sondages
annoncent comme vainqueur Lula (Luis Ignacio da Silva) qui sera probablement
pour la quatrième fois le candidat du PT. La presse de droite est déjà
déchaînée, proclamant chaque jour que le Brésil est en train de s’engager sur
une voie qui la coupera du reste du monde. Cela permet d’imaginer le degré de
violence que devrait atteindre la campagne dans les prochains mois, et c’est
d’ailleurs ce qui rend les responsables du PT extrêmement prudents dans leurs
pronostics sur son issue.
Budget participatif :
Celui-là vous ne pouvez pas le manquer dans cette ville qui se proclame
fièrement « capitale de la démocratie ». Cela commence dans l’avion qui nous
mène de Sao Paulo à Porto Alegre. Mon voisin est un cadre communal qui parle
assez bien français ; au moment de l’atterrissage il me dit, comme pour
s’excuser : « Vous allez voir, l’aéroport ici n’est pas aussi moderne que dans
les grandes villes du Brésil, mais dans le cadre du budget participatif, les
gens ont préféré mettre plus de moyens sur l’eau potable ». Une littérature
abondante existe sur cette expérience qui a désormais fait le tour du monde. On
lira en particulier le livre que notre collaborateur Yves Sintomer a écrit avec
Marion Gret
[1] qui relate
toutes les étapes de sa mise en place dans chaque quartier. D’autres villes au
Brésil se sont lancées dans l’expérience, quelquefois avec des modalités de
représentation différentes ou des variations sur la part du budget ainsi
soumise à la démocratie participative (elle va selon le niveau des frais fixes
de 12 à 18 % du budget global). Beaucoup d’élus locaux français, mais aussi de
responsables associatifs, se sont déplacés ici pour voir de visu ce qu’était
cet objet mal identifié dont on leur rabattait les oreilles. Les débats n’ont
d’ailleurs pas évacué les limites et les contradictions. Ils ont été en général
séduits, reste tout de même à voir quelles leçons en seront tirées pour les
pratiques locales.
Capitalisme : Les mots ont
leur importance, alors que depuis bon nombre d’années on n’entendait plus
parler du côté des forces critiques que de libéralisme ou de néolibéralisme,
voici le retour en force du capitalisme. Pas dans les textes officiels qui sont
toujours l’objet de compromis soigneusement étudiés, mais dans les
interventions et les débats. Sans doute ce retour est-il plus massif dans les
propos des participants brésiliens et des pays du Sud, mais les intervenants du
Nord, surtout ceux de l’Europe latine, en retrouvent peu à peu
l’usage.
Catholiques/Chrétiens : La
présence de mouvements et d’associations d’origine chrétienne est considérable.
Du côté brésilien, ce n’est pas à proprement parler une surprise, compte tenu
de la place qu’a pu tenir une partie de l’Église catholique dans un certain
nombre de mouvements sociaux et de la trace de la théologie de la libération.
Un des orateurs brésiliens les plus remarqués est d’ailleurs Frei Betto, l’un
des héritiers de cette tradition théologique. Mais la présence chrétienne ne se
limite pas, loin de là, à l’Amérique latine, et l’on dénombre par exemple dans
la délégation française des représentants de Témoignage chrétien mais aussi de
La Vie, du Secours catholique, du CCFD
et quelques autres.
Culture : Jean-Marie
Messier n’aurait pas apprécié, lui qui nous explique que l’exception culturelle
française est condamnée à mourir puisque nous serions les seuls au monde à
formuler une demande aussi exorbitante. En réalité, ce sont des dizaines de
revendications d’exception culturelle qui ont été déclinées ici. Un regret tout
de même : dans le programme la dimension proprement culturelle était soit
renvoyée à la partie festive, soit intégrée dans la réflexion sur les droits
humains en général et sur le droit à la diversité en particulier. Un travail
approfondi sur les enjeux culturels spécifiques serait le bienvenu.
Débats : Un autre
sentiment de frustration : l’organisation des conférences et séminaires
permettait peu un réel débat. Les interventions ex cathedra avaient tendance à se juxtaposer
plutôt qu’à entrer en interaction. On nous dira à juste titre qu’on ne peut
débattre avec la salle quand elle est composée de deux ou trois mille
personnes, mais dans ce cas on doit pouvoir demander aux orateurs de retenir
les points saillants de leur propos et d’en discuter entre eux. Les ateliers au
nombre de huit cents étaient certes, vu leur dimension plus modeste, le lieu du
débat avec les participants, mais se posaient alors des problèmes de
traduction. À l’arrivée on se retrouvait souvent à débattre avec des gens que
l’on peut aisément rencontrer toute l’année à Paris.
Délégations : Ne pas
confondre participants et délégués, car pour être délégué il fallait
représenter une organisation. Cinquante et un mille participants donc au FSM,
mais environ quinze mille délégués (contre environ sept mille l’an passé)
venant de cent trente et un pays représentant plus de quatre mille
organisations. Parmi les délégués, une extrême diversité qui va du prix Nobel
(ils étaient une bonne dizaine) ou de l’intellectuel reconnu (impossible de
choisir parmi eux sans sombrer dans les critères médiatiques de sélection), au
militant inconnu de telle ou telle ONG ou association. Près de huit mille
délégués sont Brésiliens, viennent ensuite les Italiens avec un millier de
délégués, les Argentins (neuf cent cinquante), les Français (sept cent
cinquante – auxquels il faut ajouter près de deux cents élus ou collaborateurs
d’élus), les Espagnols (environ cinq cents), les États-uniens (quatre cent
cinquante). On notera la modestie des représentations d’Europe du nord (cent
cinquante Allemands, quatre-vingts Britanniques, quelques dizaines de
Scandinaves), la quasi-absence à quelques unités près de l’Europe de l’Est,
quasi-absence également du monde arabe à l’exception des Palestiniens, la très
faible présence des pays asiatiques à l’exception de quelques dizaines
d’Indiens, et la sous-représentation de l’Afrique malgré l’émergence à Porto
Alegre d’un Forum social africain.
Le FSM conserve donc fortement un axe
latino-américain/latino-européen. Tous sont conscients de la nécessité de
dépasser cette situation et c’est dans cet esprit d’élargissement que des
forums continentaux doivent se constituer. Le coût des voyages est certainement
en cause, alors pourquoi ne pas inventer un système de péréquation entre pays
riches et pays pauvres ? À étudier en tout cas.
Démocratie : On l’a dit à
propos des budgets participatifs, dans les débats c’est la démocratie
participative qui a le vent en poupe. La démocratie représentative est
vertement critiquée, manière de se demander ce qu’est une démocratie qui se
désintéresse du social, mais aussi de se démarquer de partis ou de responsables
politiques souvent accusés de corruption. La critique n’est pas toujours
crédible quand elle vient par exemple d’un représentant libyen qui tente
d’expliquer que dans son pays on a trouvé une forme de démocratie très
supérieure à celle des pays occidentaux. La démocratie représentative ne peut
certes trouver un nouveau souffle qu’appuyée sur le participatif, mais on
ferait bien de ne pas oublier qu’une partie majoritaire de la planète n’a pas
encore accès à de véritables institutions démocratiques, fussent-elles
seulement de l’ordre du représentatif.
Dette : C’est à l’évidence
un des thèmes sur lequel le consensus est le plus facile à réaliser. Chacun
sait que la dette des pays du Sud a déjà été remboursée plusieurs fois et
qu’elle fonctionne comme un véritable système d’usure internationale. De plus,
les pays qui exigent le paiement de la dette sont les mêmes qui exploitent les
ressources naturelles et les savoirs traditionnels des pays du Sud. Le combat
doit donc s’amplifier pour l’annulation de toute la dette mais aussi pour la
réparation des dettes historiques, qu’elles soient sociales ou
écologiques.
Développement durable :
Derrière un terme qui a désormais conquis la planète puisqu’il figure dans les
traités internationaux, se profilent des débats majeurs. Le courant écologiste
classique a beaucoup fait avancer cette notion dans le sens du refus d’un type
de développement qui ne serait pas soutenable pour l’équilibre écologique de la
planète et on retrouvait dans un certain nombre d’ateliers ce légitime souci
environnemental. Dans le même temps, si il est une chose que le FSM aura révélé
cette année, c’est que les peuples du Sud n’acceptent pas que la notion de
développement durable ne soit pas directement reliée à celle de développement
équitable. Fort heureusement, nombre d’écologistes en sont d’accord. Ce fut en
tout cas un des grands moments de la semaine que de voir la salle entière
acclamer debout la scientifique indienne Vandana Shiva qui venait d’exiger que
l’on cesse de considérer l’approvisionnement en eau des piscines privées comme
aussi, voire plus important, que celui des programmes agricoles des pays du
Sud.
Économie casino :
L’actualité avec l’effondrement récent de la multinationale Enron est venue
renforcer la critique de cette économie qui s’appuie sur la corruption d’hommes
d’affaires et de politiciens, et joue délibérément avec les salaires et les
retraites des salariés. Mais si, à Washington, Enron signifie un scandale
politico-financier de plus, pour les pays du Sud où Enron menait ses activités
cela conduisait à l’expulsion de populations entières de leur terre et à de
fortes hausses du prix de l’eau et de l’électricité.
Économie sociale et solidaire
: On a l’impression d’un bond qualitatif dans la prise en compte de
cette dimension du développement économique tant l’attention apportée à ce
thème a été grande. De multiples expériences de la France au Brésil, en passant
par le Québec et l’Argentine, ont été déclinées. Surtout, il ne s’agit plus
d’aborder cette question comme un gadget ou un dérivatif mais comme un
véritable projet politique d’avenir dans le cadre du combat pour une économie
plurielle. Une forte limite toutefois le débat semble s’être beaucoup cantonné
entre spécialistes qui ont l’habitude de se rencontrer, et la véritable
connexion avec le mouvement syndical n’est pas encore faite.
Éducation : On a
l’impression d’une sorte de dichotomie tant deux démarches ont du mal à se
rencontrer. La première visait à confronter les différentes méthodes et visions
progressistes de la pédagogie autour du mot d’ordre déjà ancien « apprendre à
apprendre ». La seconde, plus rassembleuse pour les pays du Sud (encore que
nombre d’enseignants brésiliens présents n’étaient pas indifférents à la
première démarche), visait surtout à réaffirmer le droit à l’éducation pour
tous et dès lors à poser le problème de la gigantesque responsabilité des États
dans ce domaine. En effet, nombre d’entre eux ont tendance à se tourner vers le
privé avec toujours pour effet d’aggraver la ségrégation sociale. On notera au
passage, et à simple titre d’anecdote, que même dans la ville de Porto Alegre
et dans l’État du Rio Grande do Sul, qui se veulent progressistes et
populaires, l’université catholique privée dans laquelle se tenaient les
séances du FSM est grande, belle et bien équipée alors que l’université
publique qui accueillait quelques réunions n’est pas très éloignée du
délabrement.
Élus locaux : Deux jours
avant l’ouverture officielle du FSM se tenait le Forum des autorités locales
contre l’exclusion sociale. C’est par le truchement de ce forum organisé par le
maire de Porto Alegre Tarso Genro mais aussi avec quelques autres – dont celui
de Saint-Denis Patrick Braouezec –, que de nombreuses personnalités de
différents pays ont assuré leur présence à Porto Alegre et pu s’exprimer
officiellement. C’est vrai de Bertrand Delanoë et de Walter Veltroni, les
maires de Paris et de Rome, des maires de Barcelone et Budapest ainsi que de
multiples grandes villes d’Amérique du Sud et du Brésil. C’est vrai de Mario
Soares, l’ancien président du Portugal mais aussi des ministres français
Charles Josselin, Marie-Noëlle Lieneman, Jean-Luc Melanchon, Guy Hascoët. C’est
vrai enfin des candidats à la présidentielle Jean-Pierre Chevènement et Noël
Mamère. Olivier Besancenot, n’étant pas élu local, n’eut pas droit dans ce
cadre à la parole. Il est un peu facile de parler à propos de ce forum de
récupération comme l’ont fait certains délégués au FSM, dans la mesure où, de
toute évidence, les élus du PT tenaient en cette année électorale à montrer
leur capacité à rassembler très largement. Pour ce qui est de rassembler, le
succès a été évident. Pour ce qui concerne la seule France, une soixantaine
d’élus communistes, à peu près autant de socialistes, quelques Verts, plus deux
élus de droite de la région Île-de-France avaient fait le voyage. Dans une
déclaration finale de ce forum, les participants s’engagent à intervenir
ensemble « en faveur d’une autre globalisation non dominée par le pouvoir de la
finance qui respecte les décisions démocratiques locales, nationales et
régionales. » Il sera toujours utile de rappeler cet engagement à
quelques-uns.
Europe : Une des grandes
décisions du FSM 2002 a été de viser la décentralisation en suscitant des
forums continentaux. D’accord ont immédiatement dit les délégations
européennes, mais le seul débat entre elles a porté sur le fait de savoir si le
premier forum devait se tenir à Paris-Saint-Denis ou en Italie. Pas vraiment
passionnant ! C’est l’Italie qui l’a emporté, choix d’ailleurs parfaitement
compréhensible en ces temps où s’organise la résistance à Berlusconi.
Le mérite de l’initiative est double, cela devrait faciliter
l’élargissement du mouvement à l’Europe de l’Est, cela devrait aussi le
conduire à engager un véritable débat sur la construction de l’Union
européenne, alors qu’on le sait les contradictions au sein d’Attac notamment
ont plutôt jusqu’à présent limité ce débat. Les années 2002 et 2003 seront en
effet décisives pour l’architecture institutionnelle à venir, au terme de
l’élargissement de l’Union et pour le projet de Constitution européenne. Il
serait inconcevable qu’un mouvement qui s’est rassemblé pour construire une
autre mondialisation ne soit pas un acteur de premier plan pour combler le
déficit démocratique et social actuel de l’Europe.
Femmes : Du côté des
syndicats, on a certes surtout mis l’accent sur l’égalité à conquérir en
matière de salaires et de conditions de travail. On a débattu aussi de la place
des femmes en politique et de leur accès aux fonctions électives. Pourtant, le
grand mérite des débats, et cela tranche avec le type de débats qui se menaient
il y a encore quelques années, est sans doute qu’on ne s’est pas contenté d’un
discours général sur la libération des femmes. Lors de la conférence spécifique
consacrée à cette question on est allé au cœur des rapports de domination et de
discrimination en abordant les effets des fondamentalismes en Afghanistan, par
exemple, mais aussi les violences sexuelles et domestiques, ainsi que
l’exploitation sexuelle partout dans le monde. Les femmes mais aussi les hommes
présents ont mis en valeur à quel point la culture de la violence faisait des
femmes les premières victimes, et également en quoi, à terme, cela était une
menace pour l’ensemble de l’humanité.
G8 : Gènes est encore dans
tous les esprits, du moins ceux des européens, et la mère du jeune assassiné
par la police a tenu à prendre sa place dans la délégation italienne. À noter
deux déclarations marquantes, celle de l’économiste malais Martin Khor,
président du « Third-world network » : « le G8 est tout bonnement en train de
devenir le G1 », et celle de l’ancien président portugais Mario Soares : « Le
G8 est un directorat des riches pour gouverner le monde et cette structure doit
s’arrêter ».
Globalisation : Pour les
Anglo-saxons ce terme a définitivement supplanté celui de mondialisation. Il
permet de s’opposer aux choix économiques et politiques des multinationales et
de la plupart des États sans pour autant paraître se distancier des aspects
positifs du « village global ».
Guerre : L’opposition à la
guerre comme moyen de résolution des conflits est considérée comme une pierre
de touche, une condition sine qua non,
du rassemblement pour une autre mondialisation. Mais c’est là que les débats
commencent. À propos de la guerre en Afghanistan, par exemple, il y a ceux,
assez nombreux, qui étaient contre toute riposte aux attentats du 11 septembre
et ceux qui considèrent que c’était à l’ONU et non aux seuls États-Unis de
conduire l’action militaire contre al-Qaeda et les Talibans. D’une certaine façon
les récentes déclarations américaines sur « l’axe du mal » et le droit que
s’arrogent les USA de s’attaquer aux pays qu’ils veulent réconcilient tout le
monde dans la dénonciation de la logique de guerre et de l’unilatéralisme. Le
débat est pour autant loin d’être clos sur l’architecture des pouvoirs
internationaux et sur les moyens de maintenir la paix.
Impérialisme : À la
différence de l’Europe, ce terme n’a jamais disparu du langage courant en
Amérique latine. C’est sans doute parce que celui des États-Unis pèse
directement sur les peuples de la région. Un débat s’engage toutefois. Toni
Negri n’est pas là pour des raisons qui tiennent à la justice italienne mais le
coauteur du livre Empire Michael Hardt
présente leurs thèses communes. L’Empire est réalisé, il ne s’agit donc plus
d’impérialisme, il faut le déstabiliser de l’intérieur en s’appuyant sur la
multitude. L’auditoire n’a pas tout compris, d’autant que l’interprète se
plante sur les termes et une cubaine s’enflamme ensuite contre l’impérialisme
dans un discours digne des années soixante. Daniel Bensaïd en modérateur un peu
partial essaie de trouver des points d’accord avec Hardt avant de dégommer sa
théorie, et un professeur guatémaltèque nous montre des tableaux d’où il
devrait ressortir que sont également victimes de l’impérialisme : les
Palestiniens, les Tchétchènes, les Écossais, les Basques et les Corses. Il sort
de tout cela comme un sentiment de confusion.
Indigènes : N’oublions pas
que nous sommes en Amérique du Sud et que le problème des Indiens y est
incontournable. Ils sont assez nombreux à se promener dans les allées en tenue
traditionnelle, quelquefois avec des plumes sur la tête. On ne pense pas pour
autant folklore mais diversité culturelle à respecter. C’est un Indien du
Mexique qui à l’occasion d’une conférence s’écrie « Rien ne doit plus se faire
sans nous ! ».
Information/Internet :
Jeff Cohen, observateur américain des médias cite une chanson de Bruce
Springteen : « Il y a 57 chaînes dans ma télé mais il n’y a rien dessus ».
L’information ou plutôt la désinformation paraît une hydre moderne contre
laquelle on se trouve impuissant. Ignacio Ramonet, le directeur du
Monde diplomatique, propose une
démarche nouvelle qu’on pourrait nommer « écologie de l’information ».
Puisqu’il s’agit de tenter de la dépolluer, il propose de créer à échelle
internationale une sorte de Greenpeace
de l’info dont la vocation serait de répondre à chaque trucage repéré. Cela
pourrait prendre la forme d’un observatoire qui aurait, précise-t-il, un cahier
des charges extrêmement exigeant car rien ne serait pire que de répondre à des
mensonges par d’autres mensonges ou des approximations. Cette approche permet
de préciser que si Porto Alegre est largement la fille d’Internet, l’outil
facilitant le rassemblement, il est essentiel de se méfier de ce qui circule
sur le net et qui prétend souvent s’opposer aux thèses dominantes. Trop
d’informations non vérifiées, de rumeurs et même de trucages.
Jeunesse : Ils sont douze
mille d’une centaine de pays à peu près équitablement répartis entre garçons et
filles. La plupart vit dans le village de tente qui a été aménagé, autant dire
que la fête y est permanente sur fond de musique locale et les nuits courtes à
peine gâchées par quelques agressions de loubards brésiliens venus racketter
ces jeunes qu’ils croient cousus d’or. Les deux dernières journées du FSM
abritaient un Forum mondial de la jeunesse : les discours y sont plus convenus
sous des dehors très radicaux. Quelques JC français croisés semblent avoir
préféré les discussions informelles. En tout cas leurs yeux brillent et ce
n’est pas que l’effet alcoolique de la cachaça.
Journalistes : deux mille
huit cents couvrent le forum ce qui en confirme le caractère de grand événement
mondial. En atelier Le Monde
diplomatique, Politis,
Témoignage Chrétien,
La Vie et
Mouvements discutent du journalisme
avec une centaine de personnes issues de leurs associations de lecteurs.
Question : un journaliste peut-il être libre quand le titre dans lequel il
travaille appartient à une multinationale ou est coté en bourse ? Réponse de
certains professionnels : « Il peut exister de très bons journalistes qui
tentent de faire avancer les choses dans la grande presse et d’assez mauvais
qui ne font rien avancer dans la presse militante ». Réponse de moi-même : «
C’est vrai mais ne négligeons pas les phénomènes d’autocensure plus fréquents
que ceux de censure ». Autre réponse entendue : « C’est toute l’idéologie
actuelle du journalisme que vous devriez remettre en cause ».
Libéralisme/néolibéralisme
: C’est sans doute le mot le plus entendu en une semaine. À peu près
tout ce qui va mal est de caractère libéral ou néolibéral. On sent les
Nord-Américains mais aussi certains Européens un peu gênés par ce systématisme
dans la mesure où s’ils sont d’accord avec la dénonciation des ravages
économiques et sociaux, il existe aussi un sens politique, une tradition
libérale qui s’apparente au mouvement progressiste. Les libéraux américains ne
sont pas à proprement parler des réactionnaires et certains ont tenu à être
là.
Manifestations : La
manif’c’est notre pain quotidien. Celle d’ouverture d’abord, marche pour la
paix à cinquante mille dans les rues de Porto Alegre. Elle est vive, pleine de
musiques et de slogans scandés rapidement. Elle est à dominante rouge mais
chacun y a sa place du groupe de transsexuels à celui des Hare Krishna. Les
autres jours, c’est manif’pour l’Argentine, puis contre l’ALCA (l’association
de libre échange interaméricaine). À l’intérieur de l’université catholique,
c’est manif’pour la Palestine puis pour le droit à l’avortement, mais aussi
groupe par groupe et heure par heure pour telle ou telle cause dont on ne sait
pas forcément à quoi elle correspond.
Mondialisation : Les
médias continuent essentiellement à parler de mouvement anti-mondialisation,
même si la grande majorité de ceux qui s’y impliquent ne se reconnaissent pas
dans cette définition et affirment agir pour une autre mondialisation. Mais ce
serait aller un peu vite en besogne que de dire que ce débat est clos au sein
du mouvement. Une partie non négligeable considère qu’une mondialisation dans
les conditions d’aujourd’hui ne peut être que libérale et qu’il faut donc s’y
opposer. Cette argumentation est toutefois de moins en moins convaincante pour
ceux qui ne font rien d’autre ici que de mondialiser leur lutte et globaliser
leur résistance.
Mouvements sociaux : Tout
ici est tellement dans l’informel, le type d’organisation représenté est si
différent d’un pays à l’autre que la seule forme de déclaration finale possible
ne sera pas celle du FSM lui-même, mais celle dite des mouvements sociaux. Cela
revient à peu près au même mais préserve les apparences. Ladite déclaration en
seize points, consensuelle pour la grande majorité des mouvements représentés,
ne constitue pas un programme commun mais tout de même une prise de position
forte donnant les bases de la poursuite du mouvement.
New York/Davos : Cette
année le Forum économique mondial de Davos se tient à New York. L’an passé déjà
Porto Alegre avait damé médiatiquement le pion au sommet des riches et des
puissants, cette année c’est encore plus évident. Le FEM est désormais obligé
de ne pas paraître indifférent à ce qui s’exprime au FSM. Certains
gouvernements mais aussi des confédérations syndicales internationales se font
représenter dans les deux forums. Il faudra confronter ce qu’ils auront dit
dans un cadre et dans l’autre même s’ils assurent tous que c’est la même
chose.
OMC : Dans les débats
après le sommet de Doha de l’OMC, certains en Europe avaient voulu, tout en
étant critiques, retenir que quelques concessions avaient dû être faites
notamment sur la question des médicaments. Ici, il n’est pas grand monde pour
trouver une légitimité à l’OMC. Elle agit fondamentalement en fonction des
intérêts des multinationales et poursuit l’objectif de marchandisation
généralisée. L’idée avance selon laquelle le monde a besoin d’un instrument
juste de régulation commerciale mais peu croient pouvoir l’obtenir à partir de
l’OMC. Le malais Martin Khor considère cependant que les rapports de force
pourraient changer si la Chine, qui vient d’adhérer, s’alliait avec les pays en
voie de développement, mais il craint fort que les États-Unis ne lui fassent
miroiter une place relativement factice dans le club des puissants. Bernard
Cassen, le président d’Attac, insiste pour sa part sur la nécessité de
contrôler dans chaque pays ce que font effectivement les représentants de
nos gouvernements dans les organismes internationaux. Trop
souvent en effet les gouvernements expliquent au retour que les décisions leur
ont été imposées alors qu’ils en sont à la source.
Onze septembre : Après les
attentats de New York et Washington, beaucoup d’observateurs prédisaient
l’affaiblissement du mouvement pour une autre mondialisation ; Porto Alegre
2002 par sa tenue, son contenu et son impact a prouvé exactement le contraire.
Pas d’hésitation cependant à condamner fermement les attentats en question,
même si beaucoup en ont assez de voir sans cesse évoqués les événements de
septembre pour justifier la politique extérieure américaine.
Organisation :
L’organisation d’un tel événement est quasi pharaonique, la ville comme l’État
ont dû y mettre des moyens gigantesques et solliciter des milliers de
volontaires, sans oublier les forces de sécurité dans une période assez tendue
au Brésil suite à l’assassinat de deux maires du PT. Tout pourtant au bout du
compte se passe dans la bonne humeur. Il y a bien quelques ateliers annulés,
quelques traductions prévues et défaillantes mais ce n’est rien en regard du
gigantisme de l’ensemble.
Palestine : On ressent
partout une solidarité profonde avec le peuple palestinien victime d’une
injustice fondamentale de la part des dirigeants d’Israël. La déclaration
finale des mouvements sociaux a tenu, ce qu’elle n’a pas fait pour les autres
conflits en cours, à appeler à une mobilisation urgente et massive en
solidarité avec ce peuple en soulignant que cette question est vitale pour la
sécurité collective de tous les peuples de la région.
Parlementaires : Comme
l’an passé un forum de parlementaires se tenait parallèlement au FSM. Mais
cette année avec près d’un millier de représentants, leur nombre avait plus que
doublé et surtout leur diversité s’était accrue. Les débats furent pendant
quelques heures relativement houleux. Point d’achoppement, l’analyse de la
guerre. Une motion proposée par les élus de Rifondazione communista (Italie) et condamnant
l’action américaine en Afghanistan est refusée par les socialistes de
différents pays dont la France. Les communistes et les verts français
recherchent le compromis. À l’arrivée deux motions sont adoptées au consensus,
une première portant une appréciation nuancée sur la guerre récente, la seconde
condamnant toute velléité américaine d’extension de leur riposte.
Parti des travailleurs :
Le PT est devenu un peu mythique en France. Un journaliste de l’AFP demande à
Bertrand Delanoë pourquoi il est venu soutenir un parti trotskiste et celui-ci
répond : « mais non c’est un parti socialiste ». Les deux affirmations sont
inexactes. Le PT comprend une tendance d’origine trotskiste mais elle est
nettement minoritaire dans le pays, même si elle est un peu plus influente à
Porto Alegre. D’un autre côté, le PT se situe dans son ensemble à la gauche de
la social-démocratie européenne. On pourrait dire que c’est un parti qui en
France irait d’Alain Krivine à Laurent Fabius. Où est le point de gravité ?
Difficile à dire, il tend toutefois au niveau de sa direction à se déplacer
vers une gauche plus modérée mais davantage susceptible de rassurer pour gagner
les élections nationales. Lula a tiré pour conséquence de ses trois échec
précédents la nécessité d’une alliance avec les couches moyennes.
Paysans sans terre/Via
Campesina : Le campement des paysans sans terre (MST) a
sans doute été un des lieux les plus visités de Porto Alegre. Ce n’est pas dans
cette partie du Brésil qu’ils sont les plus nombreux mais ce sont eux qui
avaient l’an passé organisé l’arrachage d’un champ de maïs transgénique de la
société Monsanto, action qui avait attiré quelques ennuis à José Bové. Le MST
est l’un des membres les plus actifs de l’internationale paysanne nommée
Via Campesina, dont est également
adhérente la Confédération paysanne française. Cette année on a surtout cherché
à approfondir la notion de souveraineté alimentaire. Il ne s’agit pas de
souverainisme au sens européen du terme, mais de la revendication que
l’agriculture dans les pays du Sud ne soit pas orientée vers l’exportation mais
vers la nourriture des populations concernées et qu’elle se développe en marge
des multinationales
Porto Alegre : Parlons un
peu de la ville qui nous accueille. Un million deux cent mille habitants, Porto
Alegre n’est ni belle ni touristique, sa lagune très polluée n’en fait pas un
centre balnéaire, mais elle est profondément attachante. Contrairement à une
image répandue, elle n’est pas une ville pauvre, elle est même une des plus
riches du Brésil. Les favellas n’y
sont pas très importantes, la mendicité faible. L’activité industrielle et
économique font que le taux de chômage y est plus bas qu’ailleurs, le niveau
d’insécurité aussi. La ville est également à nette majorité blanche et métis,
les Noirs y sont moins de 20 %. La région, dite gaucho se consacre essentiellement à un élevage
bovin de qualité qui peut concurrencer celui de l’Argentine voisine.
Ce n’était pas certain jusqu’à l’ouverture mais il a été
confirmé que le troisième FSM se tiendrait bien à Porto Alegre. L’Inde a
toutefois pris date pour 2004.
Propositions : « Un autre
monde est possible », tel était le mot d’ordre du FSM et le refrain de la
chanson fétiche composée à cette occasion. « Un autre monde est possible mais
quel boulot ! » titrait avec humour au quatrième jour le quotidien du
forum.
Cette année le FSM ne devait pas se consacrer essentiellement à
la critique de la mondialisation libérale considérée comme déjà faite, mais à
l’émergence de propositions. Honnêtement, on est encore de ce point de vue au
milieu du gué. On voit bien que le mouvement est en train d’avancer vers des
axes communs et la déclaration des mouvements sociaux les situe assez bien.
Cela ne constitue pas encore, et d’assez loin, une alternative globale au
libéralisme. Pour aller vite, les Européens du sud voient souvent des solutions
dans un rôle accru de l’État, les anglo-saxons et souvent les asiatiques sont
moins hostiles au marché, alors que les latino-américains conservent souvent
une vision classique dans laquelle l’essentiel est de se libérer de
l’impérialisme américain.
Mais vouloir avancer trop vite serait suicidaire. Certains
voudraient probablement un mouvement plus cohérent quitte à être plus
restreint, mais renoncer à tenter d’avancer dans la plus grande diversité
étoufferait ce qui fait la force et la magie du FSM. La diversité fait sens et
isole l’adversaire même s’il est évident qu’au fil du temps, une diversité sans
capacité d’alternative courrait le risque de se défaire.
Racisme : On aurait pu
penser qu’après les tempêtes de la conférence de l’ONU contre le racisme à
Durban, on retrouverait ici les traces de ce débat, tout particulièrement sur
la qualification du sionisme. À ma connaissance, ce ne fut pas le cas. C’est
peut-être pour l’éviter que les organisateurs avaient un peu noyé la question
du racisme dans un ensemble plus général sur les discriminations et
l’intolérance.
Récupération : « Ce n’est
plus Porto Alegre, c’est le festival de Cannes » titrait le
Canard enchaîné. Comme on peut s’en
douter, la sensibilité moyenne du délégué français est nettement plus radicale
que celle des personnalités et élus qui se sont cette année précipités au
Brésil. Le procès en récupération était donc forcément ouvert. Pourtant, le
plus grand nombre a fini par se dire que si tentative de récupération il y a,
elle est toujours la marque du succès et qu’il faut savoir l’assumer tout en
demeurant vigilant à ce que le sens profond de ce que l’on veut faire ne soit
pas détourné.
Richesse : Mieux répartir
les richesses bien-sûr, mais qu’est-ce au juste que la richesse, comment
est-elle produite, que signifie le Produit intérieur brut ? Cette réflexion
fondamentale est en cours. En France, elle a été jalonnée par les travaux de
Patrick Viveret qui, malgré l’absence involontaire de l’intéressé, ont fait ici
l’objet d’un séminaire. Ne nous le cachons pas, une large partie du mouvement
syndical international, mais aussi nombre de militants des pays du Sud,
conservent une vision largement productiviste. Pourtant, le progrès de la
protestation contre la marchandisation généralisée amène les mêmes à
s’interroger sur le sens de la production et les risques de l’emploi à tout
prix.
Sécurité : Voila une
question qui au Brésil ne peut être regardée avec nos yeux
d’européens. La société y est particulièrement violente : quarante mille
meurtres par an qui sont aussi bien le résultat de contrats mafieux, de
l’extrême violence de la police que des actes de délinquance pour voler
quelques billets.
Noël Mamère vient d’intervenir pour s’opposer à la montée d’un
climat sécuritaire en France, ce en quoi il a raison. Quelques minutes plus
tard, je déjeune avec le maire PT de Diadema, plus grosse banlieue de Sao
Paulo. Il m’explique que l’insécurité chez lui, cela correspond à une guerre
civile locale et qu’il faut donc à la fois mener une politique sociale qui
traite la délinquance à la source, et réprimer sévèrement les actes
délinquants. Le lendemain interrogé par des journalistes, Lula répond que, s’il
est élu, il pratiquera « la tolérance zéro ». Un ange passe…
Société civile : Elle est
ici la grande vedette puisque c’est elle qui est censée être représentée. Mais
quels en sont exactement les contours et est-elle représentable ? Les
Américains par exemple ne voient pas pourquoi le monde de l’entreprise n’en
ferait pas partie et Davos prétend d’ailleurs également parler au nom de la
société civile. De l’autre côté, certains français considèrent que les
syndicats n’en sont pas puisqu’il s’agit d’appareils, au même titre que les
partis politiques. Voila à coup sûr un objet de débat lors de prochaines
sessions.
Souverainisme : Pour la
plus grande partie de la gauche européenne, le souverainisme au sens du repli
national est considéré comme une régression dangereuse et Jean-Pierre
Chevènement lui-même récuse cette étiquette. Dans l’essentiel des pays du Sud,
il en va tout à fait autrement. Ils considèrent au contraire que leur problème
essentiel par rapport à la domination américaine et à celle du FMI, de la
Banque mondiale ou de l’OMC, est de recouvrer leur souveraineté nationale. Cela
explique au passage la forte considération dont jouit dans le PT le fondateur
du Mouvement des citoyens.
N’auraient-ils pas intérêt à s’unir entre pays
latino-américains pour contrebalancer la puissance américaine ? Peut-être
pensent certains, mais pour le moment le projet d’ALCA, patronné par Georges
Bush et visant à créer une zone de libre échange entre les Amériques leur
apparaît fondamentalement comme une grave menace pour leur
souveraineté.
Symboles : Le symbole est
souvent essentiel en politique. Ici, ce n’est pas ce qui manque, drapeaux
rouges, faucilles et marteaux des deux petits partis communistes existants au
Brésil, badges et tee-shirts à l’effigie de Che Guevara sont omniprésents. Cela
ne signifie pas que les pratiques politiques en soient restées aux années
soixante. L’évolution actuelle du PT en témoigne mais aussi celle de ses alliés
de la gauche communiste, qui aux dernières nouvelles ne présenteront pas de
candidat face à Lula à la présidentielle.
Syndicats : L’an passé les
syndicalistes occidentaux étaient peu nombreux. Rien de tel cette fois, toutes
les grandes confédérations internationales de la CISL à la CES sont réunies en
forum syndical. Du coup, ce n’est pas fréquent, l’AFL-CIO et la CGT française
se trouvent dans une même assemblée, toutes les autres confédérations
françaises et SUD sont là. Le mouvement syndical international décide de
s’engager désormais de plain-pied dans le processus du FSM tout en précisant
qu’il est représenté au FEM pour y exprimer les idées définies ici en
commun.
Tobin : Au fait, qu’en
est-il de la taxe Tobin ? C’est un acquis du mouvement et il n’y a pas à
revenir dessus, d’autant que plusieurs pays envisagent désormais de la proposer
officiellement. On se contentera donc ici d’un atelier de formation pour les
quelques-uns qui n’en connaîtraient pas encore les tenants et aboutissants.
Cette idée a eu un rôle levier pour faire démarrer le mouvement mais une large
partie de celui-ci, y compris dans Attac, considère que la taxe elle même ne
peut aboutir que dans le cadre de propositions plus globales.
Transparence : C’est une
des grandes questions pour l’avenir. L’organisation est efficace, le pluralisme
réel mais beaucoup se demandent tout de même qui décide, en quel lieu, comment
? Par qui sont choisis les membres du comité d’organisation, qui forme les
panels des conférences, qui choisit les personnalités invitées ? Sur tout cela
la transparence est un peu insuffisante, et passée la première phase de
l’euphorie du succès, ces questions montent en prévision de l’avenir. Au moment
où se débattait le lancement d’un forum social européen, un intellectuel
communiste français (par ailleurs membre du conseil d’orientation de
Mouvements)
[2], fit remarquer qu’il y avait plus
important à débattre que le lieu où ce forum se tiendrait, à savoir les
conditions de transparence de sa préparation. On ne saurait lui donner tort.
•
[1]
M.
Gret et Y.
Sintomer,
Porto Alegre, l’espoir d’une autre
démocratie, La Découverte, 2002.
[2]
Frédérick Genevée, pour ne pas le citer…