Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3709-X
192 pages

p. 112 à 116
doi: 10.3917/mouv.020.0112

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no20 2002/2

2002 Mouvements Thèmes

Argentine : la question sociale, tango et rock

José María Pasquini Durán  [*]
Pour les plus vieux, la tragédie sociale que connaît actuellement l’Argentine rappelle certains tangos des premières décennies du xxe siècle [1]. Les plus jeunes, eux, s’identifieront plus facilement aux paroles rebelles du rock national, et à certaines versions locales de la musique tropicale d’origine caribéenne, comme la cumbia villera qui décrit les pénuries quotidiennes dans les villas miseria, ces zones de pauvreté urbaine qui s’étendent à la périphérie des cinq grandes villes où résident sept Argentins sur dix.
À l’opposé des villas miseria prolifèrent les countries, ces quartiers résidentiels fermés, étroitement surveillés par des gardes privés et dont la superficie peut varier de dix à quatre cents hectares (il y aurait plus de quatre cents countries dans le Grand Buenos Aires, soit autant que de villas miseria, mais les habitants de ces îlots privilégiés se comptent bien entendu seulement par milliers, et non par millions).
Sur trente-sept millions et demi d’habitants, l’Argentine compte aujourd’hui quatorze millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté. Une personne active sur trois connaît des problèmes d’emploi et, chaque jour, cinquante-cinq enfants âgés de un à cinq ans, privés de nourriture adéquate et de soins médicaux, meurent de malnutrition et de maladies relativement bénignes (dont certaines avaient pourtant été complètement éradiquées au cours des deux siècles précédents). Tels sont les résultats d’une polarisation sociale impitoyable, avec une infime poignée de riches d’un côté et une grande quantité de pauvres de l’autre : les 10 % les plus riches accaparent 53 % des richesses nationales, tandis que les 10 % les plus pauvres n’en possèdent que moins de 5 %.
On sait que l’Argentine a connu des temps meilleurs. À partir de la fin des années quarante, ce pays d’immigration massive, grand exportateur de blé et de viande vers un monde marqué par les pénuries de l’après-guerre, a vécu un processus d’industrialisation et d’urbanisation intense. Le mouvement justicialiste, fondé par Juan Domingo Perón (1895-1974) et porté entre autres par le charisme de sa deuxième épouse, Eva, refléta les espoirs ou les illusions (selon les interprétations) de cette époque caractérisée par une prospérité et une mobilité sociale sans précédent, qui a marqué profondément l’imaginaire populaire argentin.
C’est sous le sanglant terrorisme d’État de la dictature militaire (1976-1983) que fut définitivement pris le virage néolibéral, perpétué dans ses grandes lignes par les gouvernements constitutionnels successifs de Raúl Alfonsín (1983-1989), Carlos Menem (1989-1999) et Fernando de la Rúa (1999-2001). Ce « modèle » (c’est ainsi qu’on le désigne en Argentine), fondé sur la valorisation financière et le transfert de ressources à l’étranger, est caractérisé par un incroyable niveau de corruption des élites économiques et politiques. Il est aujourd’hui entré dans une crise irrémédiable, au point que l’ordre dominant rencontre de graves difficultés pour se reproduire dans des conditions minimales de consensus public.
 
• Un mouvement social éclaté
 
 
C’est pour éviter la faillite du système bancaire sous l’effet des retraits en masse des déposants que le ministre de l’Économie, Domingo Cavallo, père de la convertibilité peso-dollar en 1991, a instauré le corralito [2], le gel des comptes en banque, début décembre 2001. Cela ne lui a pas porté bonheur. Le 19 décembre, les secteurs les plus pauvres de la population ont commencé à piller des magasins d’alimentation et, le jour suivant, la classe moyenne est sortie dans la rue dès la fin d’un discours de de la Rúa. À Buenos Aires en particulier, commentant les incidents de la veille et faisant résonner ses casseroles, une foule de plusieurs milliers de personnes, comprenant souvent des familles entières, s’est dirigée vers la Casa Rosada, siège du gouvernement. Le président a fait savoir qu’il renonçait à ses fonctions. Son remplaçant Rodríguez Saá, nommé pour quatre-vingt-dix jours afin d’organiser des élections, a connu le même sort et a été chassé au bruit des casseroles par des manifestations sans consigne partidaire, avec pour seul symbole le drapeau national et pour unique slogan « Argentina, Argentina », entrecoupé d’invectives contre les politiciens : « Tous des voleurs ! », « Qu’ils s’en aillent tous ! », « On veut des gouvernants jeunes et honnêtes ! », etc. Il a été remplacé par l’ancien gouverneur de la province de Buenos Aires, Eduardo Duhalde, qui traîne pourtant derrière lui une solide réputation de corrompu…
L’agitation sociale permanente qui, au cours de l’année 2001, concernait essentiellement les exclus affecte donc désormais les classes moyennes révoltées par le corralito. Ces mouvements de protestation populaire, qui ont focalisé l’attention de la presse mondiale en renversant deux présidents en quelques jours, ont toutefois des antécédents. Déjà, sous la présidence du radical Raúl Alfonsín, après la chute de la dictature suite à la défaite des Malouines (1982), les syndicats avaient réalisé une douzaine de grèves générales, outre de multiples mobilisations partielles. Depuis leur création par Perón à la fin des années quarante pour remplacer les organisations sous influence anarchiste et socialiste, les syndicats les plus puissants sont sous le contrôle du parti justicialiste (péroniste). Malgré son ralliement à la « pensée unique » néolibérale et sa rupture avec la politique redistributive traditionnelle de son parti, le président Carlos Menem a toujours été soutenu par les principaux syndicats, mais il n’a pu empêcher la scission de la centrale unique : deux des organisations scissionnistes, dont l’une est implantée plutôt dans l’industrie et l’autre dans les transports, continuent à porter le nom de CGT et à se déclarer péronistes. Une troisième organisation, la Central de trabajadores argentinos (CTA), réunit les fonctionnaires, dont les trois cent mille enseignants du public, qui y jouent un rôle de premier plan. Elle est pluri-partiste et fut la première à proposer l’organisation territoriale et non corporative des travailleurs, en raison du chômage massif, et la formation de larges alliances de classe à travers des convergences multi-sectorielles, la dernière en date étant le Front national contre la pauvreté (FRENAPO), qui rassemble organisations de défense des droits de l’homme, petits entrepreneurs, organismes de crédit coopératif, coordinations de chômeurs et producteurs agricoles. Toutes ces organisations soutiennent la revendication d’une allocation nationale unique de chômage et de formation pour les chefs de famille sans emploi, hommes ou femmes (ces dernières sont à la tête d’un foyer sur quatre dans les grandes villes), avec une indemnité complémentaire pour chaque enfant d’âge scolaire. La CTA est la plus petite des trois centrales, mais son influence dépasse largement son million d’adhérents, car elle est la seule qui reconnaisse la réalité sans s’en tenir aveuglément aux formes d’action des organisations syndicales traditionnelles. Ces dernières ont d’ailleurs été largement débordées depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. À leur incapacité d’affronter la crise économique qui engendre des masses croissantes de « nouveaux pauvres » (en moyenne un par minute au cours des derniers mois de l’année 2001), il faut ajouter la perte de prestige due à la corruption ouverte de certains de leurs dirigeants.
Un des résultats de la « sale guerre » menée par la dictature contre la société est la rupture des liens entre la base et les directions des partis, la débâcle des diverses gauches et l’absence de leader incontesté au sein d’un péronisme déchiré par de féroces luttes internes. Le modèle du « tout-marché » a accentué la dépolitisation de la société et la décomposition de la classe ouvrière, qui comprend aujourd’hui plus de chômeurs que de travailleurs, ces derniers étant par ailleurs à 90 % employés dans le secteur de services, en particulier les anciens services publics aujourd’hui privatisés et majoritairement sous contrôle du capital étranger. La polarisation sociale a pulvérisé une bonne partie des classes moyennes, tandis que les diverses régions du pays étaient abandonnées à leur sort économique, fragments d’un corps national complètement morcelé. Les diverses ONG et associations locales qui sont nées pendant cette période, attirant certains membres des classes moyennes, refusent généralement tout contact avec la politique.
Dans ce contexte, ce sont sans doute les chômeurs qui ont résisté avec le plus de vigueur au « modèle ». Ils ont inauguré la pratique des barrages routiers, seule technique de lutte à la fois à leur portée et susceptible d’attirer les médias pour se rendre visibles aux yeux du reste de la société. Vers le milieu des années quatre-vingt-dix, sont ainsi apparus les piqueteros (en référence aux piquets de grève traditionnels) et les fogoneros, qui allument des feux (ou fogones) de pneumatiques pour barrer les routes. Vétérans des luttes syndicales et politiques traditionnelles ou jeunes sans aucune expérience organisationnelle, anciens ou nouveaux pauvres, chômeurs de très longue durée ou travailleurs fraîchement licenciés, les participants à ces mobilisations reflètent une grande diversité d’expériences et de générations. Peu à peu, des leaders naturels se sont affirmés et le mouvement a su construire ses propres structures, indépendantes des partis et des syndicats. La « Première assemblée nationale des organisations populaires territoriales et de chômeurs » a eu lieu dans la province de Buenos Aires en juillet 2001. Outre la décision de bloquer une fois par semaine les cinquante principales routes du pays, les piqueteros se sont prononcés contre la répression policière et les mesures d’austérité imposées par le FMI et pour un programme d’aides aux chômeurs. La tonalité de ce rassemblement était nettement anti-politique, en particulier chez les jeunes et, bien que de nombreux piqueteros continuent à se considérer comme péronistes, les représentants des deux principaux partis (justicialistes et radicaux) et des deux centrales péronistes en ont été sèchement exclus.
Les classes moyennes, de leur côté, sont menacées par le déclin économique et social et le spectre de la pauvreté, ou du moins la dégradation constante de leur qualité de vie. Elles avaient beaucoup misé sur la convertibilité peso-dollar pendant le règne de Menem, puis sur les promesses de l’« Alliance » formée par l’Union civique radicale (centre) et le FREPASO (gauche non péroniste), avec à leur tête respectivement de la Rúa et Chacho Alvarez, expériences qui se sont traduites par d’immenses frustrations.
 
• Le rejet de la politique
 
 
Cette déception s’est exprimée lors du scrutin législatif du 14 octobre 2001 : l’Alliance et les péronistes ont perdu respectivement cinq millions et 1,1 million de voix par rapport aux présidentielles de 1999. C’est donc le bloc des abstentionnistes et de ceux qui ont voté blanc ou nul, soit sept millions d’électeurs sur vingt, qui représente aujourd’hui la réalité politique la plus importante. En réponse à cette désaffection, les principaux dirigeants de la coalition au pouvoir, de l’opposition et de l’establishment économique ont abreuvé les citoyens de sermons vertueux sur la nécessité de réduire les coûts de fonctionnement du système politique (un parlementaire fédéral coûte aujourd’hui au trésor public cinquante mille dollars par mois) et de le soumettre à une profonde réforme. Trois présidents de la République se sont succédé depuis ces promesses mais, malgré la proposition de Duhalde de limiter le salaire des fonctionnaires à un maximum de trois mille dollars par mois, rien ne s’est passé. Les salariés de la fonction publique sont les seuls qui ont échappé au corralito, car ils reçoivent leur rémunération en une seule fois (les autres salariés ne pouvant la retirer que par tranches) et en liquide, tandis que les hommes d’affaires, informés à temps, ont pu faire sortir leurs devises du pays avant le gel des comptes : on estime à vingt-quatre milliards de dollars le montant de cette fuite de capitaux qui a « asséché » la place financière
On comprend dans ce contexte le désespoir et la colère qui ont conduit aux émeutes de décembre 2001 et janvier 2002. Vu le caractère spontané de ces manifestations de masse, on peut dire qu’elles recouvrent autant d’opinions différentes que de participants et ce n’est qu’au cours des semaines suivantes qu’on a pu assister à des tentatives embryonnaires de les transformer en organisations d’habitants inter-quartiers qui puissent se réunir à travers des assemblées de délégués au moins une fois par semaine. Les mouvements de piqueteros et ceux des citadins organisés continuent toutefois à agir séparément. Il existe même une certaine méfiance entre les deux mouvements, car les classes moyennes ont l’impression que l’essor de la pauvreté a fait augmenter l’insécurité urbaine et que les villas miseria sont des pépinières de violence irrationnelle et de délinquance organisée, surtout depuis que les drogues illégales sont devenues plus populaires auprès des jeunes de couches les plus modestes, tandis que l’alcoolisme fait des ravages chez ceux de la classe moyenne.
Il est clair que le contrat social entre la population et les partis traditionnels est aujourd’hui suspendu, et il est fort probable qu’il finisse par être complètement rompu. Pour autant, on ne voit pas se manifester de construction délibérée de nouvelles subjectivités ou de nouvelles médiations politiques. Les membres des petits groupes de gauche qui militent auprès des piquetes et dans les quartiers sont acceptés individuellement ou collectivement pour leur dévouement, pour leurs compétences discursives ou organisationnelles, mais jamais en tant que délégués officiels de leurs organisations. On ne peut donc pas dire que la gauche, même quand elle est présente, soit l’avant-garde ou la direction de ces mouvements populaires. Elle a sans doute pu augmenter le nombre de ses électeurs et obtenir une meilleure représentation parlementaire, entre autres à travers une série de nouveaux sigles et partis politiques, mais ces derniers ne suffisent pas à fournir une véritable orientation aux masses mobilisées. La société n’accepte pas que les structures politiques, qu’elles soient anciennes ou nouvelles, la représentent et gouvernent en son nom.
Pour tenter de consolider son fragile pouvoir, le nouveau président Duhalde a obtenu le concours des évêques catholiques et l’assistance des experts des Nations unies pour convoquer ce qu’on désigne comme le « Dialogue argentin ». Il s’agit d’élaborer de façon consensuelle un programme minimum de gouvernement, de définir un ensemble de politiques publiques acceptées par la majorité de la population et de règles du jeu qui puissent durer. Duhalde a donc convoqué depuis les banquiers jusqu’aux piqueteros, plus toutes les organisations patronales, ouvrières et sociales, afin que chacun expose son point de vue aux autorités, lesquelles essaieront ensuite de trouver des dénominateurs communs et de formuler un plan de synthèse. Les revendications vont des indemnisations demandées par les banques pour compenser les pertes dues à la dévaluation de la monnaie et à la conversion en pesos nationaux des crédits et des contrats réalisés en dollars pendant la décennie de convertibilité, jusqu’aux aides réclamées par le Front national contre la pauvreté. Depuis la médiation du Vatican lors de la guerre des Malouines, l’Église ne s’était jamais autant engagée dans la gestion politique concrète du pays. Mais, cette fois, les évêques ont craint que les débordements sociaux ne débouchent sur un processus anarchique de désagrégation nationale.
En réalité, personne n’est à même de faire des pronostics sur l’avenir. Vu l’ampleur et la profondeur d’une crise qui frappe tous les secteurs d’activité, une véritable solution, quelle qu’elle soit, exigera une transformation culturelle substantielle de la mentalité politique et de la manière même de faire de la politique et d’exercer le pouvoir. Il faut être conscient que la présence des masses dans la rue ne débouchera pas nécessairement sur une option progressiste. Car la société argentine n’a pas de traditions démocratiques très profondément enracinées : elle a vécu pendant les deux tiers du xxe siècle dans un climat d’instabilité institutionnelle où les gouvernements civils étaient régulièrement renversés par des coups d’État militaires – sans parler du xixe siècle, où la formation de la nation a coûté soixante-dix ans de conflits et de guerre civile. Certes, le mouvement pour les droits de l’homme inauguré par les Mères de la Place de Mai a permis d’intégrer des valeurs symboliques comme le respect de la vie, mais le niveau d’injustice régnant, les échecs des pouvoirs démocratiques et la crise de représentation pèsent lourdement sur le sens commun d’une collectivité qui finit souvent par réclamer le rétablissement de l’ordre et de l’autorité en tant que priorités absolues.
Le futur de l’Argentine est un labyrinthe à travers lequel la société est en train d’errer et le dénouement de cette errance reste une énigme. C’est là une équation qui vaut pour le rock comme pour le tango. •
 
NOTES
 
[*]Éditorialiste du quotidien de gauche Página/12, de Buenos Aires. Professeur de journalisme aux universités de Buenos Aires et La Plata et animateur de l’Assemblée permanente pour les droits de l’homme (APDH).
[1]Texte traduit de l’espagnol par Marc Saint-Upéry.
[2]Littéralement, le « parc à bébés », avec l’idée qu’il s’agit d’empêcher la fuite des dépôts bancaires [NdT].
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