2002
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Argentine : derrière le voile monétaire
Michel Husson
[*]
La crise argentine est la plupart du temps présentée comme une
crise monétaire, ce qui est évidemment conforme à la réalité : le peso a été
arrimé au dollar en 1991, et cet ancrage, maintenu contre toute vraisemblance,
a craqué dix ans plus tard. Mais les raisons de ce choix funeste ne relèvent
pas de la simple technique monétaire. En particulier, la crise du peso ne peut
en aucune manière être ramenée à des erreurs de gestion qu’aucun expert,
notamment ceux du FMI, n’auraient été capables de repérer avant l’issue
provisoire de la dévaluation. Le point de vue ici défendu est qu’il s’agit
avant tout d’une crise sociale, dont la monnaie n’est qu’un symptôme. Pour en
comprendre les coordonnées, il faut partir de la double caractéristique de
l’Argentine : c’est une société fondée sur une exploitation très brutale, c’est
une économie qui reste dépendante et le redevient même de plus en plus. C’est
cette double détermination qui fait craquer le modèle mis en place depuis un
quart de siècle, qui rompt à la jointure de ces deux articulations : avec les
travailleurs côté cour, avec le marché mondial côté jardin.
Pour mieux étayer la thèse d’une crise argentine sociale avant
que d’être monétaire, il faudrait dérouler l’histoire de l’Argentine
[1], en remontant à la grande
crise des années trente, non par goût de la mise en perspective, mais parce que
la comparaison est éclairante quant à l’évolution de l’économie mondiale.
L’Argentine a en effet connu un processus d’industrialisation, grâce à la crise
des pays du centre. Cette crise a conduit au ralentissement du commerce mondial
: l’Argentine voyait ses débouchés se rétrécir, comme d’ailleurs ses
possibilités d’approvisionnement. C’est dans ces circonstances qu’a été inventé
le modèle dit de « substitution d’importations » qui procède au recentrage de
l’économie sur le marché intérieur : l’industrialisation locale vient remplacer
les importations et s’étend peu à peu l’ensemble des industries
traditionnelles. L’Argentine a alors connu une croissance soutenue, de 3,6 % en
moyenne entre 1935 et 1975
[2]. C’est moins que les « Trente glorieuses » en Europe,
et la croissance de la population (2 % l’an) absorbe une bonne partie de cette
croissance. Mais le pouvoir d’achat du salaire moyen a été multiplié par 2,5
sur cette période.
L’arrivée de la dictature marque une rupture impressionnante et
ouvre une période de stagnation qui durera une quinzaine d’années. La politique
économique menée est ultra-libérale : gel des salaires, ouverture commerciale
brutale, réduction des dépenses sociales. Le blocage salarial n’empêche
d’ailleurs pas le taux de profit de continuer à baisser, en raison de la
dégradation des performances productives. Et la dette s’envole : à peu près
nulle (huit milliards de dollars) au moment du coup d’État militaire, en 1976,
elle passe à quarante-quatre milliards de dollars en sept ans. Comme dans le
cas du Mexique, ce bond en avant est le résultat de trois facteurs : un recours
sans contrôle à l’endettement, la corruption, et l’augmentation brutale et
unilatérale des taux d’intérêt, mise en œuvre par les États-Unis au début des
années quatre-vingt. Le PIB stagne entre 1975 et 1990 : calculé par tête, il
recule de 22 %, à tel point qu’il est ramené en 1990 à son niveau du milieu des
années soixante. Cette brisure dans le développement résulte de l’incapacité à
faire émerger un modèle prolongeant la réussite de la substitution
d’importations. Ce brusque tournant vers l’ultralibéralisme exerce au contraire
des effets profondément corrosifs sur la structure productive, sous forme d’une
désindustrialisation marquée. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB
était passée de 20 à 28 % entre 1935 et 1975, elle retombe à 23 % en 1982, puis
reprend sa baisse après la parenthèse protectionniste 1982-1990. Cet indicateur
se situe aujourd’hui en dessous de son niveau de 1935, et ce recul indique un
repli sur une spécialisation de type primaire : agriculture et énergie
[3]. Tout se passe comme si la
défense aveugle de leurs profits conduisait les classes dirigeantes, non
seulement à piétiner la démocratie, mais aussi à saborder l’économie : elle
était malade, qu’elle meure guérie !
À la chute de la dictature, le radical Alfonsín assume la
présidence et cherche à refermer la parenthèse en rétablissant une certaine
dose de protectionnisme. Mais son choix politique de fond est pusillanime ;
plutôt que d’effacer les crimes de la dictature et de payer la dette sans
discussion, il aurait sans doute été mieux inspiré en faisant l’inverse :
effacer la dette et faire payer les crimes. Quoi qu’il en soit, la dette
s’installe et continue à gonfler régulièrement. Le marasme économique, général
en Amérique latine, où l’on parle de la décennie perdue à propos des années
quatre-vingt, prend, dans plusieurs pays, la forme d’une monstrueuse
hyper-inflation. En Argentine, la hausse annuelle des prix à la consommation
atteint un taux record de 4900 % en 1989 ! Cette année-là, les prix augmentent
donc de 1,1 % par jour, soit de 38 % par mois. Au bout d’un an à ce rythme, ils
sont multipliés par cinquante. La monnaie est donc plus que dévaluée, et
Alfonsín aussi, qui doit céder la place à Menem.
S’ouvre alors la période de l’apparent triomphe néolibéral :
entre 1990 et 1998, le PIB progresse à un rythme record de 5,7 % par an, et le
PIB par tête rattrape le chemin perdu. On semble être entré dans une nouvelle
ère, et la croissance de l’économie réelle semble l’emporter sur les
vicissitude financières. Pourtant, la tendance s’inverse brusquement à partir
de 1998 : sur les trois dernières années, le PIB aura baissé de 7,6 % et le PIB
par tête est ainsi ramené à un niveau équivalent à celui du début des années
soixante-dix. Ce brusque retournement conduit à s’interroger sur le
déclenchement de la crise. Nous voudrions montrer qu’elle provient du caractère
socialement non soutenable du modèle néolibéral.
L’économie argentine est une économie capitaliste et sa
dynamique est celle du taux de profit. Celui-ci se rétablit de manière
spectaculaire entre 1990 et 1998, et cela pour deux raisons. La reprise de la
croissance conduit à une meilleure utilisation du capital installé. Mais c’est
surtout une formidable austérité salariale qui explique le rétablissement du
taux de profit. Entre 1990 et 1998, le salaire réel n’a pas augmenté du tout,
alors que dans le même temps, le PIB par personne employée progressait de 34 %.
Ces chiffres impliquent une augmentation considérable du taux d’exploitation,
instituant un transfert massif vers les revenus du capital, que l’Argentine
n’avait jamais connu, sauf durant les années (1955-1963) qui ont suivi la chute
du péronisme. Paradoxalement, l’augmentation du taux de chômage accompagne le
retour de la croissance : il passe de 7 % en 1992 à 17,4 % en 2001. Le pouvoir
d’achat du salaire moyen est au même niveau qu’il y a 20 ans, les budgets
sociaux ont reculé, et les prix ont augmenté avec une privatisation qui couvre
presque tous les secteurs de l’activité. À cela s’ajoute encore le sentiment
d’une généralisation de la corruption, pénétrant tous les rouages de l’État y
compris la justice et la police. La seule contrepartie à cette stagnation
sociale était justement la stabilité monétaire. La parité entre le peso et le
dollar garantissait que ne se reproduirait pas le cauchemar de
l’hyper-inflation de la fin des années quatre-vingt, dont le souvenir avait
tellement marqué la mémoire collective. Cet acquis rendait acceptable – jusqu’à
un certain point – tout ce qui était présenté comme les conditions de la
stabilité monétaire. Et c’est du côté de la monnaie qu’est intervenue la
rupture de ce contrat minimal. Du coup, le modèle perdait son seul facteur de
légitimité, et c’est pourquoi le soulèvement a pris des formes contre ce qui
apparaissait brusquement comme un véritable banditisme social.
• La plaque tournante budgétaire
L’ensemble de ces contradictions se condense au niveau du
budget, à qui se voit imparties des tâches absolument contradictoires. Les
finances publiques supportent en premier lieu le poids de la dette externe,
dette éternelle. Le paiement régulier du service de la dette est, avec la
parité monétaire, la condition de l’« attractivité » de l’Argentine à l’égard
des capitaux étrangers. Toute remise en cause de la dette publique, avantageuse
pour l’économie nationale, impliquerait un arrêt immédiat de l’afflux de
capitaux, hautement dommageable pour les intérêts privés. À cette charge bien
connue, il faut en ajouter une autre, celle du passage brutal à un système de
retraites par capitalisation : les droits acquis dans le cadre du système
antérieur se transforment en dette publique supplémentaire. Le budget de l’État
se trouve ainsi à l’intersection des contradictions externes-monétaires et
internes-sociales, d’autant plus que l’orientation ultra-libérale se traduit
par une défiscalisation croissante des revenus des classes possédantes. Même
Vito Tanzi, alors directeur du département des affaires fiscales du FMI,
pouvait déclarer dans le quotidien Clarin (11 août 1997) que « l’actuelle structure
fiscale a permis à beaucoup de gens de s’enrichir du fait qu’ils n’ont pas payé
d’impôts, notamment ceux qui ont gagné beaucoup avec les profits du capital,
intérêts et dividendes ». Ces tensions croissantes avaient jusque-là été
contenues au prix d’une véritable fuite en avant grâce au flux de ressources
assuré par les privatisations. Mais tout est vendu et, face au retournement
conjoncturel, il n’existe pas de réserves. Le ralentissement réduit plus que
proportionnellement les ressources (c’est l’effet Tanzi) et le système de
currency board interdit toute création
monétaire. L’incertitude qui en résulte accélère les sorties de capitaux, ce
qui aggrave les problèmes. L’ampleur de la crise ne peut donc, décidément, être
comprise sans prendre en compte le comportement prédateur des classes
dirigeantes qui refusent de payer des impôts, font sortir leurs avoirs, et
réduisent brutalement leurs investissements.
La question monétaire est évidemment un facteur explicatif
important. L’enchaînement est le suivant : l’ancrage du peso sur le dollar a
considérablement dégradé la compétitivité des produits argentins, le déficit
extérieur se creuse, les réserves fondent, la crédibilité du modèle doit être
soutenue par des taux d’intérêt très élevés, qui contribuent à leur tour à une
crise fiscale qui remet en cause tout l’édifice. Ce n’est pas exactement cette
ligne de rupture qu’a suivie la crise argentine. En premier lieu, les comptes
extérieurs de l’Argentine ne se sont pas spécialement dégradés au cours des
années récentes. Certes, les exportations plafonnent à vingt-six milliards de
dollars à partir de 1997, mais les importations reculent de trente à vingt-deux
milliards de dollars. Le déficit commercial se transforme en un excédent de
sept milliards de dollars en 2001, et le déficit courant (charge de la dette en
plus) se réduit : sept milliards en 2001 (2,3 % du PIB). Les entrées de
capitaux baissent, mais à peu près dans la même proportion. Si les réserves
internationales baissent de six milliards de dollars en 2001, il ne peut donc
s’agir que d’une fuite de capitaux. La crise de confiance qui a frappé le peso
et s’est manifesté par une baisse continue de l’évaluation du risque-pays de
l’Argentine par les agences de notation, ne reposait donc pas sur une
dégradation irréversible et structurelle de la balance extérieure. Les raisons
du dérapage sont plutôt internes et obéissent aux enchaînements suivants. Le
système très strict de
currency board
fait que « la masse monétaire, au sens étroit, dépend directement de la
variation des réserves de change, c’est-à-dire du solde de la balance des
paiements. La liquidité du marché domestique dépend donc du solde commercial,
des flux de capitaux et des conditions de prêts sur le marché international.
Les taux d’intérêt nationaux sont étroitement dépendants de ceux du marché
international
[4] ». Ce
phénomène se traduit par une faible progression de la masse monétaire, puis par
sa chute (-23 % en 2001). Dans le même temps, les taux d’intérêt s’envolent et
en viennent à dépasser les 20 %, afin de maintenir un peu de crédibilité. Bref,
la crise argentine a été nourrie par un risque croissant d’insolvabilité plutôt
que par un risque de change
[5].
On mesure ainsi l’étroitesse d’un débat limité à la seule
technique monétaire, spectacle des économistes, et parmi les meilleurs
[6], dissertant sur la nécessité
d’une dévaluation de fait du peso sans prendre en compte la dimension politique
de cette décision. Paul Krugman
[7] compare plusieurs mesures d’accompagnement et hésite
entre un décret dévaluant toutes les dettes privées et une prise en charge
publique des pertes en patrimoine. Mais il en discute comme s’il s’agissait,
encore une fois, de mesures purement techniques. C’est finalement Jeffrey Sachs
qui a la position la plus lucide, même si elle est en pratique intenable. Il se
prononce en effet pour la dollarisation intégrale, parce qu’il redoute « une
violation flagrante des droits de propriété
[8] ». Voilà au moins la claire compréhension des enjeux.
Il ne s’agit plus de choisir la bonne politique de change mais de décider qui
va en supporter les frais. Les manifestations actuelles expriment le refus
massif d’une nouvelle spoliation, contre laquelle se retrouvent dorénavant côte
à côte les chômeurs
piqueteros et les
petits épargnants en pesos. Les véritables propositions alternatives ont pour
objectif la reprise de la richesse accumulée par une couche sociale étroite, et
combinent la hausse des revenus du travail, une véritable réforme fiscale et la
réquisition directe de ces avoirs
[9].
• L’exemplarité de l’Argentine
Tout va être fait pour présenter la crise argentine comme un
phénomène
sui generis. C’est oublier
que les politiques menées ont reçu l’aval des compagnies qui venaient investir
– comme France Télécom et EDF –, mais aussi des institutions internationales.
Encore en octobre 2000, une mission du FMI pouvait saluer « la forte maîtrise
des autorités et leur engagement déclaré à l’égard de leur programme économique
» et prédire que les réformes engagées, notamment celles concernant le marché
du travail, « favoriseront les créations d’emplois et amélioreront la
productivité et la compétitivité de l’économie
[10] ».
Ce qui est particulier à l’Argentine, c’est le fait d’avoir
appliqué les préceptes néolibéraux d’une manière qui relève du fanatisme. Pour
le reste, ce pays a gelé les salaires, défendu la monnaie, privatisé, serré les
budgets et réduit les impôts ; il s’est ouvert au commerce mondial et aux
capitaux, et aura tout fait pour rendre son territoire attractif. Si cette
orientation débouche sur une crise, ce n’est pas parce qu’elle aurait été mal
appliquée, c’est au contraire parce qu’elle a été appliquée avec esprit de
suite, sans rencontrer de résistances sociales suffisantes. Du coup, ce passage
à la limite constitue une formidable leçon de choses qui montre que les modèles
du capitalisme contemporain ne sont pas soutenables socialement, et sont pour
cela économiquement instables. Les pressions exercées, transversalement par la
mondialisation capitaliste et verticalement par les rapports de classe, se
combinent pour déboucher sur une terrible déstructuration des sociétés qui ont
eu le malheur de croire aux vertus du néolibéralisme. •
[*]
Économiste.
[1]
Il faut souligner la précieuse contribution de J. C.
Neffa,
Modos de regulación, regímenes de acumulación y sus crisis
en Argentina (1880-1996), Eudeba, Universidad de Buenos Aires,
1998.
[2]
Les données historiques proviennent de : A.
Maddison, « L’Économie mondiale : une
perspective millénaire », OCDE 2001 ; M.-A.
Véganzonès et C.
Winograd, « L’Argentine au
xxe siècle : chronique d’une croissance
annoncée », mai 1997 ; R. G.
Martinez,
Recopilación de series históricas del Producto y del
Ingreso, 1998 <
http:// www. econ. uba. ar/ www/ departamentos/ economia/
plan97/ macro2/ heymann/ Ricardo_Martinez.
htm.
[3]
L.
Miotti, C.
Quenan et C.
Winograd, « Spécialisation
internationale et intégration régionale : l’Argentine et le Mercosur »,
Économie internationale, n° 74,
1998.
[4]
C.
Rifflart, « À
l’impossible, l’Argentine ne peut être tenue »,
Lettre de l’OFCE, n° 209, octobre
2001.
[5]
P.
Artus, « Quelle
issue à la crise en Argentine ? »,
CDC-Flash, 5 octobre 2001.
[6]
N.
Roubini,
Should Argentina Dollarize or Float ?
<
http:// www. stern. nyu. edu/ %7Enroubini/ asia/
argentinadollarization. doc.
[7]
P.
Krugman,
Argentina’s money monomania
<
http:// www. wws. princeton. edu/ %7Epkrugman/ mania.
html.
[8]
J.
Sachs, « Duhalde’s
wrong turn »,
Financial Times, 10
janvier 2002.
[9]
Voir L.
Becerra, C.
Katz et
alii,
Propuestas
para el debate <
http:// www. lainsignia. org/ 2002/ enero/ ibe_138.
htm ; en anglais : <
http:// hussonet. free. fr/ arpropos.
pdf.
[10]
FMI,
Public Information
Notice, n° 00/84, octobre 2000.