2002
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La Ciénaga, métaphore du désastre argentin.
Entretien avec la réalisatrice Lucrecia Martel
Cristina Piccino
[*]
Dans une interview au quotidien italien
Il Manifesto
[1] que nous reproduisons ici, la réalisatrice argentine Lucrecia Martel parle de son travail, de son pays, de la dégénérescence de ses élites et du naufrage du modèle néolibéral. Son film, couronné par le festival
Sundance et celui de Berlin, a été accueilli avec ferveur par le public français. « J’aurais aimé que mon film soit moins d’actualité. Les circonstances en on fait une métaphore. »
Aller voir La Ciénaga, premier film de Lucrecia Martel, c’est un peu comme se retrouver à l’improviste au cœur des dynamiques qui ont amené son pays, l’Argentine, à l’effondrement. Le « marécage » [c’est le sens du titre en français] de cynisme, d’indifférence, de putréfaction spirituelle et culturelle dans lequel s’enfonce la grande et moyenne bourgeoisie du nord du pays – qui ressemble tellement, par certains aspects, à l’Italie de Silvio Berlusconi – dépeinte dans le film révèle que cette crise a des racines anciennes et profondes, et qu’elle n’a été une surprise pour personne, à commencer par la classe politique ou par les multinationales aux intérêts bien établis en Argentine.
Le caractère « prophétique » de La Ciénaga est dû à sa lucidité, nous dit Lucrecia Martel, qui, dans les débats qui ont accompagné la projection du film à Paris, aurait parfois préféré ne pas parler seulement du moment difficile qu’est en train de vivre son pays.
« J’aurais aimé que mon film soit moins d’actualité, » explique Lucrecia avec un sourire presque imperceptible derrière les lunettes rondes qui ornent son visage de petite fille. Et il suffit de parler un peu avec elle pour comprendre pourquoi : tout comme d’autres cinéastes de sa génération comme Pablo Trapero (Mondo Grua) ou Lisandro Alonso (La Libertad), elle est consciente que, dans ses films, elle a mis à nu la réalité argentine sans aucune hypocrisie, contre l’opportunisme du silence sur lequel se fonde la politique de la mondialisation. « Les États-Unis et l’Europe sont complices de ce qui nous est arrivé, explique-t-elle. Il n’y a pas une seule entreprise privée européenne qui, une fois arrivée en Argentine, ait fondé son activité sur une véritable éthique du travail. Elles n’ont produit que de l’exploitation. »
Elle-même a vécu la crise à distance, depuis Paris, où elle travaille à son prochain film sous les auspices de la Cinéfondation du festival de Cannes : « Ce sera un film très différent. Il sera lui aussi tourné dans le nord du pays, où je suis né, mais aura une structure narrative plus compacte. » Intitulé La niña santa, « ce sera plutôt une comédie sur les adolescents mystiques, » dit-elle. C’est à la Cinéfondation que nous la rencontrons, on y parle de l’Argentine, et elle nous interroge sur l’Italie de Berlusconi : « C’est très grave que quelqu’un comme lui dirige le gouvernement de votre pays, mais j’ai l’impression que le monde entier va dans cette direction. »
Parlons un peu de toi, comment es-tu arrivée au cinéma ?
Je suis née à Salta, une ville du nord de l’Argentine, dans un milieu de bourgeois qui est un peu celui de mon film. Par rapport à Buenos Aires, le nord est une société beaucoup plus catholique, aux différences de classe plus marquées, où l’influence coloniale des Espagnols est encore forte. À dix-neuf ans, je suis partie pour Buenos Aires, j’ai fait un cours d’animation et puis je voulais m’inscrire à l’école de cinéma mais cette année-là, en 1989, il y avait une forte crise économique et l’école ne fonctionnait pas, il n’y avait ni cours ni professeurs. Avec quelques amis, nous avons commencé à faire des documentaires, des courts-métrages. Je n’ai jamais fréquenté aucun cours de cinéma, je suis autodidacte. En même temps, j’étudiais à l’université, communication sociale. C’est absurde, mais je n’ai jamais pu décrocher la maîtrise. C’est arrivé à plein de gens de ma génération…
Pour toi et pour les gens de ton âge, qu’a représenté la dictature ?
C’est bizarre parce que, bien que nous l’ayons vécue directement, nous étions trop jeunes pour en avoir une perception claire. Nous ne pouvions pas la faire rentrer dans le cadre d’une analyse politique, mais je me souviens du sentiment de peur. Après la dictature, les gens ont cessé de faire de la politique, ç’a été la grande victoire des généraux… La dictature a sali l’idée de la politique à un point tel que personne ne voulait plus participer activement. Et c’est cette prise de distance qui a permis au projet néolibéral de s’affirmer dans notre société, qui était en quelque sorte paralysée. On a vendu toutes les entreprises publiques au privé en prétendant que c’était la meilleure solution et il n’y a eu aucune réaction, Tout fonctionnait comme ça.
Il y a pourtant eu le mouvement des Mères de la Place de Mai, qui voulait faire la lumière sur les « desaparecidos », et les fils des Mères sont maintenant très actifs…
Pour ces derniers, il s’agit d’une génération plus jeune que la nôtre. Ils ont vingt-cinq ans et ne représentent de toute façon qu’une minorité, comme les Mères, bien qu’elles soient devenues un symbole de résistance. La majorité reste dénuée de conscience politique. Je crois que la disparition de toute une génération, celle des desaparecidos, justement, a engendré un vide néfaste dans le pays. Déjà, en soi, cette perte de vies humaines est terrible, mais dans ce cas, c’est tout un courant de pensée politique et culturelle qui a été anéanti.
Penses-tu que l’absence d’un procès contre les militaires ait conditionné l’Argentine d’aujourd’hui ?
Sans aucun doute. C’est un peu comme si toute la société continuait à en porter le poids. Si on avait jugé les militaires, on aurait pu déterminer des responsabilités précises. Mais on vit au contraire sur une espèce de culpabilité collective, une blessure ouverte pour tout le pays. C’est la société entière qui se sent complice.
La Ciénaga dépeint une bourgeoisie riche mais décadente, marquée par la violence et la décomposition culturelle. Y a-t-il là une clé pour comprendre le présent ?
Disons que les circonstances actuelles ont fait du film une métaphore, ce qui n’était pas dans mes intentions initiales. J’ai observé la réalité que je connais et la violence qu’elle contient exprime une tragédie latente, capable d’exploser d’un moment à l’autre. Pour moi, au contraire de ce que dit le catholicisme, si l’âme est malade, le corps l’est aussi, je ne crois pas qu’on puisse se purifier en faisant souffrir le corps, je ne crois pas à la séparation. C’est aussi la raison pour laquelle tous mes personnages ont des blessures, des défauts physiques.
C’est cette passivité opportuniste qui a mené le pays à la ruine ?
C’est le conformisme de la résignation qui a annihilé toute volonté. Si nous le voulons, nous pouvons transformer le monde, ou du moins réagir à tout ce qui ne va pas. Notre société a perdu la capacité de se rebeller : le monde fonctionne comme ça, on ne peut rien changer au système économique ou politique, on ne peut pas éviter la guerre en Afghanistan, comme si tout était déterminé par une volonté supérieure. Il y a une impasse philosophique de la pensée dans laquelle la classe moyenne et la bourgeoisie argentines restent bloquées. La crise était déjà présente dans les années quatre-vingt-dix, quand a vaincu la dynamique de concentration des capitaux, le monopole des multinationales et des quelques groupes nationaux qui contrôlent tout, information, édition, télévision, un peu comme Berlusconi. Que peut-on espérer d’un pays qui a tout vendu ? L’électricité au Chili, les téléphones à l’Espagne, les compagnies aériennes à Iberia. Avec en plus une classe politique corrompue, symbolisée par Menem, qui est la seule, aux côtés des partenaires étrangers, à profiter de tous ces contrats. La classe moyenne a accepté tout ça parce qu’elle s’est laissée illusionner : crédits faciles, nouvelles voitures, consommation effrénée, c’était le Paradis. Mais elle était déjà en dehors du système économique, elle survivait au beau milieu d’une décadence qui n’est qu’en partie attribuable à la corruption politique. En Argentine, c’est le capitalisme sauvage américain et européen qui a fait fructifier ses intérêts. C’est complètement hypocrite de dire que la crise est seulement le fruit de la corruption locale. Certes, notre gouvernement est le premier responsable, mais qui peut nous jeter la première pierre ? Quand les multinationales américaines ou européennes sont arrivées en Argentine, elle se sont toujours comportées comme des barbares, sans offrir aucune garantie. Ce qui s’est effondré, c’est un système économique qui repose sur un petit groupe d’entreprises.
Crois-tu que les événements actuels puissent engendrer des changements ?
Je crains que non. Le monde entier ne semble paralysé. On a pu croire que l’attentat du World trade center ferait réfléchir les États-Unis sur l’agressivité de leur politique économique. Mais l’effondrement de ce symbole de la puissance américaine n’a débouché que sur la brutalité habituelle : guerre, bombes, destructions. Chez nous, c’est un système économique complètement étranger à notre réalité nationale qui s’est écroulé, ce n’est pas un simple effondrement symbolique, mais je crains qu’on n’en tire pas plus de leçons.
Dans ton film, sous la forme d’un reportage télévisé, tu racontes l’apparition de la Vierge Marie à une jeune fille. Pourquoi ?
C’est un phénomène fréquent en Argentine. Il y a toujours quelqu’un qui a vu la Vierge quelque part, peut-être parce que dans un contexte de crise de valeur et de fragilité, la religion aussi prend des formes différentes. Ce qui me surprend, c’est que ces apparitions, réelles ou imaginaires, ne changent rien au fond. Elles n’engendrent que de minuscules satisfactions, il n’y a pas de grand mouvement, les gens n’utilisent pas ce phénomène extraordinaire pour changer le monde. Rien ne se passe, et la religion montre sa faiblesse en cela qu’elle ne change pas les gens. On m’a dit que la fin de mon film est désespérée, mais quand la jeune fille, venue visiter le lieu d’apparition de la Vierge, dit qu’elle n’a rien vu
[2], j’y vois une critique du présent, de la pauvreté des ressources culturelles des gens qui ne savent pas comment changer le monde. J’espère que l’avenir sera différent.
Comment le film a-t-il été accueilli en Argentine ?
Il y a eu des polémiques dans ma ville natale, à Salta, mais pour le reste, plutôt bien, entre autres grâce à l’écho du festival de Berlin. On a fait 120 000 entrées dès le départ, ce qui est un bon résultat pour un film de ce genre. Mais ce n’est pas toujours facile. Le cinéma vit des subventions financées par l’impôt sur les entrées. La télévision ne finance que de projets commerciaux, ne paie pas de droits de diffusion et la loi ne l’oblige pas à aider le cinéma. J’ai eu la chance de rencontrer une productrice de télévision indépendante qui a envoyé le scénario à Sundance. Le reste est venu tout seul. •
[*]
Journaliste.
[1]
C.
Piccino, « Non piangere Argentina, è il capitalismo »,
Il Manifesto, 20 janvier 2001.
[2]
Il s’agit d’une adolescente, membre de la famille autour de laquelle tourne le récit, qui, à la fin du film, se rend elle aussi, suite à la mort du jeune fils de leurs amis, sur le lieu de l’apparition de la Vierge et affirme textuellement qu’elle n’a rien vu. Le film se clôture sur cette phrase [NdT].