2002
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À l’ombre du Pakistan
Hervé Sciardet
L’Afghanistan libéré des taliban demeure un enjeu politique, économique et géostratégique majeur qui attise les convoitises. Au premier rang bien sûr, le Pakistan, pays pour qui tout ce qui se passe chez son voisin est quasiment une affaire interne, donne le ton en accord avec les États-Unis, mais peut-être pas seulement avec eux.
Maintenant que les taliban ont tourné leur dernière page, voici que ceux qui ont animé le chapitre ancien, parfois avec discrétion, se hâtent d’écrire les premières lignes du nouveau, celui d’un Afghanistan convalescent autour duquel s’empresse la communauté internationale. Ne pas s’empresser « serait une grosse erreur, un peu comparable à ce qui s’est passé en 1992 quand le monde entier a abandonné l’Afghanistan à ses luttes tribales et claniques
[1] ». L’Afghanistan n’a pourtant jamais été abandonné. La sollicitude de puissances extérieures, essentiellement le Pakistan, les États-Unis, l’Arabie Saoudite, la France, y a été constante depuis dix ans. Il serait sinon difficile de comprendre ce qui aurait pu mener les États-Unis à venir dans un pays pauvre de vingt-cinq millions d’habitants, prétendument livré aux démons de guerres d’un autre âge, pour y trancher les fils, ou plus exactement quelques fils sélectionnés, de la trame des événements du 11 septembre, dont presque tous s’accordent maintenant à considérer qu’ils marquent l’entrée dans un monde nouveau. Le rôle de ces protagonistes est pourtant commenté de manière très sélective. Les États-Unis et l’Arabie sont crédités d’avoir lancé Ben Laden, éventuellement d’avoir par la suite imaginé de profiter de la présence des taliban pacificateurs pour faire avancer leurs projets pétroliers. Le Pakistan est crédité d’avoir lancé les taliban. Son rôle de premier plan dans le trafic de l’héroïne est généralement passé sous silence. Quant à la France, le lecteur se demande sans doute ce qu’elle peut bien faire dans cette histoire.
• Les baroudeurs de l’Asie centrale
L’interprétation officielle des événements qui se sont déroulés entre l’effondrement de l’Union soviétique et celui des tours du World trade center repose sur la prétendue dérive du dispositif mis en place dans les années quatre-vingt pour contenir la menace soviétique en Asie centrale. Cette dérive serait consécutive à l’abandon du terrain par les puissances occidentales, une fois atteint l’objectif de faire plier, puis exploser l’Union soviétique. Les dessous tordus du dispositif de guerre sont maintenant du domaine public. Oussama ben Laden était un jeune homme pieux, d’une grande famille d’affaires, recruté de concert par la CIA et les services secrets saoudiens pour organiser l’intendance financière des milices islamiques combattant en Afghanistan. Le financement américain de la guerre d’Afghanistan n’a pas été prélevé sur le budget de l’État ou massivement fourni par l’aide militante des pays musulmans, mais a consisté essentiellement en la mise sur pied d’un financement endogène au conflit – des armes contre de l’opium – sous le contrôle rémunéré des services secrets pakistanais (ISI). Le but atteint, les mentors occidentaux auraient eu la légèreté de laisser le dispositif en place et « d’abandonner » l’Afghanistan. Livrée à elle-même, la créature Ben Laden se serait retournée contre ses créateurs et ses brigades, soldats perdus d’une guerre gagnée, auraient trouvé dans un combat transnational contre l’Occident la raison de survivre de leur organisation. L’Afghanistan se serait fragmenté selon les lignes de solidarité claniques, tribales, ethniques ou territoriales qui avaient assuré durant les dix années précédentes la cohésion de la djihad contre l’envahisseur soviétique. Les seigneurs de la guerre, initiés au trafic de l’opium, y auraient trouvé les moyens et les fins de leur contrôle du territoire.
Malheureusement pour cette interprétation, durant ces dix dernières années, les brigades de Ben Laden n’ont pas été engagées contre les pays occidentaux, mais au contraire en leur faveur ou celle de leurs alliés privilégiés. Par le Pakistan au Cachemire. Par tout le monde dans des guerres de mitage visant à repousser la présence russe en Asie centrale et contrôler les parcours des tuyaux du gaz et du pétrole. Voire même en Libye avec le soutien britannique pour se débarrasser de Khadafi
[2]. Ainsi donc, si les opérations terroristes de Ben Laden ont été dirigées contre les États-Unis, ses opérations proprement militaires, c’est-à-dire celles qui visaient par la violence à prendre le contrôle des territoires sur lesquels elles étaient menées, semblent plutôt avoir été en phase avec des intérêts occidentaux. Ce fut en particulier le cas du soutien militaire fourni aux taliban dans la conquête du nord du pays qui, contrairement à celle du sud, fut une véritable guerre conduite en territoire hostile et pour laquelle l’argent transitant par l’Arabie Saoudite ne suffisait plus : il y fallait aussi des troupes de choc. À l’époque, en 1997-1998, la prise totale du pouvoir par les taliban était encore considérée par les États occidentaux comme un phénomène globalement positif… Cette apparente contradiction entre les cibles de l’action terroriste et les cibles de l’action militaire mérite une tentative d’interprétation rationnelle : ce n’est pas en tant « qu’ennemi de la vrai foi », mais en tant que proche, partenaire et parrain auquel est fait quelque grief ignoré, que les États-Unis ont été victimes du terrorisme de Ben Laden. Cette divergence apparente des buts conduit en tout cas à récuser l’interprétation purement idéologique du combat de Ben Laden, car dans ce cas ses actions militaires, s’il pouvait en mener de manière indépendante, cibleraient l’Occident. Que les baroudeurs de Ben Laden aient eu la tête brûlée par la religion plutôt que par d’autres systèmes de vie aventureuse et de mort glorieuse n’y change rien.
• L’économie afghane extravertie par vingt ans de guerre
Lorsque les Américains « abandonnèrent » l’Afghanistan, ils n’eurent pas seulement la prétendue légèreté de laisser les chefs locaux et les soldats perdus à leurs habitudes invétérées. Les aspects les moins visibles du dispositif restèrent eux aussi intacts. L’opium n’a en effet de sens économique qu’inséré dans une organisation sociale qui le mène, transformé en héroïne, jusqu’aux marchés de consommateurs et qui dans l’autre sens fait circuler l’argent jusqu’aux points où ses différents ayants-droit peuvent l’utiliser à diverses fins. Les conséquences négatives sur la société afghane de cette économie de guerre transnationale sont immenses et ne pourront se résoudre par les seules incitations à la substitution par les paysans afghans de cultures vivrières ou d’exportation légale à celle de l’opium. La filière économique de l’héroïne et de l’argent de l’héroïne a une consistance sociale qui laisse penser qu’elle dispose des moyens suffisants pour argumenter sa tendance à persévérer dans l’être. Paradoxalement, les facteurs négatifs de la situation de l’Afghanistan se trouvent pour une large part à l’extérieur, dans cette économie puissante dont les paysans cultivateurs de pavot ou même les petits chefs locaux ne sont que les petits clients, clients d’un peu d’argent, plutôt que les fournisseurs. C’est parce que les réseaux de l’écoulement de l’héroïne et de circulation de l’argent sont puissants que le pavot pousse et non le contraire.
Une part au moins de la formation sociale qui s’est construite sur cette économie de guerre un peu particulière fait partie de la société afghane. La guerre a dispersé les plus pauvres dans les camps de réfugiés de la frontière et les élites économiques ou culturelles aux quatre coins du monde, constituant une véritable diaspora afghane, dont on devrait attendre qu’elle joue un grand rôle dans la reconstruction du pays. Il s’y trouve sans doute en nombre des compétences positives et de vrais entrepreneurs. Le nouveau ministre des Transports, Ishaq Sharhyar est un ingénieur qui était à la tête d’une prospère entreprise de panneaux solaires de Los Angeles. Mais les poids lourds de la diaspora entrepreneuriale afghane se trouvent principalement parmi les négociants transnationaux de l’économie informelle ou criminelle, basés au Pakistan, en Iran, à Dubaï ou plus loin, maîtres enrichis de la circulation des denrées illicites, de la drogue et des armes bien sûr, mais aussi des antiquités, des grumes, participant également à la contrebande des biens de consommation, importés de Dubaï en Afghanistan
via le Pakistan en franchise de taxe, et réexportés clandestinement au Pakistan
[3]. C’est dans ce groupe social que l’ISI, dès le retrait des Soviétiques, a recherché des partenaires afghans pour contrôler le pays, bien avant de promouvoir les taliban. Très éloignés dans leur mode de vie et leurs idées des étudiants en religion, ils furent pourtant, à l’arrière-plan, les principaux soutiens et bénéficiaires afghans de la
pax talibana. Dès avant le 11 septembre, en dehors des monarchistes historiques, élite cultivée mais exilée depuis des dizaines d’années à la suite de la destitution du roi Zaher Shah, c’est essentiellement au sein de ce groupe social que les diplomates occidentaux tentaient de recruter des « taliban modérés », puis de trouver ensuite une alternative politique pashtoun à l’effondrement du régime.
• Le complexe narco-militaire pakistanais
Au-delà de la société afghane, les conséquences de l’économie de guerre ont été considérables au Pakistan, et en retour déterminantes dans le destin de l’Afghanistan. Les services secrets et l’armée pakistanaise ont été les maîtres d’œuvre et des ayants-droit bien placés de la filière de l’héroïne, et les acteurs cruciaux de la transformation du Pakistan en un narco-état, le plus important de la planète. L’imbrication de l’État pakistanais dans l’économie de la drogue ne s’est pas limitée au parrainage d’alliés fidèles, aux opportunités d’enrichissement personnel permises par des fonctions officielles, à la protection dans les instances internationales de ces intérêts privés, comme cela peut être le cas en Colombie, au Maroc, en Syrie ou en Birmanie. L’économie de la drogue a été mise au service des objectifs de puissance de l’État pakistanais. Partout l’argent de la drogue s’est transformé en patrimoine de jouissance, s’est réinvesti en moyens de contrôle, milices, redistribution ou corruption. Partout il s’est mêlé à la richesse et à la scène mondaine des métropoles occidentales. Mais il n’y a qu’au Pakistan qu’il se soit de surcroît transformé en sous-marins Agosta (Direction des constructions navales), en Mirage (Dassault) et en nucléaire « civil » à vocation militaire (Framatome). Cette particularité amène à s’interroger sur cette fameuse « profondeur stratégique » qu’il semblait indispensable d’accorder au Pakistan. La vérité est que le complexe narco-militaire pakistanais forme avec l’Afghanistan sous contrôle une unité qu’il est très loin de former avec son propre pays. Le Pakistan est un pays pauvre, faiblement et mal administré, dans lequel le taux de recouvrement de l’impôt est exceptionnellement bas. Il n’existe pas au Pakistan une base économique sur laquelle aurait pu se construire une telle puissance. Elle ne lui vient que de la place qu’il occupe dans la stratégie d’intervention américaine dans la région. Avec la guerre d’Afghanistan, dans les années quatre-vingt, le centre de gravité de l’économie pakistanaise s’est déplacé vers les régions les moins administrées du pays, dans ces zones pashtouns de la frontière afghane qui ont constitué le cœur du dispositif mis en place conjointement par les services secrets américains, pakistanais et saoudiens. C’est dans ces régions qu’ont été implantés dès 1975 les premiers laboratoires de production de l’héroïne et, de part et d’autre de la frontière, les champs de pavot. C’est là aussi que se sont formés, sur un fond traditionnel de banditisme et de contrebande frontalière, les puissants milieux des trafics de drogue, d’armes et de toutes choses utiles ou vendables qui ont accompagné la guerre voisine
[4]. Parrainant cette zone franche et sa population trafiquante, devenue le cœur de l’économie pakistanaise, les militaires et les services secrets, qui maîtrisaient les relations nationales et internationales indispensables à la poursuite des transactions, y ont construit leur base économique. Les fortunes personnelles rapidement acquises par ceux qu’ils parrainaient se sont placées sur la scène politique contre les élites traditionnelles. C’est à Dubaï que Brig Imtiaz, qui avait en tant que responsable de la division de politique intérieure de l’ISI mis en place avec la CIA la culture de l’opium dans les zones tribales, est allé chercher en Nawaz Sharif un négociant qu’il a propulsé à la tête de la
Pakistan muslim ligue et qui reprit le pouvoir par deux fois à Benazir Bhutto en 1990 et en 1997
[5]. La préférence de l’ISI et de l’armée pour la bourgeoisie trafiquante, quand ils n’exercent pas directement le pouvoir, a des raisons économiques.
• Les partenaires afghans du Pakistan
Ce qui est vrai pour le Pakistan l’est aussi pour l’Afghanistan. Quelques grandes figures afghanes doivent plus leur célébrité au contrôle qu’elles ont pu exercer sur le trafic qu’à leurs performances militaires. Là réside la raison de la prédilection des services secrets pakistanais pour Gulbuddin Hekmatyar et de leur haine pour Ahmad Shah Massoud. Le grand maître des réseaux, partenaire de Ben Laden dans la circulation de l’héroïne, des armes et de l’argent, soutenu par les services secrets saoudiens, était un partenaire plus intéressant que le stratège militaire et politique de la souveraineté afghane. À partir du moment où les Soviétiques se retirèrent d’Afghanistan (1989), l’objectif essentiel fut d’assurer la pérennité de la formation sociale sur laquelle le complexe narco-militaire pakistanais fondait sa puissance récente. L’ISI trouva d’abord des partenaires à l’intérieur même du régime communiste, retranché dans Kaboul jusqu’en 1992. En mars 1990, Shanawaz Tanai, ministre de la Défense de Najibullah, tenta un coup d’État soutenu par Hekmatyar et se réfugia au Pakistan. Les officiers professionnels fidèles à Tanai constituèrent par la suite la charpente de l’armée des taliban… À partir du moment où la résistance de l’intérieur prit le contrôle de Kaboul en 1992, ce furent les troupes d’Hekmatyar qui, en assiégeant la capitale, constituèrent le facteur principal de ce désordre que l’on impute essentiellement à l’intransigeance de Massoud, se gardant bien de préciser ce sur quoi il refusait de transiger.
Ce ne furent pourtant pas les barons de la drogue et clients des services secrets qui écartèrent la menace que la restauration d’une souveraineté afghane, certes fragile et compliquée pour des raisons endogènes, faisait peser sur la base économique du complexe narco-militaire pakistanais. Des étudiants en religion sortis des madrassa répondirent aux appels purificateurs de simples mollah, imposèrent en deux ans un ordre pittoresque et monstrueux qui constituait la meilleure couverture possible des intentions pakistanaises. Son afghanité semblait incontestable et était complaisamment colportée à mesure de ses horreurs. La culture du pavot et les laboratoires de l’héroïne pouvaient être entièrement transférés dans les zones contrôlées par les taliban. Au regard des institutions internationales, le Pakistan n’avait plus de problèmes avec la drogue, hormis ceux posés par une toxicomanie galopante qu’il partage avec l’Iran, où s’est « réfugié » Hekmatyar suite à son échec politique. C’est une toxicomanie des pays pauvres, celle qui s’étend à bon marché le long des routes du trafic.
• Une politique française à l’ombre du Pakistan
Il y a un an de cela, du moins si l’on n’était pas résolu à lâcher la rampe de la presse faisant autorité sur les questions internationales, il était presque impossible, même pour le public soucieux de s’informer, de se faire la moindre idée de ce qui se préparait. Les taliban étaient encore au pouvoir pour de longues années. Après tout, ils avaient purgé l’Afghanistan des démons de la fragmentation et contrôlaient 90 % du territoire… Il restait bien dans les montagnes un chef de guerre presque oublié survivant du désordre ancien, mais les gens bien informés le donnaient pour mort, politiquement s’entend. Alors que les États-Unis préparaient, certes discrètement, une solution de rechange à partir de leurs partenaires afghans les mieux rodés, Abdul Haq, Gailani ou Hekmatyar, un lobby pro-taliban s’affairait au Quai d’Orsay. Il fallait essentiellement les comprendre, ne pas les braquer, assurer un lien entre les cultures, car sous des dehors brusques les taliban étaient perfectibles. Mieux, ils avaient l’intention de bien faire. Pour preuve, ils avaient presque complètement éradiqué l’opium des zones qu’ils contrôlaient. Bernard Frahi, responsable du PNUCID
[6], prévenait contre toute manœuvre vexante, alors que l’on était en si bon chemin. Leurs ministres avaient bien été reçus à plusieurs reprises, à Paris comme dans d’autres capitales occidentales. Mais en février 2001, l’embargo voté le 19 décembre 2000 par le Conseil de Sécurité restreignait les déplacements de dignitaires taliban. Fort heureusement, la France avait conditionné son vote à l’adoption de trois amendements, différant d’un mois l’exécution de l’embargo, limitant son application à une année, et autorisant les déplacements à l’étranger de responsables taliban pour des raisons humanitaires ou religieuses. Voilà pourquoi, le 9 février 2001, mollah Abbass, celui-là même qui avait interdit les soins hospitaliers aux femmes, était reçu au Quai d’Orsay en tant que ministre de la Santé, en présence d’Alain Boinet, directeur de l’organisation Solidarités, qui fournissait ainsi le prétexte humanitaire à cette réception discrète que les autres ONG avaient préféré éviter
[7].
Ce n’est que récemment, à l’occasion de l’entrée en fonction du nouveau chargé d’ambassade à Kaboul, que des lecteurs attentifs ont pu apprendre que l’ambassade de France n’avait jamais été véritablement fermée. Des diplomates français venus d’Islamabad y faisaient de fréquents séjours. À l’époque et sous couvert d’une association non gouvernementale, la SPACH (
Society for the preservation of Afghanistan’s cultural heritage), deux diplomates amoureux de l’art gréco-bouddhiste, Jean-Yves Berthault et Pierre Lafrance, assuraient la continuité des liens diplomatiques
[8]. Les actes terroristes étant rarement aussi désespérés et irrationnels que ce que leur couverture médiatique en laisse paraître, la menace ne s’actualise que dans le contexte des négociations sous-jacentes. C’est ainsi que les attentats commis en France en 1986, y compris le meurtre de Georges Besse, alors PDG de Renault mais surtout personnage clé du nucléaire français, prenaient place dans le contentieux nucléaire franco-iranien
[9]. Ceux du milieu des années quatre-vingt-dix concernaient les troubles relations entre les dirigeants français et algériens. Avec l’attentat contre les bouddhas de Bamiyan en mars 2001, la France a peut-être eu droit, toutes proportions gardées, à son
World trade center. Dans les coulisses obscures de ce coup d’éclat, la diplomatie française œuvrait à l’impensable, et qui paraissait à tous devenu déjà presque impossible, une reconnaissance internationale du régime taliban. Voici pourquoi, lorsque Ahmad Shah Massoud fut invité par Nicole Fontaine, présidente du Parlement européen sis à Strasbourg, les autorités de la République sur laquelle il avait posé le pied, loin de saisir l’occasion inespérée qu’elles ne méritaient pas, ne lui accordèrent qu’un service minimum.
Il y eut donc bien, avant le 11 septembre, une politique afghane à Paris. Mais ce fut en fait une politique pakistanaise, bâtie à l’ombre de contrats d’armement nichés, comme c’est souvent le cas, dans les plis des embargos américains. Quelques temps après le retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan en 1989, les Américains cessèrent officiellement d’intervenir dans la région. En février 1990, François Mitterrand fut le premier président français à se rendre à Islamabad, visite historique du point de vue pakistanais car elle annonçait l’accord français pour la fourniture d’une centrale nucléaire. Le Pakistan savait désormais qu’il pourrait disposer de son propre explosif nucléaire. Alors que les États-Unis annonçaient qu’ils ne fourniraient pas les F16 promis au Pakistan, suspecté de préparer sa bombe atomique, la France allait permettre à l’armée pakistanaise d’utiliser la richesse dont elle disposait désormais plus librement. Avec cent quatre-vingts avions, le Pakistan dispose, après la France, du premier parc de Mirage dans le monde. Les avions sont anciens et d’origines diverses (France, Australie, Liban, Pérou), mais leur reconditionnement et leur entretien sont assurés avec le soutien permanent de la France. Le contrat sur les sous-marins Agosta (équipés de missiles Exocet) comprend un accord de transfert de technologie au terme duquel les chantiers navals pakistanais seront à même de livrer à leur marine leur propre sous-marin Agosta, en 2003.
D’autres pays sont intervenus dans l’effort d’armement pakistanais depuis une dizaine d’années (Chine, Corée du Nord, Ukraine, Pologne), mais la France opère particulièrement dans le haut de gamme et dans le transfert de technologies. D’autres pays profitent de la technologie militaire française, mais aucun ne la finance comme le Pakistan et à ce point avec l’argent de la drogue. Voilà donc ce qui lie singulièrement la France et le Pakistan, et par conséquent la France aux événements en cours en Afghanistan et à ce qui les a précédés. Côté pakistanais, la corruption générée par ces contrats financés par de l’argent d’origine douteuse à été l’occasion de nombreux règlements de compte, souvent en trompe-l’œil.
Tout en l’attribuant plus à l’autocensure qu’à des pressions directes, Alain Labrousse a fait remarquer récemment que l’attention de la presse française aux informations fournies par l’Observatoire géopolitique des drogues ne suit pas le fil de l’actualité. « Par exemple, lorsque nous avons révélé que les ventes d’armes de la France au Pakistan avaient été payées avec l’argent de la drogue (opération utile pour dénoncer en termes généraux les ventes d’armes aux pays du tiers monde), nous avons été repris avec soin par la presse. Mais lors des visites à Paris des Premiers ministres Benazir Bhutto et, quelques années plus tard, Nawaz Sharif, alors que les ventes d’armes étaient une des questions à l’ordre du jour, aucun organe d’information n’a sollicité de commentaires de notre part
[10]. » Côté français, le moins que l’on puisse dire est que les fils de l’histoire sont loin d’avoir été tirés. •
[1]
Hubert Védrine,
Grand Jury LCI-RTL-Le Monde, 9 décembre 2001.
[2]
J.-C.
Brisard et G.
Dasquié,
Ben Laden. La vérité interdite, Denoël, 2001, p. 141.
[3]
A.
Rashid,
L’ombre des taliban, Éditions Autrement, 2001. R.
Marchal, « Doubaï : le développement d’une cité-entrepôt dans le Golfe »,
Les Études du CERI, n° 28, juin 1997.
[4]
A.
Labrousse, « Le trafic de drogue au Pakistan, une affaire d’État ? »,
Cultures et conflits, n° 3, 1991.
[5]
Selon un économiste indien, B.
Raman. « Heroin, Taliban & Pakistan »,
South Asia analysis group (
www. saag. org).
[6]
Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues.
[7]
L.
Vincent, « Quand un ministre taliban vient faire son marché diplomatique à Paris »,
TF1.fr, 13 février 2001.
[8]
F.
Causse, « Afghanistan : antiquités, les enchères montent »,
Digipresse, 5 mars 2001.
[9]
D.
Lorentz,
Affaires atomiques, Les Arènes, 2001.
[10]
A.
Labrousse, « L’altra facia delle geopolitica », intervention à la rencontre organisée par Narcomafie,
Trafficanti di notizie, Turin, 12 janvier 2001.