Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3709-X
192 pages

p. 133 à 136
doi: 10.3917/mouv.020.0133

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no20 2002/2

Este quidem veteres inter ponetur honeste, qui vel mense brevi vel toto est iunior anno. » Utor permisso, caudaeque pilos ut equinae paulatim vello unum, demo etiam unum, dum cadat elusus ratione ruentis achil anteferat, nihil illis comparet, errat. Si quaedam nimis antique, si peraque dure dicere credit eos, ignave multa fatetur, et delendave carmina.
Le petit David, jeune juif français, se fait insulter par de jeunes beurs dans la cour de récréation, donc la réprobation d’Israël est moralement suspecte. On ne peut attribuer à Moses Hess ou Leo Pinsker l’intention machiavélique de spolier un autre peuple, donc la réalité d’Israël n’a absolument rien à voir avec un fait colonial. L’Israélien moyen a légitimement peur pour sa sécurité, donc David et Goliath ne sont pas ceux qu’on croit et la vraie victime consacrée est de nouveau l’État juif, comme au bon vieux temps. Israël est en guerre, donc tout ce qui y ressemble à de l’apartheid n’en est pas. Le massacre de Sabra et Chatila est le fruit d’une querelle entre chrétiens et musulmans qu’il est trop commode de mettre sur le dos d’un Juif, donc Sharon est tout aussi innocent que ces pauvres Juifs du ghetto qu’on accusait du meurtre rituel d’enfants chrétiens. Les attentats-suicides sont l’expression d’un inacceptable « droit de revanche infinie » (de quel chapeau sort ce lapin à cinq pattes ?), donc la revendication palestinienne se voit menacée d’illégitimité. Voilà quelques arguments explicites ou implicites qu’on a pu lire récemment dans un journal du matin [1].
 
• De la spoliation des Palestiniens
 
 
Le laborieux effort de plausibilité de ces assertions me rappelle un peu l’esprit pervers de la question (typique de l’époque) posée au début des années soixante-dix à la poétesse palestinienne Fadwa Touqan par une journaliste israélienne : « Pensez-vous que si les Arabes arrivaient jusqu’à Tel Aviv, ils nous traiteraient aussi bien que nos soldats vous traitent à Naplouse ? » La bonne conscience du sionisme « progressiste » était alors encore à son zénith. Elle a passablement pris l’eau depuis, et a tendance à être remplacée par le réalisme agressif, mais nettement moins hypocrite, des héritiers de Jabotinsky. Mais on trouve encore à Paris quelques « juifs laïques et de gauche » (dont un psychanalyste qui prend courageusement soin d’attribuer à un tiers ses opinons les plus polémiques) pour se livrer à de piteuses tentatives de colmatage.
Tâchons de garder notre sang-froid. Tard venu des nationalismes ethniques du xixe siècle, le sionisme n’est pas le fruit d’un sinistre complot impérialiste, mais un mouvement d’auto-émancipation des masses juives d’Europe centrale et orientale et une critique politique et culturelle des illusions assimilationnistes répandues en Occident – critique que la première moitié du xxe siècle européen justifiera pour bonne part, et de façon tragique. Il est aussi une entreprise coloniale, non seulement dans un sens trivial (l’installation de colons juifs sur une terre perçue comme sous-peuplée et sous-exploitée), mais au sens où, dès le début du siècle dernier, il s’insère consciemment dans le jeu des puissances impériales européennes, bien qu’il le fasse évidemment au service de ses propres objectifs de réinvention d’une patrie perdue. Avec le mélange d’idéalisme et de pragmatisme volontariste qui font de lui un leader nationaliste exceptionnel, Herzl était parfaitement conscient de cette dimension coloniale et n’en faisait pas mystère à ses interlocuteurs diplomatiques européens.
L’ampleur du traumatisme créé par l’extermination des Juifs d’Europe, le renoncement du colonisateur britannique, la ténacité et l’intelligence organisationnelle des cadres du Yishouv, la faiblesse et l’ineptie des régimes arabes et la coïncidence exceptionnelle des positions de Washington et de Moscou favorisèrent la création de l’État juif dans des conditions catastrophiquement défavorables pour les Palestiniens. L’exode de plus de 60 % d’entre eux exauça pour bonne part le souhait d’un « transfert » des populations arabes ardemment discuté lors du Congrès sioniste de Zurich en 1937.
Cette « simplification miraculeuse des tâches d’Israël » ne fut pas tout à fait aussi spontanée que ne tend à le suggérer la formule de Chaïm Weizmann, premier président de l’État juif. Quant aux mesures tout à fait préméditées prises pour « consolider le transfert » et « transformer l’exode en fait accompli », comme le recommandait alors le directeur du Fonds national juif Yossef Weitz, leur efficacité fut non moins miraculeuse : début 1947, les colons juifs possédaient 7 % des terres de la Palestine mandataire ; vers la fin de l’année cinquante, ils étaient propriétaires de 92 % des terres du nouvel État.
Les mécanismes de cette spoliation et du nettoyage ethnique sui generis qui l’a rendue possible sont désormais bien documentés, et par d’excellentes sources israéliennes. Parfois décrit comme le « péché originel » d’Israël, ce passé n’est pourtant pas plus coupable que celui, point très éloigné, de bien des membres tout à fait respectables de la communauté internationale. Il se trouve simplement que les victimes de cette dépossession, dont on avait pu croire que jamais elles n’émergeraient des limbes de la conscience proto-nationale (« le temps passera, et tout sera oublié, » disait alors Ben Gourion à propos des réfugiés), ont fait preuve d’un surprenant esprit d’endurance et de résistance.
Ce passé controversé ne poserait pas non plus tant de problèmes si ne lui avait succédé depuis 1967 un présent persistant qui confirme les pires craintes d’un Ahad Ha ‘Am ou d’un Martin Buber quant aux dangers de l’hybris suscitée par les succès sionistes. Il est clair aujourd’hui qu’Oslo ne fut qu’une fausse sortie de l’impasse créée par cette hybris, et je ne poserai pas la question de savoir à qui en revient la responsabilité : des controverses nourries et fort instructives ont été publiées dans la presse française à ce sujet. Je n’essaierai pas non plus de savoir si la revendication palestinienne du droit au retour est une provocation scandaleuse et irresponsable ou si elle met le doigt dans la plaie du caractère aberrant de la conception israélienne de la citoyenneté. Quant au terrorisme contre les civils israéliens, non seulement il constitue une infamie morale, mais, tout comme les turpitudes d’un autre genre de la bureaucratie d’Arafat, il est clair qu’il ne plaide pas en faveur de la maturité politique d’un mouvement national palestinien profondément divisé.
Cela dit, le peuple palestinien n’a aucune raison d’être composé d’humbles brebis tendant docilement la joue à l’oppresseur. C’est Bialik, le grand poète militant du nationalisme juif, qui mettait dans la bouche de Bar Kokhba les paroles suivantes :
Vous avez fait de nous des animaux féroces
Pleins de cruauté et de colère
Nous boirons votre sang
Nous serons sans merci
Quand le peuple tout entier se soulèvera
Et appellera à la vengeance !
L’exacerbation de ce type de sentiments est à la fois fort regrettable et fort classique dans l’histoire des mouvements anticolonialistes. Sa fusion avec les passions du fondamentalisme religieux n’arrange certes pas les choses. Pour autant, cela ne change strictement rien au droit des Palestiniens à un État qui ne soit pas un simple bantoustan aux ordres de l’état-major israélien. Le répugnant mégotage de ce droit par les travaillistes et sa négation explicite par Sharon et consorts sont la principale explication de la (très relative) réprobation d’Israël qui enrage tellement certains « juifs laïques de gauche » en France.
 
• Palestinocentrisme, judéocentrisme et ethnocentrisme européen
 
 
Face à cette désagréable vérité, il faut bien dire que les méthodes de l’apologétique sioniste ont subi une notable évolution. Comme on ne peut plus guère chanter sans se couvrir de ridicule la pureté des armes de Tsahal, on dénigre l’impureté des motivations de ses critiques. L’indignité morale de l’« acharnement médiatique contre Israël » est désormais le refrain favori des réprobateurs de la réprobation d’Israël. En gros, on nous dit : certes, Israël n’est pas parfait, on peut même admettre qu’il commet des injustices contre les Palestiniens, mais pourquoi tant de haine ou d’obsession antisioniste chez les intellectuels de gauche européens ? N’y a-t-il pas d’autres injustices dans le monde, commises contres des peuples bien plus nombreux, comme les Noirs chrétiens du Soudan, par exemple ? Et n’y a-t-il pas bien plus d’Arabes et de musulmans qui souffrent aujourd’hui, et plus cruellement, sous le joug d’autres Arabes et musulmans ? Cette disproportion dans la distribution du flot des sanglots de l’homme blanc en faveur des Palestiniens est fort suspecte, et donc suspecte de quoi ? Allez, devinez, ce n’est pas difficile…
Bien entendu, nos réprobateurs ont raison : si l’on se place sur le plan abstrait d’une espèce de calcul utilitariste de l’énergie émotionnelle dépensée, qui n’est visiblement pas également répartie entre toutes les causes ethno-nationales potentiellement légitimes, il y a là effectivement une curieuse disproportion. Et bien entendu, nos réprobateurs ont tort : il n’y a pas de sale petit secret – vieil antisémitisme ou « nouvelle judéophobie » – derrière cette réprobation « disproportionnée » (en fait très relative, et strictement confinée à une certaine opinion intellectuelle européenne). La demi-douzaine d’analphabètes moraux d’ultra-gauche auxquels on pourrait attribuer d’aussi noires motivations ne disposent strictement d’aucune crédibilité ni d’aucune influence, que ce soit dans les médias nationaux ou parmi les gros bataillons de la gauche radicale ou modérée. Quant aux pulsions messianiques tiers-mondistes projetées sur le peuple palestinien, souvent invoquées par nos amis réprobateurs avec l’ironie condescendante de ceux à qui on ne la fait pas, elles existent sans doute, mais beaucoup plus marginalement qu’on ne se plaît à le croire.
On doit au poète Mahmoud Darwish d’avoir dévoilé avec humour le vrai secret du très modeste et guère efficace succès d’audience de la cause palestinienne : « Savez-vous pourquoi nous sommes célèbres, nous autres Palestiniens ? Parce que vous êtes notre ennemi. L’intérêt pour la question palestinienne a découlé de l’intérêt porté à la question juive […]. Si nous étions en guerre avec le Pakistan, personne n’aurait entendu parler de moi […]. Vous nous avez donné la défaite, la faiblesse et la renommée. »
Pour l’essentiel, le palestinocentrisme est encore une forme paradoxale de judéocentrisme, et donc une expression indirecte de l’ethnocentrisme européen. La vraie cause de l’intensité relative de la réprobation d’Israël dans certains milieux progressistes, c’est la prégnance et l’énorme prestige antérieur (jusque dans les années soixante-dix) du mythe sioniste. La déception est à la mesure de l’amère surprise provoquée par la découverte progressive (et difficile à assumer à cause de la mauvaise conscience européenne) de la vaste fraude intellectuelle sur laquelle reposait ce mythe : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », les pionniers socialistes qui font « fleurir le désert », les pays arabes agresseurs et réactionnaires appelant eux-mêmes les Palestiniens à fuir en 1948, l’occupation si admirablement « démocratique » des territoires et autres balivernes rendues d’autant plus séduisantes par l’ineptie durable de la propagande adverse, d’origine arabe.
En tant qu’ancien adolescent social-démocrate-chrétien éperdu d’admiration pour la démocratie israélienne et convaincu à 100 % quand Golda Meir expliquait que « les Palestiniens n’existent pas », je soupçonne fortement que, pour les générations proches de la mienne (nées en gros entre 1945 et 1965), cette hypothèse est cent fois plus plausible que celle d’une judéophobie sournoisement renaissante. Elle est en tout cas involontairement confirmée par le cri du cœur d’un notable du CRIF, indigné par cette injuste focalisation sur les péchés d’Israël, qui s’exclamait récemment dans Le Monde : « Je suis choqué par le goût étrange de la presse pour le peuple juif […] Israël est un tout petit pays […]. Pour aucun autre conflit, on n’a assisté à cette macabre comptabilité des morts qu’on nous assène depuis le début de l’Intifada. On s’intéresse trop à nous. » Et depuis quand, au juste, s’intéresse-t-on trop à Israël ?
Malheureusement pour notre ami du CRIF, il est à craindre que cet intérêt malsain persiste et que tous ces goyim – et pas mal de juifs – qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas continueront à consacrer une attention indûment passionnée et disproportionnée au sort des Palestiniens et au destin d’Israël, ce dernier leur tenant trop à cœur pour être abandonné à ce que Nourit Peled définit justement comme « un gouvernement de mort. » Et ils continueront à penser comme Ami Ayalon, ancien chef du Shin beth, que la solution du conflit passe par un désengagement inconditionnel des territoires. On ne dira pas « c’est aussi simple que ça, » car, bien entendu, ce n’est pas (plus) du tout simple. Mais les partisans aveugles d’une puissance occupante qui s’ingénie depuis plus de trente ans à compliquer diaboliquement les choses (il y a aujourd’hui deux cent vingt fragments discontinus de territoire palestinien « autonome », ce n’est plus la tactique du salami, c’est de la micro-vivisection au laser) pour préserver la substance d’un statu quo pervers sont mal placés pour exiger l’indulgence de l’opinion au nom de la complexité de la situation.
Incapables de porter un regard adulte sur Israël, obsédés par une judéophobie médiatico-intellectuelle purement imaginaire, les réprobateurs professionnels de la réprobation de l’État juif courent le risque de n’être plus que des sophistes au petit pied au service du chauvinisme ethnique le plus hypocrite et le plus mesquin qu’on ait jamais vu défendre par des Occidentaux libéraux et cultivés. On ne leur fera pas l’honneur de prendre leurs jérémiades trop au sérieux, mais on ne les laissera pas non plus abuser impunément de l’insinuation victimiste.
Quant au petit David, malmené verbalement au nom de la cause palestinienne, il est vrai qu’on peut doublement plaindre son sort. Ses agresseurs sont au mieux de jeunes fier-à-bras écervelés, au pire de petits crétins racistes. L’administration scolaire ne saurait tolérer de tels dérapages au nom de je ne sais quelle complaisance tiers-mondiste ou de la susceptibilité des populations immigrées, et David devrait pouvoir avoir recours aux lois de la République pour s’en défendre. Mais qui le protégera des mensonges pieux et du chantage sentimental mis en œuvre par ceux de ses proches qui font de lui l’otage innocent de leur douteuse querelle idéologique ? •
 
NOTES
 
[1]D. Sibony, « Du respect pour le Proche-Orient », Libération, 2 janvier 2002 ; P. Gumplowicz, M. Lefèvre, P.-A. Taguieff « Comment expliquer à David », Libération, 4 janvier 2002. Dans le même style et avec des arguments similaires ou très voisins, mentionnons R. Draï et alii, « Durban-sur-Seine », Le Monde, 21/01/2001.
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D. Sibony, « Du respect pour le Proche-Orient », Libération...
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