Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3709-X
192 pages

p. 137 à 143
doi: 10.3917/mouv.020.0137

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no20 2002/2

2002 Mouvements Thèmes

Financement des retraites et scenarii démographiques : encore un effort...

Dominique Taddei  [*]
Même s’il rompt avec certains présupposés économiques contestables jusqu’alors développés dans les travaux du même type, le rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) ne tire pas tous les enseignements d’une vision multidimensionnelle volontariste en matière de financement des retraites. La solution pourrait bien venir de l’immigration et du taux de natalité, phénomènes volontairement sous-estimés.
C’est à tort qu’une partie des commentateurs a choisi de banaliser la sortie du premier rapport du COR : « un de plus dans une litanie qui commence en 1991 avec le premier Livre blanc demandé par Michel Rocard ». En effet, ce rapport a fait l’objet de débats approfondis avec l’ensemble des partenaires sociaux (sauf le MEDEF, qui avait choisi de s’abstenir avant même de commencer) et il actualise toutes les données antérieures, relativisant par là même l’alarmisme si souvent entretenu. Il esquisse surtout les solutions politiques indispensables autour de trois principes fondamentaux : le financement des retraites relèvera nécessairement d’un ensemble hiérarchisé et cohérent de mesures ; les plus importantes à prendre concernent l’augmentation du nombre de cotisants, c’est-à-dire la création d’emplois ; il s’ensuit que le règlement des questions des préretraites et de l’emploi des jeunes et des femmes est un préalable urgent à celui du financement des retraites. Plus décisif encore, ce rapport privilégie une approche multidimensionnelle, et donc humaniste, plutôt que strictement financière. Il ne s’agit pas là d’ajouter un supplément d’âme à l’aridité des chiffres, mais d’une supériorité épistémologique, qui conduit à des constats décisifs, tels que celui-ci : « de telles situations concrètes permettent de souligner la fragilité des tentatives de projection à long terme [1] ». C’est ainsi qu’il consacre un chapitre à ce qu’il appelle justement « les temps de la vie », la division en trois ou quatre âges paraissant manifestement dépassée. Ceci le conduit tout naturellement à considérer que la première grande politique nationale à mener, avant toute modification importante de notre système de retraite, doit porter sur « âge et travail », qui fut d’ailleurs le sujet du premier colloque du COR. Très logiquement, le rapport en vient ainsi à la promotion négociée d’un système de retraites choisies et progressives, qui serait à la fois un droit nouveau pour les intéressés et une contribution importante à la solution du problème d’ensemble [2]. Enfin, la confirmation d’une publication régulière de ce rapport est une condition très importante de la maturation progressive du débat public.
Comme il est normal, la principale avancée réalisée du point de vue de l’analyse est celle qui offre le plus de place à la discussion et à l’approfondissement. En effet, le rapport a bien le mérite de nous proposer un scénario « volontariste » de croissance et d’emploi, d’ici à 2010, qui nous sort des débats absurdes autour de la notion du chômage dit structurel, qui avait encombré les discussions du Commissariat général du Plan, il y a deux ans, et plus précisément de fournir des références sur la nécessaire augmentation des taux d’emploi des quinquagénaires, des jeunes et des femmes, qui devrait accompagner le retour au plein emploi [3]. Mais, l’avancée demeure ici trop timide : le volontarisme assumé s’arrête malheureusement devant les projections démographiques pour 2020 et 2040, et cède même alors à l’habituelle sinistrose des économistes sur le sujet.
 
• La soumission au « choc démographique » n’est pas légitime
 
 
Le rapport reprend cette idée reçue, qui est très discutable dans son expression comme dans la périodisation qui en découle, mais qui conduit surtout à des incohérences dans les scenarii qu’on prétend en tirer. L’expression de choc démographique, si populaire auprès des partisans des fonds de pension et/ou de l’allongement obligatoire de la durée de cotisations, est particulièrement malencontreuse pour qui veut échapper à cet alarmisme, qui se nourrit de la prétendue fatalité de notre devenir démographique. L’idée de choc renvoie usuellement dans la littérature académique à deux caractéristiques, qui peuvent être ou ne pas être conjointes : la première signifie qu’il survient un phénomène imprévisible ou imprévu. Compte tenu de la littérature consacrée à la question depuis deux décennies, personne ne pourra soutenir que l’on soit en présence d’un choc de ce premier point de vue. La seconde acception du terme signifie qu’il s’agit d’un phénomène d’une durée limitée, alors qu’il s’agit ici d’accompagner les baby-boomers de la retraite à la mort, soit environ sur les trois décennies qui vont de la présente décade au milieu des années 2030 [4]. Il nous semblerait donc plus juste, du point de vue de l’analyse, comme de celui du nécessaire débat public, de parler de « défi démographique », compte tenu de ce que ce dernier comporte deux composantes, la première de tendance séculaire qui est celle de l’allongement de la durée de vie, et la seconde, d’une période d’une trentaine d’années, qui correspond à la dernière partie de vie des ex baby-boomers. Cette double caractéristique nous conduit alors à débattre de la période d’analyse retenue. L’horizon de 2 040 de la projection, hérité du rapport Charpin [5], est évidemment aussi arbitraire que tout autre. Cet horizon a pour seul mérite, si l’on ose dire, d’être le plus difficile à assumer du point de vue du financement des retraites : un horizon plus rapproché conduirait à ne traiter qu’une plus faible partie des retraites des générations les plus nombreuses ; plus éloigné, il en diluerait l’effet. On obéirait donc à un sage principe de précaution, en privilégiant cet horizon, à la stricte condition de bien préciser à l’opinion publique, d’une part que tout autre horizon est moins inquiétant, d’autre part qu’on se situe là dans un futur pour lequel nous sommes collectivement d’une très grande incompétence [6]. La suite de cette note tentera d’en assumer une part, qui incombe plus particulièrement à l’ensemble des économistes.
Deux hypothèses démographiques servent, en effet, de référence (ce sont celles qui sont au centre de ce que le rapport appelle le « scénario de référence ») : d’une part, un taux de fécondité de 1,8 ; d’autre part, un solde net d’immigration de 50 000 par an. Ces hypothèses sont certes communes à tous les économistes qui se hasardent dans ces terra incognita des projections pluri-décennales : l’INSEE, Eurostat et l’OFCE (pour s’en tenir aux institutions utilisées dans le rapport) les ont prises, à quelques détails près [7], à leur compte. Or, la justification qu’en donnent les uns et les autres est toujours succincte, et surtout peu pertinente, quand elle prétend reposer sur une simple reconduction des chiffres passés. Or, pour chacune de ces deux hypothèses démographiques, la justification proposée est erronée, ce qui est particulièrement gênant quand toute la problématique est fondée sur la pertinence des projections démographiques :
  • pour ce qui concerne les naissances, il est évident que dans un exercice pluri-décennal, l’indicateur pertinent n’est pas le taux conjoncturel de fécondité qui sert ici de « référence », mais celui de descendance finale des générations féminines. Or, les exercices démographiques de l’INSEE projettent jusqu’en 2040 et 2050 le taux de fécondité observé dans les années quatre-vingt-dix et qui était de 1,8 %, quoique ce taux soit remonté à près de 1,9 % pour les derniers chiffres connus. Or, dans le même temps la descendance finale n’est jamais tombée au-dessous de 2,1 (taux dont on sait qu’il assure la stricte reproduction des générations féminines), même après un quart de siècle de chômage de masse. En fait, l’écart observé entre les deux indicateurs tient au recul progressif de l’âge moyen de la maternité, qui est passé de 26,8 en 1980 à 29,4 en 2000, soit une augmentation de 2,6 ans en vingt ans. Cet âge moyen de la maternité paraît bien comme la composante conjoncturelle (liée à l’évolution des indicateurs du marché de l’emploi) du taux de fécondité. Or, l’INSEE, pour construire ses « projections », suppose à la fois, sans en fournir de justifications, que l’indice conjoncturel de fécondité restera bloqué à 1,8 sur toute la période de projection et que l’âge moyen de la maternité se stabilisera à trente ans. Ceci est pour le moins contestable, car de deux choses l’une : ou bien, l’âge moyen s’arrêterait de croître à descendance finale inchangée, et on observerait alors nécessairement une remontée de l’indice conjoncturel vers la descendance finale ; ou bien, l’âge moyen continuerait de croître et, dans ce cas, la descendance finale pourrait rester supérieure à celle déduite de l’indice conjoncturel. Ces hypothèses sont d’autant plus contestables, qu’elles contredisent l’affirmation suivant laquelle l’ensemble des projections serait basé sur le « maintien des tendances passées [8] ». Si on abandonne cette hypothèse arbitraire, on admettra que le taux de fécondité projeté devrait être fixé à 2,1 ; il y a même des raisons, trop vite mentionnés par le rapport, de le voir augmenter, si le scénario décrit de retour au plein emploi se réalise, sans parler des mesures qu’un scénario pleinement volontariste pourrait proposer. En d’autres termes, ce qui est présenté dans le rapport du COR comme une « fécondité haute » (2,1 enfants par femme) n’est au mieux qu’une fécondité moyenne, celle qui conserverait l’actuel taux de descendance finale à son niveau actuel ;
  • pour ce qui concerne l’immigration, l’erreur est aussi flagrante, puisqu’un scénario de plein emploi ne peut évidemment pas faire sien les chiffres hérités de la persistance d’un chômage de masse. La référence aux chiffres récents contrarie ainsi tout ce que l’on sait de la dimension « pull [9] » des flux migratoires. Quant à l’importance de la variante analysée (+ 50 000 par an), elle prêterait à sourire, compte tenu de ce que l’on sait du passé (en pourcentage d’une population active nettement moins nombreuse), du présent (la marge d’imprécision sur l’immigration effective est au moins aussi grande) et de ce que l’on peut pressentir du futur (internationalisation croissante, améliorations qualitatives de l’accueil…). Finalement, un scénario passif devrait partir de chiffres manifestement plus importants, s’appuyant sur le pourcentage moyen de la période passée de plein emploi, et un scénario volontariste se situer évidemment au-delà.
L’argument, de portée générale, employé par le rapport pour justifier ces références démographiques contestables est le suivant : « les résultats obtenus mettent en évidence l’impact limité, à l’horizon considéré, de ces variantes démographiques dont l’ampleur reste faible au regard du choc caractéristique de la situation de référence [10] ». On croit prévenir immédiatement l’objection principale contre la faiblesse évidente de cet argument, en concédant : « le cumul des variantes “positives” pourrait avoir un effet plus significatif, mais il faut tenir compte de ce que ces incertitudes peuvent jouer dans les deux sens ». Ici, se trouve pourtant selon nous la principale faiblesse, à la fois épistémologique et politique, de tous les travaux récents sur le sujet, qu’il importe de débattre en vue des rapports et surtout des décisions à venir. Un scénario de référence doit, en effet, obéir à une double cohérence : d’une part, les paramètres hypothétiques qu’il intègre doivent être cohérents entre eux ; d’autre part, la nature, illustrative ou normative, de l’exercice doit être non seulement clairement précisée, mais surtout assumée d’un bout à l’autre de l’exercice. Or, malgré par ailleurs tous les mérites que nous lui avons déjà reconnu, ce n’est malheureusement pas le cas du scénario proposé par le COR, victime, après d’autres, de l’économisme [11] ambiant. Il n’est pas cohérent, pour commencer, de se situer d’une part dans une perspective de plein emploi permanent entre 2010 et 2040 et de considérer d’autre part que les taux de fécondité et les flux migratoires resteraient ceux caractérisant la longue période de persistance d’un chômage de masse. On n’est pas là en présence d’incertitudes qui pourraient se distribuer de manière aléatoire de part et d’autre des références retenues, mais d’un biais épistémologique allant dans le seul sens de l’intériorisation du pessimisme hérité de la période calamiteuse que l’on vient de connaître : la question est que les économistes, qui travaillent habituellement sur des périodes intra-décennales, pour lesquelles il est légitime de supposer exogènes les variables démographiques, se livrent à des extrapolations linéaires indues quand ils en viennent à traiter d’une question pluri-décennale, comme l’est évidemment celle du financement futur des retraites. Pour mener à bien un tel exercice, il faudrait qu’ils endogénéisent au moins partiellement les variables démographiques et le fait de traiter un scénario de persistance du plein emploi devrait les conduire à inclure un dynamisme démographique systématiquement plus important, même s’ils ne souhaitent introduire aucun volontarisme dans ces domaines, évidemment délicats, de la fécondité et de l’immigration. Mais là se situe la seconde incohérence : le scénario est explicitement volontariste (et pour ce qui nous concerne, nous ne pouvons qu’en louer les auteurs), si bien que le rapport s’autorise à faire de (bonnes) propositions, concernant l’emploi, l’organisation du travail, et finalement, de proche en proche, concernant toute l’économie, pour le motif bien légitime qu’il s’agit de faciliter le financement des retraites. Mais alors quel tabou sévit-il quand il s’agit des questions démographiques, qui sont pourtant à l’origine des difficultés étudiées, et pour lesquelles on s’interdit toute suggestion ? Sans doute, une croyance énoncée un peu rapidement en haut de la page 113 du rapport : « en conclusion, il apparaît que les données démographiques essentielles sont déjà connues ». Pourtant, il convient ici, non pas de s’arrêter à des variantes incrémentales, mais de proposer des scénarii clairement alternatifs entre une vision démographique passive (qui se contenterait d’enregistrer les effets induits du retour à un plein emploi durable) et une politique volontariste, au sens donné dans le reste du rapport à ce qualificatif.
 
• Trois scenarii de référence
 
 
La méthode d’extrapolation linéaire utilisée par le rapport, méthode dont nous avons marqué précédemment les limites, a toutefois le mérite, du fait de sa simplicité, de permettre n’importe quelle combinaison de variantes, afin de proposer des scenarii alternatifs, sans travail supplémentaire. C’est ainsi que l’unique scénario proposé comme référence par le COR sera repris ici, sous le vocable d’« économiste [12] » pour toutes les raisons exposées ci-dessus, puisqu’il repose sur un taux de fécondité de 1,8 et un flux migratoire net positif de 50 000. On pourra lui préférer un scénario « spontané », qui découle de la stratégie d’emploi proposée par le COR, mais qui endogénéise les variables démographiques, soit un taux de fécondité de 2,1 et un flux migratoire de plus 150 000 ; ou encore, un scénario pleinement volontariste, qui suppose à la fois une nouvelle politique d’immigration, ainsi que vis-à-vis des jeunes couples, qu’on illustrera par un flux positif de 250 000 immigrés, et un taux de fécondité de 2,4.
Le tableau joint reprend ces trois scenarii, qu’il complète en indiquant la sensibilité des résultats aux changements de chacun des deux facteurs démographiques discutés. À la première lecture, on constate immédiatement que la banalisation des hypothèses démographiques dans le rapport du COR n’est pas plus longtemps acceptable : pour s’en tenir à l’horizon 2040, on note que le ratio des retraités sur les actifs, qui était de 0,44 en l’an 2000, pourrait n’être que de 0,67 dans notre scénario « volontariste », au lieu de 0,83 dans celui que le COR prend comme référence et que nous qualifions d’« économiste », cet écart s’expliquant pour une moitié par les hypothèses différentes concernant les taux de fécondité et pour l’autre par celle concernant l’immigration. Pour la part des dépenses de retraite dans le PIB, là où le dit rapport avance une augmentation de 12,6 % en 2000 à 16,3 % en 2040, nous voyons que celle-ci pourrait n’être que de 14,3 %, cette différence s’expliquant pour 60 % par les hypothèses retenues en matière de migrations et le reste (par construction) par celles concernant la fécondité. Enfin, pour la question évidemment décisive du rapport entre les besoins de financement [13] et le PIB, ledit scénario de référence table sur un pourcentage de 3,5 % en 2040, alors que notre scénario volontariste s’arrête à 1,9 %, là encore la moitié de la différence provenant des hypothèses alternatives concernant les migrations et l’autre de celles concernant la fécondité. De façon plus générale, les résultats moins pessimistes que nous proposons sont, sans surprise, principalement dus, d’ici à 2020, à la prise en compte d’un flux migratoire plus important [14], marquant le caractère d’urgence d’une refonte complète de la politique et de la législation en ce domaine, qui est de toutes les façons posée à la société française [15], ce que ne peuvent désormais éluder les débats sur les retraites. Dans la période suivante, de 2020 à 2040, c’est le maintien de la descendance finale des femmes qui aurait l’impact le plus important sur la population active, ce qui signifie qu’une politique plus favorable aux jeunes couples (et prioritairement à ceux des milieux les plus défavorisés) doit être engagée sans plus tarder, pour des raisons sociales et familiales autant que démographiques. Si le résultat apporté par notre tableau réduit de près de la moitié les besoins de financement, il conduit évidemment à un accroissement beaucoup plus modeste de l’effort global supplémentaire à consentir pour éviter les déficits futurs. Ce réexamen des financements à envisager est même beaucoup plus significatif dès lors que l’on prend en compte, comme le propose justement le COR, d’une part, l’effort de capitalisation publique représenté par le Fonds de réserve (qui pourrait couvrir la majeure partie de l’effort à consentir entre 2020 et 2040) et, d’autre part, la possibilité de basculer vers les caisses de retraite des cotisations émanant d’autres branches de la Sécurité sociale, à commencer évidemment par l’assurance chômage, et cela sans même augmenter le volume global de prélèvements, que ce soit par hausse des taux ou par élargissement de l’assiette.

Retraités/Actifs200020202 040
Moyen (2,1 ; + 150)0,440,580,75
INSEE (1,8 ; + 50)0,440,600,83
Volontariste (2,4 ; + 250)0,440,560,67
Fécondité + 0,30,000,00-0,04
Migrations + 1000,00-0,02-0,04
Retraites/PIB200020202 040
Moyen (2,1 ; + 150)12,6 %13,8 %15,3 %
INSEE (1,8 ; + 50)12,6 %14,3 %16,3 %
Volontariste (2,4 ; + 250)12,6 %13,3 %14,3 %
Fécondité + 0,30,0 %-0,1 %-0,4 %
Migrations + 1000,0 %-0,4 %- 0,6 %
Besoin de financement/PIB200020202 040
Moyen (2,1 ; + 150)-0,2 %1,3 %2,7 %
INSEE (1,8 ; + 50)-0,2 %1,5 %3,5 %
Volontariste (2,4 ; + 250)-0,2 %1,1 %1,9 %
Fécondité + 0,30,0 %0,0 %-0,4 %
Migrations + 1000,0 %-0,1 %-0,4 %

Finalement, les projections démographiques ne constituent un « choc » pour les observateurs qu’au prix d’une triple approximation :
  • en premier lieu, il faut abandonner l’hypothèse énoncée d’un « maintien des tendances passées », en bloquant simultanément, sans raison avancée, la hausse de l’âge moyen de la maternité et l’indice conjoncturel de fécondité à 1,8 ;
  • en deuxième lieu, il faut maintenir l’hypothèse implicite d’une parfaite exogénéité (sur quarante ans…) vis-à-vis des variables du marché du travail, tant des flux migratoires (supposant ainsi qu’il n’y a pas de composante « pull », ce qui est hautement contestable) que des taux de fécondité (alors même que quatre années de croissance ont suffi pour mettre en doute les analyses antérieures) ;
  • en troisième lieu, il faut que l’on abandonne le volontarisme dont on se réclame pour la politique économique de l’actuelle décennie quand il s’agit de traiter de l’offre de travail des autres décennies étudiées.
Le rapport du COR a le grand mérite de réconcilier la politique de l’emploi et celle des retraites, à travers notamment une prise en compte globale des « temps de la vie ». Afin de finir de s’extraire de l’alarmisme ambiant, il lui faut rompre complètement avec les précédents rapports émanant de notre administration économique, et ne plus accepter sans discussion les « projections » des années 2010 à 2 040 (à peine révisées par le dernier recensement, qui donne pourtant, de même que les derniers chiffres connus des naissances, plus de raisons d’optimisme). On comprendra sans peine que la reconsidération du nombre futur de cotisants, si elle bénéficie d’une hypothèse plus élevée concernant le taux d’emploi (qui concerne essentiellement les années en cours), souffre d’une approche toujours aussi malthusienne du nombre d’immigrés (dès la fin de la présente décennie) et des futures naissances (à partir de 2020). Cela est d’autant plus paradoxal que le rapport a su intégrer l’hypothèse de plein emploi à ses projections. Il faut désormais que le COR sache maintenant concilier d’une part politique des retraites, et d’autre part politique de l’immigration et politique de la famille. Ceci suppose, bien entendu, l’invention collective de solutions originales, mais dans cette mission ambitieuse, il ne sera pas esseulé [16]. •
 
NOTES
 
[*]Membre du Conseil économique et social.
[1]Retraites : renouveler le contrat social entre les générations. Orientations et débats, Rapport du Conseil d’orientation des retraites au Premier ministre, 6 décembre 2001, p. 117.
[2]À l’évidence, ces différentes caractéristiques l’inscrivent dans la continuité de l’avis adopté par le Conseil économique et social (réhabilitant ainsi son rapporteur Teulade, injustement attaqué à ce sujet) et du rapport « Pour des retraites choisies et progressives », que le Premier ministre avait demandé à l’auteur de ces lignes (Conseil d’analyse économique, Documentation française, 2000).
[3]Malheureusement, la coïncidence des deux approches a empêché le rapport du COR de bénéficier du rapport très documenté de Quintreau devant le Conseil économique et social. À l’avenir, la logique du COR devrait le conduire à discuter directement en termes de taux d’emploi, abandonnant ce qu’a de fallacieux, dans l’analyse pluri-décennale, la séparation entre taux d’activité et taux de chômage.
[4]À la page 77 du rapport, pour l’année 2040, ce que l’on s’obstine à appeler « pyramide des âges » (ne s’agit-il pas plutôt d’un édifice byzantin ?) ne porte plus la moindre trace du baby-boom.
[5]L’INSEE, dont les projections servent de référence au COR, se place à l’horizon 2050.
[6]Bien entendu, tous les rapports sur le sujet n’oublient jamais les habituelles précautions rhétoriques, mais qui ne sont guère différentes de celles qu’on trouverait dans un rapport de conjoncture à un ou deux ans.
[7]On ne peut cependant pas voir ici une convergence de démarches scientifiques indépendantes, ni, bien entendu, un effet du hasard : c’est seulement l’effet de la forte consanguinité, qui caractérise toujours la profession de prévisionniste, et que l’OFCE avait en son temps bien démontré à propos de la conjoncture.
[8]INSEE Premières, mars 2001.
[9]Les démographes, ainsi que tous les spécialistes de l’immigration, ne manquent pas d’insister sur le fait que l’attractivité d’un pays, qu’il s’agisse de son marché du travail, de ses institutions ou de son « sens de l’hospitalité », est au moins aussi déterminant sur l’importance des flux migratoires que l’immigration « push », qui verrait « toute la misère du monde » (suivant le mot malheureux d’un ancien Premier ministre) se presser à nos frontières, sans même parler de la permanence des réseaux de passage, que les interdits actuels tendent à criminaliser.
[10]Retraites : renouveler le contrat social…, op. cit., p. 102.
[11]Une contribution véritablement positive des économistes supposerait de recourir à des modèles originaux de croissance endogène, dont le bouclage porterait non pas seulement sur les variations de la productivité du travail, mais aussi sur celles de la population en âge de travailler.
[12]Si on ne veut pas donner l’impression de jeter l’opprobre sur toute une profession, on pourra lui préférer celui de « malthusien », puisqu’il s’agit de projeter la plus mauvaise évolution économique et démographique jamais connue par la France en temps de paix.
[13]Le COR faisant justement observer que ceux-ci ne préjugent en rien de l’existence d’un déficit.
[14]L’argument opposé est que cette amélioration serait strictement transitoire, puisque les immigrés partiront à leur tour à la retraite. Mais la transition qu’on nous oppose retarde d’environ une trentaine d’années la difficulté, réduisant d’autant l’effort progressif à accomplir, et nous renvoyant à un horizon où la question des générations du baby-boom ne se posera plus et qui relève pour tout dire (dans les années 2060 et au-delà) de l’économie-fiction.
[15]L’anthropologue Emmanuel Terray fait justement observer qu’une attitude plus ouverte n’aurait pas seulement des aspects quantitatifs mais surtout qualitatifs sur le flux d’immigration. Or, tous les travaux de théorie économique démontrent que la contribution positive de l’immigration aux performances économiques d’un pays est, sans surprise, strictement dépendante de la qualité de cette immigration.
[16]C’est pourquoi le Conseil économique et social vient de demander à nos collègues Mekachera et Billet deux rapports portant respectivement sur « le futur de l’immigration » et les perspectives des jeunes couples. De même, à la suite de l’avis adopté par ce même Conseil, la mission confiée à Quintreau par la ministre du Travail et de l’Emploi devrait permettre de tenir, dès le mois de septembre, une réunion tripartite, en faveur de l’emploi des salariés quinquagénaires.
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