2002
Mouvements
Dossier
Révolution sexuelle ou individualisation de la sexualité ?
Entretien avec Michel Bozon
[*]
Entretien réalisé par
Patrick Simon
Michel Bozon
[1] a développé la thématique de la sexualité en sociologie et démographie dans de nombreux travaux à la suite de l’enquête ASCF en 1992. Il l’analyse à partir de l’évolution des registres de pratique, des transformations des normes sociales et des relations de genre. Dans cet entretien, il revient sur l’interprétation des changements intervenus dans la sexualité, les replaçant dans le contexte de transformation des rapports de genre et des représentations sociales du sexuel.
Mouvements : Le terme de révolution sexuelle est actuellement discuté, notamment dans sa dimension messianique d’avènement d’un ordre sexuel nouveau intervenu après une rupture brutale. Les résultats des enquêtes sur les pratiques sexuelles, en particulier l’ACSF en 1992, apportent une vision plus nuancée des évolutions, suggérant des changements plus continus dans la durée, et peut-être moins radicaux qu’il n’y paraît…
Michel Bozon : Je suis réticent à qualifier de révolution les changements intervenus dans les conduites depuis les années soixante. Cet usage routinier de l’expression de révolution sexuelle procède d’une vision de la sexualité qui a vieilli. On ne se représente plus, à la façon de Reich ou de Marcuse, les comportements sexuels comme entravés par des contraintes sociales, qu’il s’agirait simplement de lever pour permettre une expression libre des pulsions sexuelles. Cette conception finalement extrêmement naturaliste ou essentialiste de la sexualité a été remise en cause par Michel Foucault qui, dès 1976 avec sa critique de « l’hypothèse répressive », a proposé une lecture plus complexe. En adaptant les concepts foucaldiens, on pourrait plutôt décrire les transformations contemporaines comme le passage d’une sexualité construite par des contrôles et des disciplines externes aux individus à une sexualité reposant sur des disciplines internes. Il ne s’agirait pas d’une libération, mais d’une intériorisation et d’un approfondissement des exigences sociales. Les changements doivent sans doute être moins considérés comme une émancipation que comme une individualisation. Avec l’intériorisation des contrôles, l’individu doit établir lui-même ses normes et sa cohérence intime, tout en continuant à être jugé socialement. Aujourd’hui pas plus qu’hier, il n’y a d’autonomie de la sexualité. Ce sont les changements du non-sexuel qui construisent et expliquent les changements dans la sphère sexuelle. Les évolutions de la sexualité doivent d’abord être replacées dans le contexte général des évolutions des rapports de genre et de la place des femmes dans la société française. Et à ce titre, la très grande stabilité de la division sexuelle du travail domestique, dont atteste l’enquête Emploi du Temps de l’INSEE de 1999, treize ans après la précédente, devrait faire réfléchir ceux qui pensent qu’un bouleversement radical se serait produit dans la sexualité.
M : De nombreux indicateurs signalent cependant des modifications significatives des pratiques et du ressenti de la sexualité. L’âge au premier rapport est resté sensiblement identique pour les hommes entre l’enquête Simon de 1970 et l’ACSF de 1992, mais il s’est abaissé pour les femmes. S’il n’y a pas eu d’explosion du multipartenariat, les conditions d’expérience de la sexualité se sont en partie améliorées, si l’on en croit l’augmentation du nombre de partenaires déclaré par les femmes. Enfin, l’initiation sexuelle juvénile est moins compliquée qu’auparavant. Est-ce que ces évolutions ne témoignent pas d’une libéralisation de la pratique de la sexualité ?
M. B. : Il est vrai que les parents ont renoncé à exercer un contrôle direct sur la sexualité juvénile, en particulier sur celle des filles. C’est un changement assez spectaculaire par rapport aux années soixante. Même si la sexualité des jeunes est restée un thème de préoccupation parentale, notamment à travers les risques de grossesse non prévue ou de sida, elle n’est plus contrôlée en tant que telle. La régulation sociale de la sexualité juvénile se fait maintenant par les pairs, et ce n’est pas précisément une dérégulation sociale car le contrôle exercé par ces derniers est extrêmement pesant.
La diffusion de la contraception orale et l’usage du préservatif au premier rapport constituent également des exemples de contrôle de soi. Même si elle permet une autonomie individuelle, la contraception orale implique une gestion quotidienne rigoureuse, ainsi que l’entrée dans une carrière de patiente, sous responsabilité médicale. Ce n’est pas exactement ce que j’appellerais un relâchement des contrôles. Le suivi médical implique qu’on parle de sa vie sexuelle à un médecin. Je ne suis pas sûr qu’à d’autres époques on en racontait autant sur soi. La liberté conférée par la contraception orale a d’ailleurs été critiquée très tôt par certaines féministes. Pour le préservatif, il y a eu un changement assez étonnant. Au milieu des années quatre-vingt, il y avait 7 ou 8 % des personnes qui utilisaient un préservatif au premier rapport sexuel. À la suite des campagnes de prévention du sida, la proportion est montée à 90 % vers le milieu des années quatre-vingt-dix. Plus qu’une simple protection contre le sida, l’usage du préservatif est devenu un rituel d’entrée dans la sexualité, qui protège en somme de l’incertitude du premier rapport, dans un sens beaucoup plus large que simplement épidémiologique. C’est pourquoi d’ailleurs les intéressés l’abandonnent assez vite après quelques rapports. La diffusion du préservatif démontre un changement dans les modes de contrôle, mais ne correspond pas à une liberté plus grande. Pour revenir au thème de la « libération sexuelle », je pense que l’on peut sans doute conserver le mot « libération », à condition de le séparer du « sexuel ». J’ai interrogé des femmes de plus de cinquante-cinq ans, qui avaient pratiqué une sexualité peu protégée dans les années soixante, puis qui ont connu l’arrivée de la contraception orale quand elles avaient vingt-cinq/trente ans. Elles évoquent à ce propos une « libération de la peur », une « libération de l’incertitude », la possibilité d’avoir une autonomie plus grande, une maîtrise du calendrier de leur vie. On voit qu’elles ne parlent pas en réalité de « libération sexuelle » !
La diffusion de la contraception orale se traduit également par un rapprochement des trajectoires d’entrée dans la sexualité des hommes et des femmes, mais cette convergence avait été initiée dès les années soixante. La période des années soixante-dix et quatre-vingt n’est pas celle de la plus grande baisse de l’âge au premier rapport chez les femmes, par exemple. Cela s’est plutôt produit dans la décennie précédente, qui avait d’ailleurs établi des records en matière de conceptions pré-nuptiales. Il faut renverser la causalité : ce n’est pas la disponibilité de nouvelles techniques et de méthodes contraceptives qui a provoqué des changements dans les conduites sexuelles, mais au contraire des transformations de comportements, d’attitudes et d’aspirations qui expliquent la réception et la diffusion très rapide des nouvelles méthodes dans les années soixante-dix. Finalement je crois qu’il y a une sorte de malentendu autour du terme de libération sexuelle. On peut le voir par exemple dans le numéro d’Actuel de mars 2001, qui faisait un florilège nostalgique des manifestations de cette libération vingt-cinq ans après, ou à l’occasion des débats gênés autour d’anciennes déclarations de Daniel Cohn-Bendit. Pour certains, dans les prolongements de Mai 1968, il se serait diffusé une nouvelle conception de la sexualité dans laquelle le couple ne constituait plus le cadre privilégié. La pratique de l’échange des partenaires dans certaines communautés de retour à la nature et dans certains milieux urbains, pas spécialement utopistes par ailleurs, serait une illustration de cette tendance. Même si ces manifestations de sexualité de groupe ont représenté un mouvement social assez réduit dans le temps (quelques années) et dans l’espace social, elles ont néanmoins marqué les esprits. Elles ont suscité très rapidement la méfiance des femmes, qui adhéraient plus à un mot d’ordre d’autonomie du type « Mon corps est à moi » – qui n’est pas celui de la libération sexuelle – qu’au « Jouissons sans entrave » de Mai 1968, qui relève plus de l’anarchisme sexuel. Finalement, c’est l’autonomie qui l’a emporté sur la libre jouissance !
M : Au fond, les transformations ont plutôt concerné les femmes, et c’est au sujet de la sexualité féminine qu’on peut éventuellement parler de révolution. Le rapport des hommes à la sexualité est resté étrangement stable, non ?
M. B. : On observe forcément des changements chez les hommes aussi, mais ils sont beaucoup plus indirects et ne découlent pas principalement des initiatives de ces derniers : le fait notamment que les trajectoires conjugales soient devenues de plus en plus diversifiées (mobilité conjugale, remise en couple…) a forcément des effets sur leur vie sexuelle. Par ailleurs, les hommes vivent de façon intense les injonctions contradictoires qui découlent de l’intériorisation des contrôles. Ils doivent concilier par exemple une exigence de réciprocité avec leur partenaire et une recherche de réalisation personnelle. Voilà la grande tension contemporaine : devoir dans le même temps être spontané et garder le contrôle de soi ; être flexible dans les situations qui se présentent, tout en restant personnellement cohérent. L’individualisation implique que les individus soient responsables de la logique de leurs actes.
M : Mais ça ne s’impose pas qu’aux hommes…
M. B. : Sans doute, mais pour eux c’est une grande nouveauté ! Ils doivent désormais être attentifs à la réciprocité dans la sexualité. Non plus seulement d’un point de vue strictement narcissique : provoquer le plaisir de la partenaire pouvait entrer dans une logique machiste de pouvoir sur la femme. Désormais il faut se préoccuper d’elle, échanger… Le fonctionnement du désir montre cependant que si les rapports de genre se sont déplacés, ils n’ont pas connu de bouleversement. La structure classique de l’homme-sujet désirant et de la femme-objet désiré est restée prégnante. L’engouement médiatique pour le Viagra, qui ne s’est pas traduit en France par une explosion de son utilisation, signale une fascination pour un désir qui surgirait de manière irrépressible chez l’homme et révèle la persistance d’un inconscient social dans lequel l’homme est l’agent actif, l’initiateur du rapport sexuel. Suivant une division du travail qui a l’air admis, les femmes devraient entrer dans ce jeu par le sentiment, par la relation, plutôt que par un intérêt sexuel.
On retrouve également des différences profondes quand on examine la masturbation. Elle est à peu près universelle chez les hommes, alors qu’elle concerne à peine la moitié des femmes, même si la proportion de celles qui la déclarent a beaucoup augmenté depuis 1970. Dans le déroulement d’une biographie, la masturbation survient très tôt chez les hommes – avant quatorze ans en général, avant même le premier baiser sur la bouche. C’est-à-dire qu’avant la première expérience relationnelle il existe une expérience de la sexualité qui en comprend tous les éléments : une coordination entre des scénarios mentaux individuels et une activité physique. Chez les femmes, l’expérience éventuelle de la masturbation n’apparaît que plus tard, bien après l’apparition des premières règles, en tout cas après qu’elles soient entrées en relation sexuelle avec des hommes. La construction initiale de la sexualité résulte d’une élaboration mentale individuelle chez les hommes, tandis que du côté féminin elle se construit à partir d’un investissement relationnel. La sexualité des femmes est contenue dans l’investissement relationnel, au sens fort où elle ne doit pas déborder de cette sphère relationnelle, sous peine de les exposer à des sanctions de réputation sévères, et qui ne viennent pas seulement des hommes. Même si elle tend à s’affaiblir, une stigmatisation particulière continue à frapper celles qui ne se contentent pas (ne semblent pas se contenter) d’un seul partenaire. Avec le développement de la mobilité conjugale (les séparations, avec remise en couple ou non), les femmes commencent à connaître des expériences sexuelles qui ne sont plus forcément liées à la construction d’un couple, et qui sont néanmoins socialement acceptées. Dans les contextes de séparation, parfois avec enfants, une disjonction s’opère entre la sphère familiale et la sphère sexuelle et les femmes sont de plus en plus nombreuses à considérer qu’il est légitime d’avoir une sexualité sans se remettre en couple.
M : Quid alors des changements dans l’éventail des pratiques sexuelles ? L’extension de la fellation ou le cunnilingus, la sodomie, la diffusion de la pornographie et de la représentation de la sexualité dans l’espace public à travers les médias, la publicité saturée de références explicitement sexuelles témoignent d’une banalisation de pratiques et de référents autrefois confinés à des sphères plus « averties », pour utiliser le vocabulaire conservateur en la matière…
M. B. : Dans le domaine des pratiques, on voit se développer des scénarios où l’élément relationnel joue un rôle important. La sexualité orale mutuelle ou la masturbation réciproque impliquent ainsi une sorte d’échange. La sodomie elle-même n’est pas imposée par la violence mais résulte d’une négociation. Même la pornographie pure et dure, qui n’est plus diffusée qu’en vidéo, suppose un visionnage domestique. Elle concerne pour une part des hommes célibataires, mais on trouve aussi des femmes en couple qui en consomment avec leur conjoint. La pornographie ne va pas nécessairement à l’encontre du couple, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Aucune pratique n’a de sens en soi. Les actes physiques de la sexualité sont finalement peu nombreux, alors que les significations qu’ils reçoivent sont infiniment variées. Pour les Romains, la fellation était humiliante pour celui qui prenait dans sa bouche, et qui était considéré alors comme l’instrument du plaisir de l’autre. Ce n’est plus la représentation dominante dans notre société. Dans les suppléments « Sexe » des revues féminines, la fellation est présentée comme un instrument éventuel de pouvoir de la femme sur l’homme. Dans les rapports sociaux, les pratiques sexuelles sont en bout de chaîne et ce sont ces rapports qui dotent les pratiques de leur signification. À l’époque contemporaine, les techniques sexuelles de la prostitution, comme l’était la fellation, ont été réintégrées dans la conjugalité ordinaire, au prix d’un changement profond de signification. Ce déplacement n’est pas accepté dans tous les milieux sociaux, et, dans les milieux populaires, les femmes continuent à éprouver des réticences à l’égard de la sexualité orale. Dans les enquêtes, ces femmes déclarent moins souvent la pratique de la fellation que les femmes des milieux aisés, alors que les hommes des deux milieux la déclarent dans les mêmes proportions. C’est peut-être l’inverse pour la pornographie. Elle a été pendant longtemps plus acceptée et consommée dans les milieux populaires que dans les milieux aisés, qui en tout cas le vivaient d’une manière plus honteuse. Alors que la pornographie a été stigmatisée pendant longtemps et restait donc un genre mineur populaire, on assiste maintenant à une certaine uniformisation sociale de sa consommation.
M : Autre résultat paradoxal, l’autonomisation et la conquête de leur corps par les femmes vont de pair avec un renforcement de la place de la sexualité dans la sphère conjugale. La fidélité est plus que jamais valorisée, en contradiction avec une libération des mœurs que l’on croyait devoir s’accompagner d’un recul du couple comme espace de réalisation de la sexualité. Précisément parce qu’elles sont autonomes, les femmes n’admettent plus les relations extraconjugales, qui étaient tolérées dans le cadre contraignant du modèle traditionnel. Notamment parce qu’il est désormais possible de rompre le couple lorsque ces situations se produisent…
M. B. : L’autonomie sociale des femmes a en effet cette conséquence paradoxale constatée également dans d’autres pays. En Finlande, par exemple, comme en France, on observe le même phénomène de recul de la tolérance traditionnelle à l’égard des aventures extraconjugales des hommes, entre les années soixante-dix et les années quatre-vingt-dix. Il y a une montée des exigences, y compris sexuelles, à l’égard de la relation, qui implique un engagement des partenaires. Mais en matière d’analyse des relations sexuelles, il est important de tenir compte de la durée. Ce qui vaut pour un couple débutant ne vaut pas pour un couple en voie de stabilisation ou vieillissant. C’est pour les couples débutants que l’exigence d’exclusivité est exacerbée aujourd’hui. Dans la mesure où la sexualité est devenue l’élément central dans la construction du couple, le mariage institutionnel ne jouant plus ce rôle, un rythme d’activité sexuelle soutenu, fortement désiré par les deux partenaires, est devenu la norme, l’impulsion initiale nécessaire au démarrage du couple. Tout manquement à ce stade de la relation augure tellement mal du futur du couple qu’on préfère le rompre assez vite. En revanche, pour un couple qui a entamé un processus de stabilisation, qui ne vient pas principalement de la sexualité, mais d’autres éléments comme la naissance d’enfants, l’achat d’un appartement ou la constitution d’un réseau d’amis communs, la sexualité joue un rôle concurrent ou complémentaire à d’autres éléments de stabilisation. L’activité sexuelle devient un simple rituel d’entretien du couple et peut s’effectuer à un rythme moins fréquent. Dans un couple qui a dix ans d’existence et qui a acquis ces éléments de stabilisation, l’attachement à l’exclusivité tend à baisser. La baisse de l’attachement personnel à la fidélité est cependant différenciée entre hommes et femmes, les femmes acceptant toujours moins les aventures extraconjugales que les hommes. Pourtant, d’après les enquêtes, à durée égale, on s’aperçoit que le nombre d’aventures extraconjugales dans les couples stabilisés est relativement proche entre hommes et femmes. Il n’empêche qu’on ne voit pas émerger de modèle de tolérance active à la non-exclusivité conjugale, y compris dans les couples stabilisés où la pratique existe. L’extraconjugal reste généralement clandestin. Le multipartenariat simultané n’est pas assumé.
M : La persistance de la sanction de réputation que vous évoquez à l’égard des femmes qui ne se limitent pas à un seul partenaire n’est-elle pas contradictoire avec le développement, dans la presse féminine, mais aussi dans la littérature ou le cinéma, d’une valorisation d’une nouvelle figure féminine, la femme prédatrice qui collectionne les conquêtes, qui suit son désir et son plaisir, sur un mode relativement symétrique de l’homme ?
M. B. : Les journaux féminins ont toujours été un lieu important dans la mise en forme des normes en matière de sexualité, comme une expansion extrême d’un groupe de confidentes féminines. Ils développent une conscience exacerbée de la sexualité relationnelle. La presse féminine apprend aux femmes à interpréter tous les signes d’une relation sexuelle. Même s’ils mentionnent parfois des femmes qui ne veulent pas avoir de relations, ces journaux s’intéressent avant tout à la construction ou au maintien des relations, dans une optique moderne. La presse pour les femmes ou pour les jeunes filles présente toutes les techniques que l’on peut utiliser pour faire naître ou entretenir la relation. Les cahiers « Sexe » des journaux féminins, publiés en été, proposent un apprentissage de techniques pour un usage conjugal de la sexualité. Je ne crois pas que les journaux féminins se dévergondent tant que ça. La sexualité ne devient jamais un problème individuel. Elle est toujours prise comme indicateur d’un fonctionnement relationnel.
Dans la littérature, on observe inversement un mouvement récent qui exprime assez bien l’individualisation des expériences sexuelles. Des œuvres évoquent les difficultés de la construction de soi par la sexualité. Dans son dernier livre (Se perdre), qui est un journal intime, Annie Ernaux relate sa relation passionnelle avec un homme qu’elle s’est contentée d’attendre pendant plus d’un an. Attendre ses coups de téléphone. Elle avait raconté cette passion amoureuse dix ans auparavant dans son livre Passion simple, sous la forme d’un récit littéraire, relativement désexualisé. Se Perdre reproduit un journal intime, sexuellement très explicite, qui met en évidence à quel point le désir fait souffrir quand il est vécu de manière hétéronome. Elle dépend pour la réalisation de ce désir du désir d’un autre et il est entendu qu’elle est toujours prête à y répondre. Il y a une représentation de la sexualité qui n’est pas vécue sous une forme conjugale et qui renvoie à une construction de soi douloureuse. Elle connaît ensuite une séparation, qui la conduit à une réflexion sur le vieillissement et la mort. Dans cette sexualité-là, le désir est très présent, mais douloureux et peu épanouissant. En revanche, chez Catherine Millet, la représentation de la sexualité est multiple, avec beaucoup de partenaires et très peu d’expression d’un désir propre. C’est une sexualité qui s’inscrit dans une forme de sociabilité, les contacts avec les individus étant simplement poussés jusqu’au bout. Cette sexualité de contacts nombreux s’exécute parallèlement à une vie conjugale qui a aussi ses rites. Millet présente ainsi la coexistence de deux normes de sexualité : une sexualité vécue dans un réseau sexuel extrêmement important et une sexualité conjugale plutôt classique, même si elle est imaginative. On voit bien ce qu’il y a de nouveau dans cette représentation. Il n’est pas habituel qu’une femme décrive littérairement une sexualité multiple assumée. Ni qu’elle déclare vivre selon des cohérences parallèles et contradictoires. Cela a suscité des réactions fortes dans la critique. Dans les films de Catherine Breillat, on trouve un point de vue nettement plus féministe. Pour elle, la sexualité d’une femme doit toujours s’affronter aux fantasmes dominants, qui sont masculins. Pour accéder à elle-même, elle est obligée de jouer avec et de traverser ces fantasmes masculins, processus qui est mis en scène dans le film Romance. L’héroïne essaie d’aller, dans ses relations avec les hommes, au-delà de cette construction des genres pré-construite et imposée. On ne sait pas vraiment in fine quel serait le scénario de la sexualité que l’héroïne voudrait proposer. La vision de Breillat est que les hommes, lorsqu’ils ont conquis une femme, deviennent impuissants. Ils ont fait la seule chose qui les intéressait, conquérir, et ensuite le sexe ne les intéresse plus. Ce thème apparaît dans Parfait amour comme dans Romance. Enfin, le livre Baise moi de Virginie Despentes. Il est significatif que les deux héroïnes de Baise moi aient eu des expériences l’une de prostituée occasionnelle, et l’autre d’actrice de porno, c’est-à-dire qu’elles ont d’emblée une attitude d’objectivation des actes de la sexualité. Le parcours criminel qu’elles choisissent leur permet de renverser les situations avec les hommes, d’en jouir et de se débarrasser d’eux ensuite. Avec un cas intéressant où, à la fin du livre, une scène de séduction semble vouloir se mettre en place, à l’initiative d’un homme. Elles ne sont pas insensibles à l’homme raffiné, à qui elles rendent visite pour lui faire ouvrir son coffre. Elles le tuent avant de consommer sexuellement, parce qu’il est trop dangereux de se laisser séduire.
Les réactions ont été très fortes à ces livres ou ces films. Une partie du public (et de la critique) a crié à la pornographie, refusant d’ouvrir le livre ou de voir le film. Beaucoup ne supportent pas qu’à travers la sexualité puissent s’exprimer aujourd’hui certains grands problèmes de l’individualisation contemporaine, et pas en des termes strictement moraux… •
[1]
À paraître, M.
Bozon,
Sociologie de la sexualité, Nathan, 2002.