Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3709-X
192 pages

p. 154 à 162
doi: 10.3917/mouv.020.0154

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no20 2002/2

Fondateur et directeur de la revue Actuel Marx (CNRS) et de la collection Actuel Marx Confrontation qui lui est associée, initiateur avec Jacques Texier du Congrès Marx International, Jacques Bidet s’est engagé depuis de nombreuses années dans un travail difficile et exigeant de refondation du marxisme qui accorde une grande place au néo-contractualisme rawlsien.
Paru il y a maintenant trois ans, Théorie générale est un ouvrage qui se présente comme un accomplissement et un prolongement d’une réflexion largement engagée avec Théorie de la modernité. Dans sa contribution, Michel Maric tente de faire ressortir l’originalité de Théorie générale en centrant le regard sur le concept de métastructure. Henri Maler, auteur d’un retour critique sur la théorie de Marx à partir de la question de l’utopie [1], présente la démarche générale et amorce la discussion de l’œuvre ambitieuse de Jacques Bidet.
 
Une tentative de refondation du marxisme
 
 
Théorie générale est le résultat d’une recherche ambitieuse qui débute à la fin des années quatre-vingt lorsque le démantèlement du « bloc de l’Est » soulève avec une vigueur renouvelée des interrogations d’ordres économique, juridique, philosophique, politique ou socio-historique sur le capitalisme et le socialisme. Jacques Bidet convoque dès lors de nombreux « hétérodoxes », plus ou moins proches du corpus marxien, mais aussi tous ceux qui de Hobbes à Rawls ont pensé le contrat social. Ainsi, la Théorie générale est confrontée à de multiples analyses, celles de Bourdieu, d’Habermas, de Weber ou, dans le champ de l’analyse économique, celles du courant néo-institutionnaliste ou de l’École de la régulation. En intégrant ces diverses traditions de pensée, l’objectif de Jacques Bidet est de « formuler dans l’unité d’un même concept, mais sans confusion entre elles, une théorie de la société moderne et une philosophie politique ». L’auteur s’inscrit ainsi dans ce qu’il appelle « la pensée contemporaine critique » et cherche, dans ce cadre, une « troisième voie » entre Marx et « la doctrine de l’État de droit, des droits de l’homme et du citoyen » ou le contractualisme « récemment revigoré par Rawls ». À Marx, Bidet reproche son échec dans « la fondation d’une alternative » au capitalisme. À Rawls, il reproche de « construire sur le sable » en proposant « une doctrine de la justice hors de toute théorie réaliste de l’injustice ». Il tente une refondation du marxisme en élargissant et en actualisant la pensée de Marx pour l’adapter aux logiques sociales contemporaines. Pour répondre à l’« exigence de la pratique politique autant que de la théorie », il inscrit son œuvre dans le projet philosophique de Hegel : « penser dans l’unité du concept le sein et le sollen, ce qui est et ce qu’il convient de faire ». C’est en ce sens que doit être interprété le titre de l’ouvrage dont on tentera seulement ici de cerner le concept original, la métastructure, par les trois éléments sur lesquels elle repose.
Une entente discursive qui contrôle les pouvoirs
Premier élément : la contractualité. Au commencement est la parole. On se souvient du Léviathan : « c’est comme si chacun disait à chacun : j’autorise cet homme ou cette assemblée et je lui donne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manière ». Dans sa Théorie de l’agir communicationnel, Habermas montre que ce qui constitue véritablement le social est l’activité communicationnelle car elle autorise l’entente des membres d’une société à propos de normes qui leur permettent de coordonner leurs actions en bonne intelligence. Le langage, médium de cette activité communicationnelle, permet l’intercompréhension dans les processus au cours desquels les parties prenantes mobilisent, chacune vis-à-vis de l’autre, des normes qui peuvent être auto-contradictoires mais qui doivent surtout, pour être acceptées, exprimer une volonté générale. Quels sont les principes qui, dans notre modernité, sont susceptibles d’exprimer cette volonté générale et qui apparemment vont de soi ? Poser cette question revient, selon Bidet, à s’interroger sur les bases communes du communisme historique et du capitalisme, systèmes à la fois polairement opposés et structurellement imbriqués.
Notre modernité, sol métastructurel sur lequel se bâtit un système économique et politique, s’inscrit ici dans un cadre qui dépasse l’horizon de Benjamin Constant pour inclure la tradition du droit naturel moderne et du contrat social. Disposer contractuellement de soi, s’associer, soumettre les pouvoirs publics (le centre) à la volonté générale, etc. sont autant de principes caractéristiques de cette modernité. Ainsi, l’avantage accordé à la justice commutative (destinée à régler les relations des individus entre eux) par la pensée libérale afin de limiter la volonté générale et d’éviter tout risque de dirigisme apparaît comme un objectif inavouable. Tout comme est inavouable l’avantage accordé à la justice politique (destinée à régler les relations des individus avec l’État) par le communisme historique, à l’instar de la cité antique, pour éviter tout risque d’hétérogénéité. Ni justice politique, ni justice civile, la question de la justice sociale s’inscrit dans notre modernité en s’appliquant aux rapports qu’entretiennent les individus pris en tant qu’unités particulières, ou regroupés en différentes catégories sociales, avec la société dans son ensemble, parfois représentée par l’État. Il y a ainsi, selon Bidet, par-delà les obstacles posés à la « liberté des modernes », une « antinomie de la modernité » : antinomie entre la contractualité interindividuelle (chacun peut librement contracter avec chacun) et la contractualité centrale (tous peuvent contracter ensemble, d’où une limitation de la capacité contractuelle de chacun). Antinomie qui, pour être levée, suppose de soumettre la question économique (plan/marché) à la contractualité et de fonder cette contractualité sur une théorie de la justice qui énonce des principes de liberté et d’égalité. Ainsi, la métastructure de Bidet, ou « la déclaration-fiction qui forme le présupposé de la société moderne », recouvre d’abord cette « entente discursive par laquelle les pouvoirs sont établis et contrôlés ». Entente nécessaire, toujours reconsidérée au regard des critères de liberté-égalité : l’ordre constitutionnel moderne ne peut tolérer de restriction de la liberté-égalité, il « n’admet de coercition qu’en vue de sa réalisation effective, selon des procédures discursivement établies ».
Mais l’existence raisonnable de cette « contractualité centrale », d’un contrat social, présuppose la libre contractualité individuelle. En effet, souligne l’auteur, « la sphère du privé n’est pas à comprendre, ainsi qu’on le croit souvent, comme la sphère des libertés individuelles – car l’ordre public est tout autant le lieu de l’individu […] – mais comme la sphère des relations interindividuelles ». Car des individus libres et égaux n’ont d’autres lois que celles qu’ils se donnent eux-mêmes. C’est dire combien le champ de la « contractualité interindividuelle » est inscrit dans les limites de la « contractualité centrale ». On ne peut alors que rejeter la thèse libérale qui oppose la liberté des Modernes (celle de la contractualité privée) à la liberté des Anciens (celle de la contractualité sociale). Plus encore, cette contractualité interindividuelle ne peut être conçue comme découlant d’une « loi naturelle » : « il n’est entre libres et égaux d’autres lois que celles qu’ils se donnent d’un commun accord ». On retiendra ici un point d’accord avec Rawls : la nécessité d’inclure l’économie dans le contrat social. En ce sens, souligne l’auteur, le libéralisme de Rawls est un « libéralisme singulier » : il ne se contente pas de prôner la contractualité sociale dans la sphère politique, en l’excluant des relations privées (livrées à une contractualité supposée purement interindividuelle) : il inclut l’économie dans le contrat social. Mais il ne peut y avoir de théorie de la justice sans théorie de l’injustice, « ni de théorie de l’injustice sans théorie de la forme dans laquelle la contractualité est simultanément enfreinte et posée ». Mais, dès lors, le concept rawlsien de « structure de base » pose problème. Il manque à Rawls « une approche réaliste des structures sociales comprises dans leur cohérence propre, à partir de rapports spécifiques de production et de pouvoir, et donc de contradiction, de tendances déterminées et de champ de possible. Dans les sociétés réelles ainsi comprises, les règles publiques sont à interpréter en fonction des rapports de force structurellement définis avant de l’être dans les termes de l’entente à laquelle ceux-ci donnent finalement lieu ». Il est, regrette Bidet, un point sur lequel Rawls reste fidèle à la tradition libérale : « il sépare la liberté, supposée politique, et l’égalité, supposée économique, et il établit entre elles une hiérarchie, dans les termes d’une priorité lexicale du premier principe sur le second ». Cela revient à laisser au marché son rôle de coordinateur de l’économie et à se contenter de proposer des systèmes de redistribution. Pour Bidet, « l’idée de négocier la liberté contre l’égalité est en elle-même contradictoire, puisque ce sont ceux qui souffrent de l’inégalité qui ont précisément, pour la vaincre, le plus besoin de liberté, et que jamais le despotisme ne peut viser l’égalité, puisqu’en s’établissant il se réserve déjà les biens les plus précieux, les libertés, qui conditionnent, comme on le sait, tous les autres ». C’est bien en faisant de la relation marchande la loi rationnelle-naturelle de l’économie, note Bidet, que le libéralisme construit l’opposition entre la liberté et l’égalité. C’est précisément sur ce point qu’il convient alors de porter l’attention.
Coopération et État métastructurel
Le deuxième élément, étroitement associé à la contractualité, est la coopération (ou rationalité coopérative). Avec Max Weber, Bidet conçoit la modernité comme « émergence de rationalité ». La métastructure associe corrélativement, en effet, la « raison raisonnable » du contrat social et un « entendement rationnel » : la coordination sociale rationnelle. Bidet mobilise ici très largement la théorie des coûts de transaction pour traiter la question de l’arbitrage qui s’opère entre marché et organisation. Selon cette théorie économique, l’entreprise existe car le recours au marché peut être coûteux et l’information fournie par celui-ci incomplète. Bidet reprend, cela peut surprendre, « la question des classes à partir de la théorie des coûts de transactions ». « Le marché n’est qu’une règle, supposant un centre d’autorité qui l’assure, et qui peut régler par l’autre règle, l’organisation. Cela en fonction des coûts relatifs de transaction propres à chacun de ces deux modes de coordination, et de la teneur de l’autorité qui s’affirme au centre ». En s’appuyant sur Coase et Williamson, Bidet reproche à Marx d’avoir méconnu l’unité contradictoire du marché et de l’organisation, antinomiques et imbriqués : « le capitalisme est ainsi à la fois organisateur et marchand et ses exploités sont à la fois dans la hiérarchie et dans le marché ». Cela contribue à l’affaiblissement de l’axiome libéral, « obstacle idéologique majeur », selon lequel la modernité se caractériserait par la séparation du politique et de l’économique. Et Bidet reproche à Marx d’avoir sur ce point réactiver la thèse libérale : « la notion de superstructure, malgré ce qu’elle proclame, à savoir une correspondance et une dépendance de l’instance politique à l’instance économique, consacre aussi en un sens la séparation de l’économique et du politique. De ce fait […] elle occulte ce que veut faire apparaître le concept de métastructure, à savoir leur intime connexion ». C’est aussi la raison pour laquelle, l’État, sujet collectif, « ultime capacité de dire nous et de faire entendre un langage commun », s’analyse comme étant à la fois « fait de raison » et « fait d’organisation rationnelle ».
Le troisième élément est, en effet, l’État métastructurel. Il se définit à partir du couple de la contractualité-coordination. L’État « comme fait de raison » découle de l’asymétrie propre à la relation entre contractualité interindividuelle et contractualité centrale : la déclaration de liberté-égalité est déclaration d’un État comme organisation de la société civile. L’État « comme fait d’organisation rationnelle » découle de l’asymétrie entre les pôles marché et organisation : non seulement le marché n’est pas toujours le plus efficace, mais plus encore, le marché, « n’étant pas une loi de la nature, ne se soutient que par la volonté d’un centre ». Dans Théorie de la modernité, alors qu’il débute sa recherche, Bidet posait la question de savoir si le marché peut être pensé indépendamment du capitalisme – car si l’on peut séparer marché et capitalisme, on peut alors envisager un « socialisme de marché ». La question renvoie à un paradoxe bien connu du Capital : les rapports marchands se développent dans un cadre capitaliste mais leur existence est aussi la condition même de son apparition. Selon Bidet, ces rapports marchands ne peuvent subsister si l’État (un centre étatique) ne crée pas les conditions de leur respect. Les divers acteurs (ou forces sociales) qui interviennent sur ces marchés, mais aussi leurs rapports de force, vont peser sur le centre. Ainsi, le capitalisme ne peut se réduire aux seuls rapports marchands car ceux-ci s’intègrent dans un cadre plus large, une « matrice de la modernité », tant d’ordres économique et juridique que politique et idéologique. Dès lors, la superstructure ne peut être conçue, comme le fait Marx, comme le reflet de la seule base économique. L’analyse de cette « matrice de la modernité » est au cœur de Théorie générale. Les structures modernes « ne se réalisent pourtant que comme inversions de cette matrice proclamée, c’est-à-dire comme des formes de domination ». « L’exploitation, l’oppression, l’exclusion […] s’exercent sur des personnes toujours cependant proclamées libres et égales ». La matrice de la modernité découle d’un ensemble de relations entre métastructure et structures et conduit à analyser sous un jour nouveau les rapports de classe et de domination que Bidet ne conçoit ni comme de simples rapports de marché, ni comme de simples rapports de pouvoirs.
À la question de savoir « quel sens donner, et quelle effectivité, à l’affirmation de liberté-égalité dans un monde où elle figure comme le présupposé et la condition même de la domination, de l’assujettissement et de l’asservissement », Bidet répond de manière souvent exigeante pour le lecteur mais espère conduire « à une toute autre conception de la politique, où l’éthique du discours en appelle à une éthique de la lutte ». •
Michel Maric
 
Invitation à la théorie
 
 
Le travail de Jacques Bidet – à déconseiller aux gardiens sourcilleux des temples de l’orthodoxie marxiste et aux tenanciers médiatiques des vulgates libérales – n’a pas encore fait l’objet, me semble-t-il, de la réception qu’il mérite. Sans doute parce qu’il est encore trop marxiste pour la plupart ou trop peu pour quelques-uns. Mais plus sûrement parce que l’entreprise n’est pas de celle que l’on révère, en des temps où la pensée s’avachit ou s’émiette : celle d’une refondation générale d’une théorie de la modernité et d’une théorie de l’émancipation. C’est pourquoi je voudrais souligner quelques raisons fortes de le lire, en proposant une présentation qui, en dépit de son caractère très partiel, invite à la discussion.
Trajets
La question initiale s’impose d’elle même : quel bilan tirer du communisme du xxe siècle ? Le point de départ du travail de Jacques Bidet est donc historique. Mais les termes mêmes du diagnostic conditionnent pour une large part la thérapie théorique proposée. Comment comprendre le désastre ? Comme effet d’une défaite prématurée (imposée par une contre-révolution déjà partiellement à l’œuvre au cœur même de la révolution) ou comme effet, plus ou moins tardif, d’une potentialité inscrite dans le sol même de la modernité ? Comment expliquer que se soient imposées une nouvelle dictature et une nouvelle domination de classe ? Faut-il en particulier, comme le pense Jacques Bidet, considérer la bureaucratie comme une classe engendrée par la planification ou au contraire la planification comme l’outil que se donne la bureaucratie pour asseoir sa domination ? Question décisive, car, historiquement, ce n’est pas le plan qui a généré la structure classiste de la société soviétique, mais plutôt la structure classiste qui a culminé dans la planification bureaucratique. Mais question incomplète, car l’explication par les convulsions violentes de l’histoire ne saurait annuler l’exigence d’une explication théorique.
La plupart de ceux qui, se prévalant de Marx, ont tenté d’appréhender la réalité du désastre stalinien l’ont fait en « bricolant », non sans génie parfois, les catégories héritées de Marx, au lieu de se demander ce qui devait être repensé à partir de Marx et, le cas échéant, contre lui pour rendre intelligible une catastrophe historique qui ne peut pas être pleinement comprise à partir de sa théorie. L’un des plus grands mérites de Jacques Bidet est d’avoir réouvert le chantier. Non d’un procès en imputation qui chercherait à attribuer à Marx la responsabilité théorique de tout ce qui s’est fait en son nom, mais d’un sondage des fondations, destiné à examiner ce qui, dans la théorie de Marx, ne permet pas de rendre compte de ce qui s’est passé. Le collectivisme de type soviétique n’est pas un accident historique, imputable seulement à de fâcheuses circonstances ou de déplorables errements. Pour tenter de le comprendre, sans pour autant le dissoudre dans une cathédrale de concepts, il convient de revenir de l’histoire à la théorie (avant de revenir à l’histoire). Ce retour à la théorie – ce retour sur la théorie – peut emprunter deux voies : ou bien considérer que c’est la théorie même du capitalisme qui, chez Marx, est intrinsèquement insuffisante ou bien considérer que le capitalisme n’est lui-même que l’une des possibilités inscrites dans la « matrice de la modernité » et que c’est elle qui doit être reconstruite. C’est cette seconde voie que Jacques Bidet a entrepris d’explorer. À suivre la première – qui garde ma préférence –, il conviendrait de reprendre le concept même de capitalisme, au niveau où il rend pensable/possible le collectivisme. Le capitalisme intégralement marchand et le collectivisme bureaucratique pourraient être dès lors compris comme deux variantes d’un même présupposé capitaliste, dont le second serait un avorton monstrueux. La seconde voie – qu’emprunte Jacques Bidet – invite à revenir en-deçà du concept de capitalisme pour sonder les sous-sols d’une modernité qui comprend virtuellement deux formes polaires de réalisation. Le capitalisme marchand et le collectivisme bureaucratique se présentent alors comme deux variantes d’un même présupposé moderne, dont la seconde serait l’accomplissement exceptionnel. Mais s’en tenir à une telle présentation serait abusivement réducteur. En effet, du point de départ historique d’une remise en question au commencement théorique d’une refondation, il y a tout le chemin de la critique, qui permet d’éprouver la consistance du résultat. Comme dans toutes les grandes entreprises de ce genre, Jacques Bidet – à l’instar d’Habermas, par exemple – conduit une double critique : une critique interne qui, en explorant les théories à partir de leur propre déploiement, se propose de les filtrer, pour distinguer les éléments recevables et le dépôt indigeste ; et une critique externe qui réinterprète ces théories en fonction d’une théorie plus générale qui s’efforce de les rectifier, voire de les subvertir.
La critique interne prend essentiellement (mais pas uniquement) pour cibles la théorie de Marx et les théories contractualistes. Une critique de Marx d’abord. Engagée déjà dans Que faire du Capital ?, cette critique se prévaut d’une interprétation structurale du Capital qui prétend en clarifier et rectifier les énoncés, et dont Jacques Bidet tire les conséquences dès Théorie de la modernité : Marx n’aurait produit fondamentalement qu’une théorie partielle et unilatérale de la modernité [2]. Là encore, Jacques Bidet emprunte un chemin qui déplaira aussi bien aux adeptes du ressassement qui rêvent d’appliquer Marx sans le reprendre et à ceux du renoncement qui préfèrent passer à autre chose, plutôt que d’en passer par Marx : les quelques héritiers qui se croient rigoureux quand ils optent pour la solution paresseuse qui consiste à se vautrer dans l’œuvre de Marx sans y toucher et les nombreux novateurs qui se croient audacieux quand ils adoptent la solution désinvolte qui consiste à traiter Marx, comme lui-même s’interdisait de traiter Hegel – en « chien crevé » –, quitte à glaner au passage quelques pièces élimées ou vêtements en lambeaux. Une critique du contractualisme, ensuite : comme « forme majeure » du libéralisme et comme fondement de la genèse de l’idée démocratique. C’est cette critique qui ouvrait Théorie de la modernité, où Jacques Bidet empruntait un chemin escarpé dont quelques tracés équivoques l’ont fait injustement soupçonner ou féliciter de noyer le marxisme dans le libéralisme, voire même de teinter le libéralisme de quelques couleurs affadies du marxisme. Ces critiques internes non seulement sont conduites avec une rigueur exemplaire dans les ouvrages spécifiquement consacrés à Marx ou à Rawls, mais elles visent aussi, au fil de l’examen, les conceptions théoriques les plus diverses : ainsi en va-t-il de l’étude critique de la tradition contractualiste, des approches institutionnalistes, de la théorie d’Habermas, etc.
Toute critique interne débouche sur une exigence de réinterprétation. C’est alors la critique externe qui prend le relais, et mesure chaque œuvre à la théorie qui prend ses appuis sur elle. Quelle est cette théorie ?
Refondations
Quelle est cette « matrice de la modernité » que Jacques Bidet s’efforce de penser sous le concept de « métastructure » (Livre i) ?
Elle s’annonce par une déclaration – « Au commencement est la parole » – qui proclame que tout doit être soumis à la délibération publique et répondre devant des exigences d’égalité et de liberté, de moralité raisonnable et d’efficacité rationnelle. Ces exigences proclamées, mais non dénuées de factualité, appellent des médiations contractuelles – contractualité interindividuelle, contractualité centrale, contractualité associative – et des modes de coordination rationnels : le marché, l’organisation, l’État. Michel Maric, dans sa contribution, en dépit des limites imposée par un résumé, en dit assez pour que je résume à mon tour. L’essentiel consiste en ceci, qui devrait permettre de « formuler dans l’unité d’un même concept, mais sans confusion entre elles, une théorie de la société moderne et une philosophie politique » : parmi les composantes de la métastructure, figurent, parce qu’ils seraient homologues, aussi bien les déterminations et les formes abstraites qui sous-tendent les structures sociales elles-mêmes, que les exigences et les normes de la modernité – les promesses que celle-ci devrait ou pourrait accomplir, mais que les structures elles-mêmes ne cessent de démentir. En effet, ces présupposés de la modernité, qui en forment la « métastructure » ouvrent un champ de possibles. Mais, soutient Jacques Bidet, ces présupposés ne sont posés que renversés en leur contraire par les structures qui en réalisent le « potentiel dominationnel ». On mesure déjà – avant d’aller plus loin – qu’un tel recommencement a pour objectifs et/ou pour conséquences de piéger le libéralisme et de subvertir le marxisme.
Le libéralisme, du moins dans sa version contractualiste, rend compte, au moins partiellement, des prétentions de la modernité, mais dénie les contradictions que recèlent et révèlent ces prétentions, notamment quand elles sont confrontées à la réalité des structures des sociétés modernes : retournement de la liberté et de l’égalité en exploitation et oppression, retournement de la rationalité en irrationalité et de l’efficacité en gâchis. Le marxisme, du moins tel qu’il s’expose dans Le Capital, appréhende les effets du marché comme mode de coordination sociale, mais négligerait l’organisation comme mode polairement opposé de coordination, mais contemporain du premier. De même, Marx identifierait partiellement les exigences – liberté, égalité, rationalité, contractualité – impliquées dans la modernité, mais en les traitant comme des superstructures manquerait le fondement normatif qu’elles fournissent à la critique sociale et à tout projet d’émancipation. Du premier point résulte la nécessité d’élargir le cadre d’analyse : marché et organisation forment des présupposés de la modernité, inscrits dans sa métastructure, et qui s’accomplissent structurellement sous deux formes, polairement opposées, de société de classes : le capitalisme et le collectivisme. Car tel est bien, selon Jacques Bidet, la conséquence du passage de la métastructure aux structures (Livre ii). Une seconde conséquence, pour l’auteur, en découle aussitôt : le projet de dépassement du capitalisme compris comme dépassement des rapports marchands par la planification serait, à tout le moins, une énorme « bévue ». Jacques Bidet refuse de se laisser séduire par l’idée d’une planification démocratique qui, par opposition à une planification bureaucratique, ne reconduirait pas les effets de domination et d’exploitation inscrits dans la structure marchande du capitalisme : la planification, telle que Marx et ses successeurs l’auraient envisagée, reconduit les effets de domination inscrits comme potentialités dans le pôle organisationnel de la modernité.
On devine alors ce que Jacques Bidet entreprend d’établir dans le Livre iii de son ouvrage – « politique » – sur la base d’une « critique du contractualisme marchand » et d’une « critique du socialisme organisateur » : le socialisme doit renoncer à l’abolition des rapports marchands, mais, reprenant les choses par leurs commencements, prendre en charge la réalisation des promesses de la modernité et assurer la « maîtrise commune des médiations » (marché, organisation) dans une société qui serait cependant débarrassée des antagonismes de classes – de tous les antagonismes de classes.
On voudrait en dire plus sur une entreprise théorique dont la force même réside dans son ambition : tenter de penser ensemble, mais sans confusion, les catégories explicatives et les normes projectives, impliquées dans les exigences de la contractualité et les prétentions à la rationalité, à la fois présupposées, partiellement effectuées et fondamentalement déniées ou démenties par et dans les sociétés modernes. Discuter cette théorie, c’est l’évaluer à la hauteur de l’ambition qu’elle affiche. C’est assez dire que l’exposé succinct proposé ici n’est pas taillé sur mesure pour habiller une critique expéditive. Au moins peut-on soulever quelques questions.
Questions
La « matrice de la modernité » – ou « métastructure » – telle que Jacques Bidet la conçoit soulève immédiatement deux problèmes majeurs, qui concernent les composantes de cette matrice, et plus généralement le statut ontologique de la métastructure, comprise comme un transcendantal historique. En quoi s’agit-il d’un transcendantal ? Conformément à l’usage classique de ce vocable, la métastructure circonscrirait alors un ensemble de conditions de possibilité a priori. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’un modèle ou d’un idéaltype qui reconstruit simplement des conditions d’intelligibilité : notamment quand il permet de définir un ensemble d’exigences auxquelles référer les structures des sociétés modernes quand on veut les comprendre et les critiquer ? En quoi ce transcendantal est-il historique ? Sans doute parce qu’il serait historiquement constituant. Mais comment comprendre qu’il soit historiquement constitué comme un transcendantal, s’il n’apparaît que dans le cours de l’histoire dont il serait cependant le présupposé et s’il ne s’y accomplit que pour se nier ?
La métastructure, nous dit Jacques Bidet, est un présupposé qui n’est posé que par la structure où elle se trouve déjà retournée en son contraire. Comment comprendre ce ou ces retournements ? Si la métastructure et la structure sont contemporaines, comment peut-on encore parler de transformation ? Et si le retournement est toujours déjà effectué, de quel retournement s’agit-il ? Dans la métastructure sont nichées les promesses de la modernité – la factualité de ses prétentions raisonnables et rationnelles. Comment comprendre alors que ces prétentions ne soient affichées que pour être aussitôt retournées ? Comme une contradiction entre la métastructure et la structure ? Mais le démenti structurel des promesses métastructurelles mérite-t-il vraiment d’être pensé comme une « contradiction » ? Et si les structures démentent les promesses métastructurelles, n’est-ce pas parce que ce sont les structures elles-mêmes qui sont, à proprement parler, contradictoires ?
Face à ces difficultés, divers auteurs ont fait valoir des objections fortes et liées. La contemporanéité de la métastructure et de la structure invite à les considérer comme un seul et même niveau, et à prendre l’exposé directement au niveau des structures qui rendent compréhensibles des accomplissements tendanciels différents, voire divergents. Comme cette même contemporanéité invite à comprendre la modernité comme une unité de contraires, où non seulement les normes déclarées sont plus ou moins démenties par les formes instituées, mais où la socialisation de la production et des échanges entre en conflit avec l’appropriation exclusive, qu’elle soit individuelle, actionnariale ou bureaucratique. Comme l’enseigne une leçon banale, mais résistante, de Marx. Il est vrai que Jacques Bidet assure parfois que son travail répond par avance à ces objections. Resteraient encore celles-ci.
Les normes de la modernité qui permettent, parce qu’elles lui sont immanentes, d’en amorcer la critique, sont-elles les normes suffisantes de cette critique et d’un projet d’émancipation ? Ne doit-on pas, plutôt, considérer que la réalité des sociétés de classe dénonce l’insuffisance de ces normes elles-mêmes ? C’est ce que Marx donne à penser notamment quand il définit le communisme : une « association où le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous » reposerait, certes, sur une égale liberté, mais une liberté-puissance irréductible au concept libéral. Et encore : des deux figures de l’appropriation sociale que l’on peut trouver chez Marx – l’appropriation publique et l’appropriation coopérative – Jacques Bidet ne retient en général, pour la critiquer, que celle qui, selon une pente qui n’a cessé de s’aggraver, conduit de l’appropriation publique des moyens de production à la planification de leur usage et, à travers elle, à la planification étatique et centralisée de l’ensemble de la production et de la distribution. Mais cette pente est-elle fatale ? N’est-il pas indispensable, pour faire pleinement droit à la « contractualité associative », de revaloriser le projet d’une autogestion coopérative qui, combinée à une planification démocratique, accomplirait le projet d’une association des producteurs ?
Comme on le voit, la discussion est ouverte…
Au total, la lecture de Théorie générale ne laisse pas indemne le lecteur qui accepte de se soumettre à l’épreuve d’une conceptualité aride et exigeante. À tout le moins, cette invitation à la théorie est une invitation à lire Marx autrement. Elle rompt le charme de ses concepts apparemment les mieux fondés. De proche en proche, la réinterprétation de Jacques Bidet corrige, mais radicalement, un certain nombre de conceptions fondamentales héritées de Marx : la théorie de la valeur, la théorie des classes et de leur reproduction, la théorie de l’État et de ses transformations. Chaque révision mériterait une discussion particulière, ne serait-ce que parce que la cohérence de la théorie proposée peut-être mise à l’épreuve sur chacun de ses segments. Elle subvertit non seulement les concepts explicatifs qui gouvernent la théorie de la société moderne, mais surtout les catégories normatives qui en soutiennent la critique et qui sous-tendent le projet socialiste. À l’inflation de la promesse communiste, elle oppose la perspective d’un accomplissement de la modernité, qui pourrait être cependant débarrassée des effets de la division de la société en classes. À la perspective d’une planification intégrale de la production et la distribution, présentée comme la panacée ou le remède miracle à l’exploitation et à la domination, elle oppose la primauté de la délibération publique : à elle de décider du choix hiérarchisé des médiations (planification, marché, association). Cette conception originale d’un « socialisme de marché » ne va nullement de soi, on s’en doute. Mais elle invite à penser différemment une « politique de l’humanité », synonyme de son émancipation : radicalement démocratique. En tout cas, les objections partielles que l’on peut accumuler sur tout ou partie du parcours proposé ne valent pas réfutation : la réfutation d’une Théorie générale ne pourrait procéder que d’une théorie alternative et de même niveau qui en reprendrait à son tour les principaux acquis pour les réinterpréter. •
Henri Maler
 
NOTES
 
[1]H. Maler, Convoiter l’impossible. L’utopie avec Marx, malgré Marx, Albin Michel, 1995.
[2]J. Bidet, Que faire du Capital ? Presses universitaires de France, 2000 (1e édition 1985). J. Bidet, Théorie de la Modernité, Presses universitaires de France, 1990.
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[1]
H. Maler, Convoiter l’impossible. L’utopie avec Marx, malgr...
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J. Bidet, Que faire du Capital ? Presses universitaires de ...
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