Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3709-X
192 pages

p. 179 à 186
doi: 10.3917/mouv.020.0179

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no20 2002/2

Rommel Mendès-Leité, Le sens de l’altérité, Penser les (homo) sexualités, L’Harmattan, 2000, 181 p., 16,77 €. Rommel Mendès-Leité, Bruno Proth, et Pierre-Olivier de Busscher, Chroniques socio-anthropologiques au temps du sida, L’Harmattan, 2000, 147 p., 12,96 €.

Pendant fort longtemps la sexualité fut un objet marginal pour la recherche en sciences sociales en France. Ce n’est qu’avec l’avènement du sida, et notamment grâce aux fonds publics alloués, que des recherches sur la vie sexuelle, ses formes et ses expressions ont pu se développer dans un contexte de fortes demandes sociales liées aux impératifs de prévention. Ainsi, une activité de recherche foisonnante, souvent engagée, de terrain et interdisciplinaire, a mobilisé nombre de chercheurs et a propulsé la sexualité au cœur des objets légitimes. Elle a généré de multiples développements et travaux qui sont venus rappeler la centralité de la sexualité en tant qu’objet de recherche, enjeu de théorisation et question sociale. À partir des acquis conceptuels et des contributions empiriques produits dans ce champ, des chercheurs se saisissent des débats théoriques, épistémologiques et méthodologiques qui traversent les sciences humaines et sociales. Ils interrogent les fondements disciplinaires et autres axiomes, si bien établis au sein de la « communauté scientifique », quant à leur capacité à penser et à analyser les phénomènes, observables ou « non observables », que donne à voir l’étude de la sexualité humaine.
Dans cette dynamique de renouvellement des problématiques, la contribution de Mendès-Leite est, comme le souligne Weeks (South bank university, London), « originale et significative ». Les deux ouvrages parus récemment relatant ses travaux, le premier posant une synthèse théorique de mise en perspective de plus de dix ans de recherches et de réflexions sur l’altérité homosexuelle, le second, en collaboration avec Proth et de Busscher, présentant trois essais sur les homosexualités masculines, sont la parfaite illustration de la valeur et de la richesse de ces contributions. Fondés sur des démarches empiriques novatrices et audacieuses, les travaux et les réflexions présentés à travers ces deux livres confrontent le regard scientifique aux réalités, aux interrogations et aux difficultés qui surgissent dans et par l’observation et l’analyse du vécu des homosexualités masculines à l’époque du sida. Ils témoignent du renouvellement intellectuel et de l’intérêt que pose une lecture des homosexualités non pas seulement comme des « affaires d’homosexuels » mais comme des phénomènes globaux, à l’interface de l’individuel et du collectif, produits et organisés socialement et culturellement. Les univers subjectifs, territoriaux et sociaux que dépeignent les auteurs avec finesse et pertinence pointent les limites des approches scientifiques dominantes et positivistes de la sexualité (réductionnisme comportementaliste et métrique de l’activité sexuelle) qui ne conceptualisent pas la force des facteurs sociaux et culturels dans la construction du rapport au sexuel, fait simultanément « privé » et « public ».
Leur problématisation, pour le comprendre et le faire comprendre dans la perspective du constructionnisme social, constitue un essai convaincant de la nécessité de changer de cap conceptuel pour penser l’expérience quotidienne du sexuel en l’analysant dans un contexte global. Elle interroge le bien-fondé de nos catégories de lecture, et notamment l’étanchéité et le sens des identités et des orientations sexuelles, systèmes de classification intrinsèques à des positions idéologiques dans le champ du social, qui finissent par masquer l’incontournable dénominateur commun du vécu de la sexualité humaine : de façon anthropologiquement fondamentale, il médiatise l’incidence d’un ordre symbolique et social institué. C’est sans doute là que résident la fécondité, l’intérêt et la singularité de la conceptualisation que pose Mendès-Leite. Comme le remarque Éric Fassin dans sa préface au premier ouvrage, alors que l’on ne pouvait pas écarter les risques d’enfermement des contributions fleurissantes dans le champ des homosexualités dans une problématique de « ghetto », en vogue dans une certaine tradition anglo-saxonne des « gay and lesbian studies », la réflexion de l’auteur s’empare de l’altérité homosexuelle pour interroger, au cœur même de l’inscription et de la participation sociales, les formes que peuvent prendre la quête et le vécu d’une sexualité homosexuelle. Ce travail, d’un certain point de vue « pionnier » (Weeks), livre un savoir sur la sexualité, champ d’élaborations et d’expériences humaines, fondamentalement inscrit dans les rapports sociaux et symboliques d’une « culture des sexualités déterminée ». Les descriptions et analyses concernant les lieux de rencontre et d’échange (backrooms, espaces de drague ouverts) et l’organisation spatiale et temporelle de ces territoires qui structurent la socialisation sexuelle, les vécus de certaines pratiques sexuelles et des formes de ritualisation qu’elles peuvent prendre offrent une exemplification remarquable du fait que l’activité sexuelle est par essence le produit des modes de vie et de culture qui, quoique locales et spécifiques, font intervenir sui generis l’édifice social.
Vouloir résumer cette « véritable anthropologie du quotidien » (préface de Paicheler) que présentent Mendès-Leite, Proth et de Busscher, dans les trois chroniques des homosexualités masculines, fait indubitablement courir le risque d’oublier d’en extraire des pans essentiels. Assurément, il n’est pas non plus facile de synthétiser la complexité, la profondeur et la finesse de l’approche constructionniste de la sexualité que constitue l’essai sur l’(homo) sexualité. Ou de restituer les perspectives d’articulations multiples que cet essai soulève entre représentations subjectives, imaginaire social et structure sociale pour appréhender cultures identitaires et pratiques, y compris intimes, de ceux qui vivent à la marge. Leurs enjeux sont manifestes pour éclairer les logiques préventives face au sida dans cette « communauté » bouleversée, notamment à travers l’analyse des « protections imaginaires » qui pointe avec force et intelligence comment le rapport aux risques (perception, interprétation, action) implique ipso facto des questions sociales et psychologiques fondamentales pour les groupes et les individus. Les notions et les analyses présentées attestent de l’intérêt de dépasser une approche « sanitaire » de la sexualité, appréhendée dans le contexte du sida trop souvent au prisme des risques, pour inverser et fonder une démarche qui pense les risques dans la perspective de la sexualité. Il s’agit là d’un chantier de renouvellement intellectuel. Ce faisant, l’intérêt premier de ces ouvrages réside dans l’actualité des questions qu’ils soulèvent. N’y a-t-il pas là, comme le remarque à juste titre Mendès-Leite en se référant à Lévi-Strauss, la qualité première de tout travail scientifique : poser « les vraies questions » ? Les lecteurs les découvriront et en apprécieront la force et la pertinence des démonstrations. •
Thémis Apostolidis

Jean-Jacques Szczeciniarz, Copernic et la Révolution copernicienne, Flammarion (Nouvelle bibliothèque scientifique), 1998, 448 p., 25,92 €.

La vie et l’œuvre de Nicolas Copernic ont depuis longtemps été sources d’inspiration pour de nombreux érudits et spécialistes de l’histoire des sciences, en particulier pour des philosophes capables de bien comprendre l’aspect mathématique des ouvrages du Chanoine de Frombork. Certains de ces commentateurs sont devenus à leur tour très célèbres, comme Gassendi qui lui a consacré une bibliographie au début du xviie siècle ou, plus près de nous, le célèbre philosophe Alexandre Koyré, dont l’ouvrage Du Monde clos à l’Univers infini est devenu un grand classique de la période charnière du xvie et du début du siècle suivant…
C’est donc à l’aspect épistémologique de l’œuvre de l’astronome polonais que s’est attaqué Jean-Jacques Szczeciniarz, ancien élève de l’École normale supérieure de Paris, mathématicien, docteur en philosophie et enseignant à l’université Paris VII.
Avant de commenter l’ouvrage de Jean-Jacques Szczeciniarz, voyons ce que fut l’œuvre de l’un des plus grands noms de l’histoire des sciences depuis l’Antiquité. Rejetant le système géocentrique de Claude Ptolémée (en particulier la notion de point équant introduite par celui-ci), son invraisemblable complexité et son improbabilité, le Polonais Nicolas Copernic réintroduisit l’héliocentrisme, vieille hypothèse restée longtemps en sommeil. Il conserva toutefois la circularité des orbites et la taille finie de la sphère des fixes, laquelle fut cependant affectée d’un rayon bien plus grand que celui donné par Aristote, afin de pouvoir expliquer l’absence de parallaxe décelable. Conservant le système des cercles épicycles et déférents afin de pouvoir expliquer correctement les variations d’éclat des planètes, il proposa un modèle en fait d’une complexité assez voisine de celle du modèle de Ptolémée. Reprenant les axiomes fondamentaux de la pensée gréco-médiévale, il considéra que seule la combinaison d’un ensemble de mouvements circulaires uniformes pouvait expliquer de manière parfaite le système du monde (créé par un Dieu mathématicien). Il pensait également que la nature devait être descriptible de façon simplifiée par des théories mathématiques. En 1515, Copernic postula, dans un premier ouvrage manuscrit appelé le Commentariolus, la non-existence d’un centre commun à tous les cercles portés par les sphères célestes. Il affirma que le centre de la Terre n’était pas le centre de l’Univers mais seulement le centre du mouvement de la sphère lunaire. La plupart des sphères célestes tournaient autour du Soleil, placé au centre de l’Univers. Le rapport entre la distance de la Terre au Soleil et celle du Soleil à la sphère des fixes était beaucoup plus petit que le rapport entre le rayon terrestre et la distance de la Terre au Soleil, ce qui rendait cette dernière distance infime devant la distance du Soleil aux étoiles. Les mouvements apparents du firmament étaient produits par ceux de la Terre, principalement sa rotation axiale. Les cieux étaient immobiles et le mouvement apparent du Soleil ne résultait que d’une combinaison des mouvements de révolution de la Terre autour de lui et de rotation sur elle-même. Les mouvements apparents directs et rétrogrades des planètes étaient, pour leur part, dus à la combinaison de leurs mouvements réels autour du Soleil et de ceux de la Terre, révolution et rotation. Copernic adopta par ailleurs une bonne valeur pour la précession des équinoxes, voisine de cinquante secondes d’arc par an. Il reprit ces idées en les développant et en les comparant avec le système de Ptolémée dans son ouvrage majeur, le De Revolutionibus Orbium Coelestium, paru en 1543, l’année de sa mort, sous l’impulsion de son disciple Joachim von Lauchen, appelé Rheticus, qui avait publié dès 1540 le premier ouvrage de vulgarisation de l’héliocentrisme jamais édité, le Narratio Prima, largement diffusé dès sa parution, ouvrage où Rheticus exposait et défendait vigoureusement le système copernicien. Malgré une préface timorée du théologien protestant Andreas Osiander qui essaya de diminuer la portée philosophique du système copernicien, préface contrée par une contre-préface de Rheticus, l’ouvrage de Copernic ouvrit la porte à l’héliocentrisme en tant qu’explication du monde. Cependant, la parution de cet ouvrage tomba dans une indifférence presque générale. Seuls quelques érudits l’utilisèrent, en particulier l’astronome allemand Erasmus Reinhold qui reprit, corrigea et développa toutes les tables afin de les rendre utilisables, et qui publia en 1551 ses Tables Pruténiques des mouvements célestes.
L’ouvrage de Jean-Jacques Szczeciniarz nous parle de tout cela, avec un luxe de détails et d’informations assez peu fréquent dans la littérature consacrée à l’astronome polonais. L’auteur s’interroge longuement sur les raisons de la postérité exceptionnelle de l’œuvre de Copernic, qui fit de ce dernier un véritable paradigme de l’histoire des sciences, puis étudie les relations entre la « révolution copernicienne » et la réalité des résultats acquis pas le Chanoine. Dans une première partie déjà très bien documentée qu’il intitule ouverture thématique, il analyse la teneur et la portée du manuscrit de 1515 et de la Lettre au Pape Paul III, aussi bien d’un point de vue philosophique que sous l’aspect géométrique présenté par Copernic. C’est à partir de la deuxième partie que l’auteur rentre dans le vif du sujet, l’étude de l’ouvrage majeur de 1543. Avec une grande rigueur, il analyse de manière détaillée la rhétorique de l’astronome polonais, ses hésitations entre l’archaïque et le révolutionnaire, ses efforts pour concilier l’astronomie antique et médiévale avec ses hypothèses a priori incompatibles avec les textes anciens et sacrés, ses contradictions mêmes d’où sortiront de grandes découvertes, celles de Kepler en particulier qui ouvriront la route à Newton. La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse plus particulièrement à la possibilité du mouvement de la Terre selon Copernic, alors que la troisième partie étudie la pluralité des mouvements de la Terre et l’exposition du système héliocentrique. Enfin, la quatrième et dernière partie est consacrée au copernicianisme, c’est-à-dire à l’impact des idées du Chanoine à son époque et dans les décennies qui suivirent sa disparition. Selon l’auteur, le grand intérêt de Copernic est d’avoir introduit l’idée d’un observateur en mouvement au sein même du système étudié. Cette idée va en effet induire un grand changement au niveau de l’analyse philosophique du monde et de sa pertinence. Mais cette idée majeure du Chanoine de Frombork nous force à renoncer à cette situation privilégiée (et confortable, voire sécurisante) que les êtres humains ont longtemps cru occuper au milieu et au centre de notre Univers géocentrique. L’acceptation de ce bouleversement va permettre à la science moderne de naître et de s’épanouir durant les siècles qui suivirent. La lecture de ce livre est vivement recommandée pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées, aux sciences et à l’astronomie en particulier, et à la philosophie. Il faut seulement noter que cette lecture nécessite de bonnes connaissances en géométrie, ainsi qu’un bon bagage philosophique, ce livre étant très dense du point de vue des informations données. •
Christian Nitschelm

Laurent Rucker, Staline, Israël et les Juifs, Presses universitaires de France, 2001, 380 p., 22,11 €.

Le titre du livre de Laurent Rucker est inexact : cet ouvrage, fondé principalement sur l’analyse des archives soviétiques, parle beaucoup de Staline et des Juifs, et relativement peu d’Israël. Un livre sur la politique de Staline donc, pas sur celle du mouvement sioniste ou de l’État d’Israël. Rucker commence son livre par l’histoire des rapports entre le sionisme, le mouvement ouvrier juif non-sioniste en Russie, et le mouvement communiste. Il évoque la naissance presque simultanée du principal parti sioniste de gauche de la Russie, le Poalei Sion, du Bund et du Parti ouvrier social démocrate de Russie (POSDR), et rappelle que le Bund fut pendant longtemps plus important numériquement que le POSDR. En 1903, le Bund comptait environ trente mille membres et le POSDR huit mille ; en janvier 1917, le Parti bolchevique (née d’une scission du POSDR) avait vingt-trois mille six cents membres (dont un millier environ étaient Juifs) et le Bund quarante mille. Le Bund a pourtant disparu après la Révolution d’octobre, et cette disparition a pesé sur la politique de l’URSS envers les Juifs entre 1917 et 1939, puis pendant la Seconde Guerre mondiale.
Ce prélude historique nous amène à la période 1945-1953, au centre de l’étude de Rucker. La thèse principale de son livre est que l’attitude de Staline envers l’État d’Israël et son attitude envers les Juifs soviétiques ne furent pas liées. Entre 1949 et 1953, on a pu assister à la fois à l’intensification de l’antisémitisme d’État en URSS (les campagnes « antisionistes » des années 1948-1953, la persécution des membres juifs du Comité antifasciste, et le « complot des blouses blanches ») et à une détérioration des relations entre l’état d’Israël et l’URSS. Cependant, en juxtaposant des documents d’archives, Rucker conclut qu’ils s’agissait de deux événements indépendants : aussi les campagnes « antisionistes » violentes furent lancées à une période pendant laquelle l’URSS continuait de soutenir Israël.
La politique de Staline à cette époque fut donc caractérisée par une grande incohérence. Celle-ci peut étonner dans un pays totalitaire, que l’on suppose soumis a la volonté d’un dictateur tout-puissant. En fait, souligne Rucker, le « totalitarisme » n’est nullement synonyme de l’ordre. Diverses branches du gouvernement soviétique ont souvent poursuivi des logiques contradictoires, et le régime stalinien a fonctionné d’une manière désordonnée et chaotique. En outre, le hasard a pu jouer un rôle déterminant. Par exemple, à l’origine des accusations de « complot des blouses blanches » (une accusation lancée contre des médecins juifs, soupçonnés de vouloir éliminer des dirigeants soviétiques), on trouve les lettres d’un médecin du Kremlin qui dénoncent le mauvais traitement médical de la maladie cardiaque de Jdanov. On a longtemps cru à un faux produit par des services de sécurité : en fait, les archives révèlent qu’il s’agissait vraisemblablement des messages authentiques d’un médecin qui a tenté de se protéger d’accusations potentielles d’incompétence, en dénonçant l’attitude de ses collègues. Ces lettres restèrent longtemps sans suite, puis, arrivées au bon moment dans un bon bureau, servirent comme détonateur au prétendu complot des médecins juifs.
Tout au long de son livre, Rucker tente d’éclaircir les raisons du déclenchement des campagnes antisémites virulentes des années 1948-1953. Des actions telles que l’assassinat des membres juifs du Comité antifasciste ou les accusations contre les médecins juifs sont expliquées par les tensions entre fractions du Parti, le besoin urgent d’un bouc émissaire, ou les rivalités entre les personnalités au sommet. En parallèle, Rucker explique le soutien de l’URSS pour la création de l’État d’Israël par la volonté d’affaiblir le pouvoir britannique au Moyen-Orient, et de trouver des points d’appui dans la région. Dans les deux cas, il s’agit, estime implicitement Rucker, d’attitudes qui ont obéi à une certaine logique politique. Il est pourtant difficile de mettre sur le même plan les actions motivées par la volonté de renforcer le pouvoir soviétique, et les manifestations évidentes de « pathologie politique ». En 1948-1949, le choix soviétique de soutenir Israël n’avait rien d’illogique. Il est fort plausible, comme le propose Rucker, que les responsables de la politique extérieure soviétique aient fait le pari qu’un tel soutien servirait les intérêts de l’URSS au Moyen-Orient. Par contre, les raisons invoquées par Rucker pour expliquer les campagnes antisémites de Staline sont peu satisfaisantes : les tensions politiques, les rivalités intérieures et les difficultés économiques existaient aussi dans des périodes pendant lesquelles URSS ne propageait pas ouvertement un antisémitisme d’État. De telles explications n’éclairent pas non plus les raisons pour lesquelles les campagnes anti-juives ont pu être acceptées – ou du moins tolérées – non pas uniquement à l’intérieur de l’URSS, mais aussi parmi les communistes occidentaux.
En fin de compte, le point fort de l’ouvrage de Rucker est celui de la description détaillée et bien documentée des campagnes antisémites de Staline. Il est dommage que son argumentation soit partiellement affaiblie par des efforts de « tout expliquer ». Rucker n’a pas tort de contester la vision simpliste du régime stalinien comme une machine hautement efficace, et de souligner l’incohérence et le chaos qui régnaient en URSS. Il tombe pourtant dans un piège symétrique de simplisme dans ses tentatives de fournir des bonnes raisons à des comportements parfaitement irrationnels. Reste un témoignage bien documenté sur une période particulièrement sombre de l’histoire soviétique qui justifie en soi la lecture de cet ouvrage. •
Ilana Löwy

Thierry Paquot (dir.), Le quotidien urbain. Essais sur le temps des villes, La Découverte/Institut des villes, 2001, 188 p., 15 €.

Cet essai sur les temps des villes s’apparente plus à une « compilation » de références qu’à une réflexion philosophique sur ce sujet. L’ouvrage s’organise autour de deux parties : dans un premier temps, il revisite les enjeux actuels des temps urbains ; dans un second, il s’attache à « penser le temps en ville ».
Les enjeux sont déclinés autour de cinq dimensions : le quotidien urbain (Thierry Paquot), le temps de travail (Jean-Yves Boulin), les temps scolaires (Marie Raynal), ceux du commerce (Alain Metton) et celui des services publics (Gilles Jeannot). Chacune de ces contributions permet d’appréhender l’état des réflexions et des expérimentations sur l’objet traité. Les quatre autres contributions s’attardent sur les articulations « culturelles » auxquelles renvoie le temps « en ville ». Jean Chesneaux tente de dégager les cohérences nécessaires entre mémoire et projet urbains. Patrick Baudry s’interroge sur les (a)synchronismes de la vie et de la mort. Michel Lussault, autour de temps et récit des politiques urbaines, met en exergue la tension permanente entre anticipation, réalisation et décision, leurs incertitudes, les contradictions de leurs attentes. Ariella Masboungi, en appelant au bon usage de la chronotopie, insiste sur les mariages indispensables, les polyvalences que doit susciter l’urbaniste. Indiquons aussi outre une courte préface d’Edmond Hervé, auteur d’un rapport au Premier ministre et actuel président de l’Institut des Villes, une intéressante bibliographie qui conclue cette publication.
Le grand public non averti de la question peinerait sans doute s’il cherchait dans cet ouvrage une série de clés d’accès aux problématiques des temporalités urbaines. Les chercheurs et acteurs publics les plus sensibilisés n’y trouveront sans doute qu’un condensé de ce qu’ils connaissent déjà. Cette publication, d’un accès assez aisé et qui évite d’abuser du jargon des initié(e)s, constitue certainement un bon outil pour aider des professionnels, des élu(e)s et autres intervenant(e)s dans la ville à comprendre les enjeux posés. Et à prendre la mesure des premières réponses qui tentent d’y être apportées. Sur trois aspects, la question mérite d’être approfondie. Rapidement évoquée en tant que telle, la relation du pouvoir aux temps suggère un élargissement de l’examen. D’une part parce que se vérifie quotidiennement à quel point celui qui maîtrise l’horloge maîtrise l’ordonnancement des choses. Pouvoir convoquer, décider de l’heure d’un rendez-vous forme une marque incontestable de pouvoir. Comment ce marquage affecte la ville ? En qualifiant de « tachycardie pédagogique » la façon dont on cale généralement le temps des enfants sur celui des adultes, Marie Raynal rappelle ici une domination. S’en libérer (au sens où Michel Foucault définit la libération) peut-il s’exonérer d’une réappropriation des temps qui réaffilie l’individu à une synchronie où il (re)trouve sa dignité avec sa reconnaissance sociale ?
Au rayon des dominations, les rapports entre temps et genre mériteraient aussi une attention plus soutenue. La revendication du « temps-à-soi », abordée à plusieurs reprises dans cet ouvrage ne saurait se légitimer sans décortiquer sérieusement des notions telles que « le temps libre », voire « les loisirs ». Sauf à faire l’impasse sur la double journée (modèle encore largement dominant) du travail des femmes et sur les ambiguïtés du temps familial : où s’arrête la sujétion ménagère ou conjugale, où commence le libre choix ? Question intime, du domaine privé, certes, mais dont on sait qu’elle est donc hautement politique et qu’elle résonne dans les temporalités urbaines de façon prégnante. C’est bien cette domination et ces a-synchronismes que révèlent les travaux sur les modes de garde ou la nuit, par exemple.
La nuit initie des recherches récentes. Cet espace-temps longuement délaissé par l’urbanisme se rappelle au devoir des décideurs et aménageurs urbains un peu par effraction. La « ville en continu » suggère une série de questions. D’une part, sur les réalités de cette continuité et ses caractéristiques. D’autre part, sur l’intervention publique : faut-il urbaniser la nuit ? À qui appartiennent les décisions dans ce domaine ? La problématique de la nuit (urbaine) a quelques signes communs avec celle des temps commerciaux. Entre laisser-faire et socialisation, à qui peut et doit profiter le prise de (non) décision ? Au cœur de ces arbitrages indispensables, se croisent deux tensions de plus en plus fortement entremêlées. Dépasser un modèle unique (de temporalités comme de mode de vie) suppose, de façon pluri-dimensionnelle, de vivre à plusieurs temps. Et simultanément s’exacerbe alors la nécessité de redéfinir les rapports de l’individu au collectif, de la singularité personnelle à l’aménagement urbain.
L’affaire n’est donc pas seulement question d’urbanisme. C’est un choix de société, de « comment vivre ensemble », qui est ici interpellé. Le « quotidien urbain » renvoie immanquablement sur les temps de la société. Sur les rapports de domination et les choix d’acceptation, de refus ou de dépassement qui sont pratiqués. Cette écologie urbaine et sociétale soulève alors une série de questionnements à propos de la démocratie. Entre horloge et rythmes de la vi(ll)e, qui désigne le(s) chronomètre(s) et qui tient la baguette du « tempo » ? Ces « essais sur les temps des villes » nous éclairent utilement, bien au-delà de quelques suggestions techniques et de choix urbanistiques. •
Patrick Vassallo

Marc Sauvez, La Ville et l’enjeu du « développement durable », La Documentation française, 2001, 436 p., 20 €. Vincent Kaufmann, Christophe Jemelin et Jean-Marie Guidez, Automobile et modes de vie urbains : quel degré de liberté ?, La Documentation française, 2001, 168 p., 14,94 €. Corinne Mignot, Mobilité urbaine et déplacements non motorisés, La Documentation française, 2001, 78 p., 11,43 €.

Les transports sont redevenus (après la mission « Transports 2002 ») l’enjeu de nouvelles études transdisciplinaires de l’État. Il est remarquable que la cellule prospective et stratégie du ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement constate, dans un rapport daté de juin 2001, que « les temps de transport n’ont pas varié depuis les années soixante ». Dans le rapport de Marc Sauvez, le chapitre sur la mobilité est un des plus consistants.
Laissons toute sa place à la conclusion de ce chapitre, qui relève de vrais dysfonctionnements : « Le bienfait de l’ouverture d’une voirie nouvelle est en général court et le temps qui semble gagné sur un trajet est payé lourdement par toute la collectivité. D’abord en coût d’infrastructures, mais aussi en pollutions et nuisances diverses (pollutions locales et effets de serre, bruit, coupures urbaines, accidents, occupation d’un espace urbain rare…). De plus, cette adaptation de la ville à la voiture pénalise les autres modes de déplacement, lesquels n’entraînent pas les mêmes nuisances ou des nuisances bien moindres. »
En dix ans, la présence des gaz à effet de serre a crû de 6 %. C’est en fait les investissements publics (États, collectivités territoriales), qui, en améliorant la voirie, incitent à un accroissement des vitesses. Les rapporteurs veulent une régulation par le prix de l’usage de la voiture et des poids lourds ou une modération des aides publiques directes ou indirectes à l’usage des véhicules. Mais cela demande des transports alternatifs. De même, la schizophrénie des automobilistes devra être jugulée dans les documents d’urbanisme. En effet, c’est la construction urbaine même qui entraîne la dépendance de la ville à la voiture. L’étude – qui prolonge le rapport de Dominique Dron et Michel Cohen de Lara « Pour une politique soutenable des transports », daté de 1995 – note l’imbroglio infernal des demandes de mobilité. Ainsi, ce sont les pollutions en centre-ville qui entraînent le départ de certains citadins vers un habitat périurbain, entraînant « un étalement urbain à l’origine de mobilités supplémentaires ». Les grands axes pénétrants ont des conséquences négatives sur les quartiers d’habitat social qui, souvent, jouxtent ces nœuds de circulation intense. De même, en comparant le prix du diesel en France et en Grande-Bretagne, on comprend mieux pourquoi la France est plus intoxiquée par l’émission de ce gaz. Et l’on a vu, de 1989 à 1996, plusieurs branches (industrie, agriculture, chauffage des logements) réduire leurs émanations de CO2 quand celles des transports ont crû vertigineusement. Mais les mêmes industriels, en ne faisant pas de stocks, empiètent plus sur la voirie publique, entraînant des émanations toxiques liées aux transports. Quant aux commerces, en s’installant dans des lieux périphériques de la ville, ils ont augmenté eux aussi les parcours des automobilistes, donc les pollutions. Le rapport rappelle judicieusement quelques principes qui peuvent intervenir dans l’action publique : ne pas créer de gênes insupportables, assurer l’équilibre entre les citoyens (« pollueur-payeur », non appliqué dans les transports), créer de la richesse économique et sociale (par exemple, financer le déficit d’un secteur si cela crée des emplois ou un service social, comme le rail). Le constat sur les différents modes de transport est éloquent : selon un rapport du Commissariat général du Plan, le poids lourd arrive largement en tête des dégâts, suivi par les autobus, les deux-roues motorisés, le véhicule utilitaire au diesel, et la voiture au diesel. Encore faut-il nuancer : dans les critères de sous-tarification énergétique figurent évidemment les accidents, plus fréquents pour les deux-roues dans celles des villes où rien n’est fait pour eux. Quant aux alternatives, remarquons ce chiffre d’usage actuel du vélo (dans les années soixante-dix il représentait environ 10 % des déplacements urbains) : Marseille, 0,31 %, Aix-en-Provence 0,52 % et Strasbourg 6,21 %. « Manifestement, ce n’est pas l’ensoleillement qui en explique l’usage ou qui le limite », ironise le rapport. En effet, les deux premières villes ont des transports en commun au rabais, quand la dernière s’est mise au tramway depuis longtemps.
L’étude de la mission prospective de la RATP sur l’automobile et les modes de vie urbains précise, elle, les moyens d’infléchir les tendances dominantes (maison individuelle et déplacement en automobile). Et tout d’abord, quelles sont les propositions publiques (offre de logements, de transports publics, équipement des quartiers, qualité de l’aménagement urbain) ? D’abord, les auteurs estiment que ce n’est pas « une fatalité ». S’appuyant sur l’étude de la ville de Berne, la capitale de la Suisse : « les urbanisations [sont] articulées aux gares, dans un contexte d’offre de stationnement réduite et d’offre de transports publics très développée ». « Cette autre dynamique démontre qu’un ailleurs et un autrement existent, même si, d’une part, elle est sans cesse remise en cause par la pression exercée sur la politique du stationnement et de l’urbanisation et si, d’autre part, elle n’est pas directement transposable telle quelle d’une ville à l’autre », précisent les auteurs.
Le bilan de leur étude est sévère pour les partisans du « tout-auto » : « Toute la population n’aspire pas à se déplacer en automobile, toute la population ne déserte pas la proximité spatiale […] toute la population ne souhaite pas vivre en maison individuelle. » Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas contradiction. Ainsi, ces « écologistes civiques » ou « alternatifs exclusifs » bien repérés par les chercheurs mais qui sont « souvent contraints d’utiliser l’automobile, notamment pour aller travailler, à cause de l’organisation spatiale des agglomérations ». Sans parler des activités en zone périurbaine, où les transports en commun n’irriguent, quand ils existent, que les déplacements domicile-lieu de travail. En revanche, dans les quartiers urbains centraux, c’est la marche qui est préférée. Encore faut-il pouvoir y vivre : le marché du logement, en Île-de-France particulièrement, est notamment contraignant. Dans la postface, Chantal Duchêne, qui est désormais la secrétaire générale du GART (Groupement des autorités de régulation des transports), résume les propositions. Elle estime que le type de développement dominant (infrastructures routières pour aller plus loin et aides à l’accession à la propriété en périurbain) « n’est pas durable ». Gaz à effet de serre et ségrégation sociale accrue sont, selon elle, les deux résultats de cette politique. D’ailleurs, les déplacements domicile-travail ne constituent que 25 % des transports. L’autoroute ne remplit pas ses missions. C’est pourquoi elle préconise : des transports publics de qualité (fréquences, amplitude et information), des mesures pour les transports « doux » (marche, vélo), des moyens qui soient valables vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept.
Le rapport de Corinne Mignot sur les déplacements non motorisés confirme ces thèses. Pour ne pas subir « la pression de l’automobile », il est nécessaire de changer les orientations politiques. Mais, pour elle, « sauf peut-être dans les centres-villes, il serait douteux de penser que les modes non motorisés retrouveront “spontanément” leur ancienne part de marché ». De nouvelles études sont en cours, qui n’aboutiront que fin 2001 : conséquences de l’étalement urbain, cas des villes moyennes, vol des bicyclettes, usage du roller, marche à pied, complémentarité vélo-transports. Là encore, il y a urgence. •
Jean-Louis Peyroux
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