2002
Mouvements
Dossier
Queer Move/ments
Marie-Hélène Bourcier
[*]
La pensée queer
connaît depuis plusieurs années une grande effervescence, apportant aussi bien
une contradiction théorique au féminisme matérialiste qu’un renouvellement des
postures pratiques. Conçue comme une boîte à outils destinée à ouvrir de
nouveaux espaces au dépassement du choc frontal des genres, la pensée
queer peut apparaître artificielle par
son obsession de la performance et de la mise en scène des corps et des actes.
Pourtant, la science maîtrisée de l’outrance dont le
queer fait preuve ne doit pas masquer
l’importance de ses propositions concernant la politique des identités et les
capacités de subversion que recèle la manipulation des « différences ».
Marie-Hélène Bourcier nous propose ici un manifeste pour une stratégie
post-identitaire.
« Judith Butler est complètement folle, ne croyez-vous pas ? »
me disait l’autre jour un « grand » éditeur français qui, après avoir songé un
très court instant à traduire l’auteur de Gender
Trouble, l’avait décrétée intellectuellement et éditorialement
incorrecte. Nous vivons dans un pays décidément bien réticent en matière de
politiques sexuelles : à peine traversé par un féminisme qui, au mieux, plaide
pour sa survivance et qui a complètement évité sa phase réflexive et critique,
du moins pour l’instant… Nos frontières sont cadenassées. Nous ne traduisons
pas les textes de référence qu’il s’agisse du féminisme, du post-féminisme, de
la théorie queer ou des théories
post-coloniales alors qu’ils sont lus en Espagne, en Allemagne, en Italie ou au
Mexique.
Ce manque de circulation du savoir nous prive de bien d’autres
théoriciennes et praticiennes de la théorie
queer : Teresa de Lauretis
[1], Eve Kosovsky Segdwick
[2], Gayle Rubin
[3], Judith Halberstam
[4]. Il explique partiellement la pression
définitionnelle que continue de déclencher « le queer » en France. Ze queer. La
formulation substantialisante pourrait passer pour une blague ontologique
auprès des tenants de la théorie
queer
tant ils se sont évertués à faire la guerre aux essences et aux identités
naturalisées. Car après tout, c’est cela le cœur de la
théorie-politique-mouvement
queer : un
rapport hypercritique à l’identité et aux politiques de l’identité, qu’elles
soient homo/hétérosexuelles, nationales, de genre, de classe, de race,
intersection des traits identitaires comprise. Avec une conscience aiguë de la
ressource identitaire (du fait qu’elle est quotidiennement exploitée dans les
entreprises, dans l’armée, dans le
show
biz, à la télévision – ni
Star
academy ni
C’est mon choix
ne nous prouveront le contraire – et dans la chambre à coucher…), qui débouche
sur une manière de faire de la théorie et de la politique qui ne s’inscrit pas
dans un scénario d’inspiration marxiste révolutionnaire (avec la séquence
oppression/révolution/abolition/éradication) mais, plus modestement et de
manière moins totalisante, dans une logique de résistance micropolitique qui
emprunte à des stratégies de resignification, de dés-identification, de
prolifération, de réappropriation (des genres par exemple mais pas seulement),
comme autant de manières d’exploiter des ressources identitaires de manière
post-identitaire.
Pour mieux comprendre comment on en est arrivé là,
théoriquement et politiquement, aux États-Unis comme en France, j’aimerais
juste esquisser une rapide généalogie des théories et des mouvements
queers, comme une succession de
Queer Move/ments, de décrochages
successifs par rapport à certaines politiques sexuelles, certaines identités
(sexuelles) valant souvent pour sujets de la politique et devenues
hégémoniques. Que ceux qui y voient du franglais et que cela agace
prodigieusement me pardonnent la graphie Queer MOVE/ments ; en fermant les yeux, la
phonétique leur rendra une francité qui ne me paraît pas pertinente pour
évoquer des politiques sexuelles et un trafic référentiel transnationaux. Et
comme le terme de « mouvement » risque d’appeler le binarisme
théorie/mouvement, j’utilise aussi MOVE pour les confondre.
Au-delà des différences d’approche et de problématiques qui les
séparent, les théoriciennes américaines « queers » des années quatre-vingt-dix
ont toutes en commun de problématiser l’identité en se nourrissant des théories
post-structurales françaises, Foucault plus particulièrement. Peut-être
serait-il plus approprié de dire que ces féministes et post-féministes, dont
une grande majorité est lesbienne ou qui déclinent des identités hétérodécalées
– comme c’est le cas pour Sedgwick –, ont réussi le détournement de la
problématisation foucaldienne de l’identité. Il fallait bien ça compte tenu des
options résolument monogenrées de l’auteur de La
Volonté de savoir. Foucault ne s’intéressait guère à la féminité,
aux lesbiennes ou à l’hétérosexualité comme régime bio-politique. Mais il
venait à point nommé pour booster un constructivisme radical qui mettait
l’accent sur le caractère construit et discursif de l’homosexualité et de
l’hétérosexualité, des identités sexuelles telles que nous les connaissons,
telles qu’elles sont produites par l’époque moderne. Petite doxographie en coup
de vent.
De Lauretis
[5], par exemple, a utilisé Foucault pour re-définir « la
construction du genre comme étant à la fois le produit et le processus de la
représentation et de l’autoreprésenation
[6] » et en a profité pour regrouper sous la
dénomination d’inspiration semi-foucaldienne de « technologie du genre » tous
les langages et toutes les représentations sociales et culturelles qui
produisent les genres. Pour de Lauretis, et tant pis pour la psychanalyse
orthodoxe hétéronormante, le genre n’est pas non plus dérivé de la différence
sexuelle. Il est un ensemble varié d’effets qui produit des comportements et
des relations sociales dans les corps et qu’alimentent les discours
institutionnalisés, les pratiques critiques, épistémologiques et quotidiennes
aussi bien que le cinéma. La reconceptualisation de notre système sexe/genre
par Butler
[7] part quant
à elle de la critique de la catégorie de sexe opérée par Foucault. De la même
manière que, comme nous le dit Foucault
[8], le sexe et la sexualité ne sont pas l’expression
d’un soi profond ou d’une identité, le genre, nous dit Butler, n’est pas
l’expression du sexe. Les discours qui alimentent la vérité du sexe
positionnent le sexe comme la cause des pulsions ou du désir alors qu’il est un
effet de ces discours. Les discours sur les genres les positionnent comme étant
causés par le sexe (dit biologique), comme si sexe et genre entretenaient un
rapport expressif ou descriptif (le genre masculin exprimerait naturellement le
sexe biologique masculin), alors que l’identité de genre est le résultat d’un
effet de répétition régulée des codes de performance de genre.
Pour Segdwick
[9] et Rubin
[10], le détour par Foucault conduit plutôt à relativiser
l’usage théorique de la catégorie de genre qu’elles jugent toutes deux
insuffisante pour prendre en compte les sexualités et notamment les pratiques
sexuelles alternatives, SM pour Rubin. Il serait trop long de revenir en détail
sur ces deux parcours mais disons qu’ils sont à la fois représentatifs des
décrochages conceptuels et politiques effectués par les théoriciennes
queer de la première vague (ce que
j’appellerai les
queer queens et dont
font partie Rubin et Segdwick) et par ceux et celles qui font de la politique
queer tout en contenant en germe une
critique qui s’avérera décisive pour les théoriciennes de la deuxième vague
(les
queer kings), celle relative à
l’oubli de la sexualité.
Premier décrochage majeur : celui qui consiste à déconstruire
l’identité hétérosexuelle, la manière dont elle produit son autre déviant,
l’homosexualité, et le système sexe/genre normatif qui lui est rattaché. Ce qui
se traduit notamment par une sérieuse remise en cause de la différence sexuelle
et de son discours-gardien, la psychanalyse, ainsi que de la pensée
straight (hétérocentrée) en général.
Le deuxième décrochage est celui qui consiste à ne plus faire l’économie de la
sexualité, des pratiques sexuelles et des culturelles sexuelles dites
différentes ou perverses dans l’analyse et la politique. Ces deux
queer move/ments en sous-entendent un
autre non moins fondamental et que l’on retrouve chez n
os
queer queens : le moment où l’on
bascule du féminisme vers le post-féminisme ou le féminisme
queer. Une bonne partie de
Technologies of Gender comme de
Gender Trouble consiste en une analyse
critique du féminisme des années quatre-vingt et de l’identité « femme » qu’il
a promue à la fois comme idéal et comme sujet de la politique. Le
questionnement est loin de ne concerner que les féministes essentialistes de la
seconde vague américaine et s’avère souvent pertinent pour le féminisme
français dans ses différentes composantes : le féminisme féminin
psychanalytico-essentialiste de Psych et Po tout comme le féminisme
matérialiste d’inspiration marxiste, voire le lesbianisme radical français qui,
curieusement, est reste scotché au paradigme de la femme (à part Monique
Wittig
[11]). Qu’en
est-il d’un féminisme qui a posé comme point de départ pour l’émancipation le
corps sexué selon la différence sexuelle ? N’a-t-il pas favorisé la
renaturalisation du corps féminin et de la féminité au lieu d’en faire un objet
de critique, de déconstruction, de dés-identification d’avec « la femme » ?
Qu’en est-il d’un féminisme aux prétentions universalisantes prompt à exporter
le modèle de l’oppression pour lutter contre « le patriarcat universel » ?
Qu’en est-il d’un féminisme qui, parce qu’il se fondait sur la pseudo unité et
pureté du sujet « Femme » a oblitéré les différences de classe et de race ainsi
que leur interaction et a généré des exclusions, notamment à l’égard des
lesbiennes puis des transsexuelles (Friedan aux États-Unis, Beauvoir et tous
les courants du féminisme français qui se sont réclamés de l’auteur du
Deuxième Sexe, et qui, même lorsqu’ils
étaient conduits par des lesbiennes – au placard il est vrai – ont confiné les
lesbiennes du « Mouvement » à un rôle sexuel et leur ont interdit une
visibilité et la formulation d’une politique lesbienne) ? De fait, si
l’identité « femme » renvoie à un sujet unifié, stable, cohérent, le risque est
qu’elle devienne synonyme de régulation et de réification des relations de
genre dans le cadre de la matrice hétérosexuelle. Le féminisme qui table sur
cette identité femme à la fois comme sujet et horizon de la politique est
naturalisant, totalisant et excluant à terme. Sans compter qu’il passe souvent
à côté de la déconstruction de la masculinité, qu’il compacte dans la réalité
transhistorique et transnationale du patriarcat, au « profit » d’une
présentation victimisante des femmes. De base qu’elle était pour ébaucher une
continuité entre femmes, l’identité « femme » est devenue une fiction
culturelle dont les effets normatifs ont été contrés par les politiques
queers.
Ce décrochage fondamental par rapport à un certain féminisme
laisse déjà entrevoir en quoi les queer move/ments constituent une réaction par
rapport au potentiel hégémonique, réducteur et naturalisant des politiques de
l’identité (dont je rappelle au passage et j’en donnerai quelques exemples,
qu’elle ne sont pas une spécificité anglo-saxonne… La politique de l’identité
hétérosexuelle se porte bien en France, merci. Simplement, elle n’est pas
marquée, elle n’a pas besoin de se faire re-marquer pour exister en tant que
norme naturelle. Quant à la politique de l’identité gaie – foncièrement
intégrationniste – estampillée « communautariste » pour faire peur par
Le Figaro, elle gagne en arrogance
économique et politique).
Si le post-féminisme
queer est un retour critique sur la politique de
l’identité femme promue par un féminisme souvent essentialiste et blanc, c’est
bien parce qu’il a dû prendre en compte le développement de la critique
post-coloniale et les revendications des femmes et des lesbiennes de
couleur
[12]. Mais le
queer move/ment, c’est aussi une
réaction à la montée en puissance de la politique gaie assimilationniste.
Celle-ci se manifeste aux États-Unis dans les années quatre-vingt-dix par le
développement d’enclaves politiques et économiques gaies qui reproduisent un
compartimentage selon la classe et la race dans « la communauté » :
prédominance des Blancs et des classes moyennes à l’image des quartiers de
Mission à San Francisco et du Village à New York. Aux marges sont reléguées les
identités plus
queers qu’homosexuelles
ou gaies : SM, folles, latinos, trans et autres minorités dont les lesbiennes.
Ce n’est sans doute pas un hasard si le terme de
queer a fait l’une de ses premières apparitions
en 1991 sur une couverture de la revue culturaliste féministe
Differences
[13]. Teresa de Lauretis, qui
dirigeait ce numéro, ne manqua pas de préciser dans son introduction que la
présence de la mention
queer theory à
côté du titre
lesbian and gay
sexualities était une manière de se démarquer de la formule «
lesbian and gay » devenue productrice de silences pour les lesbiennes à partir
du moment où elle veut dire
gay only.
Ce quatrième décrochage se fait donc par rapport à une politique de l’identité
gaie, devenue elle aussi hégémonique, normative et excluante.
Les initiatives des groupes
queer qui perlent en France depuis 1996 se
situent dans cette ambivalence par rapport à l’identité
[14], en exigeant de la politique de
l’identité qu’elle soit aussi une politique des différences et de résistance à
la norme
[15].
Identitaires post-identitaires, souvent convaincu(e)s de la
constructibilité/déconstructibilité productive des identités (sexuelles et de
genres), ces « gais » et ces « lesbiennes » ne sont plus
straight et ne veulent pas le devenir
après plus de quarante ans de culture post-stonevalienne. Mais ils critiquent
les limitations et les infradiscriminations qu’a produites celle-ci ainsi que
le figement identitaire et politique qu’elle secrète
[16]. C’est dans cette
perspective qu’il faut interpréter la création spectaculaire en 1999 d’une
parodie d’association comme Homosexualité et Bourgeoise par Madame H, et dont
les meetings sont autant de spectacles et de leçons de maintien qui en disent
long sur la discrimination de classe et le calibrage des corps en vigueur dans
la culture gaie dominante. Un groupe d’action comme le tout récent Gloss (G.
roupement de L. opettes O. rganiquement S. exuelles et S. ubversives) constitué
à l’automne 2001 zappe l’homophobie du gouvernement égyptien et la culture
coloniale française en investissant la galerie des Antiquités égyptiennes du
Louvre et en mettant en scène ses Égyptiennes dalidaiesques qui distribuent des
tracts dénonçant la condamnation des Égyptiens sodomites passifs aux touristes
culturels. Mais Gloss zappe tout autant l’institutionnalisation de l’identité
gaie en « glossant » Act Up le jour du 1
er décembre et le magazine gay
Têtu pour l’hétérocentrisme de sa
culture pornographique, compte tenu de la manière dont le magazine, dans son
numéro de décembre 2001, a jugé indigne de figurer dans sa vidéothèque idéale
un acteur porno passif qui ne bande pas alors qu’on l’encule superbement.
Transversalement, avec ou sans la performance de l’Égyptienne, Gloss signifie
clairement une résistance à la production d’identités sexuelles et de genres
normatives. Notamment par rapport à une homosexualité gaie qui supprime les
identités de genre dissonantes en faisant la promotion d’une culture
masculiniste, anti-féministe et lesbophobe, qui ne se différencie de la culture
homoérotique hétérosexuelle que par ses pratiques sexuelles. Les groupes
transversaux qui se réunissent en coalition de minorités, pour s’opposer, par
exemple, au projet de Centre de documentation et d’archives gaies
et lesbiennes déposé à la ville de Paris
et approuvé par
La lesbian & gay
pride qui n’arrive toujours pas à s’appeler LGBT
(lesbienne-gay-bi-trans
pride)
[17], participent de la même
volonté de contrer la politique de l’identité gaie non lesbienne et non transgenre, dans ce cas en
développant une politique du savoir qui suppose une vision de l’archive non
administrative, non excluante et prenant en compte les acquis de
l’historiographie non
straight. Il
faut dire que l’équipe de responsabilité n’intègre aucune lesbienne historique
ou militante dans son équipe, aucun ou aucune transsexuel(le) – cela va de soi
– et arbore une liste fleuve de quelque quarante parrains agrémentée de quatre
femmes.
L’histoire se répète : l’identité de « l’homosexuel » comme
celle de « la femme » et celle de « l’hétérosexuel » entendue comme un sujet
stable et cohérent est synonyme de régulation et de réification de relations de
genres stables et rapproche généralement de la matrice hétérocentrée. De
possible base qu’elle était pour établir une continuité entre gais et
lesbiennes ou bien gaies, lesbiennes, bi et transgenres, l’identité
homosexuelle ou gaie est devenue source de normes et d’invisibilisations pour
les autres minorités qui provoquent le queer/move/ment.
La volonté de dénaturalisation et d’utilisation de l’identité
dont témoignent ces queer/move/ments
que l’on vient d’entrevoir suppose de concevoir l’identité comme un instrument
politique stratégique, susceptible de servir à déconstruire les identités
masculine et féminine, homosexuelle et hétérosexuelle qui secrètent des formes
de violence et d’oppression. Raison pour laquelle l’on ne saurait « être »
queer, ni homme ni femme d’ailleurs.
Non parce que l’idéal est le dépassement des identités ou des genres – ce
serait tomber dans le piège dépolitisant de l’individualisme ou du dandysme –
ou parce que l’on viserait à éradiquer les rapports sociaux de sexe pour
reprendre une terminologie plus matérialiste – mais finalement peu réaliste.
C’est plutôt que les identités sexuelles sont multipliables et « resignifiables
», corps compris. S’il fallait ajouter un cinquième
queer/mouve/ment qui nous permette de
nous situer sur la spirale, ce serait celui représenté par une nouvelle
génération d’activistes et de théoriciennes, les queer kings, qui ont en commun cette fois
d’avoir décroché de la définition butlérienne de l’identité sexuelle (comme
étant performative et l’effet des performances de genres) parce qu’elle
oubliait les pratiques sexuelles, le corps et les effets de
l’incorporation.
Ki Namaste
[18], Jay Prosser
[19] et Beatriz Preciado, les communautés transgenres et
transsexuelles n’ont pas manqué de critiquer l’instrumentalisation de la
drag queen qui s’est produite dans
Gender Trouble : toute à sa
préoccupation d’évoquer plutôt l’identité dissonante et ludique gaie (pourquoi
ne pas avoir pris l’exemple de la
drag
king, une identité dissonante issue de la culture lesbienne ?)
Butler s’est emparée de la
drag queen
comme modèle heuristique d’explication de la construction du genre, et du genre
seulement, oubliant au passage que bien des
drag
queen sont aussi trans- et que, sortis de l’enceinte théâtrale qui
leur est réservée dans une boîte gaie, leurs corps modifiés seront rejetés par
les gais qui les ont applaudis sur scène
[20]. Faire de la
drag
queen la preuve que tout genre (la féminité et la masculinité
hétérosexuelles y compris) est performance, c’est-à-dire constitué par la
répétition d’une imitation sans original, aboutit à faire l’économie du poids
de la corporalité, de la résistance des corps transformés et des pratiques
sexuelles pour parler des identités (sexuelles) et des post-identités
dissidentes. C’était compter sans « les technologies de sexe
[21] » dont on aurait
évidemment tort de croire qu’elles se confondent avec les techniques de
changement de sexe alors que nombre d’entre elles sont des techniques de
stabilisation des genres couramment pratiquées sur les corps hétérosexuels (des
seins en silicone au pénis allongés) et sur lesquels détournent efficacement
notre attention le mouvement des intersexes, les travaux d’Halberstam
[22] sur le continuum
butch-
drag king-
Female
to Male ou ceux de Preciado sur les godes et la contra-sexualité.
Peut-être était il temps que le
gender
fucking n’oublie pas… le corps et que ce soit le Foucault sado maso
adepte du
fist-fucking, susceptible de
rencontrer Gayle Rubin dans les mêmes
sex
clubs de San Francisco pour une sexualité high-tech
[23], qui inspire une nouvelle
fois le
queer/move/ment. •
[*]
Auteure de
Queer zone,
Balland, 2001.
[1]
T.
de Lauretis,
Technologies of Gender. Essays on Theory, film
and Fiction, Indiana university press, Bloomington &
Indianapolis, 1987.
[2]
E. K.
Segdwick,
Epistemology of the Closet, University
of California press, Berkeley, 1990.
[3]
G.
Rubin, « Thinking
Sex : Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality »,
in C. S.
Vance, (
dir.),
Pleasure
and Danger : Exploring Female Sexuality, Routledge, New York,
1982.
[4]
J.
Halberstam,
Female Masculinity, Duke university
press, Durham, 1998.
[5]
cf. le premier chapitre de T.
de
Lauretis,
Technologies of
Gender…,
op.
cit.
[6]
Idem, p.
9.
[7]
J.
Butler,
Gender Trouble, Feminism and the Subversion of
Identity, Routledge, Londres, New York, 1990.
[8]
M.
Foucault,
La Volonté de savoir, Gallimard,
1972.
[9]
E. K.
Segdwick,
Epistemology of the Closet,
op. cit.
[10]
G.
Rubin, « Thinking
Sex… »,
art. cit.
[11]
M.
Wittig,
The Straight Mind and Other Essays,
Beacon press, Boston, 1992 (
La Pensée
Straight, Balland, 2001).
[12]
G.
Anzaldua, « To(o)
Queer the Writer : Loca, escrita y chicana »,
in B.
Betsy
Warland (
dir.),
In Versions : Writings by Dykes, Queers and
Lesbians, Vancouver press gang, 1991.
[13]
Differences. A Journal of
Feminist Cultural Studies, « Queer Theory, Lesbian and Gay
Sexualities », Brown university press, vol. 3, summer 1991.
[14]
La réaction envers un féminisme hétérocentré et la
réappropriation des textes de Monique Wittig en relation avec la critique de
l’hétérosexualité comme régime politique et la politique lesbienne
versus la politique féminine a occupé
bon nombre de séminaires de l’association
queer Le Zoo en 1999. Elle s’est également
concrétisée par la traduction en français des textes politiques de Wittig ainsi
que par la tenue d’un colloque en sa présence à Columbia university
in Paris en juin 2001. La parution des
actes de ce colloque est prévue pour le printemps 2002 aux Éditions Gaies &
Lesbiennes.
[15]
C’est le cas par exemple pour Le Zoo et le collectif
Queer Factory, respectivement fondés
en 1996 et 2001.
[16]
L’émergence d’une revendication des identités
butch/
fem dans la culture lesbienne française va dans
ce sens. Elle s’est notamment manifestée par la publication d’un recueil de
textes en 2001 : C.
Lemoine et I.
Renard,
Attirances, Lesbiennes Fems/Lesbiennes Butchs,
Éditions Gaies et Lesbiennes.
[17]
Aux dernières nouvelles de janvier 2002, c’est fait… Mais il
aura fallu le temps…
[18]
V. K.
Namaste,
Invisible Lives, The Erasure of Transsexual and
Transgendered People, Chicago university press, 2000 et plus
particulièrement le chapitre intitulé « Tragic Misreadings : Queer Theory’s
Erasure of Transgender Subjectivity ».
[19]
J.
Prosser,
Second Skins, the Body Narratives of
Transsexuality, Columbia university press, New York,
1998.
[20]
Sur le contrôle spatial exercé sur les
drag queens dans les bars,
cf. V. K.
Namaste,
Invisible Lives…,
op. cit. Namaste rappelle à juste
titre l’ambivalence que suscitent les
drag
queens dans les défilés de la fierté gaie et
lesbienne.
[21]
Au sens où l’entend B.
Preciado,
Manifeste Contra-sexuel, Balland,
2000.
[22]
J.
Halberstam,
Female Masculinity,
op. cit. et J.
Halberstam, « F2M : the Making of
Female Masculinity »,
in L.
Doan (eds),
The Lesbian Postmodern, Columbia
university press, New York, 1994.
[23]
Sur la manière dont Foucault a réussi à faire parler le langage
contemporain de la communauté SM aux Grecs et à bien tromper son monde et les
philosophes, il faut lire le réjouissant article de B.
Preciado, « Sex Machine. Introductory
notes to a radical theory of sex toys ».