2002
Mouvements
Éditorial
Pierre Bourdieu
Un pessimisme libérateur
Même pour ceux d’entre nous qui ne se considéraient pas forcément au nombre de ses disciples, l’émotion a été vive le mercredi 23 janvier à l’annonce du décès de Pierre Bourdieu.
Il était un des quelques grands de la pensée sociologique du xxe siècle. Au cours de la dernière décennie de son existence, il rompit avec la relative discrétion politique – justifiée, selon lui, par la souhaitable autonomie du champ scientifique – qui avait caractérisé sa carrière jusqu’aux années quatre-vingt, pour se lancer à corps perdu dans la bataille pour la justice sociale et contre la mondialisation néolibérale. Le mélange d’audace et de naïveté prophétiques avec lequel il mit le poids de son immense autorité au service de cette lutte a pu agacer bien des militants plus expérimentés dans les combats politiques et syndicaux, mais personne ne peut nier la générosité de son impulsion.
Dans les années soixante-dix, quand elle a commencé à être diffusée amplement, l’œuvre proprement scientifique de Pierre Bourdieu a constitué une alternative attirante pour les intellectuels de gauche qui n’étaient pas satisfaits par les fables russes ou chinoises du marxisme dogmatique ou par la scolastique althussérienne, mais ne voulaient pas tomber dans la trivialité positiviste et technocratique d’une certaine science sociale d’origine américaine. Joignant rigueur et radicalité, précision empirique et ambition théorique, le travail de Bourdieu et de ses collègues paraissait pouvoir offrir une synthèse de ce qu’il y avait de meilleur dans la grande tradition sociologique, en particulier chez les trois maîtres Marx, Durkheim et Weber, loin des oppositions stériles et des idéologismes grossiers. Ce ne fut pas seulement une découverte théorique, mais aussi, pour beaucoup, une révélation quasi existentielle. De fait, le début de sa popularité coïncida à peu près avec l’explosion démographique de l’université de masse. Pour bien des jeunes intellectuels français, souvent originaires de la toute petite bourgeoisie et des classes populaires, l’œuvre de Bourdieu eut un effet d’illumination thérapeutique. Les analyses minutieuses du capital culturel et des labyrinthes du champ symbolique les libéraient spirituellement des obstacles et des énigmes parfois humiliants qu’ils rencontraient au long de leur trajectoire à travers un monde social qui n’avait pas été construit pour eux. Elle leur offrait une boussole intellectuelle et la possibilité de se forger une cohérence personnelle.
Des critiques de provenance diverse ont reproché à Bourdieu un déterminisme subtil mais non moins implacable que celui du marxisme classique. On a pu dire que sa propre pratique politique, ainsi que celle des mouvements qu’il soutenait, démentaient d’une certaine façon sa théorie sociale. Malgré ce que suggèrent parfois certains aspects de son œuvre, qui la laissent apparaître comme un mécanisme bien huilé (comme si elle était un reflet du système de domination qu’il cherchait à déconstruire), son travail théorique laisse un chantier de questions ouvertes. Quelle relation y a-t-il entre les divers « champs » du social, qui apparaissent souvent peu articulés dans son œuvre ? Peut-on vraiment mesurer le capital culturel et/ou symbolique, ou bien s’agit-il de concepts métaphoriques ? Quel est leur « taux de conversion » avec le capital économique, et leur relation avec la notion de « capital social » des économistes institutionnalistes ? Comment analyser les pratiques populaires sans tomber ni dans le misérabilisme (tout ce que font les dominés exprime leur irrémédiable subordination), ni dans le populisme (toute expression de la culture populaire doit être interprétée comme un acte louable de résistance ou d’auto-affirmation) ? N’existe-t-il aucune forme de compétence cognitive et morale des acteurs qui ne soit modelée par les effets de la domination ?
Au cours des dernières années de la vie de Bourdieu, la visibilité même de sa figure de dissident célébré occultait la difficulté de construire une relation pertinente entre le savoir problématique des sciences sociales et les exigences d’une alternative politique à un ordre injuste. Et pourtant, sans lui, ni les interrogations citées précédemment, ni le possible contenu de cette relation n’auraient sans doute pu être formulés de façon tant soit peu intelligible.
Ce n’est pas par hasard qu’un de ses derniers livres s’intitule Méditations pascaliennes. Derrière la lourde armature théorique transparaît un descendant de ces moralistes français du xviie siècle qui dépeignaient avec un amer stoïcisme les illusions de la comédie sociale et la ronde absurde des courtisans. Cela n’allait pas chez lui sans une certaine affectation de supériorité incomprise. Mais, ce qui pouvait passer pour une pose trahissait aussi sans doute un véritable malaise, la douleur d’être intellectuel jusqu’au bout, condamné à la torture de la lucidité dans un monde de faux-semblants et de fausses valeurs. Cela rendait le personnage public Bourdieu à la fois passablement irritant et fort séduisant, selon les points de vue. On ne peut saisir le paradoxe profond de son œuvre si on ne comprend pas que même son narcissisme intellectuel, qui n’était pas mince derrière le masque de l’objectivité objectivante, était au service d’une entreprise de démystification des prétentions d’un moi souverain et isolé. Dans le même mouvement par leque il analysait brillamment la construction sociale de l’« intellectuel total », il restait fasciné par la figure de Sartre. Mais, même si sa propre trajectoire alimente en partie la nostalgie au fond peu démocratique du grand intellectuel-guide, il nous a fourni les instruments qui permettent de déconstruire cette nostalgie.
De même que d’autres productions intellectuelles absorbées par le marketing académique, ses concepts peuvent finir par servir de recettes à qui voudrait se forger une niche confortable et prévisible dans la division universitaire du travail. Comme toujours, il n’y a pas de pires ennemis d’un grand auteur que ses épigones les plus médiocres et les plus routiniers. Et pourtant, nombre de ceux qui ont appris à déchiffrer le monde dans ses livres et dans les pages de sa revue, Actes de la recherche en sciences sociales, n’oublieront jamais l’effet libérateur de sa pensée. C’est notamment sur cet effet libérateur que Mouvements reviendra plus largement dans un prochain numéro.
Citant le poète Francis Ponge, Bourdieu déclara un jour que son travail visait au fond à aider les individus à « parler avec leur propres mots », à échapper aux mécanismes ventriloques de la domination et aux modes imposées par les pouvoirs ou les faux contre-pouvoirs. Il est certain qu’aujourd’hui beaucoup d’hommes et de femmes, bien au-delà des cercles universitaires, peuvent témoigner que cette aspiration ne fut pas vaine. •
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