Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3709-X
192 pages

p. 57 à 65
doi: 10.3917/mouv.020.0057

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Dossier

no20 2002/2

2002 Mouvements Dossier

Construction et pratiques de la sexualité des garçons d’origine maghrébine en quartier populaire.

Entretien avec Christelle Hamel  [*]

Entretien réalisé par Patrick Simon
Christelle Hamel mène une recherche anthropologique sur la sexualité et la gestion des risques de transmission sexuelle du VIH auprès de garçons et de filles de nationalité française nés de parents maghrébins, âgés de dix-huit à vingt-cinq ans, résidant dans la région de Tours et en Île-de-France. Les personnes interrogées étaient soit étudiantes, soit salariées, soit en situation de précarité. Elle s’est intéressée aux identités de genre et aux rapports sociaux de sexe, dans un contexte marqué par la situation d’interculturalité.
Mouvements : Quels sont les rapports entre l’expérience de la précarité matérielle, des statuts de subordination et la construction de la sexualité chez les garçons ?
Christelle Hamel : Il n’y a pas de liens déterministes entre le vécu d’une situation de précarité et une forme particulière de sexualité. Mais la situation de précarité empêche les garçons en difficulté que j’ai rencontrés de réaliser les modèles sociaux qui régissent la sexualité, notamment le fait de construire une famille. La possession d’un emploi ou plus exactement de l’autonomie financière étant constitutive de la « masculinité », ces garçons sont déstabilisés dans leurs capacités à devenir des « hommes complets », car la construction de la famille est, pour les hommes plus que pour les femmes, subordonnée à la possession d’un emploi. De plus, les jeunes filles qui ont envie de se marier avec un jeune homme qui n’a pas de travail, qui a connu des expériences de délinquance et des passages en prison, sont plutôt rares. Par ailleurs, l’expérience de la précarité a une incidence en amont de la sexualité, sur la construction de l’identité sociale et, par conséquent, de la « masculinité ». Ces garçons ont un faible niveau de qualification (BEP ou CAP) qui les rend vulnérables et les place dans une situation de précarité durable. Face à l’expérience insatisfaisante des « petits boulots » et à la stigmatisation liée au racisme se développe alors un sentiment de révolte qui se traduit en une « rage » profonde envers les riches, les « puissants », l’État, la justice, la police, la société dans son ensemble. Il se met alors en place un processus de « ségrégation réciproque » entre ces jeunes et la société. J’ai repris ce concept à Philippe Robert et Pierre Lascoumes qui ont travaillé sur les bandes d’adolescents des années soixante, car on a affaire à un phénomène identique. Cette « ségrégation réciproque » produit une valorisation du groupe de copains, le groupe de pairs, en même temps qu’une dévalorisation de la société dans son ensemble. Puisque ces garçons ne bénéficient d’aucune reconnaissance sociale, c’est au sein du groupe d’amis qu’ils la recherchent. Le groupe devient le seul espace d’existence sociale, voire de socialisation. Il produit ses propres valeurs, celles de la révolte, et c’est au sein du groupe qu’on affirme son identité, sa valeur et sa « masculinité ». Ces garçons se définissent alors comme des « lascars » ou des « racailles ». Les copains sont considérés comme « des vrais frères ». La fidélité en amitié fait l’honneur d’un garçon, c’est pourquoi les « balances » sont fortement décriées. Parallèlement, toute personne extérieure au groupe de copains est rabaissée et réduite à l’injustice sociale de la société globale. Cependant, ces garçons ne forment pas une niche culturelle totalement isolée. Ils ont au contraire véritablement adopté les valeurs dominantes, notamment celle qui associe la « masculinité » au pouvoir et à l’argent. Mais ils sont dans l’incapacité d’incarner ce modèle, si ce n’est à travers des pratiques délictueuses qui leur permettent de se donner les apparences de l’homme adulte et autonome, parce qu’elles procurent de l’argent et un semblant d’autonomie. Mais ce n’est qu’une illusion. La délinquance, quand elle est sanctionnée par une condamnation pénale, ne fait que limiter davantage les possibilités d’obtenir un emploi.
M : On voit pourquoi dans ces conditions la mise en union dans un logement indépendant est rendue compliquée. Mais en quoi les flirts, la période d’initiation sexuelle est également empêchée par la précarité ?
C. H. : Dans les filières scolaires de type professionnel, le sex-ratio est très déséquilibré. Il y a très peu de filles, alors que l’établissement scolaire est le lieu où se rencontrent les partenaires dans les rapports d’initiation à la sexualité. Par ailleurs, la plupart de ces garçons vivent dans des quartiers où la proportion de familles maghrébines est importante, si bien que le contrôle social qui s’exerce sur les filles empêche de fréquenter des filles du quartier. Cela dit, il ne faut pas prétendre qu’il n’y a pas de flirts possibles, mais les obstacles sont plus importants. Les flirts et la sexualité sont admis pour les garçons, cela fait partie de la gamme des expériences nécessaires à la construction de la « masculinité », ils sont en revanche prohibés pour les filles. Les garçons peuvent sortir en discothèque, mais ne peuvent inviter une fille chez eux. Dans le cadre familial, on ne parle pas de sexualité, mais la liberté dont bénéficient les garçons pour les sorties leur laisse entendre qu’ils ont le droit d’avoir des expériences sexuelles prémaritales.
M : C’est dans ce cadre familial qu’intervient une éventuelle influence de l’origine maghrébine ?
C. H. : L’honneur est une valeur importante dans les familles maghrébines. Cet honneur est lié au lignage, à la famille, et il repose sur la virginité des filles au jour de leur mariage. Pour les garçons, se marier et avoir une descendance masculine permet de perpétuer le nom de la famille et de contribuer ainsi à l’honneur familial. De ce point de vue, ces garçons partagent les valeurs d’honneur de leurs parents : ils tiennent à avoir des fils et énoncent leur attachement à la virginité de leur future épouse. Cet attachement à l’honneur familial, et plus précisément, à la virginité de la future épouse distingue les garçons de parents maghrébins des garçons de parents français également en difficulté. L’injonction au mariage place les garçons en précarité dans une situation difficile, dans la mesure où trouver une compagne, établir une relation durable et construire une famille sont remis en cause par la précarité. J’ai d’ailleurs été assez étonnée de voir des garçons impliqués dans des mariages arrangés par leur famille se montrer comme soulagés de trouver là une solution à leurs difficultés à se conformer au rôle attendu.
M : Les rapports avec les filles s’effectuent à travers une distinction entre deux figures types : la fille disponible avec qui se réalisent les expériences sexuelles et la fille destinée au mariage. Comment s’établit cette distinction ?
C. H. : Ces garçons catégorisent les filles en se référant au critère de la virginité. D’un côté, il y a les « filles sérieuses », « qui se respectent », qui se préservent pour leur mari et qui garantissent l’honneur familial, de l’autre les « tassepés » (pétasses) ou « salopes » « qui vont à droite à gauche » et qui ont déshonoré leur famille. De plus, ces garçons partagent l’idée, d’ailleurs assez largement répandue dans tous les milieux sociaux, d’une « masculinité » définie par un rapport de sujétion des femmes vis-à-vis des hommes. Alors, celles qui échappent à ce rapport de sujétion en ayant une sexualité libre sont sanctionnées par l’étiquette de « salope ». Le mariage étant nécessaire pour devenir un « homme complet », la « masculinité » de ces garçons paraît défaillante au regard des attentes sociales. C’est pourquoi les relations avec les filles semblent envahies par la nécessité de réaffirmer leur « masculinité ». Les relations sexuelles se réalisent le plus souvent avec des filles de parents français ou des filles de parents maghrébins d’un autre quartier. Celles-ci sont généralement rencontrées en discothèque. Parvenir à « coucher » avec la fille est présenté comme l’unique objectif de la rencontre. Si la partenaire accepte, elle est considérée comme une « salope » qu’on a alors le droit d’humilier. Ces garçons incitent la fille à pratiquer la fellation et la sodomie, alors que, dans le même temps, ils jugent ces pratiques dégradantes pour une femme et considèrent que les demander à leur future épouse serait un « manque de respect ». Comme il y a deux catégories de filles, il y a deux types de sexualité : on « nique une meuf » et on « fait l’amour » à sa femme.
M : La recherche d’une endogamie maghrébine, qui est poursuivie comme un modèle par de nombreuses familles, a-t-elle pour effet de renforcer la classification des filles en deux groupes ?
C. H. : Je ne pense pas qu’il faille imputer aux seuls parents cette dichotomie entre la « fille sérieuse » avec qui on va pouvoir éventuellement se marier, et la « salope » avec laquelle on a une relation passagère dont on va pouvoir se vanter auprès des copains. Mais la valorisation de la virginité, qui sert de modèle aux parents, contribue évidemment à tracer cette frontière entre les « salopes » et les « filles sérieuses ». Les parents eux-mêmes partagent cette représentation, même s’ils ne la formulent pas parce que la pudeur interdit d’employer des mots grossiers. Mais on retrouve aussi cette distinction dans la société française sans que l’alibi de la virginité soit avancé pour la légitimer. Dès lors qu’une fille accumule un nombre de partenaires jugé trop important, elle est considérée comme une « fille facile ». Cette représentation est donc véhiculée par la famille, mais aussi par l’univers du cinéma, de la chanson, de la pornographie, et par les codes sociaux en général…
M : Comment ces garçons peuvent-ils à la fois vouloir sortir avec des filles, les considérer comme des « salopes » et vouloir épouser une fille vierge ?
C. H. : Cette dichotomie « filles sérieuses » « salopes » apparaît presque irrationnelle et intenable. Elle paraît contradictoire. C’est d’ailleurs bien ce que les filles reprochent aux garçons en général, à leurs frères, à leurs voisins ou amis : « Tu veux que ta sœur reste vierge, mais tu veux sortir avec des filles ! C’est pas normal ! » Il est certain que ce sont les garçons qui bénéficient de ce système de représentations. Il leur permet d’avoir une sexualité prémaritale, ce qui leur évite de passer pour des « puceaux » aux yeux des copains, tout en leur permettant d’exercer un contrôle sur la sexualité des filles qu’ils envisagent d’épouser. L’étiquette de « salope », qui peut être très vite attribuée à une fille, sans même qu’on sache vraiment ce qu’il en est de sa sexualité, a pour effet et pour fonction de contrôler la sexualité féminine. Elle est aussi l’un des mécanismes de reproduction de la hiérarchisation des sexes. Il y a les filles avec qui on s’amuse, celles à qui on peut tout faire, celles que l’on méprise, et celles qui vont apporter l’honneur et la respectabilité. Celles qui se seront fait avoir, tant pis pour elles, ce n’est pas la préoccupation des garçons. Ce qui est important pour eux, c’est que leurs sœurs ne tombent pas dans le piège.
M : La précarité économique et sociale accentue le décalage avec des modes de vie idéaux inaccessibles, aussi bien sur le plan de la sexualité (abondance des partenaires, liberté des relations) que de l’honneur familial (fonder une famille). Il en résulte une frustration par incapacité à occuper sa place, redoublée par l’échec. Le groupe de pairs est un milieu dans lequel on va rechercher les moyens d’expression et de valorisation qui ne sont pas faciles à obtenir dans la société globale. Cela n’induit-il pas un rapport violent et oppressif à l’égard des femmes ?
C. H. : Il y a un décalage sérieux entre les récits qu’ils peuvent faire de leurs multiples aventures et les possibilités concrètes de réalisation de ces aventures. Ils n’en sont d’ailleurs pas dupes, puisqu’une des figures centrales au sein du groupe est celle du « mytho », celui qui baratine. L’abondance de la sexualité est une norme pour ces garçons, norme qu’ils ne réalisent que dans une certaine mesure. Se vanter de multiples aventures, c’est une manière de se redonner une image positive dans un contexte où ils n’ont pas de reconnaissance sociale. La valorisation dans le groupe de pairs passe principalement par les histoires sur les copines, parce qu’on ne peut pas mentir sur le reste. Mais dire que la précarité induit un rapport violent envers les femmes, c’est construire un lien de causalité trop simple, car la violence envers les femmes concerne tous les milieux sociaux, même les plus favorisés. C’est ce que démontre l’enquête Enveff [1]. Mais sans aller jusqu’à parler des violences physiques, il me semble que l’imposition du principe de virginité est déjà en soi une violence faite aux filles. D’ailleurs, cela est vécu par elles comme une dépossession de leur propre corps et comme une perte de leur libre arbitre. Et celles qui ont transgressé cet interdit disent que c’était une manière de se « réapproprier leur propre corps ». Se sentir dépossédée de son corps et de la maîtrise de son existence, il me semble que c’est l’effet d’une violence. Celle-ci crée également des frustrations, mais les filles n’en deviennent pas pour autant violentes envers les garçons. Les causes de la violence, il faut les chercher ailleurs, dans la hiérarchisation des sexes. Mais, ce qui semble caractéristique de la situation de dominé de ces garçons, c’est qu’elle génère une violence envers toute personne extérieure au groupe, y compris les filles.
M : On a l’impression que la sexualité est une activité d’exhibition devant le groupe de pairs. Il y a une surenchère dans la performance, comparable à celle de la pornographie…
C. H. : Le visionnage de cassettes pornographiques entre copains est une activité très courante. La pornographie est une image très réductrice de la sexualité. Mais elle fournit des scénarios sexuels, avec toute une gamme de pratiques, que les individus peuvent ensuite adopter. Quant au désir d’être vu par les copains, il répond à la peur de passer pour un « puceau » ou pour un « mytho ». Être vu permet de couper court aux railleries. Cela montre que la sexualité n’est pas une affaire entre deux partenaires, mais une histoire entre copains. Le plaisir est dans ce qu’on se raconte dans des moments de franche rigolade où l’on fait la description détaillée des caractéristiques corporelles de la fille et des positions, des lieux, de la relation… Le partage par le récit des expériences sexuelles semble plus important que la relation elle-même. Ou alors, s’il y a du plaisir, ce sera dans la relation avec une « fille sérieuse » qui se place, elle, dans l’ordre de l’intime. Ici, on ne partage plus et on se met à distance pour protéger la relation du groupe d’amis.
M : Comment s’effectue le passage de la « salope » à la « fille sérieuse », et inversement ? Est-ce qu’on commence directement une relation avec une fille dont on décide qu’elle est « sérieuse », ou est-ce que c’est l’évolution de la relation qui détermine le changement de statut, donc de rapports ?
C. H. : On aborde la fille sur le modèle de la « salope », et ce sont ses réactions, notamment son refus ou non d’avoir une relation sexuelle, qui la font devenir une « fille sérieuse ». Mais l’évolution de la relation est rendue compliquée par les pratiques de partage qu’implique le groupe de pairs. À partir du moment où les relations avec la partenaire sont commentées avec le groupe, c’est-à-dire qu’il n’y pas d’intimité, la conversion en « fille sérieuse » est compromise. D’ailleurs, le groupe sollicite des détails lorsqu’il sait qu’un des membres a engagé une relation amoureuse. Mais il y a aussi des relations qui échappent au groupe. Ce n’est pas le seul fait du hasard, parce que la recherche d’une « fille sérieuse » qu’on va protéger du regard du groupe commence après un certain âge. Cet âge est plutôt tardif, vers les vingt-cinq ans, car on commence alors à penser plus sérieusement au mariage.
M : Et du côté des filles ?
C. H. : La sexualité des filles de parents maghrébins est beaucoup plus contrôlée que celle des filles de parents français. L’enquête ACSJ (Lagrange, Lhomond, 1997, L’entrée dans la sexualité) montre qu’à dix-huit ans, 45,8 % des filles « originaires du Maghreb » ont pratiqué le coït contre 70,3 % des filles « originaires de France métropolitaine » et 79,1 % des garçons « originaires du Maghreb ». L’écart est considérable. Il traduit l’importance du contrôle social qui s’exerce sur les filles. Il ressort également de mes entretiens que le nombre de partenaires connus par les filles est plus faible que celui expérimenté par les garçons. Mais il est difficile d’évaluer la fiabilité du discours des garçons, tant l’abondance des « conquêtes sexuelles » participe de leur identité sociale et qu’ils tendent à la mettre en scène. De même, les filles ont peut-être eu tendance à minimiser le nombre de leurs partenaires. Le plus souvent, les filles essaient d’avoir des partenaires en dehors du quartier pour échapper au contrôle social. Cela correspond au désir de connaître un partenaire qui ne s’inscrit pas dans le rapport dominant/dominée dans ses relations avec les filles. Cette volonté de rencontrer un compagnon différent des garçons du quartier vaut pour le flirt comme pour le mariage. Mais, pour le mariage, les pressions familiales interfèrent sur le choix du conjoint. Les parents ont une préférence pour des unions conclues avec un partenaire ayant la même appartenance culturelle. Cette pression est plus forte pour les filles, ce qui s’explique par les règles de l’alliance dans l’Islam, qui stipulent qu’une musulmane doit s’unir avec un musulman là où un musulman peut conclure des unions avec des femmes des autres religions du livre. Cela dit, la pratique religieuse ne suffit pas à expliquer ce décalage puisque d’autres prescriptions religieuses ne sont pas respectées avec autant d’attention. Il se dégage également une volonté de transmission des valeurs que véhiculent les parents. Les filles vivent difficilement cette pression. Celle-ci n’est pas ouvertement exprimée, mais elle se manifeste par les commentaires négatifs que font les parents sur telle ou telle fille du quartier qui vit avec un partenaire non maghrébin. L’intériorisation des attentes parentales les conduit à éviter les unions avec un garçon de parents français, ou à les vivre dans la confusion puisque leur officialisation auprès des parents semble difficile ou impossible.
M : Les fameuses « tournantes » forment une nouvelle figure médiatique du dérèglement de la vie sociale dans les banlieues et seraient une nouvelle traduction de la violence des relations. De quoi s’agit-il et comment l’expliquer ?
C. H. : Les « tournantes » sont des viols collectifs. Le mot « tournante » vient de l’expression « faire tourner ». On « fait tourner » les joints, mais aussi les « meufs ». Une « tournante », c’est « faire tourner » une fille à ses amis. Les scénarios qui conduisent au viol sont souvent les mêmes : la fille suit son nouveau petit ami dans un appartement, une voiture ou une cave, et ensuite les copains du garçon les rejoignent. Ils mettent ainsi en œuvre le code partagé qui consiste à « faire tourner les meufs ». Les « tournantes » sont à la fois significatives et peu significatives des relations entre garçons et filles. Fort heureusement, elles ne sont pas la pratique dominante dans l’ensemble de leur sexualité. Et tous n’y ont pas participé, loin de là. D’ailleurs, statistiquement, cela reste un phénomène marginal, ce qui n’enlève rien à la gravité des faits. L’enquête Enveff montre que la présence simultanée de plusieurs agresseurs ne concerne que 6 % des femmes victimes de viols. Mais la dimension collective du viol est révélatrice du rôle du groupe de pairs dans la sexualité. Les « tournantes » mettent en évidence que la sexualité est influencée, sinon complètement régie, par le groupe de copains. Elles montrent aussi que la sexualité est pensée comme un moyen de se mesurer les uns aux autres, car celui qui réussit à « faire tourner » une fille gagne une certaine supériorité sur les autres.
Dans une étude sur le viol, intitulée Le viol au masculin, D. Welzer-Lang conclut que le « mythe du viol », c’est-à-dire l’ensemble des discours sur le viol, les violeurs et les victimes, « structure l’érotique au masculin ». Dans le cas des jeunes en difficulté que j’ai rencontrés, c’est le modèle du viol collectif qui structure cette érotique, parce que le groupe est omniprésent dans l’expérience sociale. Ces viols collectifs ont été présentés par la presse comme un phénomène nouveau, prenant de plus en plus d’importance. Cette interprétation est fausse. L’enquête Enveff montre que « la proportion des agressions collectives varie peu selon l’âge des personnes au moment de l’enquête, ce qui pourrait signifier qu’on n’observe pas d’augmentation dans le temps de ces agressions collectives ». Dans les années soixante, des faits similaires ont envahi la presse et ont suscité des travaux de chercheurs, notamment celui de Phillipe Robert et Thibault Lambert (1976, Image du viol collectif et reconstruction d’objet). Ces viols collectifs étaient appelés « complots », et celui qui ramenait la fille « fournisseur ». On retrouve aussi des scénarios identiques : une fille déplacée en voiture qui se retrouve loin de chez elle et qui n’a plus d’autre choix que d’accepter de coucher avec les garçons qui possèdent le véhicule. Ou un garçon qui fait circuler sa nouvelle conquête à ses copains. Ces chercheurs affirment que la fille est la « propriété indivis du groupe ». La presse a également présenté ces viols collectifs comme un rite d’initiation, sans d’ailleurs préciser à quoi le rite initie. On peut supposer qu’il initierait à la sexualité, mais, là non plus, l’interprétation n’est pas juste. Les garçons qui ont participé à des viols et que j’ai rencontrés avaient déjà eu des expériences sexuelles avant les faits. Il ne faut pas exclure la possibilité que le cadre du viol puisse correspondre à une première expérience sexuelle dans certains cas, mais la pratique n’est pas instituée pour servir d’initiation sexuelle. Les participants à ces viols ont des âges extrêmement proches. Il n’y a pas d’aînés qui interviennent pour initier des plus jeunes en leur « fournissant » une fille.
M : La réprobation morale et les sanctions juridiques qui s’attachent au viol en France ont indéniablement progressé. Pourtant, il semble dans le cas des jeunes qui vous ont parlé de leur expérience des « tournantes » qu’ils ne perçoivent pas la violence exercée à l’égard de la partenaire, ni la transgression d’interdits collectifs. Il n’y a pas d’acte répréhensible ni d’atteinte à la dignité ou l’intégrité de la fille violée, puisque de toute façon elle a été dégradée et salie par sa pseudo-disponibilité sexuelle…
C. H. : Participer à une « tournante » est présenté par ceux qui s’y sont livrés comme un fait normal dans le parcours de jeunesse d’un garçon. Cela fait partie des bêtises de jeunesse. Dans le même temps, selon eux, « forcer une fille » n’est pas normal, mais leur représentation de ce que signifie « forcer une fille » est extrêmement restreinte : la frapper ou la menacer avec une arme. S’organiser entre copains pour harceler une fille à l’école jusqu’à ce qu’elle craque psychologiquement pour qu’un autre puisse se présenter comme un sauveur, la protéger et coucher avec elle avant de la « faire tourner » à ceux qui l’avaient harcelée au départ : ce n’est pas conçu comme de la violence. Les garçons ne dissimulent pas les efforts qu’ils ont dû développer pour amener les filles à participer à ces scènes de sexualité collective. Ils le masquent d’autant moins que cela est valorisant. Cela démontre leur ingéniosité et leur capacité à mettre en place un scénario qui fera accepter à la fille une sexualité avec plusieurs partenaires. Ils ne considèrent pas le fait que la fille subisse les rapports. Les réserves des filles ou leurs refus sont interprétés sous l’angle habituel d’un désir latent qui a besoin de se révéler. « Si elles disent non, elles pensent oui », selon le scénario extrêmement commun des violences sexuelles envers les femmes. Cependant, ils sont quand même conscients d’être allés trop loin, car ils parlent aussi des « tournantes » en disant que ce sont des « des trucs de ouf [fou] », mais ils cherchent à se convaincre que la fille le cherchait et qu’elle y a pris beaucoup de plaisir. Il est difficile de savoir véritablement ce qui relève de la conscience d’avoir forcé quelqu’un, d’avoir outrepassé la volonté de la fille. Mais cette ambivalence n’est pas tellement étonnante, car le viol est un crime assez peu réprimé en France. Il est certes très lourdement pénalisé, mais il fait l’objet de peu de dépôts de plainte, car cette démarche est particulièrement difficile pour les victimes. Seuls environ 5 % des viols commis sur des femmes majeures feraient l’objet d’une plainte, selon l’enquête Enveff. Ensuite il y a peu de condamnations, car il est également difficile d’apporter la preuve des faits si la victime ne dépose pas sa plainte immédiatement après le viol. Les crimes de viols restent donc largement impunis. Cela ne peut qu’entraîner la confusion dans les esprits. •
 
NOTES
 
[*]Doctorante en anthropologie.
[1]M. Jaspard (eds), Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France, 2002.
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