2002
Mouvements
Dossier
Tournantes, je vous hais !
Richard Moyon
[*]
Impossible d’allumer la télévision ou la radio, d’ouvrir un
journal ou un magazine sans tomber sur une émission ou un gros titre dénonçant
la « banlieue » et son folklore : ses jeunes et leurs violences, sa
délinquance, ses armes de guerre, ses business, ses incendies de voitures, ses
agressions de policiers, de profs, de médecins, de chauffeurs de bus et, cerise
graveleuse sur le gâteau, ses viols collectifs invariablement appelés
tournantes pour le
pittoresque.
La plupart des témoignages, reportages, articles de presse,
films qui ont ces dernières années abordé la question des banlieues n’ont pas
su éviter l’écueil de la stigmatisation, quand bien même leurs auteurs avaient
les meilleures intentions. Peu ou prou, nous sommes tous des faux témoins en
gants blancs.
La difficulté est énorme. D’un côté, il se produit à certains
moments dans certains quartiers des événements graves qu’on ne peut ni occulter
ni minimiser sous prétexte de ne pas montrer leurs habitants du doigt. La
campagne de dénonciation des tournantes a souvent pris un tour honteusement
racoleur, mais elle a contribué à mettre le problème sur la place publique. La
marge est étroite entre nécessité de dire (et d’agir) pour enrayer les dérives
et utilisation de ces dérives pour frapper d’opprobre les
classes dangereuses. On ne peut sortir
de la contradiction qu’en étant profondément solidaire de ceux qu’on dénonce et
de ceux, bien plus nombreux, qui, autour d’eux, savent et pourtant se taisent
et laissent faire. Il ne s’agit pas de laxisme. Les viols, les violences, les
vols, le deal de drogues dures doivent
être sanctionnés. Mais il ne faut pas ramener ceux qui s’y livrent à leurs
gestes. Si l’on enferme les jeunes dans leurs « conneries » sans leur laisser
d’issue, ce sera l’enfer, pour tout le monde.
C’est en réalité toute une fraction de la jeunesse des
quartiers dits difficiles qui est à l’abandon, livrée à elle-même, privée des
repères culturels, éthiques et politiques qui permettraient aux jeunes
d’adopter une autre conception des relations filles/garçons mais aussi, plus
généralement, de leur vie personnelle et sociale. Leur ouvrir d’autres horizons
est un devoir. Personne, ou presque, ne s’y attelle. Les profs assurent leurs
cours comme ils peuvent et tentent de faire passer quelques notions éducatives
souvent disqualifiées par ce que vivent les élèves et ce qu’ils voient de
l’actualité. Les familles des jeunes qui dérapent sont dépassées. Les
éducateurs, les assistantes sociales, les psychologues scolaires, les services
de la Protection judiciaire de la jeunesse, les policiers intelligents (il en
existe) sont débordés. Les problèmes sont saucissonnés entre dix intervenants
qui n’en traitent chacun qu’une partie avec des moyens insuffisants et aucune
vision d’ensemble.
Une fraction de la jeunesse part de travers. Elle a un besoin
impérieux qu’on lui consacre les moyens éducatifs, humains et matériels
nécessaires. Mais, plus que tout, c’est de politique qu’elle a besoin. De
comprendre comment va le monde, qui est qui, qui cherche quoi, qui dirige ou
manipule, et pourquoi. Et, pour s’orienter dans cette confusion apparente, les
jeunes ont besoin d’idées sur ce qu’ils peuvent faire, individuellement et
collectivement, pour que la société dans laquelle on les fait vivre cesse
d’être la jungle où règne la loi du plus fort, du plus riche ou du plus malin.
Si ces explications ne viennent pas, vite, ils traduiront en termes barbares ce
que ceux qui dominent le monde leur suggèrent comme modèle : moi, ma gueule,
mon fric, mon cul.
Depuis le film
La
Squale qui, entre autres horreurs, présentait le viol collectif
d’une fille draguée par un jeune beau comme un Dieu et pourri comme un Diable,
et depuis que la presse s’est penchée sur la question, les « tournantes » sont
apparues dans l’actualité
[1] ! Cette semaine s’ouvre le procès de onze jeunes
accusés de viol collectif pour avoir violé à deux reprises une fille de 14 ans
alors qu’ils avaient eux-mêmes de 15 à 21 ans. Selon la presse, le phénomène
serait plus fréquent qu’on ne le croit, occulté par le tabou dont il serait
l’objet.
Pour tout dire, quand j’ai lu ces informations, j’ai été
circonspect. Le sujet présentait tous les ingrédients du sensationnel à bon
compte : des jeunes, de la violence, du cul. De quoi faire fantasmer le
bourgeois sur les classes dangereuses. Pour en avoir le cœur net, j’en ai
discuté avec deux classes. Une de filles, première année BEP, 17 ans en
moyenne, et une terminale Bac pro industriel uniquement des garçons, tous âgés
de plus de 20 ans. La plupart de ces jeunes habitent des cités, parfois bien
difficiles. Je suis assez atterré : presque la moitié des filles (13 sur 28)
connaissent au moins une fille qui « a tourné » et autant au moins un garçon
qui a participé à au moins un viol collectif. Pourcentages identiques dans la
classe de garçons (10 sur 21) mais il s’agit parfois des mêmes cas. Pour la
moitié de ces jeunes, l’existence des tournantes est une évidence, comme les
vols, le racket ou les violences. Ça fait partie de la vie des cités.
Les appréciations sont radicalement différentes dans la classe
de filles et celle de garçons. Naturellement, les filles trouvent ça
dégueulasse, scandaleux, révoltant. Elles expriment une défiance profonde à
l’égard des « mecs des cités » : « Tout ce qu’ils veulent, c’est se vider ». Je
saisis au vol des bribes de récits terrifiants. L’une raconte comment une de
ses copines a été contrainte à une fellation par un type armé d’un couteau. Une
autre comment, alors qu’elle avait 11 ans, circulant dans les caves de son
bâtiment, elle et ses copines avaient surpris un viol collectif : des « grands
» se relayaient dans une cave dans laquelle hurlait une fille. Deux ou trois
autres s’interpellent : « Tu sais, F., la petite brune qui était avec Z la
semaine dernière à la porte du lycée, elle a été tournée à la cité X ». « Il
n’y a pas forcément de violence » raconte une autre. « J’ai une copine qui
était dans un squat avec son copain. Ils ont fait… bon, vous comprenez.
Ensuite, elle était en slip et soutien-gorge, deux types sont arrivés. Si tu ne
fais pas l’amour avec eux, je te quitte lui a dit son copain. Elle a cédé. »
Autre cas : le chantage à la dénonciation aux parents. Une fille fait l’amour
avec son copain, les autres arrivent et exigent qu’elle y passe avec eux parce
que ses parents ne seraient pas plus contents d’appendre ce qu’elle a fait avec
l’un qu’avec les autres. Ça marche.
Mais tout en considérant que les types sont « dégueulasses »,
elles intègrent tellement la situation qu’elles en rendent aussi responsables
les filles qui y passent. Il y a, disent-elles, celles qui sont consentantes
(elles citent le témoignage d’une fille sur la radio
Sky-Rock). Et puis, celles qui « le
cherchent ». Non qu’elles souhaitent, comme le soutiennent certains garçons,
coucher avec un bataillon, mais qui prennent des gros risques : elles regardent
les mecs dans les yeux ou leur font des sourires, ou passent et repassent
devant eux, ou sont en jupe, ou ont un décolleté, un tee-shirt ou un pantalon
trop moulants, une démarche trop comme ci ou pas assez comme ça. Bref, il faut
respecter les codes de la cité. Discussions passionnées entre elles : « Tu
sortirais en jupe, toi, dans la cité ? » ; « Quand tu viens chez moi, tu ne te
mets pas en jupe ! » ; « L’autre fois, je suis allée au centre commercial avec
une copine. On s’est fait accrocher par une bande de garçons. On n’a pas
répondu, on a tracé. Pour le retour, on a pris un autre chemin. Parce que, si
on était repassées devant eux, ils auraient cru qu’on les cherchait, qu’on les
provoquait. »
Ce délire des filles qui provoquent est profondément ancré et,
finalement, suscite plus de discussions que l’attitude des garçons qui, au bout
du compte, est considérée comme une donnée, quasi « normale ». Quelques-unes
ont un point de vue plus juste : « Tu peux marcher comme tu veux, être en
survêtement, garder les yeux baissés, ils te font des réflexions, t’envoient
des baisers. Si tu réponds, tu es une salope qui cherche. Si tu ne réponds pas,
tu es une salope bêcheuse à qui il faut apprendre la vie. Ils se croient tout
permis. » Je vais leur faire lire l’article de Frédéric Chambon dans
Le Monde pour poursuivre la
discussion.
Classe de garçons. Quand (un quart d’heure avant la sortie,
autrement on y passe les deux heures de cours) j’annonce le sujet, mouvements
divers dans la classe. Intervention de Youssef, un gars bien qui, à la fin du
cours, me dit : « Il se passe des trucs horribles. Vous ne pouvez pas imaginer,
et avec des tout petits ! Je ne comprends pas comment on peut aller avec une
fille sans sentiments. Moi, c’est physique, physiquement, je ne peux pas. »
Mais, pour commencer, Youssef est fâché : « Dans quel journal vous avez lu ça ?
Le Monde ? Mais qu’est-ce qu’il
connaît des cités le journaliste du Monde ? Il y vit, lui dans les cités ? Quand on
parle des jeunes, c’est toujours comme ça. » Je lui ai promis une copie du
Monde pour qu’il se fasse sa propre
idée en ajoutant que les articles de F. Chambon étaient en général sympas à
l’égard des jeunes et des habitants des cités. L’incident me semble tout de
même digne d’être rapporté car il témoigne de l’exaspération de certains jeunes
au sujet de l’image qu’on donne d’eux.
Premier mouvement : les viols collectifs ? Connais pas.
Ricanements dans la classe, apartés qui montrent qu’ils savent très bien ce
dont je parle. Des filles qu’on « tourne » ? Ah ! Oui, peut-être. Mais elles
sont consentantes. C’est ce qu’elles cherchent ! On se retrouve rapidement dans
le diptyque : saintes ou salopes. Les mêmes qui, dans d’autres discussions,
soutenaient que les filles doivent se couvrir (« Ça vous dirait, à vous, que
tous les types qui passent voient les formes de votre femme ? ») tentent de
justifier l’injustifiable et d’expliquer que ce qui leur arrive est normal,
qu’elles l’ont cherché. Ils ont une explication imparable. Elles sont
consentantes mais quand ça se sait dans la cité, pour sauver leur réputation,
elles portent plainte pour viol.
Ils connaissent mes idées, m’aiment bien et me « respectent »
professionnellement mais aussi pour les activités que j’ai menées en défense
des sans-papiers. Ils savent que je ne tolère pas n’importe quoi. Ils modèrent
donc leurs propos. Mais je devine que certains d’entre eux ont trempé dans ces
histoires. Quelques autres me soutiennent, mais sans se battre. Ils expriment
leur désapprobation, c’est leur opinion mais ils n’ont pas vraiment de jugement
sur leurs copains qui pratiquent de tels actes.
J’inverse le problème, en me plaçant du point de vue des
garçons, soulignant la misère affective, morale et sexuelle dans laquelle il
faut être pour en arriver là : c’est la sexualité chez les bêtes, les chiens en
rut. Je leur annonce que je vais leur filer 50 balles pour qu’ils se payent des
poupées gonflables. Ça les vexe, j’ai le dernier mot. Mais pour les faire
évoluer, il faudrait y revenir cinquante fois. Et le bac est dans deux mois.
•
[*]
Enseignant. Animateur du collectif
Cinquième zone (11 rue Salvador
Allende, 92 220 Bagneux ; site :
www. cinquieme-zone. org ; courriel :
cz. courrier@ cinquieme-zone. org).
Cinquième zone est un petit journal,
un tract en réalité, distribué tous les quinze jours dans quelques cités, à la
porte de quelques stations de métro ou de RER, quelques lycées de banlieues
parisiennes ou de province. Il paraît depuis septembre 1995. Nous avions été
frappés, pendant la campagne d’attentats du GIA et de l’affaire Khaled Kelkal,
du fait que tout le monde parlait des jeunes susceptibles d’être embrigadés par
l’intégrisme, mais que personne, absolument personne, n’avait le souci de
s’adresser à eux pour les aider à comprendre la partie qui se jouait et dont
ils étaient l’un des enjeux. Coincés entre les attentats, les intégristes qui
racolaient dans les cités, le plan Vigipirate et ses effets dévastateurs, le
racisme, Le Pen alors aux alentours de 15 %, ces jeunes,
n
os élèves souvent, souffraient moralement et même
physiquement. Et personne ne leur adressait la parole. Nous avons alors, à un
tout petit nombre, décidé d’essayer de leur donner des explications, non dans
la langue de bois des partis politiques, mais dans un langage courant. Nous
avons continué : la faillite des politiciens, aveuglante au moment des
attentats de 1995, se manifeste tout autant dans les autres événements de la
vie individuelle et collective des cités. C’est, par dessus tout, d’idées que
les jeunes ont besoin pour que les choses changent pour de bon et dans le bon
sens [NdA].
[1]
Ce texte n’était, à l’origine, pas destiné à publication. C’est
un document qui a circulé parmi les militants proches de
Cinquième zone pour préparer la
discussion que nous avons eue sur le sujet et le numéro paru sur la question
(
Les Noces barbares,
CZ n° 112, 6 mai
2001).