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S'inscrire Alertes e-mail - Mouvements Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe mâle dans la tête : réputation sexuelle, genre et pouvoir
AuteursJanet Holland du même auteur
Cette réflexion porte sur les résultats de deux projets de recherche féministes menés au Royaume-Uni entre 1988 et 1992 : le projet Women, Risk and AIDS, essentiellement fondé sur des entretiens non directifs avec 150 jeunes femmes de Londres et de Manchester, âgées de 16 à 21 ans, et le projet Men, Risk and AIDS, une étude comparative portant sur 50 jeunes hommes de Londres[1] [1] Voir J. Holland, C. Ramazanoglu, S. Sharpe et R. Thompson,...
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2 Au début de leur période d’activité sexuelle, les jeunes gens ont à s’impliquer dans des relations de pouvoir définies par le genre. Les entretiens révèlent la grande importance qu’ils semblent attacher à la réputation sexuelle. Les réputations sexuelles peuvent déterminer le comportement, les connaissances et les attentes, dans la mesure où elles sont constituées à travers des conceptions normatives très puissantes de ce que c’est qu’être masculin et qu’être féminine. On voit clairement se manifester l’existence d’une double norme de comportement sexuel pour les hommes et pour les femmes. Si les jeunes femmes semblent soumises à la nécessité de préserver leur réputation, les jeunes hommes doivent plutôt promouvoir la leur.
3 La première étude nous avait menées à la conclusion que les jeunes femmes ont à construire leur sexualité en réponse à ce que nous avons appelé le « mâle dans la tête » – le pouvoir de surveillance de l’hétérosexualité dominée par les mâles. Les jeunes femmes décrivent la construction d’identités hétérosexuelles déterminées par l’acceptation ou le refus de la féminité. Être féminine, c’est se construire soi-même en relation au mâle hétérosexuel. Leurs descriptions nous ont frappées par les limites du plaisir et l’absence du désir féminins, comme par le caractère désincarné de la féminité qu’elles produisent.
4 Les réputations sexuelles masculines et féminines ne sont pas des constructions culturelles opposées. Les descriptions par les jeunes hommes de leur réputation, de leurs attentes et de leurs premières expériences en matière de sexualité ne sont pas le simple pendant de celles des femmes qui n’évoquent pas, elles, la surveillance d’une « femme dans la tête », mais se réfèrent aussi au « mâle dans la tête ». Jeunes hommes et jeunes femmes semblent s’entendre pour reproduire le pouvoir masculin à travers l’imposition d’une norme par le « mâle dans la tête ». Les jeunes hommes masculins ont des formes de pouvoir que les jeunes femmes féminines n’ont pas.
• Genre et réputation sexuelle : deux poids, deux mesures
5 Les récits témoignent d’un large consensus : les mêmes attitudes, désirs et comportements sexuels se traduisent par des réputations sexuelles différentes selon qu’ils sont le fait d’hommes ou de femmes. Une jeune femme résume : « Quand on couche partout, on est une traînée, quand un type couche partout, c’est un veinard ». Certains admettent cette norme de réputation sexuelle « deux poids, deux mesures », d’autres la contestent, voire la tournent en ridicule, mais sa présence et son pouvoir émanent très fortement des entretiens, et sont confirmés par d’autres études[2] [2] S. Lees, Sugar and Spice : Sexuality and Adolescent...
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6 La norme « deux poids, deux mesures » peut être conçue comme un mécanisme actif de régulation des attentes et des pratiques sexuelles, un point de référence pour les jeunes gens lorsqu’ils établissent des relations sexuelles. Une jeune femme laisse entendre son existence en évoquant la façon dont la réputation sexuelle incite à se conformer à la féminité normative : « Les filles sont obligées de se tenir correctement, parce que si elles commencent à se défouler, elles se font traiter de traînée ou de salope, alors que les garçons peuvent faire n’importe quoi, on les traitera de Casanova et de choses comme ça, mais sans vraiment les blesser. »
7 La norme « deux poids, deux mesures » exclut le défoulement […] La femme activement désirante, qui s’abandonne à une sexualité débordante, qui recherche des hommes pour son propre plaisir sexuel est représentée comme un sujet totalement négatif. Jusqu’où peut mener son insatiable sexualité ? Qu’advient-il de son homme ? En s’évadant de sa féminité, elle menace gravement le « mâle dans la tête ».
Les femmes veulent aimer, les hommes veulent faire l’amour
8 Hommes et femmes admettent la norme « deux poids deux mesures » parce qu’ils tiennent pour acquis que « les femmes veulent aimer et les hommes veulent faire l’amour ». Il ressort, le plus souvent implicitement, des entretiens que les femmes ne peuvent pas se permettre de vouloir faire l’amour – l’expression du désir n’est pas compatible avec la féminité.
9 Pour produire les identités sexuelles féminines et les corps disciplinés (cheveux, peau, tour de taille, orgasmes, règles, boutons) conformes aux exigences de la société, les femmes contraignent leur corps et leur sexualité, perçus comme fondamentalement indisciplinés et appelant un contrôle. Les discours de la loi, de la médecine et des sciences sociales se mêlent pour donner naissance au sujet féminin problématique requérant constamment, du fait de la biologie même du corps de la femme, surveillance et discipline. Échapper à ce contrôle, c’est perdre sa réputation.
10 La pression peut émaner des hommes sous des formes variées, allant de la tendre persuasion jusqu’à l’extrême violence, mais les femmes peuvent également se soumettre d’elles-mêmes à la surveillance du « mâle dans la tête ». Ce ne sont généralement pas les hommes qui choisissent les vêtements, la coiffure et le maquillage des femmes, ou qui décident de la façon dont elles s’habillent pour sortir le soir. Les femmes qui ne présentent pas les apparences conventionnelles de l’attirance sexuelle encourent une réputation (si souvent attribuée aux féministes et aux lesbiennes) d’incapacité à séduire un homme. Les filles subissent souvent une pression considérable pour perdre leur virginité, tout en préservant leur réputation. Celles qui ne contestent pas l’hétérosexualité doivent apprendre à distinguer et à faire respecter la frontière, souvent floue, entre attrait sexuel et disponibilité inconditionnelle.
11 Les hommes aussi sont tenus de se construire conformément à une conception dominante de ce qu’est la masculinité et de maintenir leurs propres réputations sexuelles[3] [3] J. Holland, C. Ramazanoglu, S. Scott, et R. Thompson, « Desire,...
suite. Certains jeunes hommes ont conscience des pressions qui leur font aborder leurs premières rencontres sexuelles comme des conquêtes physiques plutôt que comme des relations amoureuses : « J’ai pensé en moi-même, j’ai gagné, maintenant j’ai quelque chose à raconter à mes potes – on est vraiment excité et tout parce qu’on va pouvoir dire à ses copains “ouais. Je suis arrivé à quelque chose” ». « Je crois c’est une attitude courante chez les hommes – se faire toutes celles qu’on peut, tant pis s’il y en a une qui se retrouve enceinte ».
12 Certains défendent ce point de vue au nom d’une différence innée entre les sexes : « Quand un type est excité, ça met un petit moment à se calmer, non ? Et il peut se dire, “autant en profiter”, alors qu’avec une femme ça prend beaucoup plus longtemps. Admettons qu’un garçon ne puisse pas s’arrêter, la fille va essayer de le repousser, il peut utiliser la force. Il pourrait la violer, une femme n’a vraiment aucune chance contre un type qui la force. »
13 D’autres jeunes hommes n’acceptent pas la norme masculine mais reconnaissent sa puissance et sa prévalence. « Honnêtement, je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit d’inné qui rende les hommes et les femmes très différents, mais je crois que les rôles nous sont imposés. Le mouvement des femmes a très bien mis en évidence les rôles stéréotypés auxquels les femmes sont assignées. Mais les hommes aussi sont forcés d’entrer dans des rôles stéréotypés. » « Je pense que les hommes ont honte de reconnaître qu’ils veulent autre chose qu’une simple baise vite fait et un orgasme et que les femmes ont honte de reconnaître que parfois c’est cela qu’elles pourraient vouloir. »
14 La norme de comportement masculin s’applique même dans le cadre d’une relation stable. Ce qu’une jeune femme résume par : « les mecs s’en foutent ». Une autre commente : « la plupart des types que je connais sont complètement irresponsables ». L’irresponsabilité (en particulier en ce qui concerne la contraception) et le fait de « ne vouloir qu’une chose » sont très présents dans la perception qu’ont les jeunes femmes des hommes et de la masculinité, même si elles ont personnellement des relations avec des hommes qu’elles considèrent comme différents.
15 Les jeunes femmes distinguent de la même façon que les jeunes hommes entre réputations masculines et féminines. Le désir féminin, n’est pas nié, mais explicitement présenté comme réduit au silence : « La fille n’est pas censée vouloir faire l’amour, même si elle en a envie, et elle n’est pas censée dire qu’elle en a envie. » Certains comportements apparaissent trop fortement ancrés pour qu’il soit facile de les changer : « Mon frère aîné est un phallocrate. Il prend tout ce qui lui tombe sous la main. Il ne peut pas sortir avec une fille sans la draguer. Ça me dégoûte, mais qu’est-ce que je peux faire ? » La conformité à ces modèles de comportement n’est pas forcément considérée comme inévitable, mais comme très générale : « La plupart des garçons […], quand ils ont une copine, […] ne pensent qu’au côté sexuel de la relation, ils ne pensent à rien d’autre. »
16 Tout en définissant le comportement mâle de cette façon, la même jeune femme précise qu’il y a des filles qui sont comme les hommes à certains égards : « Il y a des filles qui pensent exactement comme les garçons, mais la plupart des filles que je connais veulent voir un côté différent, l’autre côté, le côté non sexuel. »
17 « Penser comme les garçons », c’est ne pas se soumettre à la féminité normative – laisser cours au défoulement. Une attitude qui suscite la désapprobation non seulement des hommes, mais également des filles, qui s’attribuent mutuellement de mauvaises réputations sexuelles : « Mais il y a des filles, elles portent ça sur elles. Si elles se font traiter de traînée, elles le portent sur elles. La façon – la façon dont certaines se conduisent. – Elles le cherchent ? – Ouais, ouais. J’y peux rien. Bon, si tu te faisais traiter de traînée alors que ce n’est pas vrai, je dirais vraiment “c’est pas juste”. Mais si tu portes ça sur toi, je dirais “j’y peux rien, je suis désolée”. »
18 Il ressort des entretiens, parfois explicitement comme dans les extraits que l’on vient de lire, que les jeunes femmes peuvent éprouver des difficultés à l’égard de la féminité traditionnelle et des pressions qu’elles subissent pour réprimer leur désir et se concentrer sur les relations plutôt que sur leur propre plaisir[4] [4] J. Holland, C. Ramazanoglu, S. Scott, S. Sharpe et R. Thompson,...
suite. Mais le spectateur de leur première expérience sexuelle est leur partenaire masculin, soumis au « mâle dans la tête ».
19 L’acquisition d’une réputation masculine donne aux hommes une liberté sexuelle qui est refusée aux femmes, mais leur interdit de rechercher la douceur, l’intimité, la passivité et la dépendance. Cela impose aux jeunes hommes des normes qu’ils peuvent accepter, mais pas forcément souhaiter, et auxquelles ils n’arrivent souvent pas à se conformer. Le spectateur de leurs premières expériences sexuelles n’est pas une femme tendre, attentive, désirante, mais un « mâle dans la tête » au regard critique, constitué en particulier par le groupe de pairs mâles.
20 De même qu’il y a des filles qui « pensent comme les garçons », de jeunes hommes essaient de penser et de se comporter avec davantage de sensibilité et d’attention. Une non-conformité qui soulève la question de la résistance à la masculinité et à la féminité normatives.
Nouveaux hommes, mauvaises femmes
21 Les jeunes gens ne se plient pas forcément aux injonctions de la double norme. Ils peuvent, de façon consciente ou non, « perturber le genre » en refusant des relations de pouvoir occultes.
22 Les jeunes gens constatent que la double norme est en train d’évoluer. Les hommes, plus que les femmes, évoquent ce changement. Ils perçoivent que les femmes ont davantage de connaissances en matière de sexualité et ont acquis la capacité d’exprimer le désir sexuel. C’est pour certains une menace directe : « Je pense que les femmes n’ont jamais attendu autant des relations sexuelles. Mon père par exemple m’a dit “Mais comment tu fais, aujourd’hui, à 19 ans, avec des femmes qui en savent tellement ? Moi, j’aurais été très embarrassé. De mon temps, on ne savait absolument rien de la sexualité, mais heureusement la fille en savait encore moins – si bien qu’on avait l’air de savoir à peu près ce qu’on faisait.” »
23 Si quelques-uns tiennent au maintien de la double norme, d’autres saluent une évolution vers l’égalité, parfois explicitement associée au féminisme ou aux changements législatifs, qui donne aux femmes davantage d’espace pour exprimer leurs propres désirs, voire prendre l’initiative. Ceux-là ne se sentent pas particulièrement menacés. Les femmes susceptibles d’exprimer leur désir leur paraissent plus accessibles, n’ayant pas à être conquises. Ils apprécient particulièrement que les femmes puissent leur faire des avances. Cela les soulage du souci d’être rejetés et les situe hors de la compétition avec leur groupe de pairs pour les conquêtes sexuelles. Cela donne également aux hommes la possibilité de relations plus proches et de pratiques plus gratifiantes sur le plan affectif. « On parle beaucoup en ce moment de l’homme nouveau. Je ne crois pas vraiment qu’il y ait un homme nouveau, je pense que c’est la femme avec laquelle il est qui a changé, qu’elle a de nouvelles exigences à l’égard de son partenaire, ce qui change les choses. Je ne pense pas du tout que les hommes aient changé. Je pense qu’il n’y a que les femmes qui ont changé… et qu’elles changent les hommes, ce qui est génial. »
24 D’autres jeunes gens critiquent explicitement l’injonction à la conformité. Deux jeunes hommes, chacun à sa façon, reconnaissent le caractère gendré des stratégies sexuelles et expriment leurs distances à l’égard de la façon dont il est convenu d’en juger : « Je ne peux pas supporter d’être dans une pièce avec des hommes […] je connais plein d’hommes qui sont dans la compétition […] je trouve ça ennuyeux. » « Je ne traite pas les filles de traînée. J’ai eu plus d’une partenaire, alors moi aussi on pourrait me traiter de traîné ou de quelque chose comme ça. Les mecs qui font ça sont des don juans ; les femmes qui font ça sont des traînées. Il faudrait faire quelque chose, ce n’est pas très sympa. » Les jeunes hommes qui ne se sentent ni soumis aux pressions sociales, ni conformes aux conceptions dominantes de la masculinité hétérosexuelle cherchent à expliquer ce qu’ils conçoivent comme une différence en se référant à ce qu’ils ont vécu, à leur perception de la masculinité conventionnelle et des autres hommes. Dès lors que la masculinité hétérosexuelle est construite socialement en opposition à la féminité et à l’homosexualité, il n’est pas facile pour les hommes d’échapper à la masculinité sociale. Être un homme, c’est être non-femme, non-gay, non réabsorbé dans une relation mère/fils. Un homme qui rejette la conquête hétérosexuelle, qui donne des verges pour se faire battre, peut bien se définir comme un homme nouveau : dans les termes de la double norme, c’est un loser. Dans les cadres actuels de l’hétérosexualité, la féminité de qui donne des verges pour se faire battre est productrice d’insoumission et appelle l’imposition d’une discipline. Processus qui ne ressortit pas simplement à des pratiques discursives : il peut être violent, rendant la résistance mâle à la masculinité physiquement dangereuse.
25 L’existence de la double norme est manifeste lorsque l’on s’aperçoit que le mâle qui donne des verges pour se faire battre n’a pas de pendant féminin. Le dualisme apparent de la double norme exclut la possibilité d’un désir féminin indépendant. Dans les structures de l’hétérosexualité, la femme sexuellement désirante est constituée comme une mauvaise femme, disponible comme un objet ou un moyen du désir des hommes, mais subordonnée à la sexualité masculine.
26 Lorsqu’un homme veut aimer et qu’une femme veut faire l’amour, cela peut ne déboucher que sur l’inversion des rôles conventionnels mâle/femelle, mais cela peut aussi initier la déconstruction des dualismes hétérosexuels et, du moins en privé, la négociation d’autres possibilités. Les problèmes ne surgissent pas seulement du processus de négociation mais du déplacement des relations négociées du privé vers le public, ou d’une relation vers une autre.
27 Pour être mieux comprises, distinguons entre pouvoir social et pouvoir individuel. Lorsque l’on prétend que les femmes ont du pouvoir sexuel sur les hommes, cela peut se rapporter au rejet subi par les hommes, ou au pouvoir exercé en privé par des femmes individuelles. Les femmes peuvent dominer dans la chambre à coucher, mais la féminité ne leur donne pas de pouvoir social. Les hommes ont le pouvoir social en ce sens qu’ils accèdent à la domination masculine par le biais des conventions de la masculinité. Mais en tant qu’individus, ils n’ont pas besoin de le choisir, ou peuvent échouer à y accéder.
28 Le plaisir des femmes, le défoulement de la féminité ne concordent pas avec le dualisme de la double norme et choquent. « J’étais en troisième année et je rentrais chez moi en bus. Pour une raison ou une autre, il y avait surtout des filles dans ce bus. Quelques garçons ont commencé à les embêter en demandant : “Tu te masturbes ? Les filles qui savaient ce que c’était, la plupart sont devenues écarlates, ont baissé les yeux, la tête : “tais-toi, tais-toi.” C’est quelque chose que les filles ne sont pas censées faire. Les garçons le font parce que c’est leur virilité. Ils ont une bite alors c’est ça qu’ils sont censés faire. Mais je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’hommes qui se rendent compte qu’il y a plein de femmes qui se masturbent. Ils arrivent à moi et me disent : “Tu te masturbes ?” Je me lève et je dis : “Oui. Et alors ?” Les mecs se sont assis et n’ont plus dit un mot jusqu’au terminus. Ils étaient horrifiés, très gênés. » Dans le cadre de l’hétérosexualité « imposée », le désir féminin est indéfini, sous-développé, difficile à concevoir.
29 Les jeunes femmes ne peuvent modifier la féminité sans affecter fondamentalement le « mâle dans la tête ». Il est plus facile de subvertir les définitions mâles du désir que de produire le désir féminin lui-même. Pour que les femmes aient les moyens d’affronter la domination des hommes, il faut d’abord qu’elles soient capables de revendiquer leur propre expérience et d’affirmer leur corps comme le lieu de leurs propres désirs. Mais, selon les termes d’un jeune homme, il est plus féminin de dénigrer le corps que d’exprimer son pouvoir : « vous êtes avec un groupe d’amis, tout à coup votre copine arrive et dit : “vous avez vu mon cul comme il est gros ?” C’est normal, alors que si un homme arrive et dit : “regardez ma bite, elle est minuscule !” Vous voyez le malaise. »
30 Le défoulement qui fonde la mauvaise réputation féminine ne menace pas nécessairement directement les hommes en tant qu’individus – qui peuvent être formés à l’apprécier – mais le pouvoir du « mâle dans la tête ».
• L’absence de « femme dans la tête »
31 Ni les femmes qui refusent la féminité conventionnelle, ni les hommes qui refusent la masculinité n’affirment d’identité en référence à « une femme dans la tête ». Les jeunes femmes peuvent, et certaines le font, résister aux pressions qui s’exercent sur elles pour discipliner leur corps et lui imposer une féminité docile, mais elles ne cessent pas pour autant de se référer à des constructions du corps, du sexe et du genre éminemment dominées par les besoins, les corps et les désirs mâles. Là où l’on pourrait s’attendre à trouver une « femme dans la tête » on ne trouve nul discours, nulle existence, que le vide. La production des réputations sexuelles exclut la possibilité d’un pouvoir féminin. On ne peut considérer les réputations mâle et femelle comme les deux faces d’une même médaille : des discours de l’hétérosexualité n’émanent ni « femme dans la tête », ni la moindre esquisse de ce que pourrait être une « femme dans la tête ». Comment concevoir une sexualité féminine active, un désir et une performance féminins positifs, une compétence, un pouvoir et des moyens féminins alors que l’on ne dispose que de conceptions négatives, déviantes ou subordonnées de la femme désirante ? Cela demeure un problème central pour le féminisme.
32 Certaines féministes ont soulevé un problème comparable en appréhendant l’existence lesbienne en relation avec la domination de l’hétérosexualité[5] [5] J. Butler, Gender Trouble : Feminism and the Subversion...
suite. Elles constatent que le dualisme hétérosexuel masculin/féminin produit l’absence, le silence ou l’exclusion des lesbiennes. Ces théoriciennes, de différentes façons, conçoivent l’existence lesbienne exclue comme un lieu politique à partir duquel l’impensable peut être pensé, et donc comme une source possible de subversion de la domination hétérosexuelle. Pour reprendre les termes de Judith Butler, cela fait « gender trouble ». Carol Gilligan remarque, de même, que les jeunes femmes « parlent » mais ne sont pas « entendues ». Alors que les garçons accèdent à la masculinité en prenant pleinement possession de leur voix humaine, les filles adolescentes doivent renoncer à la leur lorsqu’elles accèdent à la féminité adulte. Les filles qui se battent pour garder toute leur voix – qui disent qu’elles savent – créent le trouble. Les filles féminines, elles, deviennent silencieuses. Si les filles gardaient la plénitude de leur voix humaine, le monde aurait à changer. Sandra Bem distingue entre regarder à travers les lentilles d’une culture – en voyant comme la culture nous permet de voir –, et regarder les lentilles elles-mêmes – comme les réalités culturelles sont organisées par le discours[6] [6] S. Bem, The Lensesof Gender, Yale university press, New...
suite.
33 Rendre compte des réputations sexuelles par l’absence de femme dans la tête nous confronte à la persistance de relations sociales et politiques imprégnées de domination masculine.
34 On ne peut satisfaire aux exigences de la réputation sexuelle en étant tout ensemble femme, puissante et féminine. Être féminine et puissante, c’est faire scandale et menacer le pouvoir masculin. Les descriptions des jeunes femmes n’expriment guère de respect, n’attribuent guère de valeur à un pouvoir indépendant, qui menacerait une féminité si durement conquise. Seuls les jeunes gens qui ont acquis une certaine conscience féministe ont une réflexion autonome sur le pouvoir. Il est difficile de conceptualiser le pouvoir féminin parce que cela bouleverse les catégories qui sont à notre disposition pour penser ; cela atteint le domaine du personnel et nous dérange. Si les jeunes femmes accèdent au pouvoir féminin, elles ne peuvent généralement rien en faire. L’exercice du pouvoir féminin est possible, mais contestataire, subversif, « pathologique ». Certaines femmes peuvent devenir puissantes en accédant au pouvoir mâle : exercer le pouvoir comme un homme, être une femme masculine, se joindre à une bande de filles. On dispose de nombreux stéréotypes de viragos, de femmes castratrices – sans doute excessivement pourvues d’hormones masculines ou d’HRT. Mais, exception faite des discours insoumis du féminisme, la féminité indépendante ne dispose d’aucun langage public.
• Conclusion
35 Une fois abandonnée l’opposition binaire mâle-constitué-par-la-raison/femme-constituée-comme-corps, il n’existe aucun modèle de sexualité féminine.
36 Les sociologues sont de plus en plus incités à concevoir l’hétérosexualité en termes de discours, plutôt que de structures et de relations patriarcales. Il nous semble que l’on peut attribuer aux discours de la réputation sexuelle un pouvoir de régulation considérable. Si les jeunes gens n’y résistent pas directement, c’est que le poids écrasant de l’hétérosexualité ne leur en donne guère le choix. La double norme ne semble laisser de place à aucune « femme dans la tête ». Mais dans le vide laissé par le discours, il reste des possibilités de construction d’identités, de contre-discours, de contestation du « mâle dans la tête » ; des possibilités de fonder la vie autrement. Si très peu de jeunes gens, dans nos deux études, expriment explicitement une conscience critique, si la majorité accepte sa vie gendrée, de nombreuses amorces de réflexion, de lutte et de changement sont perceptibles dans les tentatives pour négocier les identités, pratiques et relations sexuelles en réponse à la surveillance exercée par le « mâle dans la tête ».
37 Reste à trouver les moyens de traduire cette pensée de l’impensable en subversion pratique de la domination masculine, et à en évaluer les dangers. Les stratégies politiques collectives pour subvertir le mâle dans la tête, et penser le pouvoir féminin, nécessitent davantage que des contre-discours. Une conception positive du pouvoir féminin devra en outre surmonter les divisions sociales entre femmes. Il faudra une imagination radicale pour échapper à la force des contraintes associées aux réputations sexuelles, et initier ainsi une transformation des relations hétérosexuelles. •
Notes
[ *] In J. Weeks et J. Holland (dir.), Sexual Cultures : Communities, Values and Intimacy, Macmillan, London, 1996. Traduction et adaptation par Irène Jami.
[ 1] Voir J. Holland, C. Ramazanoglu, S. Sharpe et R. Thompson, The Male in the Head : Young People, Heterosexuality, and Power, The Tufell press, London, 1998.
[ 2] S. Lees, Sugar and Spice : Sexuality and Adolescent Girls, Penguin, London, 1993 ; S. Sharpe, Falling for Love : Teenage Mothers Talk, Virago, London, 1987, et Just Like a Girl, Penguin, London, 1994 (2e édition) ; G. Weiner et M. Arnot (eds), Gender Under Scrutiny : New Inquiries in Education, Unwin Hyman, London, 1987.
[ 3] J. Holland, C. Ramazanoglu, S. Scott, et R. Thompson, « Desire, Risk and Control : The Body as a Site of Contestation », in L. Doyal, J. Naidoo et T. Wilton (eds), AIDS : Setting a Feminist Agenda, Taylor & Francis, London, 1994.
[ 4] J. Holland, C. Ramazanoglu, S. Scott, S. Sharpe et R. Thompson, « Pressure, Resistance, Empowerment : Young Women and the Negociation of Safer Sex », in P. Aggleton, P. Davies et G. Hart (eds), AIDS : Rights, Risk and Reason, Falmer press, London, 1992.
[ 5] J. Butler, Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity, Routledge, London, 1990 ; Bodies That Matter : On the Discursive Limits of ‘Sex’, Routledge, London, 1993 ; B. Martin, « Sexual Practice and Changing Lesbian Identity », in M. Barrett et A. Phillips (eds), Destabilizing Theory : Contemporary Feminist Debates, Cambridge, Polity press, 1992 ; L. Stanley, Is There a Lesbian Epistemology ? Manchester university sociology department, Feminist praxis monograph 34.
[ 6] S. Bem, The Lensesof Gender, Yale university press, New Haven, 1993.
PLAN DE L'ARTICLE
- • Genre et réputation sexuelle : deux poids, deux mesures
- • L’absence de « femme dans la tête »
- • Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Janet Holland et al. « Le mâle dans la tête : réputation sexuelle, genre et pouvoir », Mouvements 2/2002 (no20), p. 75-83.
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2002-2-page-75.htm.
DOI : 10.3917/mouv.020.0075.




