2002
Mouvements
Dossier
Sexe : sous la révolution, les normes
Une fouille archéologique du bloc que constitue la sexualité
révèlerait des strates successives, le premier feuilletage sous la surface
actuelle remontant à l’ère pré-sida, très courte avant d’accéder au granit des
années soixante. Les générations ayant commencé leur vie sexuelle dans cet
après-68 ont d’emblée approché la sexualité comme une source de plaisir, et
parfois lutté contre ce qui tendait à interdire ou à limiter un plaisir auquel
elles considéraient qu’elles avaient droit. L’avortement et la contraception
légalisés, la chape de l’ordre moral en pleine dissolution, qu’est-ce qui
pouvait encore priver quiconque de ce droit ?
Et pourtant, l’avènement d’une sexualité libre que les
mouvements d’émancipation post-68 avaient cru atteindre ne s’est pas produit.
Ce que le sida a remis en question n’était ni consolidé ni véritablement
advenu, et sous l’apparence d’une libéralisation heureuse se reconstituaient ou
se maintenaient des normes, tout aussi contraignantes quoique plus difficiles à
identifier. Ce dossier est issu d’une interrogation sur les rapports de
domination – entre genres, mais aussi entre sexualités – et d’une tentative de
bilan sur ce que l’évolution des normes, des représentations et des
comportements sexuels y a changé depuis une trentaine d’années.
• La révolution sexuelle a-t-elle eu lieu ?
Aux origines du projet de « révolution sexuelle » et de «
libération sexuelle » revendiquée dans les années soixante et soixante-dix, il
s’agissait de s’émanciper de rapports de domination, de normes familiales,
patriarcales, phallocrates, associés à la domination capitaliste, qui bridaient
la sexualité. Si le capitalisme est toujours là, et si les projets alternatifs
radicaux ont du plomb dans l’aile, il serait difficile de nier que la sexualité
– ses normes et ses pratiques – a connu depuis les années soixante, à défaut
d’une révolution, de profonds changements. Pratiques et « vécu », constructions
sociales et représentations désignent une sexualité moins rigoureusement
contrainte par les institutions, et les normes. La sexualité s’est émancipée de
la conjugalité, de la procréation, de l’amour. Des comportements auparavant
confinés à la marginalité ou à la clandestinité se sont généralisés. Cela a été
de pair avec une évolution des rapports entre les sexes – donc des rapports de
domination – passant pour les femmes par l’accès massif aux moyens du contrôle
de leur propre corps (par le biais du droit à l’avortement et à la
contraception que les combats féministes ont arraché de haute lutte, mais
également par la criminalisation du viol et la législation punissant le
harcèlement sexuel), des possibilités d’expression du désir féminin, et un
début de « dé-marginalisation » de l’homosexualité (surtout masculine).
Évolutions lisibles dans le renouvellement, perceptible depuis quelques années,
des représentations de la sexualité par certaines œuvres d’art. Le privé,
l’intime s’y expose en public, rompant avec la misogynie et la violence à
l’encontre des femmes qui prévalent jusqu’ici dans l’art occidental – que Régis
Michel présente comme « l’art du viol ». Chez Catherine Millet (La vie sexuelle de Catherine M.), une femme
exhibe sa sexualité et cela est une
œuvre d’art ; elle a de multiples partenaires, dissocie d’emblée sexe et amour,
et décrit sa pratique de la masturbation comme un élément significatif de sa
vie sexuelle ; Virginie Despentes (Baise-moi) montre des femmes actives et
violentes avec l’ambition de subvertir, en l’inversant, le modèle dominant ;
Patrice Chéreau (Intimité) donne à
voir la naissance d’une dépendance masculine face à un désir féminin dissocié
de l’amour ; désir féminin qui meut exclusivement le personnage, et fonde
entièrement le propos de du film de Catherine Breillat,
Romance.
Mais cette « libéralisation » a aussi signifier accession de la
sexualité au rang de produit de consommation, apparition d’un « marché libre du
sexe », ce qui ne permet pas forcément l’« émancipation » revendiquée par
rapport à l’oppressante société patriarcale, ni l’affaiblissement des rapports
de domination – mais simplement leur déplacement. En somme, il y a bien eu
éclatement des normes, au sens où les représentations désignent désormais
majoritairement la sexualité comme liée à la satisfaction d’un désir, comme l’accomplissement
d’une expérience, et où il n’y a plus
exclusivité de la forme dominante de sexualité : l’existence de plusieurs
autres modèles est admise, mais le
nombre de ces modèles est limité ; et leur légitimité demeure compatible,
socialement et moralement, avec l’hétérosexualité à domination
masculine.
• Rupture(s) ou continuité (s) ? Le poids des normes
Libérée du carcan des contraintes morales, adossées à des
normes sociales strictes et attentives à sanctionner les innovations conçues
comme autant de déviances et de transgressions, la sexualité pourrait enfin se
déployer dans un éther de spontanéité et d’authenticité. Sur ce plan, la
libération ressemble beaucoup à un trompe-l’œil savamment orchestré. Car
derrière les normes abattues par l’accès à une plus grande autonomie des corps,
essentiellement revendiquée et obtenue par les femmes, se profile un contrôle
des conduites attentif à gérer les écarts. Plus qu’à une disparition des
normes, on assiste à leur redéfinition sur le mode de l’actualisation et à la
transformation des lieux d’imposition et de contrôle. Faut-il alors se
féliciter de ce que « rien n’est plus comme avant » ; ou doit-on constater avec
amertume que la « libération » n’aura réellement émancipé que les hommes
blancs, hétérosexuels, issus des classes aisées ?
Un certain nombre de permanences disent les limites de cette
rupture avec les normes. Permanences dans les pratiques majoritaires : ainsi
Maryse Jaspard, se fondant sur les récentes enquêtes concernant les
comportements sexuels des Français, peut-elle conclure en désignant dans la
libération sexuelle l’« un des grands mythes du
xxe siècle
[1] ». Permanence des représentations dominantes : les
œuvres citées ci-dessus ont été d’autant plus éprouvées comme des événements et
fait l’objet d’une ample couverture médiatique qu’elles se détachent de la
masse des images véhiculées par l’essentiel de la production artistique
contemporaine ; il y aurait également à s’interroger sur les limites de la
transgression qu’elles s’autorisent : Virginie Despentes ne fait qu’inverser le
modèle de domination masculine – ce qui aura suffi à lui valoir le classement X
du film qu’elle a tiré, avec Coralie Trinh-Thi, de
Baise-moi ; et dans quelle mesure ce
même modèle ne s’accommode-t-il pas de ce que décrit Catherine Millet ?
Permanence de l’homophobie, en dépit d’une visibilité accrue de
l’homosexualité, principalement masculine (la sortie du placard :
out the closet), de sa construction en
communauté et de sa banalisation sociale y compris dans le champ politique.
Permanences enfin des violences (sexuelles, symboliques ou non) commises à
l’encontre des femmes – comme si étant « libérées », elles devaient être «
disponibles » – encore bien peu dénoncées et sanctionnées : 5 % des cas de viol
font l’objet d’une plainte en France selon l’enquête ENVEFF. L’actualité
récente vient rappeler que le harcèlement sexuel, à la faveur de la relation
pédagogique ou de la fascination intellectuelle, est à l’université une
pratique répandue, dont les victimes risquent leur carrière à briser le
silence. Il est clair, en d’autres termes, que la « libération sexuelle » a
largement préservé le modèle de l’hétérosexualité à domination
masculine.
Que les normes favorisant le maintien de rapports de domination
se soient déplacées, mais n’aient pas disparu, on le voit aussi dans un
discours dominant, renouvelé mais peut-être pas moins prescriptif, portant sur
la fréquence ou le déroulement souhaitable des actes sexuels – un « rapport
sexuel réussi » ou « idéal » (« normal », en somme) devrait voir se succéder :
des « préliminaires », un coït, un orgasme etc. De même, la sexualité devenant
objet de consommation, les corps qui y sont impliqués subissent la contrainte
de représentations et de regards normatifs ; contrainte qui pèse sur l’image
que l’on a de soi – et là aussi, sans doute plus fortement pour les femmes. Non
que l’existence de normes soit forcément, en elle-même oppressante, et qu’il
faille la combattre par principe : l’obtention de lois réprimant le viol ou le
harcèlement sexuel introduisent de nouvelles normes, ou signifient un
déplacement des normes, dans le sens d’une protection contre des rapports de
domination et de violence – avec la conscience que cette violence peut être
physique mais aussi psychologique, intellectuelle, ou symbolique.
Mais quelle place cela laisse-t-il au plaisir ? Ces normes
renouvelées génèrent une profonde insatisfaction. Témoin, la réception de
Houellebecq : son succès vient peut-être en grande partie de ce qu’il dénonce
l’imposition, sous couvert de « libération sexuelle », de nouvelles normes, en
partie aussi oppressantes que les anciennes, et dont le fonctionnement condamne
nombre d’individus à une marginalisation et à une frustration d’autant plus
difficiles à supporter que pourtant, aujourd’hui, ils sont « libres ».
• Le mâle occidental hétérosexuel dans la tête
Le féminisme a en grande partie contribué à libérer la
sexualité de ses anciennes contraintes. On lui doit aussi d’avoir pris
conscience de ce que le personnel, le privé – et notamment le corps et la
sexualité – aussi comporte des enjeux politiques et véhicule des rapports de
domination. Que les identités sexuelles sont construites socialement – qu’elles
peuvent donc être déconstruites, et qu’aucune « nature » n’apporte de
légitimation biologique à quelque modèle de sexualité que ce soit. Il a, en
somme, apporté les fondements d’une dé-légitimation de la domination du modèle
de sexualité « hétéro » polarisée sur le masculin. Reste à la mettre en œuvre.
Car, pour autant, nous avons toujours, si l’on reprend les termes de l’article
de Janet Holland, Caroline Ramanazoglu, Sue Sharpe et Rachel Thompson, un «
mâle » hétérosexuel dominateur « dans la tête ». Les articles du dossier n’y
échappent pas : ils le dénoncent, le déconstruisent, mais c’est le grand vide
lorsqu’il faut se figurer d’autres acteurs de la sexualité. C’est une démarche
que le féminisme a encore largement devant lui. Nous n’avons ni femme ni
homosexuel/le dans la tête ; même Viriginie Despentes, Catherine Breillat,
Catherine Millet n’ont construit leur œuvre que dans la confrontation avec ce
mâle dominant. À quels autres modèles se vouer ? Par exemple, alors qu’une
partie significative des féministes a dénoncé la pornographie comme le véhicule
de représentations avilissantes et violentes des femmes et des rapports
sexuels, et lutté pour sa disparition, d’autres créent des films
pornographiques féministes. Peut-il y avoir une pornographie émancipée de la
domination hétérosexuelle masculine, laquelle, comment ? On peut avoir la même
discussion à propos de la prostitution.
Il s’agit sans doute là du principal apport de la
queer theory qui, par l’analyse et la
critique de la construction des identités sexuelles, invite aux ruptures
nécessaires à l’avènement d’autres formes et d’autres valeurs en termes de
sexualités, pour que le modèle hétérosexuel dominé par le masculin ne soit plus
une norme sociale, mais une possibilité parmi d’autres. On sait combien cette
grille de lecture et axe d’intervention se heurte à la critique féministe
matérialiste, mais les contradictions peuvent sans doute, à terme, être
levées.
• Une révolution permanente ?
La « révolution » n’a pas davantage eu lieu dans la sexualité
que dans les rapports sociaux. De nouveaux espaces autonomes de définition de
la sexualité se sont pourtant créés, qui restent à élargir, contre la
marchandisation du sexe et la vitalité du modèle hétérosexuel de domination
masculine. Déplacés, les enjeux soulevés par le mouvement des femmes dans les
années soixante et soixante-dix n’en gardent pas moins toute leur actualité,
comme en témoignent d’un côté la diffusion de représentations dégradantes des
femmes comme objets sexuels, de l’autre la menace du retour, sous le couvert
d’une défense de la dignité des femmes, à un ordre moral répressif et
réactionnaire, promoteur d’une sexualité straight. Comme toutes les luttes de libération,
celle qui a pour enjeu la sexualité est un processus, non un événement, qui
implique à chaque moment de nouvelles batailles. •
Dossier coordonné par Clémentine Autain, Marc Bessin,
Irène Jami, Ilana Löwy, Anne-Sophie Perrriaux, Patrick Simon, Sylvia
Vivoli
[1]
M.
Jaspard,
La sexualité en France, La Découverte
(Repères), 1997, p. 118. Elle s’appuie notamment sur N.
Bajos, M.
Bozon, A.
Giami et A.
Spira,
La sexualité au temps de sida, Presses
universitaires de France, 1997.