Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3753-7
224 pages

p. 133 à 134
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Thèmes

no21-22 2002/3

2002 Mouvements Thèmes

Le plastique, c’est fantastique

Frédéric Skarbek-Malczewski  [*]
Proposition pour un lieu de l’art dont l’orientation essentielle ne serait pas l’interprétation d’une œuvre, mais la réalisation de notre capacité à mettre en œuvre.
Nicolas Bourriaud avance que « la création est affaire d’emploi du temps et de l’espace [1] ».
Leurs importance et influence sur l’individu sont pour autant massivement ramenées à la concrétion la plus palpable. Un continuum de nécessités, d’objets, d’images ou d’événements emploie tout espace (mental ou géographique…), supplantant les qualités essentielles d’atemporalité, de vide et de silence. L’indivi- duation de chacune des impressions subjectives de la réalité perceptible se trouve alors altérée par ce foisonnement de signes, dont la sophistication ne gage en rien de leur spiritualité, mais plutôt d’un harcèlement suggestif.
Saisi par cette animation globale propagée dans une expansion accélérée et scandée d’événements quotidiens, bercé de l’illusion que les choses se passent, sans nous car trop rapides et plus performantes, non éprouvées mais recensées, éloignées mais retransmises, notre désir devient valeur d’échange, pulsions manipulées et détournées vers un consumérisme consolateur.
Bernard Noël parle de « sensure » par privation de sens, d’une profusion d’images dénaturées dont l’excès et l’approximation de leur emploi parfont, dans une violence plus grande encore, une censure peu favorable aux ententes indispensables à la circulation des biens et des marchandises. La centralisation et la maîtrise des réseaux de production et de diffusion sont évidemment la clef de voûte de ce dispositif alimenté par ce flux de contenus dont les oppositions ou disparités ponctuelles le légitiment aussi bien. Ainsi – et jusqu’à la convention de ce constat –, les formes, les courants, les œuvres retenues comme édifiantes pour excéder toute représentation n’ont guère les moyens de résister à leur instrumentalisation.
La pression est considérable. Il est vrai que l’industrie n’est plus tant intéressée par la consommation des corps que par celle des esprits dont les profits sont incomparables. L’animation culturelle fonctionne de ce fait pour canaliser la pensée, en place de l’art qui comprend la singularité et repousse la détermination fragmentaire du temps. « Le temps n’est pas un objet, mais une idée » dit Kirilov dans Les Possédés de Dostoïevski. Le temps en vérité n’existe pas. Il s’écoule et s’écoute. De cette écoute d’où naît le rythme, d’où naît la conscience : l’art justement, en ce qu’il permet qu’advienne en nous ce qui nous guide et dont la langue est le fondement.
Pourtant, il est rare que l’on puisse écrire, ou que l’on ne puisse rien faire. Il faut tout son libre arbitre pour se réserver, à l’intérieur des limites imposées, une zone franche répondant à son désir de dire, un désir difficilement formulé de s’exposer, de risquer quelque chose, un peu plus que sa part prescrite. Vouloir faire œuvre en tentant son propre style.
Un silence, un blanc, mieux un contournement – où pour se signaler, deux éléments suffisent : un support et une trace – trouble cette systématique.
En fait, un lieu, dans lequel se dépose un langage comme une marque sur un fond. Cet espace, initialement indéterminé, préexiste à la trace et s’apparente au fond de la surface marquée par un trait. Il la fixe. Le trait produit le lieu. Ce dernier en devient tout à la fois l’objet et le fondement. Ce lieu, signifiant de par sa texture, donnant une profondeur comme une perspective de pensée, silencieux à l’exception de son bruissement quotidien, donnerait à voir le moins qu’il est possible.
Sachant maintenant que tout contenu est tributaire de son contenant, son orientation essentielle ne serait pas l’interprétation d’une œuvre, mais la réalisation de notre capacité à mettre en œuvre.
Aucun outil n’est nécessaire pour cela, qu’un espace de tant. Ce vide, cette vacance, c’est la matrice. Un jackpot qui ne coûte rien que de constituer son territoire à soi, son pré carré, un petit rectangle vert ou un carré noir sur fond blanc : « la querencia ».
Alors que beaucoup d’espaces culturels se donnent en exemple, ce lieu s’affirmera pour lui-même. Être la chose même. Dès lors, son volume et sa perspective seront abordés sur le plan architectural tels qu’ils le sont dans les arts plastiques, c’est-à-dire sur le plan d’une idée matérialisée, forme de laquelle tout art procède.
De cet objet d’art passer à l’objet de pensée dont le lieu est le cadre, manière d’approcher le réel. Et dans l’attente de ce réel indicible, mieux vaut dire le manque – signifiant de l’art moderne qui ne veut rien dire, ni ne ressembler à rien – qu’une illusion d’Éden. Une forme, non pas insensée, mais dans la dignité d’une attente qui n’offre à la vue que ce qu’elle montre et du coup cache en partie, c’est-à-dire l’absence.
Le faire-valoir des savoir-faire ne remplace pas plus l’expérience que l’art, vendu comme nostalgie d’un idéal, ne se confond avec l’art en recherche d’idéal. Car s’exprimer ne signifie pas produire. Le secret d’un lieu, comme d’une œuvre, c’est la résonance qu’il donne au langage apparent de la vie, qui la révèle dans sa complexité et son unicité. C’est un espace de recherche opposé à la réalité d’une connaissance partielle, ne s’agissant pas tant d’une innovation formelle que de l’objet révélé par son cadre : la figure.
Le lieu est donc l’entreprise – dans toute l’acception du terme – qui aborde radicalement la question du support, thème majeur de la modernité. Le support inclus dans l’œuvre c’est ce même sillon de Lascaux à l’Art Roman, de Marcel Duchamp à Kazimir Severinovitch Malevitch, jusqu’aux actuels Lavier, Hybert…
Soustrait à l’idée de modèle mais attaché à la notion de présence, à l’acte et sa finalité, il sera l’unique point de vue de son objet, le rendant visible sans autre procédé.
Un lieu d’une utilité perdue [2], ce n’est pas le prétendre inutile. Pour être retranché du monde fonctionnel, il retrouve les traits d’une présence formelle. Moule dans lequel se coulent des projets successifs, chacun d’eux constituant un épisode de sa conception à son aboutissement, sculpture vivante créant par touches successives son application plastique.
Objets artistiques sans objet déterminé, programmation aléatoire, loin de libérer des plaisirs trompeurs, leurs formes dévoileront, dans l’excès de leurs effets, la vérité irréductible de l’illusion : en lieu et place de l’illusion du spectacle nous monterons la structure de l’illusion.
L’Art affranchi ainsi de l’image du monde, non du monde. •
 
NOTES
 
[*]Ancien directeur du centre d’art pluridisciplinaire l’Atelier, à Cracovie.
[1]N. Bourriaud, La mutuelle des formes, Art press, 1999.
[2]La friche, lieu de l’art. Voir l’article « D’une scénographie l’autre », Mégalopole, cahier n° 20.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Ancien directeur du centre d’art pluridisciplinaire l’Ateli...
[suite] Suite de la note...
[1]
N. Bourriaud, La mutuelle des formes, Art press, 1999. Suite de la note...
[2]
La friche, lieu de l’art. Voir l’article « D’une scénograph...
[suite] Suite de la note...