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Mouvements

2002/3 (no21-22)

  • Pages : 224
  • ISBN : 2-7071-3753-7
  • DOI : 10.3917/mouv.021.0135
  • Éditeur : La Découverte


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Depuis les années quatre-vingt, l’histoire contemporaine fait en France l’objet d’une demande institutionnelle en énorme croissance qui s’est concrétisée par la création de commissions d’historiens. Aborder les questions posées par leurs activités suppose de décrire les rapports entre les historiens et le monde qui les entoure, notamment avec les grandes entreprises, privées ou publiques, industrielles ou financières. Il s’agit plus particulièrement ici des travaux sur l’histoire des groupes, réalisés sous l’égide financière de ceux-ci, et du financement d’activités universitaires. Ce sont, par exemple, les « missions historiques » de ministères (Finances, Affaires étrangères, etc.), d’entreprises privées, d’institutions (RATP, SNCF, SEITA, Banque de France, Caisse des dépôts et consignations) [1]  Cet article, considérablement réduit en vue de la parution... [1] .

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Les travaux nés de la collaboration entre scientifiques et donneurs d’ordres financiers semblent se tenir à distance des archives originales et éviter la confrontation aux sources. Cette tendance n’épargne ni les équipes, ni les individus sollicités pour intervenir sur la Seconde Guerre mondiale par les mêmes instances, surtout publiques en France, plus souvent privées ailleurs. Ainsi, des entreprises allemandes embauchent à tarif élevé des historiens prestigieux [2]  Cf. M. Pinto-Duschinsky, « Selling the past. The dangers... [2] . En France, la coïncidence entre la demande et l’offre est frappante en histoire économique, que les travaux résultent d’une commande ou d’initiatives venant d’historiens, de colloques, comme celui de Besançon en mars 1999, d’articles ou d’ouvrages. Ainsi s’est imposée, au motif d’indispensable abandon du vocable daté de « collaboration », l’ère de l’entreprise à la fois non politique et non idéologique et vertueuse-patriotique-résistante, pratiquant le contact minimal avec l’occupant pour préserver la richesse nationale, les ouvriers du STO, les juifs des persécutions, etc. Des historiens anglo-saxons ont, pour leur part, souscrit aux normes de limitation d’accès aux archives fixées par leurs bailleurs de fonds. Ces conditions obéreraient les conclusions de travaux relatifs à des entreprises et banques allemandes (Deutsche Bank, Volkswagen, etc.) soucieuses de limiter l’indemnisation de leurs anciens esclaves en attendant leur mort et en comptant sur la curiosité sélective d’historiens [3]  Idem. [3] . L’histoire économique et sociale se borne-t-elle à une « Business story » (sic) qui, exaltant l’« entrepreneur » et son sens de l’innovation, réduit la compréhension des rapports sociaux aux « ressources humaines [4]  Problématique d’A. Beltran et alii, « L’histoire d’entreprise... [4]  » ?

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Prenons le cas de la Society for european business history (SEBH), fondée en 1997 à Francfort-sur-le-Main, dont le conseil d’administration réunit le directeur de l’Institut historique de la SA Deutsche Bank, le président-directeur général de Renault, le président du Conseil de surveillance de la SARL Robert Bosch et le président du comité exécutif de la SA Solvay. Ses « principaux objectifs sont de promouvoir le dialogue entre les universitaires européens et les hommes d’affaires, autant que de soutenir et susciter la recherche sur l’histoire des entreprises européennes ». La SEBH organisa les 26 et 27 novembre 1998 à la BNF François Mitterrand un colloque sur « les entreprises dans la période du fascisme en Europe ». Des universitaires (du côté français, Patrick Fridenson et Michel Margairaz) y côtoyèrent un représentant de l’État français (Christian Pierret, secrétaire d’État à l’Industrie) et certains des plus puissants patrons mondiaux. Ces pratiques, qui confèrent à l’histoire économique française une fonction proche de celle assumée dans l’entre-deux-guerres par le Droit et les Sciences économiques, marquent une rupture dans la culture des Lettres naguère éloignée de l’argent, à défaut de l’être de la sphère du pouvoir politique. Antique usage en effet, surtout en matière de relations internationales, que la création par l’État de commissions vouées à étayer sa politique, comprenant des universitaires. La gloire de Pierre Renouvin, historien des relations internationales à la Sorbonne, dut beaucoup à la recherche des responsabilités allemandes dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale, recherche où la question scientifique se confondait avec la légitimation du traité de Versailles, objectif du commanditaire étatique.

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Après la Seconde Guerre mondiale, l’impératif de la « réconciliation franco-allemande », surgi plus tôt qu’après la Première, priva la recherche de l’esprit acéré vis-à-vis de l’Allemagne et des États-Unis qui lui avait été insufflé autrefois. À cette dépendance, « nationale », s’ajouta bientôt celle contractée vis-à-vis des instances de Bruxelles, dont les fonds nourrissent la recherche sur « l’Europe ». Dans les colloques se côtoient « témoins » et chercheurs, ardents à traquer un « européanisme » absent des archives. Parmi les « agences » de financement des écrits et colloques « européens », Pinto-Duschinsky mentionne « la Commission européenne [qui] a lourdement investi dans des projets visant à implanter un enseignement politiquement correct sur les institutions européennes émergentes. Les départements de sciences politiques et d’histoire contemporaine ont été généreusement dotés en chaires et conférences Jean Monnet [5]  « La portée du projet Jean Monnet est énorme. Il n’y... [5] . » Une vision irénique de « l’Europe [qui] s’unit » règne dans les travaux chargés, via les manuels, de former la jeunesse, donc, d’imposer à tous, si la conjoncture le permet, l’« europtimisme ». L’histoire des relations internationales renoue par là avec l’École libre des sciences politiques d’avant-guerre, dont l’héritier, l’IEP, reçut en 1945 de l’État la même mission de formation de nos élites.

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C’est dans la décennie passée que des historiens ou (et) politistes ont fourni à des commanditaires une expertise sur des questions brûlantes. Cette recherche mandatée a, avant la mission Mattéoli, été effectuée par deux fois sous la direction du symbole de l’histoire institutionnelle française, René Rémond, sur Touvier, puis sur le « fichier juif ».

•La commission Rémond sur Touvier

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La commission Rémond fut constituée à la demande du cardinal archevêque de Lyon Decourtray pour, annonça-t-on, éclairer le rôle de l’Église de France dans la très longue soustraction à la justice du milicien Paul Touvier. La procédure choisie violait la règle du métier d’historien puisque seul un aréopage accédait à des archives que, par ailleurs, l’Église lui communiquait à ses conditions. Sur le fond, la question était simple : l’Église s’était-elle prêtée, de la base au sommet et sur ordre du Vatican, au sauvetage systématique des criminels de guerre, en France et dans toute l’Europe sous tutelle allemande (neutres inclus) ? Au terme d’une argumentation sur le pour et le contre de cette thèse soutenue depuis la fin des années soixante par de nombreux travaux, surtout étrangers, rarement traduits, la commission Rémond conclut que : 1° le « mystère » de l’affaire Touvier avait été plus « épaissi » qu’éclairci par son enquête ; 2° celle-ci avait démontré « l’illusion d’une explication globale » : l’Église n’était pas « monolithique », les ecclésiastiques étaient intervenus « à titre personnel ». Malgré « l’existence de filières » de sauvetage, l’impunité de Touvier résultait d’« une convergence de comportements individuels plutôt que [de] la stratégie de l’institution ». Termes antagoniques : quelle conclusion peut-on tirer d’un mystère « épaissi » ? Comment les « filières » concordent-elles avec le primat des « comportements individuels » ? La commission usa donc de références aussi incontrôlables que la non-pénétration du « secret des consciences ».

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Loin de ces concepts « spirituels », tout chercheur indépendant peut trouver dans les archives publiques les éléments d’une « explication globale ». Sur l’ordre exprès du Vatican de sauvetage-recyclage des criminels de guerre et son application en France et en Europe, les fonds des Affaires étrangères sont explicites. Ceux de l’Intérieur révèlent la docilité de l’Église de France, avec un empressement particulier des clercs collaborationnistes. On trouve dans la série F7 (police) la preuve non seulement que le haut clergé « avait pactisé avec le régime de Vichy » jusqu’à son terme [6]  R. Rémond et alii, Paul Touvier et l’Église, Fayard,... [6] , mais que l’Église organisa les filières de sauvetage des criminels de guerre. Les réguliers, directement soumis au Vatican, furent requis aux avant-postes, ce qui permit aux séculiers nationaux, dûment informés, d’esquiver la responsabilité d’une opération centralisée à Rome. Les courriers du Quai d’Orsay éclairent le caractère romain de l’organisation, sa précocité et son ampleur. Mise en place par Pie XII dès 1943-1944 et confiée, entre autres, à Montini (futur Paul VI) et à Monseigneur Hudal, évêque autrichien nazi, compromis dans l’Anschluss et « négociateur » de la déportation des juifs de Rome d’octobre 1943, l’organisation fut financée par les États-Unis (le sauvetage des criminels de guerre constituant un des pans de leur politique allemande bien avant la Guerre froide officielle).

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La commission Rémond a fait un large usage des « sources » a posteriori. Elle a couvert les autojustifications des sauveteurs de Touvier, décerné des brevets de patriotisme, de pétainisme non collaborationniste et de sauvetage antérieur de juifs jamais fondés sur une source originale. Elle a transformé le cardinal archevêque de Lyon Gerlier – prélat politique plus précoce que ses pairs dans la négociation de la transition entre ères allemande et anglo-saxonne – en un naïf laissant agir librement son secrétaire Duquaire et rédigeant « pour [lui] faire plaisir » un mot pour Touvier. Elle a, entre autres, cautionné la volonté de « réconciliation nationale » du clergé pour faire front contre le péril communiste d’après-guerre (antagonique avec la thèse des « charités » apolitiques). Au terme d’une consultation réservée aux seuls historiens « de confiance », la commission Rémond s’est alignée sur la problématique cléricale de 1945, celle de la mission de charité. Était-ce son objet initial ? Autoriser les historiens non mandatés à juger du mode de tri et de la cohérence des documents que Monseigneur Decourtray avait remis aux mandatés, et comparer ces fonds à ceux dépouillés par les premiers permettrait d’approcher la réponse. Pourquoi n’avoir pas choisi la voie de la « commission internationale » paritaire de six « historiens juifs et catholiques » créée en 2000 ? Après avoir avoué ses doutes en octobre suivant, celle-ci renonça le 20 juillet 2001 à se prononcer sur le rôle du Vatican pendant la Seconde Guerre mondiale devant l’obstination de ce dernier à lui interdire l’accès à ses vraies archives et à la cantonner aux Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale. Le conflit poursuivi entre ses trois membres juifs et l’Église souligne la vanité d’un projet d’emblée verrouillé.

•La commission Rémond sur le « Fichier juif »

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Seconde étape, une mission sur « le “fichier juif” » fut confiée en 1992 par le Premier ministre à une nouvelle commission dirigée par René Rémond. Sur les lacunes et apories dans l’argumentaire du rapport issu de la commission, renvoyons à la contre-expertise du chartiste conservateur en chef aux Archives de Paris, Philippe Grand [7]  « Le fichier juif : un malaise », Revue d’histoire... [7] . Mais le lecteur peut déjà relever que l’étai archivistique du rapport sur les actes d’Occupation des chefs de la Préfecture de police consiste en auto-plaidoyers d’après-Libération et que sa typologie des préfets défie la norme méthodologique. Ces derniers se seraient partagés entre tenants de la politique « de pure opportunité » et de celle de « caractère volontaire […] dépass[ant] l’adaptation minimum ». Ce sont autant de circonlocutions qui, esquivant le mot de collaborationnisme, déclinent « entre les deux attitudes […] tout un dégradé de comportements ». Cette typologie, en vogue à l’heure où l’on dit préférer la « nuance » aux jugements tranchés, n’est fondée sur aucune recherche. « Il aurait fallu pouvoir analyser, dans chaque département, les archives du cabinet de tous les préfets, ce qui n’a pas été matériellement faisable […] Sous bénéfice d’inventaire, la majorité du corps préfectoral paraît bien avoir traité “la question juive” comme une tâche parmi d’autres [8]  Le « fichier juif », rapport de la commission présidée... [8]  ».

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Mais à quel « inventaire » a donc procédé cette commission de six membres entre la lettre du ministre Jack Lang au « président du Conseil supérieur des archives », René Rémond, le 19 mars 1992, la réponse de ce dernier, le 1er juillet suivant, alors convaincu de l’inexistence du « fichier central » évoqué par Serge Klarsfeld, et le rapport de 1996 ? L’opération aboutit encore à la conclusion annoncée avant enquête, selon laquelle la République eût, par républicanisme et respect des victimes, détruit en 1948 le « fichier central » : « nous sommes à peu près certains que le fichier du recensement d’octobre 1940 a été détruit [9]  Dans sa lettre à Lang, le 1er juillet 1992, Rémond... [9] . » En dépit de l’autosatisfaction affichée, les auteurs l’ignorent. Les commissions étatiques viseraient-elles alors à tirer les gouvernements de mauvais pas ?

•La mission Mattéoli

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Reconnaissons d’emblée à la mission Mattéoli le mérite de réclamer pour l’avenir « l’accès à tous les fonds d’archives », une de ses « recommandations » louables, quoique relevant du vœu pieux, sur la conservation, l’inventaire et l’ouverture « dans des conditions à déterminer [de] toutes les archives privées (banques, assurances, SACEM, galeristes et marchands d’art, etc.) ». Ce souci déontologique n’avait pas taraudé les privilégiés de la mission étatique antérieure [10]  Base de toutes les citations, cf. rapports Mattéoli... [10] .

« Devoir de mémoire » ou réaction aux pressions américaines ?

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Les déclarations sur le devoir de mémoire, leitmotiv de ces dernières années, sont présentées comme ayant au moins en partie inspiré la création de la mission Mattéoli. « Travail de mémoire », « devoir de mémoire » et références assimilées irriguent le « rapport général ». Ce dernier, qui compte, notes exclues, vingt-quatre occurrences de « mémoire », presque toutes avec le sens indiqué, cite le texte émouvant du 29 décembre 1944 du fonctionnaire résistant Émile Terrenoire sur le devoir de « restitution » : « la restitution des biens spoliés aux israélites est une œuvre à la fois de justice et d’humanité dont la signification morale et politique dépasse de beaucoup les valeurs matérielles en cause. Elle doit être, aux yeux de la France et du monde, une des grandes manifestations tangibles du rétablissement du droit et de la légalité républicaine. »

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Contrairement à ce qui s’est passé en France, des historiens suisses ont, depuis 1985, à la suite de Werner Rings, décrit le rôle de plaque tournante des banques dans les trafics allemands d’or volé. Ils ont œuvré sans moyens matériels, dans l’obscurité, voire en subissant les attaques d’hommes politiques. Il a fallu attendre que Washington, pour des raisons liées, de même qu’après la guerre, à ses intérêts financiers, accable la Suisse pour que leur travail trouve enfin un écho. Les États-Unis n’ignoraient pourtant rien en 1945 de ces pratiques auxquelles nombre de leurs ressortissants avaient été associés depuis 1939, parfois avec l’aval gouvernemental. Entre 1943 et 1947, Washington, successivement, accabla, puis pardonna le « mouton noir » suisse, sous couvert d’impératif de front unique contre la « menace » soviétique. En réalité, ce fut pour des motifs aussi matériels qu’après l’autre guerre, ceux de la gestion d’intérêts de capitaux communs et rivaux. Le même argument vaut pour le Reich et pour les sociétés américaines qui s’enrichirent autant avec le Reich nazi que leurs homologues des pays occupés ou neutres. En l’absence d’archives, est-il audacieux de supposer que d’impitoyables rivalités entre banques suisses, allemandes et américaines ont motivé le retournement américain de 1995 ?

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La recherche scientifique y a, par bonheur, trouvé son compte, les historiens y ayant partout gagné un accès élargi au dossier de la « collaboration ». Encore faudrait-il aviser le public que les « questions internationales » ont dominé l’« agenda », non l’impératif national présumé de « devoir de mémoire » ou la « mission de vérité et de justice » au service des juifs victimes. Quel historien, même non spécialiste, peut-il croire que les grandes organisations juives américaines, leurs avocats et Washington ont découvert le problème des « héritiers » des comptes juifs en Suisse et ailleurs, ou des esclaves juifs du travail parce que les déportés survivants ont attendu d’approcher la mort pour conter leurs misères à leurs descendants ? L’ouvrage de l’historien Peter Novick balaie le doute [11]  P. Novick, L’Holocauste dans la vie américaine, Gallimard,... [11] . Plus féroce que le pamphlet de Finkelstein, il montre que les organisations juives américaines « officielles » (les autres étant dépourvues de tout poids politique) ont accommodé la cause des juifs d’Europe depuis 1933 aux sauces successives des intérêts de la politique extérieure américaine et des leurs propres.

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S’il y a eu en France impératif national, la morale y a tenu peu de place. Paris a éprouvé, comme Berne, le besoin de calmer Washington. La mission Mattéoli est née du besoin gouvernemental, qui n’attendit ni 1998 (où furent nommés Antoine Prost et Claire Andrieu) ni l’évolution présumée de ses objectifs depuis 1997 pour gérer un contentieux financier avec les États-Unis qui inquiétait les banques et compagnies d’assurance. Il convenait d’éviter de lourds sacrifices aux institutions financières françaises qui auraient des comptes à rendre si les avocats américains poussaient loin la curiosité. Le souci de protéger les banques naguère complices des persécutions des juifs dans la France occupée pèse sur les conclusions de la mission, que ses membres l’aient ou non voulu, il jette une ombre sur l’indépendance de leur recherche, alourdie encore par la question du choix des sources.

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Le travail historique n’a pas à redouter les « expertises » : les tribunaux n’ont pas porté atteinte à la qualité de leur travail en sollicitant l’avis d’historiens à l’occasion des procès Barbie et Papon. La consultation s’appuyait sur des études antérieures et indépendantes, ce qui n’est le cas ni des rapports Rémond, ni du présent dossier. En revanche, convient-il qu’une historienne de la Commission Mattéoli « témoigne » devant des parlementaires américains de la volonté française d’indemnisation des ayants droit et de la « transparence » méthodologique du travail des commissions, alors qu’une étude commanditée par le gouvernement de son pays est en cours ? Son rapport sur « la spoliation financière » observe que les banques américaines se joignirent sous l’Occupation à la curée : leurs « filiales […] à Paris, qui ont participé comme les autres aux débuts de la spoliation, […] jouissaient […] contrairement aux banques françaises sur lesquelles s’exerçaient directement les menaces des forces d’occupation et l’autorité d’un gouvernement antisémite […] d’une certaine liberté ». La pique est pertinente, mais le public français guère informé des enjeux réels et des fondements des travaux de la mission.

Les méthodes : à quelle base se fier ?

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L’effort ici consenti par les historiens, incommensurable avec celui qui aboutit aux deux rapports précédents, est cependant en partie vicié par des carences de sources, tel le non-recours à la documentation allemande : « Les archives allemandes conservées dans la sous-série AJ 40 des Archives nationales n’ont été repérées qu’au titre du blocage des coffres-forts et des activités de Ferdinand Niedermeyer, administrateur de nombre des ressortissants du Reich ». Ces fonds du Militärbefehlshaber in Frankreich (dits du Majestic) éclairent pourtant les spoliations et leur aspect franco-allemand, l’attitude des établissements financiers et les modalités du partage des dépouilles.

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Une autre faille scientifique a consisté à laisser aux bénéficiaires français des aryanisations la liberté de rendre compte – ou non, en invoquant la destruction de leurs archives – de leurs œuvres. Les banques ont été priées de remettre à la commission des rapports rédigés par leurs soins. Que signifie, pour des historiens privés de l’accès direct à leurs archives, le fait de les « “guider” […] par un cadre méthodologique commun, afin de parvenir à une connaissance homogène et quantifiée du destin des avoirs juifs » ? Le procédé, longuement vanté, est irrecevable dans son principe : comment cautionner des rapports dont on ne maîtrise pas les sources ? Irrecevable, il l’est plus encore compte tenu des méthodes pratiquées par les banques depuis la Libération. La documentation que les banques fournirent à la commission nationale interprofessionnelle d’épuration fut un modèle de trucage, dont la partie relative à l’aryanisation atteignit les sommets : le dossier fut quasiment absent des rapports, postérieurs à la Libération, qu’elles remirent à la CNIE, y compris dans les cas les plus flagrants, tel le service chargé des juifs de la Banque de Paris et des Pays-Bas, animé par Couture, son directeur. Elles ne livrèrent rien ou presque sur les comptes, les cessions de titres et d’entreprises, les achats de biens immobiliers « juifs ». Or, les archives du Majestic révèlent leur empressement à céder les titres « juifs » qu’elles détenaient aux Allemands en quête d’achats, cessions gratifiées de commissions de 10 à 15 %.

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La mission Mattéoli a bien perçu qu’il fallait en passer par elles pour connaître le mécanisme et l’ampleur de la spoliation. Mais comment les historiens de la commission peuvent-ils contrôler que les imposants questionnaires envoyés aux banques ont reçu ou recevront les réponses adéquates ? En quoi l’excellent fonctionnement du « groupe de travail » dirigé par Claire Andrieu garantit-il le sérieux de l’apport des banques ? Rien ne permet, certes, de suspecter l’honnêteté et la compétence historique des personnes affectées à la tâche, ni de contester les « milliers de jours agent » consacrés par les « grands réseaux […] à leurs recherches entre 1997 et 1999 (environ 2 000 en moyenne pour […] la BNP, la Société générale, la Banque de France, le Crédit lyonnais, le groupe Caisse d’épargne) ». Les historiens de la commission peuvent-ils cependant certifier que le ralliement des banques au « devoir de mémoire » l’a emporté sur le souci de limiter (cas avéré des banques allemandes ou suisses) leur contribution à un éventuel fonds d’indemnisation ?

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Et que dire des carences absolues ? Les compagnies d’assurance, qui aryanisèrent avec zèle – sans parler des croupières taillées aux Anglais et aux Américains avec les mastodontes d’Outre-Rhin, telle Allianz, tout en tentant de modérer leur concurrence –, n’ont rien livré du tout : « La Mission n’a contrôlé ni sur place ni sur pièces leurs travaux ». Fallait-il enfin trancher après que l’Administration des Domaines, « chargée par Vichy de vendre les titres dans le cadre de l’aryanisation », eut déclaré forfait au motif qu’« un incendie » aurait détruit ses archives « dans les années soixante-dix [sic] » ? C’était se priver de tout moyen d’approcher « un des éléments essentiels dans le circuit de la spoliation », explicite sur l’empressement de la haute banque française vis-à-vis des demandes allemandes.

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Les rapports parlent de Vichy, des administrateurs provisoires, des comptes bloqués, magma dans lequel on ne distingue pas les petits poissons des gros. Pourquoi ce mutisme sur la participation à la spoliation des élites financières françaises, évidente pour le lecteur des archives ? Cette tendance converge avec la thèse « moderne » sur la collaboration économique, comme l’a suggéré l’émission de télévision du dimanche 21 janvier 2001 à 16 heures sur la Cinq. Antoine Prost, spécialiste de l’aryanisation économique de la mission Mattéoli, et Dard et Daumas, initiateurs du colloque de Besançon ci-dessus mentionné, eurent pour « les patrons français sous l’Occupation » les yeux de Chimène. On évacua le concept de collaboration pour évoquer les « patrons résistants », tels les Peugeot. Prost exposa le cas juridique sérieux que posait à la justice d’après-guerre l’achat antérieur « légal » – en vertu de la « législation » vichyste – de propriétés arrachées aux juifs et crédita Vichy du sauvetage des juifs français au prix, certes fâcheux, du sacrifice des étrangers. Cet argument dont on eût pu croire l’Université française libérée, au moins depuis Robert Paxton (mais qui envahit le rapport de la commission du « fichier juif »), contribua, avec la surenchère dans la complaisance et le consensus, à irriter la présentatrice, Séverine Labat. Sa réfutation hardie de ces deux thèmes lui valut les foudres des bien-pensants, l’épisode ajoutant sa pierre au tas qui fit supprimer l’émission à l’été 2001.

La caution douteuse apportée à la thèse des restitutions massives

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L’impossibilité d’établir la réalité de la spoliation dans laquelle s’est trouvée la mission Mattéoli contredit son objectif déclaré : évaluer les restitutions d’après-guerre pour permettre à l’État et aux institutions concernées de compenser leurs éventuelles carences initiales. Ses membres jettent pourtant un regard optimiste sur la « volonté politique […] sans équivoque » de restitution. « Dans l’ensemble, la République restaurée a fait son devoir ».

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Le rapport signé Antoine Prost où, comme dans toutes les études « techniques », « la restitution » occupe l’essentiel (pages 39-140 sur cent quarante), présente des exemples régionaux : notamment Marseille et Lyon, où il est probable que les commissaires de la République, respectivement Raymond Aubrac et Yves Farge, résistants actifs, aient sincèrement souhaité « réparer » les atteintes portées à la propriété des juifs. On invoque la mauvaise volonté des instances de justice. Les méthodes longuement décrites de l’échantillonnage et autres sources, très diverses, sont de nature à impressionner le lecteur. On admet que la documentation communiquée par la Caisse des dépôts et consignations « laisse subsister des lacunes dont l’ampleur reste problématique », mais on se félicite de sa collaboration aux travaux de la commission.

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Selon le rapport Prost, « la restitution n’a été ni hésitante ni timorée, malgré les résistances à surmonter, et la volonté politique s’est imposée à des fonctionnaires parfois réticents. En revanche, conduite par des gouvernements soucieux d’éviter l’arbitraire des procédures administratives, elle a pris beaucoup de temps, lassant ou décourageant certaines des victimes, les lésant toutes du fait de l’inflation. Le temps qui passe est décidément l’un des acteurs majeurs de cette histoire. » Les restitutions aux juifs non « arrêtés ou déportés » auraient été larges – plus de 70 %, voire 80 % – soit « un écart […] de l’ordre de 15 % au détriment de la première catégorie ». En admettant que les rescapés n’aient guère revendiqué leurs biens perdus – observation empirique non étayée –, sur quelle base ce pourcentage élevé a-t-il été obtenu ? Claire Andrieu évoque « une politique substantielle de restitution ». Mais elle concède l’absence d’« une ferme volonté [gouvernementale] de savoir et de justice », imputable au « souci de ne pas inquiéter le marché boursier – qui avait absorbé plus d’un milliard d’actions “juives” – et de ménager les établissements ». Elle prête à la CDC peu « d’efforts auprès des spoliés pour leur expliquer les mésaventures successives que leurs avoirs avaient connues ».

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Ce n’est pas à l’aune des instructions officielles ou des scrupules de résistants présumés non antisémites que se mesure la volonté politique de l’État français à la Libération. Prost n’a « pas cherché à savoir si la politique des restitutions était solidaire, et sous quels aspects, du glissement qui fait passer la Quatrième République du tripartisme à la troisième force ». Glissement modeste en tout état de cause : l’État successeur de Vichy avait tant opté d’emblée pour le statu quo qu’il n’avait pas besoin d’évoluer. Les juifs spoliés, dit-on, auraient pâti, d’une part, d’« une sorte d’indifférence [qui] a entouré les restitutions », d’autre part, de « l’universalisme républicain […] refus[ant] les discriminations négatives comme positives » prêté au socialiste André Hauriou, soucieux que « la Patrie des Droits de l’Homme » ne distinguât pas entre ses citoyens juifs et les autres, et aussi, du moindre prix accordé à « la propriété privée » à « la grande époque des nationalisations [qu’…] aujourd’hui. Le modèle républicain hérité du xviiie siècle était fondé sur la non-différenciation des citoyens ». Idées touchantes mais erronées. Infirmant la thèse de la bienveillance de l’État français à l’égard des juifs victimes, les choix de classe de l’appareil d’État, fondement de la différence de traitement des petits et des puissants, éclatent dans des archives de l’Intérieur, du Quai d’Orsay et de la Banque de France.

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Que l’État gère comme il le peut ses relations avec les États-Unis. Les pressions qu’il subit n’obligent pas les historiens français à lui donner quitus de ses actes d’après Libération ou à accepter un type de « demande » qui risque d’influer sur leur travail scientifique, a fortiori lorsque la carence des archives alourdit l’hypothèque. Il ne reste qu’à souhaiter que, un jour, un débat comme celui initié par Pinto-Duschinsky se tienne en France. Outre qu’il nous changerait de la routine des colloques où tous les participants se congratulent mutuellement, il poserait publiquement la question des mandats et financements extérieurs qui asservissent la recherche. La tendance à l’histoire « raisonnable » (« respectueuse de la raison d’État », précise Sonia Combe), prétendue moderne, des entreprises, de l’État, de l’Europe, etc., submerge le champ scientifique. La recherche indépendante serait-elle démodée ? Remettons-la à la mode. Que les historiens respectent les règles qui conditionnent « la liberté de leur atelier ». Qu’ils « dialoguent » moins avec les prélats, les ministres, « les hommes d’affaires », et plus avec les archives, accessibles et vérifiables. Que, libérés de la tutelle de l’argent « extérieur », ils réclament des financements universitaires pour générer des recherches dont ils auront l’initiative et la maîtrise. Alors, dégagés du soupçon de complaisance envers les puissants, ils n’en seront que meilleurs experts de notre société dite civile. •

Notes

[*]

Historienne.

[1]

Cet article, considérablement réduit en vue de la parution dans Mouvements, paraîtra in extenso ultérieurement avec les références ici réduites ou supprimées.

[2]

Cf. M. Pinto-Duschinsky, « Selling the past. The dangers of outside finance for historical research », Times Literary Supplement, 23/10/1998.

[3]

Idem.

[4]

Problématique d’A. Beltran et alii, « L’histoire d’entreprise en France. Essai bibliographique », Les cahiers de l’IHTP, n° 30, juin 1995, pp.6-25 ; de O. Dard, J.-C. Daumas et F. Marcot (dir.), L’Occupation, l’État français et les entreprises, ADHE, 2000 ; n° spécial d’Histoire, économie et société, n° 3, 1992 ; A. Beltran, R. Frank et H. Rousso, La vie des entreprises sous l’Occupation, une enquête à l’échelle locale, Belin, 1987 ; E. Chadeau, Louis Renault, biographie, Plon, 1998 ; R. de Rochebrune et J.-C. Hazera, Les patrons sous l’Occupation, Odile Jacob, 1995, etc. (et mon ouvrage Industriels et banquiers français sous l’Occupation : la collaboration économique avec le Reich et Vichy, Armand Colin, 1999, chapitre 1).

[5]

« La portée du projet Jean Monnet est énorme. Il n’y a pas moins de 409 chaires Jean Monnet dans les universités de la Communauté européenne, dont 90 en Grande-Bretagne. Depuis 1990 le programme a financé 1 722 nouvelles activités d’enseignement, y compris des cours et modules dits d’Études européennes. 146 initiatives (comprenant 39 chaires) ont porté sur l’histoire de l’intégration européenne et 348 sur les études politiques européennes », Pinto-Duschinsky, « Selling the past… », art. cit.

[6]

R. Rémond et alii, Paul Touvier et l’Église, Fayard, 1992. Les auteurs récusent cette thèse.

[7]

« Le fichier juif : un malaise », Revue d’histoire de la Shoah, 09/12/1999, pp. 53-101.

[8]

Le « fichier juif », rapport de la commission présidée par René Rémond au Premier ministre, Plon, 1996, pp. 123-131 et 132-134.

[9]

Dans sa lettre à Lang, le 1er juillet 1992, Rémond s’affirmait déjà convaincu que « le fichier de la honte […] ce fichier maudit a[vait] disparu » : il lui fallut donc quatre ans de « recherches » pour démontrer ce qu’il savait à l’origine mais refusait de prendre le risque politique d’avouer.

[10]

Base de toutes les citations, cf. rapports Mattéoli (détails dans la version complète de cet article).

[11]

P. Novick, L’Holocauste dans la vie américaine, Gallimard, 2001 (1ère édition 1999).

Plan de l'article

  1. •La commission Rémond sur Touvier
  2. •La commission Rémond sur le « Fichier juif »
  3. •La mission Mattéoli
    1. « Devoir de mémoire » ou réaction aux pressions américaines ?
    2. Les méthodes : à quelle base se fier ?
    3. La caution douteuse apportée à la thèse des restitutions massives

Pour citer cet article

Lacroix-Riz Annie, « L'histoire commissionnée – un nouveau paradigme ? », Mouvements 3/ 2002 (no21-22), p. 135-142
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2002-3-page-135.htm.
DOI : 10.3917/mouv.021.0135


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