Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3753-7
224 pages

p. 148 à 152
doi: 10.3917/mouv.021.0148

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Journal européen

no21-22 2002/3

Ce texte rédigé par Lucio Magri, le directeur de la Rivista del Manifesto, près de trois mois avant la grande manifestation de Rome du 23 mars dernier, et qu’il nous a autorisés à traduire, constituait l’éditorial de cette revue en janvier 2002. Première tentative d’analyse de ce qu’est le régime mis en place par Silvio Berlusconi, ainsi que des caractéristiques du mouvement social qui grandit en Italie, il est aussi destiné à intervenir dans le débat sur la recomposition politique dans la gauche de la gauche italienne, une recomposition qui est cependant loin d’avancer au rythme de la mobilisation sociale.
Combien de fois avons-nous entendu parmi nous, avant le 13 mai 2001, l’idée spéculaire à celle de D’Alema de dominer Berlusconi en le légitimant, de le battre en acceptant une partie de ses positions, l’idée donc selon laquelle la victoire du centre-droit ne changeait pas grand-chose par rapport à un centre-gauche déjà dégénéré ? Du reste la continuité n’avait-elle pas prévalu en Espagne après le changement de gouvernement et, dans l’autre sens, de Major à Blair ?
 
•Une offensive berlusconienne lourde
 
 
Les mois écoulés depuis lors sont suffisants pour dire que les choses ne sont pas du tout ainsi. Il n’y a rien de commun entre la consolidation graduelle et prudente du centre-droit espagnol au fil des ans et le tournant brutal et rapide que Berlusconi a immédiatement mis en œuvre et qui ressemble davantage à celui qu’avait imprimé Madame Thatcher à ses débuts. Cependant, en Italie et dans le contexte actuel cela s’inscrit dans une logique de régime semi-autoritaire, au nom du peuple. Tout porte à un tel jugement sur le gouvernement concernant la méthode et le fond dans tous les secteurs : les institutions, les relations internationales, la justice, l’économie, l’État social, le droit du travail, l’école, l’information, les relations avec les syndicats et la Cofindustria [le syndicat patronal], l’emploi, le contrôle des centres de pouvoir, au centre comme à la périphérie. […]
Le sens et la rapidité de l’offensive berlusconienne n’expriment pas seulement, à mon avis, le caractère du personnage, ni seulement un choix délibéré. La pression des choses l’oblige à se mouvoir dans l’urgence et à courir un certain nombre de risques.
L’exemple le plus simple est celui de la loi sur l’instruction pénale. L’attaque frontale et de principe à l’autonomie de la magistrature, l’incroyable tentative de bloquer, quoi qu’il en coûte, le procès de Milan sont nées d’un besoin individuel et collectif de protéger, une fois pour toutes, d’une condamnation pénale un leader sans lequel le centre-droit ne peut plus rien faire.
L’exemple le plus compliqué mais encore plus important tient dans la pression de la crise économique. Laissons de côté la question des perspectives de plus longue période pour lesquelles un doute a fortement émergé sur la « nouvelle économie » qui ne serait pas l’eldorado annoncé. Le rythme du développement ne garantirait pas au plus grand nombre un futur magnifique et l’esprit naturel du marché, outre d’être régulé, aurait besoin d’être réanimé. Restons-en à la crise actuelle qui est la réalité conjoncturelle. Pendant une décennie, l’économie américaine dans sa bulle a servi de locomotive à une économie européenne très liée aux exportations de biens à bon marché et de haute qualité sur la base de technologies avancées. On savait que cela ne durerait pas et l’Europe ne s’est pas dotée à temps d’une politique économique, et pas seulement monétaire, commune. Aujourd’hui la locomotive est au moins pour un temps arrêtée en gare. De plus pour les pays européens, le marché des exportations est essentiellement interne (de l’ordre de 70 %), et ce marché possédait une locomotive auxiliaire qui était l‘Allemagne et qui pour le moment est en panne. Les marges, à court terme, se réduisent donc pour tous. Mais elles se réduisent tout particulièrement pour l’Italie qui ne peut plus disposer de la ressource de la dévaluation compétitive et qui n’a pas franchi des pas significatifs sur le plan de la modernisation de sa production, tout en conservant une dette publique anormale. Les milieux patronaux expriment dès lors le besoin immédiat d’une réduction du coût du travail et de soutiens publics directs leur donnant des occasions exceptionnelles de profit. Mais dans le même temps, le monde du travail, qu’il soit vieux ou nouveau, privé ou public marque de plus en plus nettement une volonté de se défendre et de récupérer des forces. C’est bien pourquoi pour le bloc politico-social du centre-droit il est urgent d’abattre, en utilisant tous ses instruments politiques, tout ce qui reste du système des droits en vue de faire peser le poids du chômage sur les salariés, fragmenter le marché du travail, réduire la combattivité sociale, alimenter le flux de l’épargne financière (les fonds de pensions), garantir des profits supérieurs par la déréglementation et la concession de privilèges fiscaux, adapter le système de formation à une demande de professionnalité modernisée utilisable immédiatement. Tout cela se tient, constitue un nouveau type d’urgence politico-sociale. Mais, dans le même temps, peut s’ouvrir une phase de problèmes croissants, y compris au sein de la base de consensus qui a assuré à Berlusconi une victoire bien plus solide que celle de 1994. Des problèmes rencontrés surtout dans ce peuple profond mais désorienté et manipulable, conquis à partir d’une idée d’amélioration des conditions de vie qui n’est pas encore satisfaite. Cela l’oblige à anticiper ces problèmes et à s’assurer un monopole plus solide encore de l’information, à reconstruire dans l’urgence tous les instruments et les ressources des centres de pouvoir. Il existe un mécanisme fatal pour tous les populismes en temps difficiles qui pousse vers un régime autoritaire à plus ou moins basse intensité. La différence substantielle entre le fascisme et le populisme est que dans le premier cas l’autoritarisme est une idéologie, un programme, une valeur alors que dans le second c’est une conséquence et un processus moléculaire.
Pour aller sur cette voie, Berlusconi a des cartes en main : une majorité parlementaire beaucoup plus forte que ce qu’avait été le vote populaire, le soutien de pouvoirs forts, un compromis avec le confessionnalisme, l’apathie et la désinformation d’une grande partie de l’opinion publique. Il conserve un appui mesuré dans les résultats électoraux plus récents comme en Sicile. Cette fois une pichenette ne suffira pas pour le renverser, encore moins une simple manœuvre de palais.
Pourtant, il est vrai que quelque chose bouge dans l’autre direction. Il n’est pas impossible qu’une attaque aussi vive menée sur le terrain de la justice ait mené à la résistance, non pas une minorité intransigeante mais une large majorité d’un des ordres constitutifs de l’État. Il est encore moins impossible que le front syndical, jusque-là divisé, soit poussé à retrouver une unité au moins temporaire sous la pression des conflits et des luttes concrètes, et avant tout que soient opérés des rééquilibrages et des réorientations au sein de la CGIL. En outre, les thèmes de la guerre et du désastre social dans les pays du Sud sont en train de produire, si ce n’est un tournant, au moins une réflexion et une dialectique au sein de l’Église catholique à tous les niveaux. En somme, une grève générale est en vue, la loi Moratti rencontre une forte résistance parmi les étudiants et les enseignants, le racisme de la loi Bossi ne passe pas non plus. La partie n’est donc pas encore jouée et les matériaux sur lesquels une opposition peut travailler sont présents.
 
•Les faiblesses de l’opposition
 
 
Désormais, l’opinion selon laquelle l’opposition n’est ni incisive ni crédible fait partie du sens commun. Pour moi cette opinion est sérieusement fondée sur des faits et des responsabilités politiques précises. Une bonne part de ce que Berlusconi porte au fond faisait déjà partie des intentions des derniers gouvernements de centre-gauche et n’a pas été réellement critiquée, ni débattu. La Marguerite [alliance du centre, composante de l’Olivier] et DS assument comme projet général pour l’opposition le défi d’une modernisation sans adjectif, c’est-à-dire la même idée qui en 2001 lui a coûté la défaite. Malgré la guerre et ses implications, l’Olivier a jusqu’à ce jour réaffirmé de façon grotesque que la politique étrangère devait être bipartisane, alors que l’opinion commune est que désormais se prolongent dans la politique extérieure les choix et les antagonismes fondamentaux. Sa réfutation et sa contestation de la politique économique et sociale sont pour leur part contredites par des incohérences sur de nombreux points, et tout particulièrement par ses hésitations à soutenir un mouvement de lutte qui ne serait pas préalablement appelé par une décision unitaire de tous les syndicats. Après toutes les incantations sur l’européisme, l’Olivier s’est divisé sur le choix du nouveau président du Parlement de Strasbourg, une partie de ses forces ayant voté avec Forza Italia. Les DS ont vu se révéler une crise profonde lors de leur congrès qui touche plus encore la dimension organisationnelle que les débats en leur sein. La Marguerite sent, tout au moins au Sud, la pression désagrégatrice de la renaissance démocrate-chrétienne sous des formes contestables. Les forces mineures au sein de l’Olivier, le PDCI [scission de Rifondazione communista] et les Verts sont réduits à peu de choses ou se divisent encore.
À ce panorama inquiétant des forces organisées s’ajoute un facteur objectif qui est peu mis en avant : être l’opposition dans les démocraties modernes n’est pas chose facile. Pendant trente ans, en Italie, nous avons connu une expérience extraordinaire : une force, le PCI, qui pourtant était structurellement assignée à l’opposition par convention d’exclusion, a graduellement étendu sa sphère de consensus et son influence, et depuis l’opposition a réussi à peser sur les choix de gouvernement et les évolutions de la société. Cette anomalie était toutefois assise sur trois piliers essentiels : la centralité conquise dans les institutions, dans des assemblées représentatives élues à la proportionnelle, ce qui rendait plus facile la connexion entre pays légal et pays réel ; l’existence d’un parti de masse extraordinairement enraciné dans le pays et dans diverses strates sociales et d’un syndicat solidement confédéré mais capable d’une lutte contractuelle quotidienne et efficace ; un système de formation et d’information alternatif au système dominant, qui même dans les périodes les plus dures bénéficiait d’une grande diffusion, disposait d’instruments multiples et incisifs pour orienter de façon autonome de vastes secteurs du pays. Aujourd’hui ces piliers sont disloqués et pas seulement en Italie. Les restaurer est difficile et dans leur forme classique à coup sûr impossible. Désormais, l’opposition d’une élection à l’autre intervient sur les marges, cherche à conforter des fragments de l’opinion déjà acquis plutôt qu’à conquérir et mobiliser des forces neuves, en attendant que les gouvernements en place soient atteints par l’usure ou déçoivent les électeurs.
Si ces constatations sont vraies, sans être capables de tirer des conclusions définitives, il faut se demander comment demain Berlusconi pourrait être renversé, lui et son projet, ou tout au moins comment freiner maintenant son offensive avant qu’il ne se consolide en une sorte de régime. Nous avons l’objectif à moyen et long terme de construire une alternative au capitalisme néolibéral et néo-impérial, mais dans un premier temps battre l’actuel gouvernement italien est une nécessité évidente. D’ailleurs ces deux objectifs se confortent réciproquement même s’ils sont différents dans le temps et la portée. Considérer l’un comme simple conséquence de l’autre est une erreur. Pour construire une opposition efficace, le levier de départ, y compris sur le plan spécifiquement politique, est le mouvement en cours. Il faut d’ailleurs en faire une évaluation réaliste, en recenser également les faiblesses et apporter des nuances dans l’évaluation. Mais il est certain qu’avant toute chose en Italie ce mouvement existe, dure et aujourd’hui s’étend. Il est animé par une critique forte du processus de globalisation en cours et des institutions qui le gouvernent. Il fait accéder à la politique, après de nombreuses années de dépolitisation, une nouvelle génération. Il fait converger différents sujets sociaux : étudiants, enseignants mais aussi ouvriers, précaires, techniciens. Il exprime une tension d’idées radicale mais il est né de pratiques de base et se mesure sur des thèmes concrets. Il est né au travers de cultures et de traditions qui ne viennent pas seulement de la gauche classique mais aussi de l’écologie, du féminisme, du pacifisme, du monde catholique, de celui des intellectuels démocrates. Ce sont ces caractéristiques qui offrent les matériaux pour aiguillonner politiquement et réanimer culturellement une opposition qui n’est pas nécessairement minoritaire, ni enfermée dans des choix politiques de plus en plus éloignés des aspirations qui s’expriment. Mais le mouvement, même dans ce qu’il a de meilleur, n’est pas suffisant. Un élément constitutif du mouvement, s’il ne veut pas mettre en cause son unité et amoindrir son pluralisme, est l’organisation en réseau, il ne peut directement construire une alternative au gouvernement. Se pose donc, plus que jamais, le problème d’un programme à la fois complexe et cohérent : ni trop modeste jusqu’à se limiter au cadre existant, ni trop avancé au point de ne pas trouver le consensus et la force nécessaire. Paradoxalement, c’est au moment où émerge une conscience supérieure du caractère global des problèmes et de la nature générale de la crise des sujets mis en avant que cette question du programme reste à l’inverse non résolue. Le programme originel de l’Olivier ne tient plus : quelques-uns de ses objectifs ont été réalisés en leur temps, les autres, les plus importants, se sont vidés de leur contenu ou ont été repris par le camp adverse. Mais le problème se pose aussi pour la gauche alternative sur ce plan. Elle a beau affirmer avec sincérité qu’elle veut passer de la défensive à l’offensive, de la protestation à la proposition, son discours programmatique se divise entre la radicalité de la perspective et des objectifs immédiats, sans doute justes mais sans cohérence et au bout du compte trop modestes.
 
•Quelle recomposition ?
 
 
L’autre problème à discuter et résoudre est celui du type de recomposition politique à effectuer. L’Olivier, s’il n’est pas encore mort, bouge à peine, les composantes de 1996 ne se remettront pas ensemble si restent en place la nomenclature politique actuelle et l’orientation des forces qui la composent. L’espérance d’une auto-réforme des DS dans leur ensemble est inconsistante. Le poids du centre démocratique, laïque et catholique uni de façon précaire dans la Marguerite n’augmente pas et ne s’enracine pas. Pourtant, nous savons que pour renverser Berlusconi, le problème d’une large alliance, dans un système électoral désormais majoritaire, ne peut être éludé. Pour le résoudre, une force propulsive est nécessaire qui, dans une certaine mesure, est déjà en train d’apparaître dans les faits. Dès lors que se reconnaît dans les choix discriminants du « non à la guerre », du « non au néolibéralisme », du « non au présidentialisme populiste », un large secteur de la politique et de la société italienne existe désormais à la gauche de l’actuel Olivier. Il n’est pas suffisant pour constituer une majorité, mais il est suffisant, à condition d’être moins dispersé et de rechercher vraiment la convergence, pour initier un processus plus ample. Revient dès lors à l’ordre du jour l’idée, quels qu’en soient les formes et les rythmes, de la réorganisation, y compris sur le plan politique, d’une gauche alternative. C’est une idée que pour notre part nous avions proposée au débat. Probablement n’était-elle alors pas mûre ou sous certains aspects erronée. Aujourd’hui, de différents côtés, on lui reconnaît une plus grande légitimité mais sans que cela ne bouge beaucoup. Si on en reste là, même si la partie pour l’opposition n’est pas encore jouée, la possibilité de vaincre sera très réduite. Un autre monde, sur le temps long, demeurera certainement possible, mais c’est un temps qui va au-delà de celui qui m’est accordé.
Il est certain dans ces conditions que l’offensive en cours du centre-droit italien ne va pas s’arrêter. Et dans cinq ans, après avoir fait des dommages graves, Berlusconi sera toujours là où il est et aura même des chances d’y rester. •
 
NOTES
 
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