2002
Mouvements
Livres
À propos des familles précarisées
Catherine Delcroix, Ombres et lumières de la famille Nour, Payot, 2001,
258 p., 15,09 €.
Plusieurs ouvrages ont tenté récemment de pénétrer l’intimité
des milieux populaires et de la classe ouvrière en général, de leurs
composantes précaires ou issues des immigrations en particulier. Cette nouvelle
vague fait rupture (dans sa diversité et ses contradictions) avec une période
de négation du populaire, de ses cultures, de ses capacités à penser le monde
et à réagir aux épreuves de l’existence. En rentrant dans l’intimité de
familles ouvrières subissant de plein fouet la précarité et la stigmatisation
des quartiers où elles habitent, Catherine Delcroix d’un côté, Annick Madec de
l’autre proposent deux lectures stimulantes sur la culture ouvrière précarisée
et sur les forces et les limites de la solidarité de l’intimité familiale
soumise à l’épreuve du chômage et de ses conséquences. Saïd Bouamama et Michel
Verret nous en présentent les enjeux politiques et soulèvent les questions de
la relation d’enquête en « milieu impopulaire », de la posture des sociologues
qui tentent de restituer une parole populaire, et du statut de cette
parole.
L’étude de Catherine Delcroix entre dans le sillage de cette
nouvelle production sur le populaire mais son originalité est de tenter de
cerner les modalités de résistances à la précarité. L’auteur entreprend ce
projet ambitieux en donnant la parole à la « famille Nour », famille ouvrière
issue de l’immigration marocaine de la décennie soixante. Elle aborde, en
effet, les aspects multiformes de la précarité mais également les effets de
ceux-ci sur les subjectivités individuelles de chacun des acteurs familiaux,
sur les identités, sur la distribution de la hiérarchie des rôles familiaux,
sur les modalités différenciées de concevoir le rapport à la société française,
etc. Le projet est néanmoins plus ambitieux dans la mesure où Delcroix énonce
que « ce livre touche au plus intime une réalité que l’on ne connaît pas – ou
peu – et montre, contrairement aux idées reçues, que les personnes en situation
de précarité déploient des stratégies dynamiques pour s’en sortir
[1] ». La famille Nour est prise
comme illustration particulière d’une catégorie sociale et de ses comportements
face à la précarité.
L’approche chronologique se construit en trois parties dont les
titres indiquent nettement les contours : « Le dialogue des enfances », « Vie
conjugale et équilibre budgétaire », « Devenir adulte ». La première partie se
présente en rupture avec le culturalisme. Elle tente d’expliquer les rapports
présents au monde par les trajectoires et, au sein de celles-ci, par les
constructions des « consciences des rapports de classe, d’ethnie, de
sexe
[2]… ». L’intérêt de
cette partie est d’introduire de l’historicité, là où le regard dominant pose
une fixité culturelle et/ou ethnique et/ou religieuse. Les familles issues de
l’immigration sont non seulement diverses mais sont également mouvantes dans
leurs organisations internes, dans leurs rapports à la société environnante et
dans leurs aspirations. La figure marquante de Djamila, la mère de famille,
permet de saisir le rôle dynamique nouveau pris par la femme au sein des
familles issues de l’immigration. D’autres travaux ont d’ailleurs mis en
évidence que ce dynamisme féminin est le fait de l’ensemble du monde populaire
précarisé. Toutes proportions gardées, la place centrale de Djamila dans la
dynamique familiale fait penser à la place également première de Solange dans
le récent ouvrage de Annick Madec présenté plus loin par Michel
Verret.
La deuxième partie se compose de deux chapitres aux objets
sensiblement différents. Le premier traite des effets de la perte de statut
salarial du père sur la vie conjugale et familiale. Le second se penche sur les
modalités de hiérarchisation des besoins dans le cadre d’un budget restreint.
Le rapprochement de ces deux chapitres dans une même partie débouche sur un
traitement partiel de chacune de ces questions, pourtant essentielles pour
saisir la logique des cultures populaires. Curieusement cette partie est la
plus petite des trois alors que le travail et la nécessité économique sont au
cœur de la culture ouvrière en général et de celle des familles ouvrières
issues de l’immigration en particulier. En traitant aussi superficiellement ces
questions centrales, cette partie a tendance à retomber dans le culturalisme et
la simplification qui sont dénoncés dans le projet. Ainsi en est-il du choix de
la bigamie par le père à qui n’est consacré que cinq pages. Deux hypothèses
sont avancées sans être cependant présentées explicitement comme telles. La
première pose qu’« avoir une deuxième femme est considéré comme un attribut de
virilité par certains Musulmans ». La bigamie comme fait social est, bien
entendu, beaucoup plus complexe que cette affirmation. Elle renvoie à la fois
aux modes de production de la vie économique, aux processus de distribution des
travaux ménagers et aux rapports de classes dans la mesure où elle fait partie
des différents éléments de la distinction sociale. La seconde hypothèse mise en
avant est liée à l’image de soi des bigames : « Après avoir été accidentés, la
société leur a renvoyé l’image d’assistés. Pour échapper à cette
stigmatisation, ils ont retissé des liens avec leur région d’origine. Certains,
comme Amin, sont devenus bigames. Petit à petit, ils se sont reconstruits
socialement dans leur village, et sont devenus des notables
[3] ». L’affirmation est intéressante et
mérite discussion, mais elle aurait au moins nécessité que la parole soit
donnée au père afin de saisir sa propre grille de lecture. Cette deuxième
partie est celle qui réussit le moins à entrer dans l’ambition du projet :
pénétrer l’intimité des sujets pour restituer leurs logiques sans les déformer.
Le regard apparaît extérieur et superficiel d’où la tendance à retomber dans
des explications rapides pour le moins, culturaliste pour le pire. Par ailleurs
l’auteur émet à plusieurs reprises des jugements et prises de positions sans
préciser leurs origines. Le lecteur ne sait plus s’il s’agit d’un point de vue
d’un des acteurs de la famille (et lequel ?) ou la conclusion de l’auteur.
Ainsi, toujours à propos de la bigamie du père, Delcroix énonce : « Arrivé dans
son village, Amin revoit ses amis et leur fait part de sa situation et de ses
états d’âme. Pour lui changer les idées, l’un d’entre eux, mal intentionné, lui
propose la bigamie (il n’est pas lui-même bigame) comme remède. […] Derrière ce
raisonnement, il y avait chez ce faux ami l’espoir de pouvoir profiter des
allers-retours d’Amin entre la France et le Maroc, où résidait sa deuxième
épouse, pour obtenir des biens de consommation introuvables dans son
village
[4] ». Le choix
bigame du père n’est pas réintégré dans la logique de l’acteur mais expliqué
par son caractère influençable et par les mauvaises intentions d’un « faux ami
». De tels raccourcis dans l’analyse nuisent à la qualité d’un ouvrage, par
ailleurs excellent dans d’autres parties.
La troisième partie se centre sur le devenir adulte de chacun
des enfants. C’est selon nous la partie la plus neuve de l’ouvrage. En
présentant ces devenirs différenciés, l’auteur permet de tordre le coup à une
idée moralisatrice encore dominante posant l’existence « de bonnes et de
mauvaises familles ». Selon ce regard dominant les « bonnes familles » se
caractériseraient par la réussite scolaire, professionnelle et sociale des
enfants alors que les autres réuniraient les conditions conduisant à la
délinquance, la toxicomanie et aux autres conduites de marginalisation. Les
premières seraient marquées par des parents responsables alors que les secondes
auraient des « parents démissionnaires ». L’intérêt de cette partie est
justement de souligner qu’au sein d’une même famille les trajectoires
s’inscrivent dans un spectre allant de la délinquance à la réussite
professionnelle en passant par les perturbations psychologiques. Pour avoir
nous-mêmes longuement étudié les familles issues de l’immigration, nous pouvons
confirmer les propos de l’auteur. Le spectre est parfois même plus important et
peut comporter des scénarios de vie incluant toxicomanie, prostitution à un
pôle et réussite universitaire et professionnelle à l’autre.
On peut cependant regretter, devant l’intérêt de cette partie
et l’importance de l’enjeu, que Delcroix ait introduit un chapitre entier sur
le dispositif des missions locales. Celui-ci n’apporte rien à la logique
d’ensemble de l’ouvrage et apparaît décalé par rapport à l’objet. Cela est
d’autant plus marquant que les représentations que Driss (le fils qui a eu
recours à une mission locale) se fait de ce dispositif ne sont abordées que de
manière lapidaire : « dès que j’ai arrêté avec mon patron, je me suis mis
directement à chercher. J’ai été tout de suite à la mission locale pour trouver
un autre travail, mais ils m’ont envoyé dans une remise à niveau […]. Après, je
suis retourné mais c’était toujours des entretiens ; mais pas de boulot.
Aujourd’hui, je reprends juste les propositions de l’ANPE qui sont affichées au
mur de la mission locale
[5] ». Les propos de Driss sont critiques vis-à-vis de ce
dispositif. Ceux de nombreux autres jeunes le sont encore plus. En enfant de la
classe ouvrière, ces jeunes sont en attente de travail et non de dispositifs
d’attente ou de préparation à l’emploi. En introduisant un chapitre entier sur
un dispositif d’intervention sociale, l’auteur en arrive à atténuer l’aspect
critique des propos de Driss, alors même que le projet de l’ouvrage est de
restituer la subjectivité des acteurs.
Pour terminer ce parcours critique d’un ouvrage riche et
contrasté, nous tenons à préciser que de multiples lectures de l’ouvrage sont
possibles. Un livre n’est pas un objet aux contours précisément définis. Chacun
peut lui poser les questions qui le travaillent et la lecture est toujours
traduite par les représentations et les projets du lecteur. Nous croyons
volontiers que d’autres lectures que la nôtre sont possibles. Néanmoins si le
projet reste celui de restituer une parole publique aux populations en
situation précaire, l’ouvrage pose plusieurs questions essentielles qui
s’adressent à tous ceux qui s’engagent dans cette voie. La première question
est le statut de la parole restituée. Delcroix a fait le choix d’encadrer les
propos des acteurs par de multiples explications d’ordre sociologique en citant
sur chaque thème des références. De ce fait, il est à de nombreux endroits
difficile de repérer le but précis poursuivi. S’agit-il de restituer une
conception du monde et de l’existence telle que décrite par les sujets ou de
fournir une analyse produite scientifiquement par une sociologue ? Les deux
sont certes nécessaires mais il convient de préciser s’il s’agit du discours
des précaires ou d’un discours (même engagé) sur les précaires. La question est
importante dans la mesure où elle touche aux conditions d’une production
objectivée dans la rencontre d’un chercheur et d’un sujet n’appartenant pas aux
mêmes classes sociales et aux mêmes origines culturelles. Une de ces conditions
nous semble se trouver dans la distinction du discours du sujet et du discours
sur le discours. Cette condition nous semble respectée dans certaines parties
de l’ouvrage et évacuée dans d’autres. La seconde question se trouve dans la
posture choisie pour analyser les familles issues de l’immigration. À juste
titre l’auteur pose dans son introduction la nécessité d’inclure dans l’analyse
les facteurs de classe et de genre afin d’éviter l’nfermement dans une grille
culturaliste de lecture. Pourtant l’interaction avec la culture ouvrière est
peu présente dans les différents chapitres, laissant ainsi libre le lecteur de
réintégrer les compor- tements dans des explications fixistes et culturalistes.
Après avoir connu une période où la domination prenait comme discours de
légitimation la négation de la diversité de la classe ouvrière et en
particulier son hétérogénéité culturelle, nous connaissons aujourd’hui une
absolutisation de celle-ci. Il en découle selon nous une exigence forte, encore
plus forte que par le passé : restituer l’ensemble des interactions en œuvre
dans l’émergence de l’agir des acteurs sociaux. Ces quelques remarques
critiques ne doivent cependant pas masquer l’intérêt d’un ouvrage qui permet de
poser autrement certaines questions et de tordre le coup à certains postulats.
Plus encore a-t-on le sentiment en lisant ce livre que le monde populaire, la
classe ouvrière, l’immigration, etc., n’ont pas encore reçu le développement
nécessaire. Cet ouvrage en appelle d’autres de Delcroix et de beaucoup
d’autres. Nous osons l’espérer. •
Saïd
Bouamama
Si les gens pauvres sont de pauvres gens ?
Annick Madec,
Chronique familiale en quartier
impopulaire, La Découverte, 2002, 188 p., 15 €.
Encore un livre sur la pauvreté ? Oui, – puisqu’encore la
pauvreté. Si vieille et si pareille de siècle en siècle, dirait-on, qu’on
pourrait relire Rutebeuf, Villon, Hugo, Dickens comme des contemporains.
Pareille et non pareille pourtant, car elle n’est pas sans histoires, ni
Histoire – et qui sait si l’on n’atteindrait pas celle-ci par celles-là
?
Aller à l’Histoire de la vie pauvre par l’histoire des «
pauvres gens » – c’est justement le pari de ce livre
[1]. Dans la chronique du temps qui passe –
car l’instantané peut dire beaucoup, mais pas ce qu’il devient… Par une entrée
pas si courante non plus, car c’est l’entrée des femmes, femme enquêtrice,
femmes enquêtées… Sur un objet paradoxal encore : en ces temps de
désintégration familiale, une famille. Une famille ordinaire, dans l’ordinaire
de la vie pauvre d’une Cité qui ne l’est pas moins, puisque la pauvreté campe
désormais dans l’ordinaire de n
os riches Républiques,
comme l’autre face de leur richesse… Sans que pourtant il soit si ordinaire
pour les penseurs-chercheurs, penseuses-chercheuses vivant dans la lumière, ou
l’ombre seulement de la vie riche, d’aller partager d’assez près la vie pauvre
pour en ramener le livre des proximités… Où, de proche en proche – proche, «
celui qui prend à cœur » – on irait aussi, de cœur en cœur, au cœur battant de
la question… Chose faite ici, en une patiente approche, disponible à l’écoute,
à l’aide, au service aussi, dans l’échange des attentions et des
respects.
Pour y trouver quoi ? Tous les manques de la « vie-sans » des «
gens en dé- ». Sans-travail, sans-argent, sans-ce-qui-va-avec : de
nos jours presque tout… Bien plus que dé-favorisés,
dé-munis et dé-laissés dans le presque rien ou le rien, dé-solidarisés de
n’avoir à partager que ce rien, « dé-civilisés » par là des civilités du
partage et par là « dé-civicisés » des civismes de la Loi… Peuple désormais
impopulaire, voué, « Pauvreté nous suit et trace » (Villon), à la perpétuité
des défaites…
Avec ceci, moins souvent dit, ici rendu sensible dans le rythme
haletant du récit, que la perpétuité ne s’y donne jamais qu’en urgence
continue. Vie courante toujours courant : après le petit argent de
l’allocation, de l’aide, du secours ; après les papiers qu’il faut pour les
avoir, les gens qu’il faut pour les remplir ; après les remises ou étalements
des impayés (« pauvreté de la dette », disait Geneviève Krick) ; après les «
bêtises » des gosses à l’école, des jeunes dans les bandes, des adultes sous
alcool. Temps d’alarmes, temps saturé… Et l’espace pas moins. Déjà suroccupé du
trop d’enfants dans le trop exigu. Encombré encore en lui – intrusion, «
invasion » – du « passage » incessant de chacun chez chacun : pour demander ou
pour aider ; parler de soi ou des autres ; se plaindre des autres ou de soi ;
réclamer à, réclamer de, se voir réclamer – car voici l’huissier pour la
saisie, l’inspecteur pour ses contrôles, le gendarme pour ses enquêtes… Sans
que tout cela fasse pourtant un monde homogène…
Strates, sinon de l’Argent, du manque d’Argent. Entre la
première couche enviée de ceux qui « ont » un travail (dans la continuité des
sécurités du salaire stable) et la dernière couche des sans-logis (tout juste
avant le gouffre) – c’est tout un étagement de pauvreté, plus ou moins
autonome, plus ou moins organisée dans la « débrouille », plus ou moins ancrée
« à la marge » au monde lui-même stratifié du trafic illicite, voire de la
délinquance assumée (parfois comme un honneur). La logique de la hiérarchie et
de l’exclusion qui, de monde en monde, a produit tout à la fois et le bas et la
marge, y poursuit silencieusement son travail… Réseaux en vérité plutôt que
mondes, mobiles et interférents, en combinaison aussi précaires que
nécessaires. Communications aussi et passerelles, et naturellement
contradictions et conflits, car c’est comme au village, nous dit l’auteure :
tous unis contre la ville, voire l’autre village ; tous prêts à l’entre-dispute
hors cela… Même si chacun tente de s’en protéger de quelque clôture, où
l’accueil aurait encore ses portes, mais pas toujours ouvertes : intimités,
intériorités…
Profondeur modeste et beauté secrète de ce livre que d’avoir
cherché, au-delà des forums civiques où les politiques de la citoyenneté ont
tenté ces dernières années de restituer dans les Cités l’esprit public
qu’appelait leur nom (mais avait-on respecté et le nom et la chose dans le
monde des décideurs ?), les forums civils que pouvaient être à leur manière les
aires informelles d’échange et de discussion entre voisins, entre jeunes, entre
femmes, entre amis, où circulent informations et réflexions pour connaître et
comprendre, proposer aussi, et sur le possible, agir… Plus encore, d’avoir
poursuivi la quête du forum en ses abréviations
[2], jusque dans le for intime (intimité : où chacun est
avec l’autre comme avec lui-même) – plus profond : dans le for intérieur
(intériorité : où l’on n’est plus qu’avec soi – soi toujours un peu comme un
autre pourtant…).
Monde intime – car c’est encore un monde : la famille… La
famille derrière sa porte comme la réserve fondamentale des confiances et des
fidélités, sans lesquelles on ne saurait survivre parfois (maladies, accidents,
violences), vivre en tout cas une vie un peu valable, un peu désirable, un peu
aimable… Et quoi donc pour la rendre aimable, sinon l’amour ? L’amour, la
grande affaire dite ou non dite… Entre figures tutélaires : la mère toujours
proche, le père souvent loin… Entre figures du couple, se cherchant, se
trouvant, se perdant, se retrouvant sur tous les registres de la séduction
populaire… Entre le couple et l’enfant, témoin du don réciproque et gratuit du
plaisir et de la fécondité, pôle d’attente et d’espérance aussi d’un avenir
plus réussi… Et la pire blessure, le pire échec, serait de le perdre ou de se
le faire « enlever »… Monde intérieur – le dernier monde cette fois : dans le «
nous » familial, si aisément absorbant, le « je », le « tu », dans
l’irréductible et l’insubstituable de leur subjectivité… Car savoir si les
classes populaires peuvent être Sujets de l’Histoire ? N’en seraient-elles
qu’Objet, les individus n’y resteraient pas moins sujets psychologiques, «
comme tout le monde » (le grand vœu toujours de qui n’est pas tenu comme tel)…
Comme tout le monde donc, en débat du désir et de la réalité, et du désir avec
lui-même, et des Images qui le structurent avec les Images qui
l’appellent…
Noires souvent les premières, des faillites du passé (le père
mort de l’alcool, la mère cachant l’amant) et du passé failli – ces mondes
perdus des jeux de rue, des récréations d’école, du « travail buissonnier »,
des camaraderies militantes… Roses généralement les secondes du Rose-Rêve. Rêve
d’Amour, bien sûr, fût-ce en ni-ni : lui ni-alcoolo, ni-drogué, ni-dealer, beau
seulement et gentil, elle ni-criarde, ni-coureuse, gentille et jolie elle
aussi. Et des deux, mariés (la robe blanche…), beaux enfants, en bon logis,
bons élèves de la bonne école… Et la vie trop souvent défera le rêve : lui,
elle en proie aux « entraînements », l’enfant aux « fréquentations », le logis
aux impayés, l’école à ses ratés… Mais sauf Destin passant trop près, ce
parcours des déceptions fera moins l’abandon que le repli du rêve sur ce qui
resterait praticable – fût-ce en « victoires invisibles ». Victoires négatives
du « n’être-pas » – tombé – retombé dans l’alcool, la dépendance, la violence…
Ou, plus positive, mais si modeste que seuls les vainqueurs les remarqueront :
d’avoir su maintenir la propreté du logis, offrir un beau noël aux enfants,
s’être ménagé le voyage sur les ondes du cibiste, ou, par l’effort commun, les
airs de la fête, un soir d’été…
Rien de tout cela pourtant n’allant de soi, ni à jamais conquis
: intimités et intériorités précarisées, aujourd’hui plus que jamais peut-être,
des incertitudes identitaires portées par une Histoire, qui n’impose pas moins
là ses marques qu’ailleurs… Trois grandes modernités ici mises en évidence dans
la vie et le sentiment pauvres : la symétrisation de genre dans le couple,
l’inversion d’autorité entre générations, la délégitimisation de l’organisateur
scolaire… Effet-femme des luttes féminines d’époque autant que du chômage
masculin : la brutale privatisation du père sans travail dans le foyer y
privatise aussi, dans les pires crispations, une domination virile que mère et
filles refusent désormais dans des demandes d’autonomie domestique d’autant
moins acceptées de l’homme qu’il perd son autonomie sociale… Effet-jeune de
l’effacement du père pourvoyeur-au-travail par
l’enfant-pourvoyeur-par-allocations, de l’adolescent pourvoyeur-par-trafic, le
pouvoir d’âge se déplace hors- et en- famille au profit des jeunes mâles, en
tyrannie machiste maintenue d’ailleurs à l’égard des sœurs contestatrices…
Effet-enfant du désamour réciproque de l’École et de la Cité (« le maître aime
pas la cité » ; « le maître m’aime pas » ; « j’aime pas l’École ») autant que
de l’incertitude croissante des bénéfices professionnels du succès scolaire, le
goût du travail scolaire se perd chez l’enfant, tenté par les raccourcis
d’accès à l’âge adulte (trafic chez le garçon, maternité précoce chez la fille)
– les parents y consentant parfois de leur propre révolte contre la
stigmatisation de la Cité, la peur aussi de la voir se retourner contre eux
chez l’enfant qui l’aurait surmontée auprès des maîtres
[3]…
Grandes questions, on le voit, et grandes émotions, en ce petit
livre des histoires invisibles… Grande surprise aussi : ces histoires qu’on
dirait de la parole même de ceux, celles qui les ont vécues n’en sont ici que
les récits écrits à la troisième personne. En plusieurs états d’écriture même,
dont ceux donnés à lire ne sont que les derniers – les plus éloignés de la
vérité immédiate de la parole ? Oui, si la sociologue ne retrouvait à sa
manière dans la transposition scripturaire ce qui faisait pour Walter Benjamin
la vérité du récit du conteur
[4]. Où, dans la culture orale, « le dernier narrateur
n’est jamais que l’ultime chroniqueur d’expériences maintes fois racontées,
dont la superposition en couches translucides » fait émerger la vérité
essentielle de ce que la première parole disait moins bien ou pas du tout – car
souvent elle le taisait. Comme il en va de ces expériences trop difficiles à
dire, trop dures à vivre, à revivre, à croire – « expériences limites » des
risques extrêmes
[5],
dont les porteurs, s’ils en sortent, sortent quasi muets : soldats de
1914-1918, déportés des camps d’extermination, survivants des grands massacres
d’aujourd’hui… Et la pauvreté n’est sans doute pas si près de la mort – encore
que beaucoup puissent y mourir avant la mort. Mais elle est bien au bord de ces
extrémités, où chacun peut se demander à quoi bon dire aux siens ce qu’ils
savent déjà, aux autres ce qu’ils ne savent pas, mais n’ont pas tant envie de
savoir… Entre pudeur et fierté, le silence du pauvre. Et quelle patience,
confiance et amitié n’a-t-il pas fallu à l’enquêtrice pour faire naître là même
cette confiance de dire ? et quelle finesse de cœur pour entendre dans le dit
cet arrière-dit, dont parle Péguy – « ces fugitives nuances que sont des
regards, ces fuyantes nuances d’âme que sont des voix, ces nuances de conduite
que sont des gestes
[6]
» ? Et quelle finesse d’écriture pour les faire mystérieusement voir-entendre
en arrière de ces récits…
Où beaucoup tient sans doute à l’agilité de relation entre deux
registres de langue. Langue, sinon guindée (c’est pour la thèse…) ou policée
(c’est pour les rapports…), du moins convenue, de l’écrit instruit. Langue
débridée, impolie ? in-convenable ? – ce ne serait que du point de vue
précédent : disons plutôt, comme les dictionnaires, langue non-conventionnelle
du parlé-populaire. Non pas inentendables l’une pour l’autre, car le « populo »
qui parle ordinairement la seconde peut aussi comprendre ce que l’école, la
radio, la télé, les bureaux lui ont donné à pratiquer de la première. Et le «
non-peuple » qui parle-écrit-lit ordinairement la première peut fort bien lire
la seconde chez Céline, la parler dans le débridé de la colère au volant, de
l’enthousiasme au stade ou de la confidence obscène – plus intimement même dans
le déboutonné général de la parole intérieure, s’il faut en croire les
monologues privés de l’
Ulysse de Joyce
et toute leur postérité dans le roman moderne des deux genres… Des récits
informatifs en langue conventionnelle au récit expressif en langue non
conventionnelle, Annick Madec ménage tout au long du livre le va-et-vient entre
les deux langues pour faire entendre dans la première les valeurs, par elle
censurées ou euphémisées, de la seconde : ce qui se dit, se crie, se « gueule »
là « de dérision et de raison, désir et douleur, jouissance et jeu
[7] ». De lucidité aussi sur
le Tout-Argent-Pouvoir-Sexe qui mène le monde… Discours de la dés-illusion
radicale où le négatif se repositive soudain dans l’explosion du rire-ensemble
de toutes ces choses à pleurer… Comme le père mort se plaisait à rire aussi de
la « sauciologie » : « mais oui je sais bien que je vais pas lire toutes vos
conneries, mais tu peux écrire toutes les conneries que tu veux, tu sais bien
que je t’aime ». Et il faut croire que l’auteure aussi l’aimait qui lui rend en
la langue qu’il parlait si bel hommage…
Pas plus que la langue pauvre n’est pauvre langue, la vie
pauvre n’est pauvre vie, ni pauvre sociologie la sociologie qui, l’ayant
appris, nous l’apprend… •
Michel
Verret
[1]
Op. cit., pp.
19-20.
[2]
Idem, p.
32.
[3]
Ibid., p.
109.
[5]
Ibid., p.
196.
[1]
Ainsi que de la thèse soutenue sous le même titre à
l’université Paris 8 en 1996.
[2]
For vient
effectivement de
forum, nous indique
le
Robert.
[3]
Cas contraire possible il est vrai, sur le genre d’itinéraire
suivi par l’auteure dans
Le quartier, c’est dans
la tête, l’histoire vraie de Stéphane Méterfi, Flammarion,
1998.
[4]
W.
Benjamin, « Le
conteur. Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov »,
in Œuvres III, Gallimard (Folio), pp.
114-152.
[5]
Thématique d’Olivier Kourchid.
[6]
C.
Péguy, « Par ce
demi clair matin… »,
Œuvres en prose
complètes, Gallimard (Pléiade), tome II, 1988, p.
190.
[7]
J.
Cellard et A.
Rey, « Avant-propos »,
in Dictionnaire du français
non-conventionnel, Masson, Hachette, 1991.