Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3753-7
224 pages

p. 185 à 190
doi: 10.3917/mouv.021.0185

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Livres

no21-22 2002/3

Michel Prum (dir.), Exclure au nom de la race, Syllepse, 2000, 162 p., 10, 67 €. Michel Prum (dir.), La peau de l’autre, Syllepse, 2001, 184 p., 12,20 €. Emmanuelle Santelli, La mobilité sociale dans l’immigration. Itinéraires de réussite des enfants d’origine algérienne, Presses universitaires du Mirail, 2001, 305 p., 23 €.

Pour ceux qui auraient encore tendance aujourd’hui à considérer comme relativement autonomes les différentes dimensions des rapports sociaux (classistes, genrés et racistes), voire même à tenter de conférer à l’un d’entre eux un statut de déterminant « en dernière analyse », plusieurs livres sont récemment parus (ou reparus), qui nous enjoignent plutôt à faire le pari de l’analyse dynamique de ces domaines de recherche, trop souvent distingués [1]. Si les quatre ouvrages dont il est question ici n’ont pas d’unité théorique ou disciplinaire à proprement parler (sauf pour les deux premiers, rédigés par le Groupe de recherche sur l’eugénisme et le racisme), ils abordent à leur manière une question lancinante pour la République intégrative française : le double processus de l’émigration/immigration [2], et la place faite dans la société d’accueil aux nouveaux arrivants et à leurs descendants. Et l’on pourrait presque dire que les angles morts de l’un se verront comblés par les points saillants des autres, dans un échange intertextuel stimulant.
Comme pour tout ouvrage collectif, il est difficile de résumer l’ensemble des contributions, de critiquer tel ou tel aspect de tel ou tel texte, etc. Peut-être en fin de compte s’avère-t-il préférable de ressortir le constat d’ensemble, et de l’illustrer par des exemples mis en exergue par les auteurs. De cette manière, la tonalité d’ensemble incitera sans doute le lecteur à creuser lui-même les ouvrages, selon les angles qui l’intéressent principalement. Exclure au nom de la race constitue le premier opus d’un ensemble de publications qu’on peut espérer nombreuses, tant les contributions suscitent l’intérêt et la stupéfaction. En privilégiant le regard historique de moyen ou de plus long terme, les auteurs nous invitent à revisiter la notion épineuse de racisme. Comme le souligne Prum en introduction, le terme n’est pas chargé de la même tension émotionnelle en France et dans les pays anglo-saxons, tant le souvenir vichyste a imprégné durablement la « race » d’une dimension de cauchemar (au passage on peut s’interroger sur les raisons qui ont empêché une telle tension aux États-Unis, quand bien même les Amérindiens furent systématiquement liquidés au nom du droit d’expansion wasp [3]). Ce qui n’empêche pas, bien évidemment, des pays comme la Grande-Bretagne ou les États-Unis d’être traversés par des rapports sociaux racistes dont l’illustration peut prendre la forme d’un comédien blanc des années cinquante, le visage passé au cirage caricaturant grossièrement un homme noir [4], dans une société américaine aux médias produits quasi exclusivement par des Blancs pour des Blancs, ou le rejet des Italiens « au teint olivâtre [5] » et des Irlandais, « classes dangereuses catholiques [6] », dans un pays massivement protestant. Cette approche principalement historique, et centrée essentiellement sur les pays anglo-saxons, donne à voir, dans un effet de cohérence dont on pourra toujours discuter le bien-fondé en une analyse épistémologique propre à la discipline [7], un véritable trend dans la mise en place de la division hiérarchique d’une société, et des rapports de pouvoir qu’elle implique : l’altérité, même s’il faut pour cela faire appel à un appareillage théorique falsificateur [8] et malhonnête, par la peur qu’elle peut inspirer et les chances de domination qu’elle promet, engendre toute une série de visions et de divisions organisant une « échelle d’humanité naturelle » où chacun se voit, individuellement et collectivement, mesuré à l’aune de son appartenance sociale et/ou ethnique et/ou sexuelle, au sein d’un contexte sociopolitique donné (en gardant tout de même à l’esprit que la biologisation outrancière de la race prend comme point d’appui ultime le rapprochement « (anti) darwinien » homme noir/créature simiesque, quitte à voir cette biologisation toucher des individus blancs comme les Irlandais ou les Italiens). Et l’on comprend mieux la raison pour laquelle la question féminine du xixe siècle prend des allures surréalistes : en évoquant, comme a pu le faire Michelle Perrot, le travail ouvrier de la femme, on saisit les jeux de correspondances de la norme bourgeoise du siècle des romantiques. « L’industrie détruit la beauté et surtout la santé de la femme et la détourne de sa fonction essentielle : la maternité. […] Au-delà de la famille, c’est la santé de la race, dont les états de la conscription montrent la débilité, qui est en cause [9]. » La hiérarchisation sexuée dans la classe ouvrière (avec tout ce que peut avoir de « calmant » pour les velléités révolutionnaires la place familiale « supérieure » de l’homme dominé dans les rapports sociaux classistes, et de production en particulier) est ainsi légitimée par la fonction reproductive, et donc raciale, qui produit elle-même explicitement un classement (la race blanche doit être à tout prix maintenue dans un bon état pour combattre les ennemis divers et variés). Ainsi, ce qui apparaît très bien dans Exclure au nom de la race, c’est la tendance globale de la société capitaliste à perpétuer des divisions oppositionnelles souvent légitimées par des aspects normatifs consolidés par la science. La peau de l’autre entreprend la poursuite de cette analyse, mais élargit le champ à des questionnements plus contemporains, comme celui de la question eugéniste dans le droit anglais, ou du racisme institutionnel (déjà entamé, au point de vue essentiellement historique, dans l’opus précédent), où le sociologue britannique Neil Davie, à travers le meurtre raciste d’un jeune homme noir par de jeunes Blancs, analyse les différents freins et les contradictions institutionnelles (notamment policières) à même d’entraver la recherche de la vérité et la condamnation pénale de ce type de crime [10].
Prenant le contre-pied des analyses terribles du GRER, Emmanuelle Santelli a choisi de privilégier le côté « lumineux » de l’émigration/immigration, sans toutefois masquer les effets discriminants de certaines institutions, comme l’école, et la volonté manifeste de certains enseignants d’orienter les enfants français de parents immigrés ou les enfants étrangers vers des filières courtes, non seulement moins prestigieuses, mais à terme handicapantes. En effet, environ 50 % des personnes interrogées par Santelli estiment avoir subi des discriminations, ce qui est énorme et incite à continuer la recherche de preuves et de solutions pour inverser la tendance.
La sociologue propose une analyse des réussites socioprofessionnelles d’individus issus de familles originaires d’Algérie, dans un travail pour le moins à contre-courant des livres sulfureux traitant de « nos cités » et de leurs « sauvageons banlieusards ». Employant une méthodologie empirique classique pour étudier les trajectoires des individus (entretiens, statistiques), la sociologue montre de quelle manière un parcours social « ascendant » trouve très souvent des ressorts appropriés dans le milieu social d’origine. Comme cela se révèle être le cas le plus fréquent pour les familles « françaises », la promotion sociale nécessite un capital de départ (25 % des personnes interrogées ont ainsi un parent ayant au minimum le certificat d’études, ce qui dans les années cinquante n’était pas rien) et un investissement constant de la part des parents ou de la parentèle proche (voire d’un réseau de sociabilité amicale, en cas de « défaillance » de ces derniers). C’est ainsi que les grands-parents de ces individus étaient souvent des « indépendants » durant la période coloniale algérienne (agriculteurs, commerçants…), voire des personnages officiels (marabout, imam…). Cette notabilité explique, pour l’auteure, que les pères par exemple, une fois arrivés en France, bien souvent pour ne pas subir la mauvaise situation économique algérienne et donner à leurs descendants de meilleures chances sociales, ne restèrent majoritairement pas dans la situation ouvrière, et entreprirent une première mobilité ascendante sur le sol français : le fait que leur profession de départ était en général manœuvre ou ouvrier non qualifié (73 % des cas, contre 5 % d’ouvriers qualifiés) ne doit pas masquer le fait que la proportion s’inverse lors du dernier emploi (35 %, contre 24 % d’ouvriers qualifiés et 17 % d’employés). Le changement dans les catégories « professions intermédiaires »/« cadres » d’une part et commerçants/artisans de lٵtre étant le plus flagrant sans doute (de 0 % à 13 % dans le premier cas, de 2 % à 8 % dans le second). Il est logique dans ce cas que les personnes interrogées aient suivi des études longues (comme leurs homologues « autochtones »), souvent dans des filières « rentables » sur le marché du travail. Santelli rapporte à ce propos les stratégies d’évitement des écoles et quartiers « stigmatisés » (accès à la propriété plus important que la moyenne), les stratégies de soutien scolaire… enfants poussés par des désirs parentaux de réussite scolaire, voire de revanche sur les frustrations coloniales.
Globalement donc, comme le rappelait sans cesse Sayad, dont Santelli tire une partie de son inspiration théorique, la dimension classiste est inséparable de celle de « race », l’Histoire, et son étude attentive, nous permettant de restituer avec précision les conditions idéologiques et matérielles véhiculées par la « civilisation chrétienne et capitaliste » si bien brocardée en son temps par Melville (« Melville, transfuge et déclassé, regarde et construit un univers multiculturel, multiracial et multireligieux sur lequel la hiérarchie sociale blanche et protestante, hypocrite et dissolue, pèse du poids de ses normes et de son orthodoxie [11] »). Cet inextricable lien renforcé par la colonisation se donne parfaitement à voir dans l’ouvrage de Santelli, notamment quand on compare ses « exemples » de réussite sociale (ingénieurs, médecins…) aux travaux de nombreux spécialistes qui encouragent une vision étriquée de la délinquance, de la déviance sociale, de l’échec, pour mieux enfermer des faits sociaux dans un faisceau causal soi-disant racial, ou culturel pour les auteurs plus prudents, mais également plus dangereux : le « choc des civilisations » prophétisé par Huntington, et dont Hubert Védrine considérait encore récemment sur les ondes de France Inter qu’il ne fallait pas lui prêter une volonté de nuire [12], mais le considérer comme un simple travail de pédagogie politique, montre à quel point l’opposition frontale – et outrageusement simplifiée – de questions envisagées sous l’angle purement « culturel » – là, Islam contre Occident chrétien –, aveugle à d’autres rapports sociaux agissants, conduit à des positions réactionnaires particulièrement inquiétantes. Cet écart nous permet ainsi de mesurer les liens d’interdépendance dont les dynamiques permettent ou non une promotion sociale et une « intégration » dans la société. Autant de questionnements à méditer en ces temps d’importants changements dans les sphères sociodémographique et productive. •
Stéphane Le Lay

Véronique De Rudder, Christian Poiret et François Vourc’h, L’inégalité raciste. L’universalité républicaine à l’épreuve, Presses universitaires de France, 2000, 213 p., 21,04 €.

Ouvrage à plusieurs voix de chercheur-e-s de l’URMIS, principal laboratoire du CNRS dédié à l’étude des migrations et des relations interethniques, L’inégalité raciste offre une mise en perspective des travaux précurseurs sur les rapports racistes et les discriminations, engagés par les auteur-e-s depuis une dizaine d’années maintenant. Bien que combinant une compilation de textes publiés au long des années quatre-vingt-dix (voire plus anciens pour les apports de De Rudder) et une introduction et une conclusion originales, ce livre n’est pas un recueil de contributions juxtaposées, mais constitue une mise en cohérence méthodique, et à bien des égards didactique, des outils conceptuels et théoriques que développe le champ de recherche sur les discriminations « ethnistes et racistes » (et non pas ethniques et raciales comme s’en justifient les auteur-e-s, nous reviendrons sur ce point de terminologie). À ce titre, et au-delà de l’analyse de l’ethnicisation des rapports sociaux appliquée à trois terrains différents (ségrégation urbaine et cohabitation pluriethnique ; le recours à l’ethnique dans le champ du logement ; les discriminations dans l’entreprise), il s’agit bien d’une contribution importante à la théorie sociologique. Les travaux sur l’immigration ont trop souvent été taxés d’indigence théorique, masquée par une bienveillance militante, pour ne pas insister sur la rigueur de la démarche présentée ici. Paradoxalement, la décantation théorique opérée dans l’ouvrage s’effectue au détriment des terrains, qui apparaissent anecdotiques au regard de l’appareillage conceptuel mis en œuvre (à l’exception de la partie sur le logement des familles africaines, plus consistante).
La thèse centrale de l’ouvrage se résume simplement : en voulant proscrire l’hypothèque raciste, le modèle français d’intégration a réussi à dissimuler l’existence d’un véritable « ordre social raciste » qui, prétendant abolir les différences par la promotion d’un universalisme quelque peu abstrait et incantatoire, se présente en définitive comme un système achevé de reproduction des positions de domination. Celui-ci fonctionne à rebours de ses prétentions, générant les différences qui serviront de support aux hiérarchies à fondement biologique (les « races » construites sur le phénotype et l’hérédité) ou culturel (les groupes ethniques qui finissent par se confondre, par l’étanchéité de leurs frontières naturalisées, à des proto-« races »). Ainsi, la manipulation par les acteurs sociaux et les institutions de classements ethnicisant et racisant alimente un processus de constitution de minorités. Au-delà des préjugés ordinaires qui décident de l’infériorisation de populations, rassemblées en groupes dominés, c’est un véritable système auquel participent les institutions en charge de l’égalisation des conditions, qui assure la perpétuation des discriminations. Pour mener ce projet de déconstruction et de dénonciation, la première tâche consiste à engager une lutte discursive qui passe par la formulation de concepts et d’une terminologie propres à révéler le racisme, dans ses discours autant que dans ses actes. Les auteur-e-s s’astreignent alors à un « nominalisme méthodologique » qui prend ses distances avec les évidences du « nominalisme essentialiste ». À tous ceux qui considèrent que le racisme est un sous-produit du rapport à l’altérité, conséquence malheureuse d’un problème d’adaptation des immigrés repliés autour de pratiques et valeurs dérogatoires de la norme commune, les auteur-e-s rappellent que la différence n’existe qu’au sein de rapports sociaux inégaux d’exploitation ou de domination (« l’inégalité tend à fabriquer des différences [1] »). Comment sortir de l’écueil épistémologique majeur qui consiste à analyser les discriminations ethnistes et racistes avec les catégories forgées pour les produire ? La stratégie suivie est délicate et repose sur une déconstruction critique constante, confinant à la mise en abyme des catégories et de la catégorisation. L’approche, fidèle à la posture constructiviste, s’intéresse aux processus plus qu’aux positions ou aux pratiques. Il n’existe alors pas de groupes ethniques ou raciaux dotés d’une personnalité particulière dont on pourrait décrire des attributs ou des pratiques, mais des « groupes ethnicisés et racisés » par des rapports sociaux eux-mêmes ethnicisés, c’est-à-dire, fondamentalement, des rapports de domination qui utilisent, pour les mêmes fins que la domination socioéconomique, la catégorisation et la hiérarchisation ethnique. À l’issue des premiers chapitres théoriques et conceptuels qui balaient le champ sémantique et foisonnent en néologismes rugueux, un vertige nous gagne devant le vide créé par l’implacable enchaînement de déterminisme. Ces rapports, ces processus structurant la domination et générant les groupes par l’étiquetage et l’infériorisation finissent par éclipser tout acteur concret et toute gamme de pratique qui ne seraient pas conçus par ce machiavélique système.
En effet, le revers d’un tel effort de théorisation réside dans le caractère bouclé de l’appareillage conceptuel qui peut exister sans s’appuyer sur aucune démonstration empirique. Cette autonomisation de la formalisation analytique trouve son pendant dans l’absence de perspectives offertes aux victimes de la racisation et de l’ethnicisation. La circularité des rapports racistes et de la production des dominés, inexistante en dehors du rapport de domination qui les fait proprement exister socialement, alimente un pessimisme absolu sur les stratégies de destruction de l’ordre raciste. Les auteur-e-s peuvent regretter, à juste titre, que « le dominé est le grand absent des recherches comme des discours [2] », rappeler que les minoritaires ne « sont pas des objets inertes » et qu’il convient de « comprendre comment eux aussi se situent par rapport à cette ethnicité ou à cette “race” imputée au quotidien [3] », ils confortent cette négation du statut de sujet au minoritaire par l’application d’une grille d’analyse les dessaisissant de toute initiative et capacité de contradiction ou de subversion face à un système omnipotent et implacable. En témoigne ce jugement définitif appliqué aux « mesures compensatoires » développées au Canada : « privés de leur humaine universalité par la minorisation qu’impose le racisme, on peut cependant douter que ce soit par le recours au même registre que les minoritaires puissent redevenir universels [4] ». Certes, mais alors, comment ?
Confrontés aux limites de leur propre système argumentatif, les auteur-e-s s’emploient pourtant à desserrer l’étau dans une dernière partie consacrée aux propositions. Ils butent alors sur une série de contradictions. Listons-la succinctement. La révélation des discriminations passe par une dénonciation des conduites racistes qui ne se limitent pas à des dispositions individuelles, mais constituent un système. Pour autant, le système s’alimente de pratiques d’acteurs. La limite est alors ténue entre l’abandon des « mises en accusation individuelles [5] » et la publicisation des discriminations occultées par le « modèle français d’intégration » qui requiert une dénonciation du « double-discours » institutionnel porté par les agents [6]. De même, la critique adressée aux classements place l’ensemble des instances de classification sur un même plan : officiels ou occultes, pratiqués par des administrations, des institutions privées ou publiques et dans le champ scientifique. Or, si les responsabilités des différents acteurs de la classification ne sauraient être négligées, la question de l’usage fait des catégories est déterminante pour apprécier leur portée et leur contribution à l’ethnicisation des populations, ou plus exactement leur minorisation. Après avoir repoussé toute forme de catégorisation durcie dans l’appareil statistique, les auteur-e-s préconisent dans la partie propositionnelle de développer une approche « microstatistique », c’est-à-dire de « travailler sur des données secondaires localement constituées (fichiers du personnel en entreprises, fichiers de locataires ou de demandeurs de logement, fichiers de jeunes demandeurs d’emploi dans les missions locales…) [7] ». On voit mal comment obtenir de telles données qui consigneraient l’identification ethnique ou raciale des individus (selon quelle catégorisation ?) dans des fichiers de gestion, alors qu’on s’interdit de les enregistrer dans les fichiers généralistes des enquêtes de population effectuées par l’INSEE, et à ce titre « officielles ». L’incohérence de la proposition souligne les difficultés à se situer dans un débat qui combine les registres politique, juridique et scientifique. Si les auteur-e-s reconnaissent la contribution déterminante des statistiques pour « évaluer l’ampleur des discriminations », ce qui est un des usages possibles, ils ne lui attribuent pas de rôle dans la factualisation des discriminations (qui repose selon eux sur une approche « empirique inductive »), ni dans les poursuites judiciaires. Sur le plan des stratégies de lutte contre les discriminations, ils s’inspirent des pratiques initiées dans d’autres pays et n’en retiennent que le testing, qui consiste à créer une situation expérimentale avec deux ou trois candidat-e-s aux caractéristiques d’identification différentes (arabe, noir et blanc-européen) mais aux autres caractéristiques similaires (sexe, âge, formation et qualification, revenus, configuration familiale…), puis de les adresser au même service (logement, emploi, boîte de nuit…). Très efficace, cette technique ne permet en tout état de cause que de prouver ponctuellement une inégalité de traitement, sans assurer de couverture systématique des domaines concernés. Elle ne représente qu’une des stratégies dans une panoplie d’interventions qui requièrent, à des degrés divers, la mobilisation de l’outil statistique.
On a évoqué à propos de cet ouvrage une théorisation sociologique qui déborde le champ étroit, quoique stratégique d’un point de vue politique et d’organisation de la société, des études des relations interethniques. C’est qu’à travers l’élucidation de l’inégalité raciste se dessinent les mécanismes des rapports de domination. La gestion de l’altérité fait apparaître les ressorts de la division sociale du travail, qui s’appuie sur l’ethnicisation des tâches et de la main-d’œuvre pour rationaliser l’exploitation, et la hiérarchisation des légitimités sociales et politiques fondées sur un ordre raciste. Que la distribution du pouvoir, des statuts et de l’honneur, pour reprendre les catégories wébériennes, s’effectue selon des légitimités racistes et ethnistes, cela correspond à un stade historique particulier des États-nations post-coloniaux. Les auteur-e-s nous invitent à prendre la mesure des processus à l’œuvre derrière l’édifice des discriminations, non seulement pour en évaluer les conséquences perceptibles dans la violence des rapports sociaux, mais aussi pour mettre en place de manière urgente les dispositifs nécessaires pour les combattre, ce qui suppose de sortir d’un universalisme oppressif dans ses effets malgré la validité de ses principes. Si l’on peut discuter des moyens qu’ils préconisent, on s’accordera sur la pertinence dramatique de leur constat. •
Patrick Simon
 
NOTES
 
[1]Voir la recension de Saïd Bouamama du livre de Catherine Delcroix, pp. 178-181.
[2]A. Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Seuil, 1999.
[3]Une première hypothèse pourrait être l’impossibilité sociopolitique de faire entendre l’horreur de leur condition, à une époque où l’expansion coloniale était chose courante de la part des pays dits civilisés. Pour un point sur la situation actuelle faite dans les villes américaines aux Indiens, J. Lemaire, « Les oubliés des villes. L’exclusion des Indiens urbains aux États-Unis de 1945 à nos jours », in M. Prum (dir.), Exclure…, op. cit., pp. 83-95.
[4]M. Moritz, « La télévision en noir et blanc », in idem pp. 23-35.
[5]B. Deschamps, « Le racisme anti-italien aux États-Unis (1880-1940) », in ibid., pp. 59-81.
[6]M. Goldring, « Racialisation des Irlandais », in ibid., pp. 97-115.
[7]Pour un élément de discussion de la tension particulière travaillant le chercheur à son objet dans les sciences historiques, cf. M. Velcic-Canivez, « Histoire et intertextualité. L’écriture de Georges Duby », in G. Duby, Qu’est-ce que la société féodale, Flammarion, 2002, pp. LIX-LXXVIII.
[8]Sur le détournement de l’approche darwinienne, voir O. Boucher-Rivalain, « La réception critique de Darwin en Angleterre, 1860-1890 : Darwin et le darwinisme vus par la Westminster Review », in M. Prum (dir.), La peau…, op. cit., pp. 167-180, et un article relativement ardu de P. Tort, « Sur le matérialisme darwinien en éthique. L’effet réversif de l’évolution ou l’exclusion disqualifiée », in M. Prum (dir.), Exclure…, op. cit., pp. 167-180.
[9]M. Perrot, Les femmes ou les silences de l’Histoire, Flammarion (Champs), 1998, p. 139.
[10]N. Davie, « Racisme policier et l’affaire Stephen Lawrence », in M. Prum (dir.), La peau…, op. cit., pp. 73-88.
[11]N. de Chambrun, « L’Autre chez Melville ou genèse d’un regard », in M. Prum (dir.), La peau…, op. cit., p. 156.
[12]On relira, pour une opinion différente, l’éditorial de Mouvements, n° 18, novembre-décembre 2001, p. 7.
[1]Op. cit., p. 65.
[2]Idem, p. 165.
[3]Ibid., p. 158.
[4]Ibid., p. 195.
[5]Ibid., p. 169.
[6]Ibid., pp. 12-13.
[7]Ibid., p. 177.
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Ibid., p. 158. Suite de la note...
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Ibid., p. 195. Suite de la note...
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Ibid., pp. 12-13. Suite de la note...
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Ibid., p. 177. Suite de la note...