2002
Mouvements
Livres
À propos de « démocratie technique »
Bien des habitués de Mouvements seront tentés d’interrompre la lecture de cet ouvrage dès son premier chapitre. Riches des lectures de Marx, Bourdieu ou Foucault, convaincus que le social est un univers conflictuel, nos lecteurs « de gauche » auront effectivement de bonnes raisons de s’irriter d’un plaidoyer pour une démocratie « dialogique » où la notion de pouvoir est absente. S’il cède à la tentation et laisse là le dernier livre de Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe, le lecteur perdra toutefois le bénéfice d’une réflexion stimulante et d’actualité sur la démocratie technique.
Agir dans un monde incertain est en effet moins un livre sur la démocratie qu’un livre sur les technosciences et leur rapport au politique. Son point de départ est la multiplication depuis les années soixante-dix, et les premières grandes polémiques sur la pollution et le nucléaire, des controverses à propos d’enjeux scientifiques et industriels. Plutôt que de se demander une nouvelle fois pourquoi cette floraison, les auteurs s’intéressent aux nouvelles formes de discussion nées de ces confrontations. En la matière, la nouveauté ne réside pas dans le brouillage des frontières entre sciences et politique. Pour Callon et ses coauteurs, de telles frontières n’ont jamais eu que la solidité du mythe. L’originalité de la nouvelle démocratie technique tient à l’invention de ce qu’ils appellent des forums « hybrides ». Hybrides, ces arènes le sont parce qu’elles rassemblent des acteurs que l’on a peu l’habitude de voir dialoguer : des ingénieurs, des représentants d’association, des fonctionnaires, des chercheurs et des industriels ; autrement dit toute la palette des groupes intéressés à tel ou tel objet technique. Plus fondamentalement, ces forums sont hybrides parce qu’ils remettent en cause la démocratie « délégative ». Pour nos auteurs, celle-ci repose sur une séparation rigide entre représentants politiques et mandataires, doublée d’une séparation tout aussi radicale entre savants et profanes. Cette « double délégation » est fondamentale et problématique car elle est à l’origine de l’incapacité de la grande majorité à peser sur la plupart des décisions qui engagent notre avenir. Ce qui importe dans les forums hybrides c’est donc qu’ils offrent un terrain pour re-politiser les questions de science et de technique un terrain permettant aux gens ordinaires, aux non-professionnels de venir troubler la mécanique classique de l’expertise.
Agir dans un monde incertain offre d’abord une description de configurations jugées exemplaires et qui incluent aussi bien les conférences dites de consensus que les activités d’associations comme Act Up ou l’AFM. Le plaidoyer pour leur généralisation s’appuie ensuite sur trois éléments : une critique de ce que les auteurs appellent la « recherche confinée » ; un modèle de démocratie « dialogique » centré sur la notion d’apprentissage collectif ; une évaluation des meilleures procédures susceptibles de favoriser ce dialogue.
La critique de la recherche confinée est pour une grande part la reprise des thèses sur la nature des sciences défendues par Michel Callon et Bruno Latour. Elle repose sur une vision de la production des connaissances où la pratique expérimentale est une activité de modélisation, de construction de systèmes expérimentaux qui sont des analogons simplifiés du « grand » monde. Ces systèmes contrôlables sont des « points de passage obligés » pour re-présenter, isoler et éventuellement modifier les propriétés des objets. De ce fait, les dispositifs de la science n’ont de sens et d’utilité qu’en fonction de deux « traductions ». La première traduction a lieu en amont du travail de laboratoire. Elle définit les problèmes et les conditions de leur mise en forme expérimentale. La seconde traduction a lieu en aval de l’expérience « confinée ». Elle reprend les résultats et objets produits par le laboratoire pour les mettre en rapport avec les entités du monde. L’ensemble du processus est moins une confrontation entre des modèles et un réel immuable qu’une construction conjointe passant par une adaptation ou une transformation de la réalité. D’une certaine façon, les sciences ne font pas que peupler le monde d’objets ensuite saisis par les techniques et l’industrie, elles poussent à une « laboratorisation » de la société. Pour Michel Callon et ses coauteurs, ces traductions sont des moments essentiels de toute politique puisqu’elles décident des objets avec lesquels nous devons vivre. Ce « travail politique » a toutefois deux caractéristiques hautement problématiques. La première tient au fait que l’invention a lieu en situation d’incertitude radicale, en particulier quant à ses effets à distance du laboratoire. La seconde est le fait que dans le système dominant de la science, cette politique est pratiquée en dehors de tout débat, de toute consultation, de toute transparence.
Prenant pour terrain les débats sur le sida, la vache folle, le nucléaire ou les OGM, Agir dans un monde incertain critique la sociologie du débat technique centrée sur l’évaluation des risques ou sur les perceptions collectives de la science. L’enjeu n’est pas ici de comprendre pourquoi on se « méfie » des experts ou pourquoi les grands systèmes industriels sont producteurs de nouveaux dangers. Il s’agit « seulement » de voir ce qui change lorsque les profanes se mêlent du « travail politique » de production des connaissances. Pour nos trois auteurs, les effets sont radicaux. Fait significatif, la plupart des débats évoqués touchent aux questions d’environnement et de santé. On ne reviendra pas ici sur les mobilisations contre le sida. Elles ont déjà fait couler beaucoup d’encre, y compris dans Mouvements. Un autre exemple particulièrement parlant est celui de cette « épidémiologie populaire » pratiquée, en particulier aux États-Unis, par des collectifs de citoyens inquiets des effets de telle ou telle activité industrielle présente dans leur localité. Dans toutes ces configurations, les auteurs nous présentent des profanes qui interviennent à tous les niveaux de la chaîne de production et d’utilisation des connaissances. Ils génèrent les problèmes en désignant les phénomènes inquiétants, ils organisent eux-mêmes enquêtes et collectes de données, ils choisissent leurs spécialistes et établissent avec eux corrélations et données qu’ils utilisent ensuite dans les multiples arènes où se pratique la contre-expertise. Dans nombre de cas, ces pratiques de contrôle, d’incitation et parfois de recherche autonome ont qualitativement modifié les débats, aboutissant par exemple à faire reconnaître de nouvelles causes de maladie.
Pour les auteurs de Agir dans un monde incertain, la leçon est claire : à spécialiste, spécialiste et demi. La démocratie technique est indispensable à la science. Elle passe par la reconnaissance des forums hybrides, par l’élargissement des collaborations et la diversification des intervenants. Le modèle de démocratie qu’ils nous offrent ainsi partage nombre des critiques adressées à la démocratie représentative par les partisans des expériences de démocratie « participative ». Les cibles sont le cloisonnement, l’exclusion, l’isolement des responsables et en fin de compte leur perte de contact avec « le réel », ou du moins avec le réel des représentés. Le prix payé est une science abstraite, efficace dans un sens technique et étroit, génératrice de nuisances et parfois de catastrophes. L’intervention des profanes ne doit donc pas être comprise comme « une machine de guerre contre la recherche » mais la condition d’émergence d’une autre manière de faire et d’organiser la recherche, une façon de l’enrichir par une recherche « de plein air » plus au fait de la complexité des mondes locaux. Tels que décrits ici, les forums hybrides sont les lieux où se pratique une démocratie de la médiation où la poursuite du dialogue est susceptible non seulement de recomposer les positionnements mais aussi de changer les acteurs. Cette « recherche d’un monde commun » vise non seulement à décider de quelles entités techniques nous voulons, mais aussi de qui a intérêt à quoi, de qui a besoin de quoi, de qui peut parler au nom de qui.
La perspective est généreuse envers les chercheurs, ouverte sur les mouvements sociaux et leur créativité. Elle n’a qu’un défaut. Il s’agit d’une démocratie un peu irénique. Dans ce monde où les malheurs viennent avant tout des blocages de la délégation, le social a tendance à être réduit à une multiplicité d’acteurs tous égaux devant le débat. Ici les inégalités économiques, politiques ou culturelles ne pèsent ni en amont, ni en aval des procédures démocratiques. En conséquence, on a parfois bien du mal à comprendre la dynamique de développement de certains forums, par exemple de celui sur les OGM. La conférence citoyenne de 1997 est une initiative riche et intéressante, utile à analyser en détail. Mais comment parler de son déroulement ou de ses (petits) effets sans évoquer les conflits entre industriels de la semence, ministères, chercheurs en biotechnologie, organisations paysannes ou écologiques ? Autre exemple, évoquant en toute fin de livre le fait que tous les enjeux de la technoscience sont des enjeux économiques, nos auteurs se contentent de nous dire en quelques lignes que les marchés sont divers, qu’ils doivent être régulés, que les forums hybrides sont un instrument de cette régulation. Sans doute, mais c’est un peu court. Les logiques industrielles et de construction des marchés ne sont-elles pas articulées aux dispositifs de production des connaissances ? N’ont-elles aucune incidence sur la nature des savoirs, sans parler des modalités de leur appropriation ? Malheureusement, cet aplatissement du social finit par être préjudiciable à la discussion sur les forums hybrides. Le chapitre consacré à leur organisation en est une bonne illustration. Il s’agit avant tout d’un travail de définition des critères qui doivent permettre de juger les procédures de débat. Autant ceux proposés pour qualifier le « degré de dialogisme » (« précocité d’engagement des profanes », « diversité des groupes », « contrôle de la représentativité des porte-parole », « continuité du débat ») sont convaincants, autant ceux destinés à prendre en compte les « asymétries » entre acteurs (« égalité des conditions d’accès au débat », « transparence et traçabilité », « clarté des règles ») apparaissent étroitement centrés sur les procédures, finalement impuissants à discuter et remettre en cause les asymétries dans les pouvoirs de savoir.
La démocratie technique ne serait donc que cela ? Un monde où toutes les oppositions peuvent se résoudre à condition que l’on trouve les bonnes formes de discussion ? Un monde où les chercheurs doivent seulement être soumis à des incitations plus diverses ? À lire certains passages, on pourrait le craindre. Alors, pour se rassurer, on se dépêche de retourner aux configurations prises en exemple et à la critique de la double délégation. •
Jean-Paul Gaudillière