2002
Mouvements
Livres
Notes
Actuel Marx, n° 30, 2ème semestre « Les rapports sociaux de sexe », Presses universitaires de France, 2001, 254 p., 28,05 €.
Dans la présentation, les initiateurs de ce numéro d’Actuel Marx sur les rapports sociaux de sexe ne manquent pas de souligner la distance entre l’ambition de recomposition théorique qui préside à leur démarche, et le caractère hétérogène de l’ensemble formé par les textes reçus en réponse à l’appel à contributions. L’entreprise ne marque donc pas un tournant majeur dans la liaison tumultueuse qu’entretiennent depuis plus de trente ans marxisme et féminisme. Pour autant, elle propose une honnête confrontation entre différentes approches analytiques et hypothèses explicatives, incluant notamment, gourmandise rare, des contributions en français d’auteures anglo-saxonnes peu traduites comme Judith Butler, Nancy Fraser ou Catharine MacKinnon, appuyées sur de copieuses références bibliographiques, et dont l’introduction par Jacques Bidet et Annie Bidet-Mordrel fait le pari d’une possible complémentarité entre démarches parfois violemment opposées. Deux enjeux, rien moins que nouveaux, s’en dégagent : la compréhension, dans le cadre d’une approche marxiste, de l’articulation entre rapports hommes/femmes et rapports de classe, et la définition du sujet des luttes féministes.
À s’en tenir à la stricte définition marxiste de la société de classes, les rapports sociaux de sexe ne sont pas des rapports de classe. Les féministes matérialistes (Christine Delphy, Colette Guillaumin, Danièle Kergoat) se sont pourtant appuyées sur nombre d’analogies entre les deux (on ne peut les analyser comme relations interindividuelles mais comme rapports entre fractions de la société ; ce sont des rapports de pouvoir ; ils comportent les mêmes paramètres de la domination, de l’exploitation, de la mystification) pour développer d’utiles approches. Il faut alors cerner les formes de l’interaction entre les deux types de rapports dans le cadre du capitalisme.
Les luttes des femmes ont contraint les marxistes à admettre que « le rapport social de sexe n’est pas soluble dans le rapport de classe » : en d’autres termes, qu’il n’y a pas une « question des femmes » susceptible de se résoudre d’elle-même avec la disparition des antagonismes de classe, mais que le problème des relations entre hommes et femmes se retrouve dans tous les domaines de la vie sociale. Bidet et Bidet-Mordrel admettent que si le « grand récit de l’émancipation » ne manquait pas d’utilité, il présentait l’inconvénient majeur d’être « secrètement masculin » et de sous-estimer les « contradictions au sein du peuple », au premier rang desquelles les rapports sociaux de sexe. La société contemporaine ne peut s’analyser uniquement en termes de « structure de classes », et les luttes sociales prennent bien d’autres formes que celle de la traditionnelle « lutte de classes », notamment celle de mouvements identitaires. C’est dans ces contextes que sont à chercher, aujourd’hui, les voies et les repères théoriques de la lutte des femmes. C’est aussi là que le débat actuel est le plus vif.
Selon Chantal Mouffe, l’idée directrice d’une politique féministe ne saurait émaner du point de vue identitaire de la « femme », opposée à l’homme patriarcal, mais de la prise en compte de tous les discours, pratiques et rapports sociaux, et de la critique de toutes les inégalités – de classe, de race, de culture, de genre ou de sexe – appelées à s’allier selon un « principe d’équivalence ». La critique postmoderniste du sujet « femme », au nom de la diversité des identités qu’elle ne permet pas d’appréhender, permet-elle un enrichissement, ou implique-t-elle la destruction des objectifs féministes ? Le débat s’ouvre sur une page d’anthologie de Catharine McKinnon contre un postmodernisme américain désigné comme la forme universitaire du libéralisme, produisant une théorie dont il revendique la gratuité, esquivant par là toute responsabilité politique, et dont le multiculturalisme serait le terrain privilégié. Elle dénie tout essentialisme : la lutte féministe concerne en effet « des » femmes, toutes différentes, non « la » femme, mais elle s’affronte à « un » fait universel : la violence des hommes contre les femmes. Pourquoi le marxisme serait-il cantonné à des objectifs de pure « économie » et ne permettrait-il pas de penser aussi la lutte pour la reconnaissance ? Nancy Fraser a proposé depuis longtemps une approche permettant d’articuler les deux approches, reliant le genre à la « classe » et au « statut ».
Paola Tabet et Judith Bulter ne récusent pas seulement la prééminence de l’« économique » sur la « sexualité », mais leur séparation. Paola Tabet dénonce « la grande arnaque » : sous l’apparence d’un échange de plaisirs, la relation sexuelle est en réalité une prestation sexuelle à un partenaire qui paie avec d’autres ressources auxquelles les femmes n’ont pas accès. Les hommes sont en position de payer les femmes, non l’inverse. Il y a donc consubstantialité du rapport sexuel et du rapport économique. Un rapport sexuel égalitaire est possible, mais il faut l’établir à chaque fois, la donnée majeure restant une structuration de genre marquée par une appropriation de la sexualité féminine. Judith Butler refuse que l’on réduise les luttes concernant la sexualité – et plus généralement les mouvements sociaux – à des phénomènes « simplement culturels ». La sexualité doit être appréhendée dans sa réalité matérielle, inscrite qu’elle est dans le dispositif économique – aujourd’hui celui du capitalisme. Celui-ci sacralise l’hétérosexualité, le rejet corrélatif de l’homosexualité comportant de nombreuses conséquences de nature économique et juridique.
À défaut de la recomposition espérée, une contribution utile au bilan et à la synthèse des récents débats. •
Irène Jami
Richard Balme, Didier Chabanet et Vincent Wright (dir.), L’action collective en Europe, Presses de Sciences-Po, 2002, 542 p., 39,50 €.
L’apparition et le développement de l’échelon politique européen ont-ils eu pour corollaire une « européanisation » de l’action collective ? En d’autres termes, le fait qu’une part croissante de la vie politique, économique et sociale des États membres de l’Union soit désormais soumise à des décisions prises à un niveau supranational s’est-il traduit par un déplacement des mobilisations de leurs traditionnelles cibles institutionnelles nationales vers celles, plus récentes, de niveau européen ? Si oui, quelles sont les modalités et les formes de cette « européanisation » de la contestation ? De manière plus globale, assiste-t-on à la création d’un espace public européen ?
C’est à ces questions que tente de répondre ce livre volumineux, fruit de la collaboration d’une vingtaine de politologues européens et américains. Et force est de constater, une fois l’ouvrage refermé, que cette « européanisation des luttes » est, au mieux, encore embryonnaire, au pire – si l’on en croit Rucht, auteur d’un chapitre sur l’activisme environnemental – un « mythe ». La majorité des études rassemblées ici convergent en effet pour souligner que le niveau national reste (à de rares exceptions près) celui auquel se cantonnent encore la plupart des mouvements protestataires qui agitent les différents États membres, et cela même lorsque les politiques qu’ils contestent ont été décidées au niveau de l’Union. De fait, comme l’avancent Imig et Tarrow, on assiste davantage à un processus d’internalisation des conflits européens (c’est-à-dire à une augmentation du nombre de revendications déclenchées par des décisions communautaires au sein des espaces politiques nationaux) qu’au développement d’une protestation collective véritablement européenne dans laquelle des coalitions transnationales prendraient directement l’Union européenne pour cible en réaction à des mesures communautaires.
Plusieurs éléments expliquent cette difficulté des mobilisations à passer à l’échelon européen. Certaines tiennent à la difficulté à coordonner et uniformiser les instruments de lutte entre les différents pays (focalisation des syndicats sur les problèmes de niveau national, manque de combativité de la CES, différences de langues, de cultures politiques, de législations…). D’autres signalent la faiblesse de certaines politiques communautaires (le domaine de l’immigration, par exemple, étudié par Giugni et Passy, reste encore largement une compétence nationale). Mais les principaux obstacles tiennent à la faiblesse des ressources à disposition des mouvements sociaux. Parmi celles-ci, l’ancienneté d’une organisation au niveau européen comme une connaissance fine des différentes institutions de l’Union sont parmi les plus utiles, en ce qu’elles permettent d’identifier les interlocuteurs et les réseaux les plus influents et d’exercer par leur intermédiaire l’action la plus efficace. Se révèle ainsi l’un des principaux apports (qui ne sera pas une découverte, mais plutôt une confirmation) du livre, à savoir la mise en évidence d’une part de l’efficacité supérieure des stratégies (discrètes, sinon occultes) de lobbying sur celles, publiques, d’ordre contestataire, d’autre part de l’inégale aptitude des acteurs collectifs à se muer en groupes d’intérêts. Ainsi Rucht remarque-t-il que les organisations de travailleurs, de femmes, de consommateurs, d’environnementalistes ou de défenseurs des droits de l’homme sont nettement moins « européanisées », et capables d’exercer des pressions efficaces, que les organisations des secteurs de l’industrie, du commerce ou de l’agriculture.
Est-ce à dire pour autant que, hors lobbying, toute possibilité de contester les décisions prises au niveau de l’Union est irrémédiablement fermée ? Certes non, et c’est ce que montrent plusieurs études du livre. Les deux chapitres respectivement consacrés aux marches européennes contre le chômage (Chabanet) et à la mobilisation contre la fermeture de l’usine Renault à Vilvorde (Lagneau et Lefébure) indiquent ainsi quelles voies pourraient suivre un mouvement social européen pour se constituer en véritable force d’opposition face à une construction européenne néolibérale. Est à ce propos soulignée l’importance des réseaux préexistants de mobilisation (associations, syndicats), de l’aptitude à retenir l’intérêt des médias par l’adoption de modes d’action innovants ou spectaculaires (comme la « forme marche »), ou encore de la capacité à se saisir des opportunités du moment (la campagne des législatives françaises lors de la fermeture de Vilvorde).
Ce livre est important en ce qu’il comble un criant manque de connaissance sur cette face cachée des institutions européennes qu’est leur réceptivité (ou leur résistance) à l’expression des intérêts collectifs, et en ce qu’y sont mises en lumière les inégalités de ressources et d’influence qui séparent les groupes aptes à exercer une action – confidentielle mais efficace – de lobbying à l’intérieur même des centres de décision et ceux qui, trop dispersés ou insuffisamment organisés, ne peuvent que faire retentir leur protestation à la porte des institutions européennes. Ces atouts ne le mettent cependant pas à l’abri de réserves ou critiques. On peut ainsi regretter que la connexion, de plus en plus étroite, entre mobilisations européennes naissantes et contestation de la mondialisation (telle qu’elle a pu s’exprimer à l’occasion du sommet de Nice, par exemple) n’ait pas davantage été mise en valeur. On peut aussi s’interroger, sur un plan théorique, sur la pertinence du recours, fréquent parmi les contributeurs, au modèle de l’acteur rationnel ou à la notion, passablement statique et objectiviste, de « structure des opportunités politiques ». On peut enfin se poser la question de l’utilité, pour un éditeur français, de présenter un ouvrage moitié en français et moitié en anglais (d’autant que les logiques ayant présidé à la traduction de certaines contributions au détriment d’autres restent mystérieuses), au risque de décourager et de détourner nombre de lecteurs pourtant potentiellement intéressés. •
Lilian Mathieu
Philippe Zarifian, Temps et modernité. Le temps comme enjeu du monde moderne, L’Harmattan, 2001, 300 p., 22,87 €.
Beaucoup de lecteurs de Mouvements connaissent l’œuvre imposante, exigeante et originale de Philippe Zarifian, aux frontières de l’économie et de la sociologie du travail, de la philosophie et de la science politique. À la suite de L’émergence d’un peuple monde, ouvrage centré sur la question de la Mondialité, (trop sévèrement critiqué dans Mouvements n° 7 lors de sa sortie), il nous propose un complément sur les « enjeux multiformes et considérables du temps ». S’il faut prendre au sérieux les incertitudes et les menaces d’une concentration du temps sur le présent, négation du temps perceptible à travers les exigences d’immédiateté et nos incapacités à nous projeter collectivement dans l’avenir, l’auteur propose de renouveler les concepts en s’appuyant sur celui du « temps devenir », associé au sens, et qui passe par celui de durée. Il offre ainsi la voie d’un certain optimisme qui impose aux sujets que nous sommes de nous engager. Il s’agit donc de s’écarter d’une sociologie de la régulation et de l’identité, pour se concentrer sur l’initiative créatrice, une sociologie attentive à la fois aux événements et aux capacités des acteurs à réagir, ce qui suppose d’analyser le sens provoqué par ce que l’auteur appelle les « contre-effectuations » des sujets.
Face à la dictature du temps spatialisé, temps neutre, homogène et sans histoire qui induit la conception d’un acteur calculateur pour arriver à ses fins, il faut bien admettre que « la vie progresse » en dépassant toujours l’intention. L’hypothèse centrale du livre, qui n’est pas originale en soi, est que l’on assiste à une montée de la qualification et de l’hétérogénéité des temps qui entrent en tension forte avec cette conception classique du comptage d’un temps homogène.
La vacuité de ce temps, que je nommerais volontiers Chronos, permet les repères temporels et conduit à opérer le calcul quantitatif au sein du rapport salarial. « Cette vacuité est au cœur de la valorisation économique du capital ». Or, l’incertitude est inscrite en profondeur dans la prise en compte de la durée. Se mettre dans la perspective du temps devenir revient à s’installer dans la durée pour percevoir l’invention des acteurs, leur réponse inédite aux problèmes posés. « Le paradoxe contemporain consiste à développer une prise d’initiative sur une réalité dont nous ne sommes pas les initiateurs. » C’est en ce sens que les concepts de devenir et de destin s’opposent.
La sociologie du devenir que propose Zarifian suggère un temps qualitatif qui laisse une place au sens des actions (qui sont d’ailleurs au principe de la production de l’idée même de temps). En ignorant le Bourdieu des
Méditations Pascaliennes
[1], et plus généralement une grande partie de la littérature sociologique sur ces questions, Zarifian oublie de rappeler que c’est par leur activité que les individus se temporalisent. Le temps devient ainsi le produit de la pratique, et non pas un contenant qui lui est préalable. Mais ce n’est pas autre chose qu’il dit en centrant le temps devenir sur la question éthique, qui doit selon lui se singulariser de la question morale : « elle prend position sur le bon et le mauvais et non sur le bien et le mal ». Pour appuyer son plaidoyer pour une sociologie du devenir, on ne peut s’empêcher de suggérer à Philippe Zarifian la notion de
Kairos, qui suggère le moment opportun, l’occasion propice. Ce temps propice relève du sens pratique et se construit dans l’hétérogénéité des temps : c’est le bon
tempo, intervenir ou agir au bon moment. L’efficacité de
Chronos apparaît sous la forme de la vitesse, destructrice de sens, alors que celle de
Kairos est pondérée par des choix éthiques, qui renvoient aux valeurs qui s’y rattachent. On rejoint ici l’idée de responsabilité développée par Zarifian, qui épingle au passage Hans Jonas
[2] et l’arrière fond religieux de sa pensée donnant priorité à l’être en réintroduisant le finalisme de la nature. Jonas « développe le principe d’une responsabilité a-temporelle, dans une complète naturalisation de la référence à la vie ». L’auteur prend l’exemple de l’avortement pour montrer que la position de Jonas n’est pas tenable, passant du devoir être au devoir faire, le devoir être du nourrisson devient la réalisation d’une promesse inscrite en lui. L’essentiel du beau principe responsabilité de Jonas, sur lequel par exemple Jean Chesneaux s’appuie pour nous inciter à
habiter le temps
[3], demeure ainsi celui d’envisager le risque de disparition de l’humanité, mais en concentrant notre attention sur le devenir et non sur l’être, et en nous affranchissant de toute référence à la naturalité d’une essence. Il nous reste donc à agir sur le cours des mutations qui menacent l’avenir.
Si une grande rigueur intellectuelle transparaît du livre, on regrettera cependant les travers déjà soulignés à l’occasion de
L’émergence du peuple monde : peu d’emprise avec la réalité sociale observable et déphasage par rapport à la production intellectuelle sur la question traitée. Alors que Zarifian nous permet de redécouvrir Gilbert Simondon, il ne voit en Elias qu’un sociologue de la régulation, mais surtout il ne prend pas la peine d’explorer les travaux contemporains, notamment sur les questions temporelles (les seuls évoqués – Boltanski et Thévenot sans qu’ils ne soient cités – sont expédiés en six lignes par un cinglant « quelle absurdité
[4] »). C’est dommage car Zarifian a beaucoup à apporter à ce domaine. S’il permet de penser une sociologie du devenir, il ne donne pas toujours les moyens d’en « faire », au sens où nous restons frustrés sur les manières d’appréhender concrètement dans cette perspective les pratiques et phénomènes sociaux, qui sont tous en prise avec les questions temporelles.
Mais Zarifian n’a pas voulu non plus nous faire un manuel, il nous donne des pistes pour penser les enjeux politiques du temps et ouvre des perspectives théoriques aux sciences sociales, soucieuses de leurs responsabilités dans ce monde. Reste à s’en saisir, ne serait-ce qu’en les discutant. •
Marc Bessin
Gérard Mendel, Une histoire de l’autorité. Permanences et variations, La Découverte (Cahiers libres), 2002, 284 p., 18,50 €.
En ces temps de lutte contre l’insécurité, les récidivistes encourent double peine. Le « socio-analyste » Gérard Mendel, qui avait déjà surfé sans vergogne après 1968 sur La révolte contre le père (Payot, 1969), revient à la charge dans un ouvrage qui cumule, selon moi, tous les travers de l’essayisme des demi-savants, de ceux qui lisent en diagonale beaucoup de livres pour les cambrioler, y dérober des bibelots que l’on dispose ensuite en étalage à l’usage des non-savants, pour les épater. L’auteur prétend ainsi éclairer rien moins que l’histoire entière de l’humanité, la politique, la philosophie, l’art, sans oublier le capitalisme, le totalitarisme, la démocratie, et encore l’individu, les sentiments, la conscience et l’inconscient – j’en passe et des meilleures – à la lumière d’une « socio-analyse » qui fonderait théoriquement et pratiquement une « anthropologie générale », soit une formule de vérité.
En fait de fondement, il y a la pratique de la psychosociologie des groupes, principalement à l’école, soit ce que l’on appelait un peu péjorativement autrefois « le tripatouillage pédagogique ». Il y a aussi un outillage intellectuel qui se résume à un sésame : le schéma psycho-familial, qui ouvre grandes toutes les portes de tous les problèmes que les savants se posent et tentent à grand-peine de résoudre depuis que le monde est monde. Sésame est un autre nom de Freud mais d’un Freud mâtiné des principaux psychanalystes qui ont suivi, et cuisiné avec un culturalisme d’où émergent des types humains : l’enfant occidental, le surmoi africain, le Grec de l’antiquité, l’Hindou traditionnel, etc., et où l’on confond une société avec sa négation. Ainsi : « Dans ces deux sociétés, celle nazie et celle des Mundugumor de Nouvelle Guinée, les plus éloignées qu’on puisse imaginer sur tous les plans, règne un système de valeur très semblable ». Forcément, tout se résume à papa-maman : le papa ou la maman de chacun de ces types, mais aussi la maman de Saint-Augustin, le papa d’Adolph Hitler, la maman de Charles de Gaulle, le papa-Pétain, etc. Quoi d’étonnant si toutes les serrures se ressemblent ou plutôt se résument à deux modèles : une serrure pour papa, une serrure pour maman. Ainsi « c’est le même ressort psychologique et la même fonction idéologique qui conduisent à la diabolisation des sorcières, à l’extermination programmée des paysans en Ukraine, au génocide des juifs ». Miracle de la simplicité.
En fait de vérité, sur la question de l’autorité, la voici : « l’autorité est le symptôme du sentiment abandonnique ». Caliméro, pour les initiés. Par ailleurs, elle se résume à l’obéissance volontaire, et se confond avec l’autoritarisme. Au passage, on cite forcément les expériences de Milgram en se demandant ingénument pourquoi les ouvrages qui traitent de l’autorité n’en font pas mention. Par exemple celui de Richard Sennett (Autorité, Fayard, 1981), une de ces références de base que l’auteur cite sans en tirer les conséquences. Il est facile de répondre à Gérard Mendel : c’est que tout le monde a compris maintenant que les expériences de Milgram ne démontrent rien, qu’elles s’autodétruisent. En revêtant une blouse blanche pour faire souffrir (même en simulacre), ce sont les expérimentateurs qui détruisent l’autorité. Quoi d’étonnant si leurs sujets d’expérience s’abîment dans cette destruction ? Mais l’auteur n’en a cure. Reprenant à son compte le contresens commun, il n’hésite pas à s’en glorifier : « Si Hannah Arendt était parmi nous, elle devrait affirmer, en toute logique, que nous faisons aujourd’hui un contresens conceptuel ». Hélas ! Si c’était le seul. On ne peut que faire un contresens permanent lorsqu’on pratique le syncrétisme, l’amalgame de tous les bibelots sans le moindre souci de leur compatibilité et de leur valeur. Tout est mis sur le même plan : ainsi « ces journalistes du premier rang, Laurent Joffrin et Philippe Tesson, qui manifestement ont eu à cœur d’engager là les ressources de leur expérience et de leur culture ». On espère qu’ils sauront remercier l’auteur, eux dont les arguments sont versés dans la marmite où mijotent Aristote, Durkheim, Erasme, Kant, Voltaire et tant d’autres.
Courageusement l’auteur combat les préjugés. Ainsi l’échec des Lumières ne tient pas aux abus de la raison mais à ses insuffisances. Mise à part une poignée d’égarés, qui a jamais prétendu le contraire ? Moyennant quoi, tout le négatif peut être mis au compte, non de la raison des Lumières, mais de la raison comptable : « Un trait continu relie la méticulosité des banquiers Médicis à Florence et la méticulosité comptable des registres d’Auschwitz ». Là on a envie de dire : stop. Comment peut-on proférer et publier de pareilles énormités ? Mais à ce stade il reste encore cent pages. Pour nous dire, à propos de l’immigration, que le méchant capitalisme « devrait avoir à payer les sommes immenses que coûte aujourd’hui l’intégration ». Ou pour ne pas répondre à la seule question intéressante que l’on a posée, celle des rapports entre l’autorité et la démocratie. En effet, la dénonciation du capitalisme résout tout : « Le capitalisme économique, tel est le nom véritable du troisième larron qui mène son jeu personnel en tiers dans la contradiction de fond entre autorité et démocratie ». On n’en saura pas plus sur ce fond, si ce n’est que l’auteur se fait fort de guérir toutes les maladies infantiles, de l’anarchisme, du totalitarisme, de la modernité islamique, etc. En effet « chaque jour qui passe apporte des éléments de confirmation à la thèse défendue dans La révolte contre le père, du déclin historique de la société patriarcale… Presque tous les chapitres de ce volume auraient nécessité des développements qui les auraient amenés à devenir alors eux-mêmes un livre ». Au secours, Mendel revient ! •
Numa Murard
Daniel Borrillo et Pierre Lascoumes, Amours égales ? Le PACS, les homosexuels et la gauche, La Découverte (Sur le vif), 2002, 140 p., 7,50 €.
Il semble paradoxal qu’au sein de nos démocraties prétendument égalitaires les personnes qui ont choisi de vivre pleinement leur homosexualité se retrouvent face à une grande précarité juridique pour ce qui concerne la vie de couple. Derrière la banalisation des grandes formules théoriques issues des droits de l’Homme (type « les individus naissent et demeurent libres et égaux en droit »), se cachent des inégalités bien réelles entre l’hégémonie du modèle hétérosexuel (à dominante masculine) et la marginalité dans laquelle sont cantonnées les pratiques gays et lesbiennes. C’est cette pathologie de notre civilisation occidentale prétendument développée et pourtant incapable de garantir des droits identiques aux couples hétérosexuels et homosexuels que Daniel Borrillo et Pierre Lascoumes ont choisi de mettre en évidence en étudiant d’un point de vue qui se veut à la fois « sociologique » et « militant » le contexte juridique et politique au sein duquel a été mis en place le PACS.
Alors qu’il aurait pu être un très beau « combat politique pour les partis de gauche » éventuellement soucieux d’instaurer une équivalence entre les sexualités, le Pacte civil de solidarité a plutôt mis en évidence une volonté très forte de la part de la classe politique – qu’elle soit de droite ou de gauche – de préserver « l’ordre hétérosexiste ». Comme le précisent Daniel Borrillo et Pierre Lascoumes, le PACS n’a été possible « qu’au prix de deux grands renoncements : d’une part, refuser de traiter de façon identique l’homosexualité et l’hétérosexualité et le choix de laisser la première dans un statut périphérique afin de ne pas mettre en question les fondements de la politique familiale ; d’autre part, le sacrifice de l’égalité de tous face au droit commun, sacrifice que la gauche a accompli allègrement avec des arguments hâtifs, du réalisme politique à la sauvegarde des grands “repères symboliques”
[1] ». Une reconstitution des principales étapes qu’a traversées cette proposition de loi visant initialement à donner une effectivité juridique au couple gay ou lesbien – depuis la mise en place du problème sur l’agenda politique jusqu’au débat parlementaire dont elle a fait l’objet – paraissait être nécessaire, surtout dans le contexte des élections présidentielles et législatives de 2002, où la classe politique ne sera pas non plus avare de projets et de promesses.
L’un des points forts de ce livre tient au fait que ses deux auteurs se sont opposés avec une grande dignité (il ne s’agit pas là de perpétuer le conflit schmittien ami/ennemi en retournant aux homophobes la violence de leurs ignobles arguments) à toute forme de réécriture des événements du point de vue des « vainqueurs ». Le garçon expulsé (suite à la décision prise par la Cour de cassation en 1997) de l’appartement de son conjoint décédé du sida, les manifestants qui hurlaient sous une pluie battante « Homos, Hétéros, droits égaux » en octobre 1998 suite à l’absence massive des députés de gauche à l’Assemblée nationale, les personnes qui ont été atteintes au plus profond de leur chair par les remarques homophobes (notamment celles explicitement affichées de la droite), tous ces personnages qui illustrent ce livre nous font beaucoup penser au « vaincus de l’histoire » que Walter Benjamin a su merveilleusement faire exister dans ses
Thèses sur la philosophie de l’Histoire. En ce sens, le livre de Daniel Borrillo et de Pierre Lascoumes fait surgir de l’anonymat ces « vies » qui n’auraient sans doute jamais existé publiquement sans, entre autres, leur attention. Si, comme le disent ces auteurs, l’homosexualité est « impolitique » (c’est-à-dire impropre au politique, malvenue et difficile à aborder dans l’espace politique
[2]), elle est également dans un processus croissant de « déghettoïsation » et parvient à imposer certaines problématiques au sein du débat politique. Bien que l’issue de tout combat pour l’émancipation soit toujours incertaine (comme le souligne Daniel Bensaïd dans
Le pari mélancolique) il n’en demeure pas moins que la lutte pour mettre fin à la précarité juridique des couples homosexuels mérite un aboutissement beaucoup plus heureux que celui que lui a accordé le PACS.
Outre le caractère politique et juridique de l’opération, cet ouvrage explore également la nature de la discrimination dont gays et lesbiennes sont victimes dans notre civilisation occidentale : « Notre société qui se veut démocratique pourrait utilement s’interroger sur le fait que de nombreux propos tenus à l’égard des homosexuels durant cette période auraient soulevé des tollés quasi unanimes (et auraient pu relever de la qualification pénale d’injure ou d’incitation à la haine raciale) si la catégorie visée avait été celle de “femme”, “juif” ou “africain”
[3] ». En ce sens, le livre de Daniel Borrillo et de Pierre Lascoumes s’inscrit dans cette vaste littérature allant des écrits de la traductrice d’Herbert Marcuse, Monique Wittig, à l’auteur de
Gender Trouble, Judith Butler, en passant par Didier Éribon, Daniel Defert ou bien Marie-Hélène Bourcier. Chacun de ces intellectuels a tenté – souvent en s’inspirant des intuitions lumineuses de Michel Foucault – de démontrer à sa manière que si l’hégémonie hétérosexuelle est un présupposé historiquement construit, il est susceptible un jour d’être politiquement détruit. •
Jean Zaganiaris
Clémentine Autain, Alter égaux. Invitation au féminisme, Robert Laffont, 2001, 188 p., 16,60 €.
Pourquoi et comment être féministe aujourd’hui, quand on a la trentaine ? Clémentine Autain justifie son engagement dans une synthèse documentée.
La cofondatrice de l’association Mix-Cité y fait la démonstration de l’actualité du féminisme. Elle oppose, à l’« illusion de l’égalité comme évidente » qui domine dans sa génération, un argumentaire assez complet fondé sur le règne quasi exclusif des images et représentations dévalorisantes des femmes ; sur la façon dont l’inégalité du partage des tâches domestiques, le manque de volonté des gouvernements successifs pour améliorer la prise en charge des jeunes enfants et lutter contre les discriminations sur le marché du travail résultent en de profondes inégalités économiques et sociales, largement sous-estimées ; sur le déni social des violences à l’encontre des femmes ; et sur la difficulté des politiques à prendre réellement et systématiquement en compte la dimension de « genre » pour aborder les problèmes économiques, sociaux et politiques. L’enjeu essentiel du féminisme réside aujourd’hui, écrit-elle, « dans le passage de l’égalité formelle, juridique, à l’égalité réelle, pratiquée dans la vie ».
La valeur de ce manifeste vient aussi du soin que met Clémentine Autain à rappeler l’importance de l’héritage féministe sur lequel nous vivons, le plus souvent en toute ignorance. L’injuste mépris dans lequel sont largement tenus le féminisme, les féministes, leurs travaux théoriques, et les luttes qui ont permis, dans un passé plus ou moins éloigné, de voir modifier la législation alimente la conviction selon laquelle « différence des sexes » et évolution vers l’égalité sont des « évidences » « naturelles ».
C’est donc en toute connaissance de cause, sans cependant renier les formes d’action choisies par les militantes des années soixante-dix, qu’Alter égaux se conclut sur un plaidoyer en faveur de la mixité dans le féminisme aujourd’hui, choix qui a fondé la création de Mix-Cité en 1997. •
Irène Jami
Cécile Amar et Ariane Chemin, Jospin et Cie. Histoire de la gauche plurielle 1993-2002, Seuil, 2002, 286 p., 19,50 €.
Cette histoire commence par une débâcle. Celle du Parti socialiste aux législatives de 1993, puis aux européennes l’année suivante. Avec son factotum Jean-Christophe Cambadélis, Lionel Jospin va élaborer un plan de reconquête de l’opinion publique. Le moyen : les Assises de la transformation sociale. Une périphrase un peu longue pour éviter les remontrances des Verts. Ceux-ci, en 1994, ne sont pas encore prêts à accepter le mot « gauche » pour se caractériser. Ils ne sont pas les seuls à ne pas utiliser les mots fétiches. Les communistes « dissidents » se sont rassemblés dans les associations Refondation, Confrontations et la Convention pour une alternative progressiste. La première séance des Assises verra une Dominique Voynet très critique envers les anciens gouvernants. Pendant ce temps, Robert Hue a du mal à s’imposer comme leader du Parti communiste français : l’empreinte de Georges Marchais est toujours là. Et, du côté des « ex » communistes comme des Verts, c’est bien un contrat de gouvernement qu’ils voudraient pour 1998 (l’échéance législative sera avancée par la dissolution chiraquienne). Jospin n’en veut pas, rappellent Cécile Amar et Ariane Chemin, deux journalistes qui ont bien démêlé les aventures des « transformateurs ». Mais les dîners au Bistrot de Paris font leur œuvre pacificatrice. On y retrouve l’inévitable Cambadélis, pour qui « deux personnages comptent plus que les autres : Charles Fiterman […] et Yves Cochet […] ». Cambadélis, qui connaît bien du monde, s’empêtrera quelquefois dans ses filets. Ainsi, le poisson François Donzel, un ancien de Génération écologie, aura maille à partir avec la justice.
Les auteures n’accordent qu’une place congrue au Mouvement des citoyens et au Parti radical de gauche. Ces deux partis préfèrent le tête-à-tête « républicain » avec le PS. Peut-on les qualifier de membres à part entière de la gauche plurielle ? En revanche, d’avoir suivi à la trace les refondateurs communistes et des « ex » est de bon augure, d’autant que Georges Marchais meurt le 16 novembre 1997. Ceci « en arrange certains Rue de Varenne et Place du Colonel-Fabien ». Robert Hue a un peu plus les coudées franches. Mais rien n’est terminé. En mai 1997, si l’accord de répartition avec le PS fonctionne bien, en revanche, le secrétaire général du PCF doit se contenter d’une poignée de « garanties » en guise d’accord de gouvernement. Du côté des Verts, on suivra la tumultueuse action de Dominique Voynet. Celle-ci, comme le décrivent si bien les auteures, sera la candidate des Verts, de la CAP et de l’Arev. Mais elle commettra une erreur à « l’Heure de vérité » en janvier 1995. En se disant « ni catho ni de gauche », elle se coupe d’une partie de son électorat. Elle rebondit en deux temps. D’abord à l’Assemblée générale des Verts, au Mans, en novembre 1997. Puis, par le « coup » des journées d’été des Verts, où les écologistes invitent Lionel Jospin, Robert Hue et Charles Fiterman. Désormais, les Verts peuvent jouer dans la cour des grands. Mais, depuis la victoire de la gauche, de lourds nuages ont pesé sur elle. Et nos deux journalistes ont, là encore, bien fait leur travail. Ce sont la tentation blairiste d’une partie des socialistes (comme Laurent Fabius), les manifestations de chômeurs en décembre 1997, celles des sans-papiers en 1998, l’irruption de l’extrême gauche et la percée des Verts aux européennes de 1999, la bonne surprise de José Bové dans le champ citoyen et médiatique. Et comme le lecteur en redemande, elles décrivent une fin de quinquennat poussif pour le Premier ministre. Non seulement Dominique Voynet s’englue dans le gazole, mais Jean-Pierre Chevènement part encore une fois du gouvernement, tandis que les plans sociaux s’allongent sur fond de municipales perdues pour la gauche. Sauf pour les Verts. Mais leurs aventures internes commencent à lasser une partie de leur électorat.
L’ouvrage de Cécile Amar et Ariane Chemin est fort bien informé. On remarquera cependant quelques lacunes. Le mot « pluriel » ou le vocable « majorité plurielle » ont bien été lancés, initialement, par Gérard Onesta, actuellement député Vert au Parlement européen, et ceci en 1991. •
Jean-Louis Peyroux
[1]
P.
Bourdieu,
Méditations pascaliennes, Seuil, 1997.
[2]
H.
Jonas,
Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Cerf, 1995 (1
ère édition 1979).
[3]
J.
Chesneaux,
Habiter le temps, Bayard, 1996.
[4]
P.
Zarifian,
Temps…,
op. cit., p. 73.
[1]
Op. cit., p. 9.
[2]
Idem, pp. 13-14 et p. 79.
[3]
Ibid., p. 37, pp. 92-106 et le « Best of homophobe », pp. 127-138.