2002
Mouvements
Dossier
Nappes de pétrole et d’argent sale : trois aspects de la
Mafiafrique
François-Xavier Verschave
[*]
Soit trois pays d’Afrique potentiellement richissimes :
l’Angola et les deux Congo. Leurs populations comptent aujourd’hui parmi les
plus pauvres et les plus maltraitées au monde. Trois configurations différentes
d’alliances et de rivalités, associant acteurs occidentaux et africains, ont
glissé de la criminalité économique et politique aux rackets mafieux :
d’immenses richesses (pétrole, pierres et métaux précieux, forêt) sont
subtilisées, remplacées par des dettes abyssales ; une petite partie des
milliards ainsi générés permet d’armer, à jet continu, des dictatures
militaires, seigneurs de la guerre ou chefs miliciens qui achèvent d’éreinter
les peuples volés, leur ôtant toute capacité de réclamer leur dû.
Le scénario est connu, répétitif
[1]. L’énormité de ses effets (plusieurs millions de
morts dans cette seule portion d’Afrique) ne peut échapper aux principaux
acteurs – dont des dirigeants politiques et des grandes banques apparemment
honorables. Leurs conglomérats devraient être accusés de participation à «
groupe criminel organisé », au sens où le définit la future Convention des
Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, dite Convention
de Palerme
[2]. Je vais
tenter d’éclairer cette perspective pénale, pas si utopique, à partir de l’«
Angolagate » et de l’écrasement du Congo-Brazzaville. Le scandale des ventes
d’armes à l’Angola, où un quart de siècle de guerre civile a fait plus de cinq
cent mille morts, est exemplaire à de nombreux titres. L’arrestation, fin 2000,
du fils d’un ancien président de la République française en fut le plus
médiatique, mais pas le plus significatif.
Les rideaux de fumée se dissipent devant l’action des réseaux
franco-africains. Non contents de gaver leurs comptes étrangers des produits
d’une prédation inouïe, ils sont capables de vendre à grande échelle des biens
et services de guerre (armes et mercenaires) aux deux côtés d’une guerre
civile. En Angola, on finançait et approvisionnait à la fois le camp
gouvernemental et la rébellion. Chaque réseau gère un segment de stratégie, en
prétendant servir « la France ». Ainsi s’affiche le réseau Pasqua, branché sur
le pétrole, les armes, un empire africain des jeux, paris et casinos.
Jean-Charles Marchiani, qui a ouvert la voie à la vente de plus de six cents
millions de dollars d’armements à la dictature prédatrice de Luanda, a
bonnement avoué aux enquêteurs : « Nous, c’est-à-dire moi pour le compte de
Charles Pasqua, avons négocié publiquement avec le président Dos Santos l’aide
politique et économique de l’Angola à l’action de la France dans cette partie
de la région, qui s’est concrétisée par l’envoi de troupes dans les deux Congo.
»
Ce « deal » global a donc engagé la France dans trois guerres
civiles (les deux Congo après l’Angola). Il incluait un « accord de sécurité »
franco-angolais, renvoyant à l’officine parapublique Sofremi et à son
conseiller : Pierre Falcone. Marchiani a enfoncé le clou dans une interview : «
à sa façon, M. Falcone a défendu les intérêts français dans la région. »
Certes, l’Angola va devenir le plus gros producteur de pétrole africain.
Rappelons cependant qu’au Congo-Brazzaville son intervention militaire est
coresponsable d’une série de crimes contre l’humanité (plusieurs dizaines de
milliers de viols et de civils massacrés) et qu’au Congo-Kinshasa l’armée
angolaise participe au « grand jeu » de dépeçage d’un pays-continent, dont la
prolongation ruineuse a fait au moins deux millions de victimes
[3]. Où est la « nouvelle
politique africaine de la France », avec son dogme de « non-ingérence »
?
Repartons des origines de la « Françafrique ». Le terme
[4] désigne la face immergée de
l’iceberg des relations franco-africaines. En 1960, l’histoire accule de Gaulle
à accorder l’indépendance aux colonies d’Afrique noire. Cette nouvelle légalité
internationale proclamée fournit la face émergée, immaculée : la France
meilleure amie de l’Afrique, du développement et de la démocratie. En même
temps, Foccart est chargé de maintenir la dépendance, par des moyens forcément
illégaux, occultes, inavouables. Il sélectionne des chefs d’État « amis de la
France » par la guerre (plus de cent mille civils massacrés au Cameroun),
l’assassinat ou la fraude électorale. À ces gardiens de l’ordre néo-colonial,
il propose un partage de la rente des matières premières et de l’aide au
développement. Les bases militaires, le franc CFA convertible en Suisse, les
services secrets et leurs faux-nez (Elf et de multiples PME, de fournitures ou
de « sécurité ») complètent le dispositif.
C’est parti pour quarante ans de pillage, de soutien aux
dictatures, de coups fourrés, de guerres secrètes – du Biafra aux deux Congo.
Le Rwanda, les Comores, la Guinée Bissau, le Liberia, la Sierra Leone, le
Tchad, le Togo, etc. en conserveront longtemps les stigmates. Les dictateurs
usés, boulimiques, dopés par l’endettement, ne pouvaient plus promettre le
développement. Ils ont dégainé l’arme ultime, le bouc émissaire : « Si je
prolonge mon pouvoir, avec mon clan et un discours ethnisant, c’est pour
empêcher que vos ennemis de l’autre ethnie ne m’y remplacent. Excluons-les
préventivement. » On connaît la suite. La criminalité politique est entrée en
synergie avec la criminalité économique. De telles dérives n’ont pas été sans
déteindre sur la France : l’argent a totalement corrompu la « raison d’État »
foccartienne, elle-même très contestable ; au fonds de commerce foccartien,
légué à Jacques Chirac, s’est adjoint une galerie marchande, où ont investi les
frères et neveux de Giscard, les fils de Mitterrand et Pasqua… Les milliards
dispensés par les Sirven et compagnie ont perdu tout sens de la mesure, bien
au-delà du seul financement des partis. Les mécanismes de corruption ont fait
tache d’huile en métropole, avec les mêmes entreprises (Bouygues, Dumez), les
mêmes hommes (Étienne Leandri, Patrice Pelat, Michel Pacary, Michel Roussin,
etc.), les mêmes fiduciaires suisses, banques luxembourgeoises, comptes
panaméens. Une partie du racket des marchés publics franciliens était recyclée
via la Côte-d’Ivoire ou l’Afrique
centrale.
Plusieurs pas supplémentaires ont été franchis en Angola.
Désormais, les trafiquants d’armes comme Falcone ou les sociétés de mercenaires
ont officiellement leur part dans les consortiums pétroliers : la guerre est
programmée avec l’exploitation pétrolière. Il est significatif d’ailleurs que
nombre de personnages clefs du pétrole français aient été également vendeurs
d’armes, membres ou proches des services secrets : les Étienne Leandri, Alfred
Sirven, Pierre Lethier, Jean-Yves Ollivier, Arcadi Gaydamak… La FIBA, banque
fétiche du pétrole, abritait encore les comptes de l’empereur des jeux Robert
Feliciaggi, éminence du réseau Pasqua. Enfin, plusieurs affaires en cours
établissent des connexions entre le recyclage des pétrodollars et le
faux-monnayage (faux dinars de Bahreïn) ou le narcotrafic – à commencer par la
Birmanie, dont la junte amie de Total a rallié la Françafrique avec
enthousiasme.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que datent les liens entre le
pétrole, les ventes d’armes et les Services, ni les accointances de ces
derniers avec le narcotrafic et les mafias. Les Services estiment généralement
que leurs besoins excèdent très largement les budgets qui leur sont votés.
Au-delà du renseignement, ils estiment de leur rôle de surveiller, contrôler,
infiltrer la criminalité organisée qui tient des régions ou des secteurs
entiers, et de négocier avec elle. Ainsi, tout naturellement, les Services US
ont pactisé avec la mafia italienne à la fin de la Seconde Guerre mondiale,
leurs homologues français se sont servis de la mafia corse pour financer une
bonne partie de la guerre d’Indochine, puis ont suscité la
French Connection à partir du Maroc –
tandis que la CIA bénissait ou couvrait, tant qu’ils lui servaient, un général
Noriega ou une narcobanque comme la BCCI. Pour la constitution et la
circulation de leurs cagnottes, ainsi que l’efficacité de leurs alliances, les
Services occidentaux ont beaucoup contribué à l’essor des paradis
fiscaux
[5]. Mais la
mondialisation dérégulée des moyens de paiement, l’explosion de l’argent sale
et des volumes traités par ces territoires hors-la-loi ont fait céder les
digues. Quand « l’honorable correspondant » Sirven, jongleur de milliards, se
vantait d’avoir vingt fois de quoi faire sauter la classe politique, il
résumait malheureusement l’inversion des pouvoirs : la Françafrique prônait la
raison d’État avec des méthodes de voyous, ceux qui les ont appliquées sont
devenus des voyous qui font chanter la République.
Autre enseignement angolais : derrière Falcone, se profile
Arcadi Gaydamak, proche des Services français (la DST, du moins), russes,
israéliens. Cet homme aux quatre passeports est une figure de la
mondialisation. Surtout, ce néo-multimilliardaire apparaît branché sur les
circuits de vente à vil prix du pétrole, des engrais, des diamants, des
armements, des créances de l’ex-URSS. On sait que ces circuits, organisés
offshore avant même la chute du Mur de Berlin, ont généré une immense et
inquiétante nappe de liquidités, de l’ordre de cinq cents milliards de dollars
– planqués dans des paradis fiscaux. Les détenteurs de cet argent se sont
littéralement payé la Russie. Mais pas seulement. Ils ont englouti, par
milliards de dollars, l’essentiel des prêts du FMI. Ils se servaient des eaux
troubles de l’offshore angolais (or noir, dettes gagées sur le pétrole, ventes
d’armes multi-facturées) comme d’un bassin de décantation, une grande
lessiveuse parmi d’autres
[6]. Elle leur aurait permis notamment, en 1999, de
circonvenir la plus vieille banque américaine, la
Bank of New York. Archi-complaisants
jusqu’alors, les États-Unis n’ont pas apprécié. Dix ans plus tôt, ils avaient
battu l’URSS par jet de l’éponge. Depuis, une nomenklatura mafioso-barbouzarde
tenait le haut du pavé dans une Russie exténuée. Il fallait quand même
anesthésier cette puissance nucléaire, par une aide financière massive. Chacun
savait qu’elle était détournée. Mais qu’elle revienne infiltrer le cœur de la
finance new-yorkaise, c’était
too
much. Deux ans plus tard, le trésorier des financements occultes de
la CIA en Afghanistan sera accusé de tourner vers le même genre de cible des
vecteurs moins immatériels : il est parfois périlleux d’élargir le cercle des
initiés de la méga-fraude internationale. En 1999, donc, les médias américains
ont pointé du doigt ces Russes ingrats (en particulier Mikhail Khordokovsky,
ami de Gaydamak, et sa banque
Menatep), suspectés d’user impudemment d’un prêt
de dix milliards de dollars du FMI. Mais sitôt ce coup de semonce médiatique,
le FBI a dissuadé le FMI de remonter le fil de l’argent égaré. Pour toute
sanction, Khordokovsky a reçu la direction de l’une des deux multinationales
pétrolières russes,
Yukos, où Elf a
investi massivement. Devenu dixième fortune mondiale selon
Forbes, il a créé la Fondation pour
une Russie ouverte, qui a accueilli Henry Kissinger et lord Rothschild dans son
conseil d’administration…
Il était difficile d’envoyer un signal occidental plus
explicite. La face cachée de l’iceberg financier russe – dont Khordokovsky, sa
Menatep et Gaydamak – adorait
l’offshore angolais. Bush et ses proches, au cœur du lobby pétrolier US, y sont
aussi profondément investis. Les gisements de pétrole les plus mirifiques sont
partagés pour l’essentiel entre les majors anglo-saxonnes et TotalFinaElf, avec un
pourcentage non négligeable pour les vendeurs d’armes déguisés en pétroliers
(Falcon Oil & Gas !) ou les
sociétés de mercenaires. Depuis son ranch en Arizona, Pierre Falcone se pose en
familier de George W. Bush. Il fut l’un des plus gros contributeurs financiers
à sa campagne – à égalité avec le PDG d’Enron. Deux journalistes américains qui
souhaitaient enquêter sur les liens Falcone-Bush en ont été poliment
dissuadés.
Depuis quatre décennies, sous la houlette des Services
français, une République souterraine à dominante néogaulliste a ponctionné sur
les ventes d’armes et le pétrole africain, entre autres, des sommes
faramineuses. Le même genre de ponctions a été ordonnancé outre-Atlantique, à
une autre échelle et sur plusieurs continents. Par bien des côtés, la
Françafrique fut d’abord sous-traitante de la guerre froide : ses réseaux
furent plus connectés que je ne l’aie cru au dispositif anticommuniste
américain
[7]. La
proximité entre Falcone, le pasquaïen, et Bush Jr, fils d’un directeur de la
CIA, ou entre les compagnies Elf et
Chevron, relativise les litanies du
souverainisme anti-yankee : il s’est agi souvent d’une propagande à usage
subalterne. Observant alors le tandem Falcone-Gaydamak, la place éminente du
second, ses liens gros comme des câbles avec la DST, l’ex-KGB, le
Mossad, l’on assiste presque en direct
à la mondialisation des nappes financières non déclarées – entre trésors
barbouzards et butins mafieux. L’on pourrait ajouter que Pierre Falcone est
branché aussi sur des capitaux latino-américains, que les Services brésiliens,
britanniques, sud-africains et portugais butinent également la confiture
angolaise. L’on pourrait encore remarquer que Gaydamak s’était associé à une
sommité du commerce diamantaire proche de Poutine, Lev Leviev, à qui a été
confié le monopole de la commercialisation des diamants angolais.
Les liens sont innombrables entre le pillage des matières
premières (la corruption des dirigeants locaux ne laisse que des aumônes aux
pays concernés), les services secrets et les dirigeants politiques des grandes
puissances. Les flux financiers qui les relient passent par les paradis
fiscaux, la Suisse mais aussi le Luxembourg, où la chambre de compensation
mondiale
Clearstream a brassé des
sommes ahurissantes sur ses comptes non déclarés, sans parler des soupçons de
comptabilité truquée, comme l’a exposé Denis Robert
[8]. Le vol multiforme du pétrole, la
multiplication indéfinie de la dette, moussée comme œufs en neige par une nuée
d’intermédiaires, ne peuvent se faire qu’avec la complicité des grandes
banques, qui ont elles-mêmes multiplié les filiales dans les paradis fiscaux.
Paribas, aujourd’hui absorbée par la BNP, a été en pointe depuis plus d’une
décennie dans les montages financiers dette-hydrocarbures. Elle ne pouvait pas
ne pas savoir qu’ils escroquaient les peuples détenteurs du pétrole ou du gaz.
En Angola et au Congo-Brazzaville, le Crédit agricole et la Société générale
marchent sur ses traces
[9]. Le premier a acquis à cet effet une série
d’établissements à la réputation sulfureuse : l’argent n’a pas d’odeur, c’est
le cas de le dire.
Si l’Angola fait l’objet d’un pacte international
mafioso-barbouzard, consolidé par la mort du « rebelle » Jonas Savimbi, le
Congo-Kinshasa n’en « bénéficie » plus depuis la chute de Mobutu : dans
l’attente d’un nouveau gentleman’s
agreement, si j’ose dire, entre les puissances régionales et leurs
parrains occidentaux, il subit une guerre effroyable, interminable, financée
par le bradage clandestin de ses richesses. Se dénonçant les uns les autres,
les parrains ont demandé à l’ONU des rapports sur les filières de ce pillage.
Ils n’ont pointé que des échelons intermédiaires, tel l’ex-kégébiste Victor
Bout, qui bénéficia de complicités belges. Mais l’organigramme de ces soutiens
occultes, militaires et financiers, depuis Washington, Londres et Paris, reste
à établir. Or, c’est bien là que se situent le nerf de la guerre et les clefs
de la paix – à condition d’inclure les annexes offshore, tels les comptes non
déclarés de Clearstream : le
multimilliardaire irako-britannique Nadhmi Auchi, proche du réseau Pasqua et
éminence de la finance luxembourgeoise, a manifesté un intérêt précoce pour
l’Afrique centrale.
Le cas du Congo-Brazzaville est plus simple. Sous contrôle
d’Elf depuis un quart de siècle, considéré comme une simple plate-forme
pétrolière, sa gestion a été clairement abandonnée aux réseaux françafricains.
Lors des horreurs récentes, Washington n’a cessé de s’aligner discrètement
derrière les prises de position françaises – en échange, sûrement, de
discrétions réciproques. Effroyablement compliquée dans le détail, l’histoire
du sort subi depuis douze ans par ce pays a dû obéir à une logique simple :
ramener au pouvoir, tel un rouleau compresseur, le dictateur Denis Sassou
Nguesso. C’est l’un des Africains qui, depuis Houphouët, a « séduit » le plus
large éventail de la classe politique française. Extrêmes compris. Seul son
gendre Omar Bongo, l’émir d’Elf-Gabon, le surpasse peut-être en ce domaine.
Sassou a un grand mérite : il ne réclame pour son État que 17 % de redevance
sur la production pétrolière déclarée, et se montre très compréhensif sur les
cargaisons non déclarées. Il dépense du coup beaucoup plus que son pays ne
perçoit. Sous sa première dictature (1979-1991), la dette du Congo avait déjà
crû démesurément. Les Congolais finirent par se fâcher avec ce régime en
faillite, auquel ils imputaient plusieurs milliers d’assassinats. Après la
chute du Mur de Berlin, ils lui imposèrent en 1991 une Conférence nationale
souveraine (CNS). Cent jours fondateurs. Une nouvelle République est proclamée,
une nouvelle Constitution est adoptée par un référendum presque unanime. Le
dictateur est formellement condamné pour ses turpitudes, ses crimes et ses
détournements, mais comme il les assume publiquement, il est laissé en place
jusqu’à l’élection présidentielle.
Le gouvernement provisoire a la maladresse de s’interroger sur
les très faibles revenus du pétrole. Dans le coffre-fort d’Elf, les juges Joly
et Vichnievsky ont trouvé la preuve d’un coup d’État, préparé par le chiraquien
Maurice Robert avec un duo pasquaïen, Jean-Charles Marchiani et Daniel Leandri.
Plus quelques mercenaires corses. La tentative de putsch échoue. Sassou est
laminé à la présidentielle : il obtient 17 % des voix. Ce pourcentage colle
désormais à son image : il est « Monsieur 17 % » – du suffrage populaire et du
pétrole congolais. Élu au second tour, Pascal Lissouba sera très loin d’un
Président modèle. Son entourage encore plus. Elf, les banques et les
intermédiaires les entraîneront peu à peu, comme Sassou Nguesso, dans un
carrousel de prêts gagés sur le pétrole, avec essorage garanti de l’argent des
Congolais à chaque tour de manège. Mais pour le « groupe criminel organisé »
qui met le Congo en coupe réglée, ce régime issu de la libre volonté des
Congolais était mal né, et il restait indocile. La majorité de la Françafrique
continuait de préférer le dictateur désavoué. Elf continue de le financer. Des
conteneurs d’armes sont largués dans son fief nordiste d’Oyo. Replié à Paris,
Sassou se voit doté dès 1995 d’une cellule politique foccarto-chiraquienne : il
s’agit de préparer son retour au pouvoir au terme du mandat de Lissouba, en
juillet 1997. À Brazzaville, les armes affluent dans sa résidence-caserne de
Mpila, qui se remplit de miliciens « Cobras ». La guerre civile peut se
déclencher, le 5 juin 1997. Je n’en décrirai pas ici, à nouveau, les deux
phases – la conquête du pouvoir (juin-octobre 1997), l’atroce répression du sud
de Brazzaville et du pays, de décembre 1998 à décembre 1999 –, ni n’entrerai
dans le détail des soutiens français à cet écrasement du Congo, supervisé
depuis l’état-major de l’Élysée
[10]. Je rappellerai seulement la coalition opposée en
1997 à un Président démocratiquement élu : les militaires restés solidaires de
Sassou (par un réflexe ethnique, pour la plupart) et les milices Cobras ; des
restes de l’armée génocidaire rwandaise, échoués à Brazzaville ; une partie de
la Division spéciale présidentielle de Mobutu, qui venait de traverser le
fleuve Congo après la prise de Kinshasa par la coalition pro-Kabila ; un
contingent tchadien, amené par des avions français ; des mercenaires français
et marocains ; et finalement, pour emporter la décision, l’armée angolaise.
Jacques Chirac s’en est félicité un an plus tard à Luanda. Il assumait ainsi ce
qui relevait de l’évidence : une telle coalition ne pouvait avoir été réunie
que par le chef des Armées françaises, patron de la DGSE.
C’est la même coalition qui, à partir de décembre 1998,
enchaînera une série de crimes contre l’humanité
[11] : nettoyage ethnique du sud de la
capitale, massacres et politique de la terre brûlée dans tout le Sud du pays,
plusieurs dizaines de milliers de viols, extermination de centaines de jeunes
réfugiés rentrés de Kinshasa à l’invitation du HCR (Haut commissariat aux
réfugiés). Le bilan est incommensurable : cinquante mille morts au minimum,
sans doute beaucoup plus. L’occupation angolaise se prolonge en 2002, avec le
même consensus international qui bénit l’escamotage du pétrole et des diamants
angolais. Un consensus, on l’a vu, qui relève davantage de l’entente criminelle
que du droit élémentaire. Le même consensus, incluant l’Union européenne et les
Nations unies, cautionne une mascarade de légitimation démocratique :
l’adoption, avec des listes électorales truquées, d’une Constitution quasi
monarchique, l’élection ubuesque de Denis Sassou Nguesso, après condamnation ou
dissuasion de tous les opposants – avant l’« élection » d’une Assemblée
croupion. Le scandale ne vient pas tant de ces pratiques que de leur
bénédiction quasi universelle, alors que se multiplient les sanctions contre le
dictateur zimbabwéen Robert Mugabe (qui vieillit certes très mal, mais dont le
bilan criminel récent est infiniment moins lourd que celui de Sassou). Les
médias français et internationaux, qui cachèrent les massacres au Congo tandis
qu’ils couvraient abondamment ceux du Kosovo, de Timor-Est et de la
Tchétchénie, dépêchent des envoyés spéciaux pour le scrutin présidentiel de
Harare (combien de Français savent que c’est la capitale du Zimbabwe ?), mais
assurent, sans se déplacer, que le scrutin truqué de Brazzaville, le même jour,
« est considéré comme une étape importante vers le retour à la paix ».
Cette sérénité médiatique autorise Elf et les banques
françaises à continuer au Congo un échange paradoxal : pomper le pétrole du
Congo contre une augmentation de sa dette ! Un coup double assez juteux, y
compris pour les trafiquants d’armes chargés de rendre les dégâts un peu plus
irréparables. La triple compétence pétrole-dette-armes d’un Jack Sigolet
[12], ex-adjoint du « Monsieur
Afrique » d’Elf, André Tarallo, a quelque chose d’hallucinant.
Comment généraliser les guerres sales après avoir mondialisé
l’argent sale ? À sa manière, la Françafrique rejoint l’attrait croissant des
Anglo-Saxons pour le recours aux mercenaires. Au Congo-Brazzaville, tandis que
Sassou et ses alliés perpétraient une série d’ignominies, les opposants et les
organisations de la société civile dénonçaient « les légionnaires français »
qui « procèdent à des fouilles systématiques sur les populations civiles
[14] » dans les quartiers sud
de la capitale. Comme aux barrières de Kigali, avant le génocide rwandais. Mais
était-ce bien des légionnaires ? Au Congo-Brazzaville, avouait le ministre de
la Coopération Charles Josselin
[15], « de nombreux mercenaires, parmi lesquels des
Français, […] suscitent la confusion en portant parfois un uniforme qui
ressemble à celui qu’ils ont porté hier. » C’est tout le problème : qui étaient
vraiment ces dizaines de « coopérants militaires », instructeurs, conseillers
ou barbouzes français qui n’ont cessé d’opérer en appui de la coalition
pro-Sassou, et d’accompagner ses crimes ? Un rescapé des chambres de torture à
Brazzaville y a d’ailleurs observé un conseiller français.
Il faudrait distinguer (mais le peut-on ?) les « vrais »
mercenaires des « vrais-faux » mercenaires. Commençons par les seconds. Après
la chute du Mur de Berlin et la fin officielle de la « guerre froide », il
devenait difficile pour la France d’opérer ouvertement des interventions
militaires en Afrique. Sous François Mitterrand, l’état-major élyséen a donc
résolu de multiplier par trois le millier d’hommes capables d’intervenir « en
profondeur », éventuellement sans uniforme. Ainsi a-t-on adjoint aux commandos
du « Service action » de la DGSE
[16] au moins mille cinq cents soldats d’élite,
légionnaires ou parachutistes de l’infanterie de marine (RPIMa). Le tout
compose le COS, Commandement des opérations spéciales, rattaché directement à
l’Élysée, hors hiérarchie
[17]. Une sorte de garde présidentielle. En 1995, Jacques
Chirac a volontiers repris à son compte cette invention monarchique offerte à
son prédécesseur. C’est ainsi que des hommes du COS ont pu intervenir au
Congo-Brazzaville : ils étaient déguisés en mercenaires, habillés en « anciens
paras », avec l’uniforme « qu’ils ont porté hier »… et qu’ils porteront sans
doute demain. Cela permet à Jacques Chirac d’énoncer le 30 juin 1998, entre
deux interventions barbouzardes à Brazzaville : « Le temps des interventions
militaires [est] dépassé. […] La France n’interviendra pas là où elle n’est pas
liée. Il n’y aura pas d’ingérence. » C’était lors d’une visite officielle en
Angola, dont les troupes occupent le Congo en pleine intelligence avec les
Services français.
Spécialiste du mercenariat, le journaliste Philippe Chapleau
suggère un calcul plus élaboré encore. Selon lui, le Congo-Brazzaville a servi
de terrain d’expérimentation grandeur nature pour un nouveau type de guerre
:
« Tout est parti d’un
kriegsspiel […], un exercice d’état-major par
des officiers français […] : il s’agissait de monter une opération en faisant
appel aux techniques utilisées par les Anglo-Saxons. Elle s’était passée sans
problème côté recrutement et obtention de matériels. Les principales
difficultés avaient plutôt concerné les aspects médicaux et sanitaires.
L’opération s’était si bien déroulée que les officiers ont décidé de déployer
les hommes et le matériel sur un théâtre d’opérations réel. Le
Congo-Brazzaville était le seul point disponible à l’époque. Problème : les
responsables du montage de cette opération n’avaient pas de signaux politiques
définissant le camp dans lequel ils devaient déployer leurs renforts. Après une
période de latence, un signal est parvenu et l’opération a eu lieu. Ce sont
sans doute ces groupes qui ont été repérés puisqu’ils y sont restés quelques
mois et que le recrutement était effectivement français
[18]. »
Le politologue Richard Banégas précise la stratégie avalisée à
l’Élysée par le chef des Armées :
« Je confirme qu’il y a bien eu une opération privée sous le
nom de “Hadès”, aux côtés des forces de Sassou Nguesso. Elle a impliqué des
mercenaires français, pour l’essentiel issus de l’ancienne filière de Bob
Denard. Mais la privatisation du conflit congolais ne doit pas faire oublier un
autre fait marquant. Il est intéressant de relever que, dans le cas du
Congo-Brazzaville, la France, rétive à toute intervention, a indirectement agi
dans la guerre selon une double stratégie de “décharge” ou de délégation. La
stratégie française de délégation s’est en effet effectuée à deux niveaux :
délégation au privé, par le biais de mercenaires qui auraient été en partie
rétribués grâce à l’argent d’Elf, mais aussi “sous-traitance” à un acteur
étatique en passe de devenir une véritable puissance militaro-pétrolière
régionale, à savoir l’Angola, qui est aujourd’hui un point d’appui important
sur la façade Atlantique
[19]. »
Les mercenaires enrôlés dans « Hadès » ou d’autres descentes
aux enfers, ont deux origines : d’un côté les vrais-faux mercenaires,
militaires d’élite déguisés reliés aux Services ; de l’autre une dizaine
d’officines spécialisées, bénéficiant en France de « la liberté du
commerce
[20] », qui
perpétuent ou renouvellent la tradition denardienne
[21]. Elles recrutent principalement dans un
vivier d’extrême droite, le DPS (Département protection sécurité), cette «
garde présidentielle » de Jean-Marie Le Pen dont une moitié est partie former
le DPA (Département protection assistance), rattaché au MNR (Mouvement national
républicain) du scissionniste Bruno Mégret : plus de mille hommes au total,
pour la plupart anciens parachutistes, gendarmes ou policiers. Jacques Chirac
n’est pas l’initiateur de ce dispositif, conçu sous le premier septennat de
François Mitterrand, mais il l’a pleinement repris à son compte à partir de
1995.
Il est utile à ce stade de résumer et compléter l’histoire de
Bernard Courcelle, narrée par le Réseau Voltaire
[22]. C’est au départ un officier de la DPSD
(Direction de la protection et de la sécurité de la Défense), l’ancienne
Sécurité militaire. Rattachée au ministère de la Défense, la DPSD est dotée
d’environ mille six cents hommes. « Il s’agit du service le plus secret et le
plus puissant de l’appareil d’État, puisqu’il dispose de pouvoirs
d’investigation illimités. » Elle est notamment « en charge du signalement des
trafics d’armes et des recrutements de mercenaires
[23] », c’est-à-dire qu’en fait elle les
supervise, les canalise ou les manœuvre. Bernard Courcelle a fait ses armes
dans la « coloniale », au 6
e
Régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa). Passé à la DPSD, il y
côtoie Bruno Gollnish, futur n° 2 du Front national. S’occupant « de la
surveillance des trafics d’armes et des mercenaires
[24] », il est en fait très proche d’une «
société de sécurité », le Groupe 11, fort active en Afrique. Entre autres
aventures ultérieures, Bernard Courcelle a été chargé de la sécurité à
l’entreprise Luchaire qui, durant la guerre Irak-Iran, fournissait en munitions
les deux adversaires (leur affaiblissement réciproque était une stratégie de
l’OTAN) ; de 1990 à 1993, il est le responsable de la sécurité du musée
d’Orsay, dont Anne Pingeot, la maîtresse de François Mitterrand, est la
conservatrice. La liaison était alors gardée comme un secret d’État. Difficile,
pour Courcelle, d’être plus proche du cœur du pouvoir… En 1994, sans
transition, l’officier de la DPSD est « détaché » pour assurer la direction du
DPS de Jean-Marie Le Pen
[25], sur le conseil du commissaire Pellegrini, de la
cellule élyséenne. Ce jusqu’en 1999 : à cette date, le DPS, objet d’une
inopportune commission d’enquête parlementaire, est contraint de se
scinder
[26]. Bernard
Courcelle est alors officiellement embauché pour diriger la garde
présidentielle de Denis Sassou Nguesso, dont le régime débonde une criminalité
sans limites. Selon l’un de ses hommes
[27], Courcelle aurait surtout été chargé de monter un «
plastron », un coup fourré : un faux putsch, destiné à faire condamner les
principaux opposants de Sassou. Puis il s’en va assurer la sécurité des
installations pétrolières du Gabon – encore un poste « marginal ». Entre-temps,
les frères Courcelle et leur beau-frère Christian Bègue, mercenaire de Denard,
sont allés démarcher, en 1996, la dissidence tchétchène. Ils ont servi
d’intermédiaire pour un contrat d’armement que devait honorer le trafiquant
otanien Jacques Monsieur. Changement de programme ? Les armes ne sont jamais
livrées.
Achevons, avec le Réseau Voltaire, de boucler le triangle
Services-FN-mercenaires, qui, nous venons de le voir, s’est rodé au
Congo-Brazzaville, en plein nettoyage ethnique :
« En février 1998, la police saisit au domicile de Frédéric
Jamet, fondateur du FN-Police, un chèque de 1 050 000 deutsche marks émis par
une banque croate. Il semble correspondre au versement des Tchétchènes […]. Les
enquêteurs reçoivent instruction de ne pas perquisitionner le bureau de
Frédéric Jamet au siège du Front national (c’est-à-dire dans les mêmes locaux
que […] Bernard Courcelle. Lors d’une audience publique au TGI de Paris,
Frédéric Jamet […] invoque le secret Défense. Il déclare être officier des
services de renseignements français
[28]. »
À ce stade, il est impossible de ne pas citer quelques extraits
de l’incroyable confession de Claude Hermant, membre repenti de la bande à
Courcelle, publiée par
Libération le 6
juin 2001
[29]
:
« J’ai commencé à travailler pour le DPS en 1994. […]. En 1997,
j’ai été contacté par Bernard Courcelle pour faire partie d’une structure
spéciale. C’était un groupe composé de 30 à 60 personnes, chargé d’opérations
clandestines en France ou à l’étranger, à la demande de pays alliés. Les
membres de ce groupe spécial sont appelés les “fantômes”. Ils ont tous une
formation militaire ou paramilitaire. […]
J’ai suivi une formation de 90 jours au siège du Front
national. Ces cours, très techniques, nous étaient donnés par d’anciens
fonctionnaires du renseignement. Ils portaient notamment sur l’infiltration et
la manipulation de foule. Après cette formation, il m’a été demandé d’infiltrer
des organisations telles que Ras l’Front […] Ras l’Front, SOS Racisme et Act Up
étaient nos priorités. […] Le second type de mission
demandé aux “fantômes” consiste à organiser la déstabilisation de certains
quartiers ou des villes qui ne sont pas acquises aux idées du Front. Là encore,
il faut infiltrer. Prendre contact avec des bandes. Inciter à la violence ou à
la rébellion. […] Dans un quartier, si vous mettez le feu à une voiture, dans
l’heure qui suit, neuf fois sur dix, vous en avez quinze autres qui brûlent.
[…] En faisant avancer l’insécurité, vous faites progresser l’électorat du
Front. […]
Nous prenons nos ordres directement de
Bernard Courcelle. C’est une structure à part. Entièrement autofinancée par
Courcelle. Les “fantômes” […] reçoivent un salaire en liquide, des faux papiers
et tous les moyens nécessaires à leurs opérations […]. Pour payer un jeune pour
mettre le bordel dans les quartiers [etc.] […] Lors de certaines réunions, j’ai
entendu parler […] de surveillances demandées par des autorités étrangères
amies, comme le Congo. […]
Le DPS a été très présent en Afrique, ces quatre dernières
années. En 1997, [… en] soutien à Mobutu au Zaïre. Au Congo, quand Denis Sassou
Nguesso a repris le pouvoir, il a été proposé à Bernard Courcelle d’ouvrir une
entreprise de sécurité à Pointe-Noire pour récupérer les “Cobras” revenant du
front et les former au renseignement et aux combats de ville. Les instructeurs
étaient membres du DPS. En 1999, […] j’ai recruté moi-même [… une] équipe, au
sein du DPS. Nous avons effectué des missions d’encadrement militaire sur
Pointe-Noire et Brazzaville, jusqu’au mois de mai. […] Pendant trois semaines,
j’ai formé des Saspen (Service d’actions spéciales de la police nationale) aux
combats de ville […].
Fin 1998, [… le ministre congolais] Pierre Oba a demandé à
Courcelle de surveiller l’ancien ministre Moungounga Nguila […] dans la région
parisienne. […] Je me suis […] aperçu que la surveillance avait pour but la
préparation d’un attentat. »
A priori, la valeur de
ces accusations n’excède pas celle d’un témoignage, que récuse Bernard
Courcelle. Le lecteur tiendra compte de ce démenti. Mais la longue accointance
de Courcelle avec Jean-Marie Le Pen l’a trop éloigné des valeurs républicaines
pour que nous ne nous inquiétions pas du parcours et du rôle de ce personnage,
très proche des Services français (il se dit « en réserve » de la DPSD et garde
le contact avec le patron des Renseignements généraux, Yves Bertrand).
Courcelle ou pas Courcelle, je dois dire, à observer depuis neuf ans la
Françafrique, qu’il n’y a rien d’invraisemblable, au contraire, à ce que des
mercenaires d’extrême droite disposent d’autorisations stupéfiantes et de
moyens surabondants, qu’ils participent à des coups d’État en Afrique ou à la
surveillance d’opposants africains en France. Voire à un « contrat » sur l’un
de ces derniers : remember Dulcie
September. Entre barbouzerie et mercenariat, l’hyperactivité franco-africaine
de ce milieu est incontestable. Elle est impossible sans un feu vert ou orange
des Services, et le Congo-Brazzaville est un pays trop stratégique pour que
l’Élysée n’ait pas été informé de la présence, elle aussi non contestée, de
mercenaires français d’extrême droite aux côtés de Denis Sassou Nguesso.
Charles Pasqua a par ailleurs confirmé le 21 janvier 2002 qu’il avait organisé
une rencontre Chirac-Le Pen entre les deux tours de l’élection présidentielle
de 1988.
Les députés ont été acculés par le Réseau Voltaire à mettre en
place une commission d’enquête sur le DPS. Elle n’a pu éviter d’en constater
les agissements. Mais, dans un bel élan transpartisan, elle a refusé d’en
prononcer la dissolution. C’était en 1999. Le rapporteur Bernard Grasset,
ancien directeur général de la police nationale
[30], a conclu benoîtement : « Le DPS n’est
jamais loin de la ligne jaune mais il ne l’a franchie qu’une seule fois » (en
1996, en s’en prenant à des militants anti-FN). Le député se garde bien de dire
qu’en tant que pépinière de mercenaires, le DPS franchit en permanence la ligne
rouge.
•Criminalité financière contre biens publics
L’Angola, les Congo… c’est bien loin, diront certains. Pas si
sûr. La France est duelle. Le cynisme françafricain s’inspire des slogans
anti-dreyfusards : la grandeur, l’honneur, l’intérêt « supérieur » de la
nation. Mais beaucoup de Français se sentent davantage héritiers de ceux qui
placèrent plus haut la vérité et la justice. S’il est des Africains qui aiment
la France, c’est aussi pour cela. Nous sommes également les héritiers de deux
cents ans de mouvement social. Nos ancêtres ont bâti un socle de biens publics,
de biens de civilisation surplombant la logique marchande : l’éducation, la
santé, la retraite, les congés payés, etc. Seuls quelques idéologues bornés
contestent leur efficacité économique : un peuple éduqué et en bonne santé est
plus efficace qu’un peuple maltraité. Jusqu’à un certain pourcentage de
prélèvements obligatoires, l’élargissement des biens publics est un jeu à somme
positive. Il élargit aussi la richesse privée. Tout le monde y gagne.
C’est ce que nous ont écrit prophétiquement les deux jeunes
Guinéens qui, durant l’été 1999, sont morts de froid dans une soute d’avion,
demandant en tant qu’êtres humains le droit à l’éducation. Leur questionnement
désigne un champ immense de mondialisation positive, prenant aussi en compte
d’autres défis planétaires (effet de serre, sida, pollution des mers, accès à
l’information, justice pénale, droits économiques et sociaux…). Survie a ouvert
un chantier scientifique et militant pour accélérer la conquête collective de
ces biens publics mondiaux
[31]. Une formidable perspective pour un nouvel élan de
la solidarité internationale.
Les paradis fiscaux ne sont pas seulement les réceptacles de la
criminalité, les sièges des sociétés de mercenaires, les coffres-forts des
pilleurs de l’Afrique. Si même un Jean-Christophe Mitterrand, qui se présente
au juge comme un grand naïf
[32], a été capable de cacher au fisc treize millions de
francs de revenus, il n’y aura bientôt plus que les pauvres et les imbéciles
pour payer les impôts ! Nous aurons perdu deux cents ans de conquêtes sociales,
gâché le combat collectif pour la dignité. Adieu l’école gratuite et la
couverture maladie universelle ! Ainsi pouvons-nous avoir, au Sud et au Nord,
la même boussole : les biens publics en pôle positif, et en négatif la
criminalité financière qui les détruit. •
[*]
Président de l’association Survie.
[1]
S’agissant du Congo-Brazzaville et de l’Angola, ce scénario est
explicité dans le Dossier noir n° 16 que j’ai rédigé pour Agir ici et Survie,
L’envers de la dette, Agone, 2001.
Nombre de passages du présent article s’inspirent de ce dossier, dont j’avais
exposé le fil conducteur dans un « Rebond » publié par
Libération (19 janvier
2001).
[2]
« L’expression “groupe criminel organisé” désigne un groupe
structuré de trois personnes ou plus existant depuis un certain temps et
agissant de concert dans le but de commettre une ou plusieurs infractions
graves […] pour en tirer, directement ou indirectement, un avantage financier
ou un autre avantage matériel ». « L’expression “groupe structuré” désigne un
groupe qui ne s’est pas constitué par hasard pour commettre immédiatement une
infraction et qui n’a pas nécessairement de rôles formellement établis pour ses
membres, de continuité dans sa composition ou de structure élaborée » (Article
2). Voler les richesses d’un pays et son Trésor public, lui imputer des dettes
injustifiées ou y nourrir une guerre civile sont pour le moins des «
infractions graves »…
[3]
Du fait, pour l’essentiel, de la surmortalité induite par la
misère.
[4]
Que j’ai exhumé en 1994 des antiques discours
d’Houphouët-Boigny pour tenter de comprendre comment la France avait pu se
rendre complice du génocide rwandais.
[5]
Sur les liens entre les stratégies secrètes de la guerre froide
– militaires, barbouzardes, mafieuses et financières –
cf. les premiers chapitres de F.-X.
Verschave,
Noir Chirac, Les arènes,
2002.
[6]
Cf. P. R.
Mendes et J.
Milhazes, « Ligaçoes perigosas de
Luanda a Russia e ao “Kremlingate” » [Liaisons dangereuses de Luanda à la
Russie et au “Kremlingate”],
Publico,
14/01/2000. Cette enquête exceptionnelle est longuement citée dans
L’envers de la dette,
op. cit., pp. 128 sq.
[7]
Cf. F.-X.
Verschave,
Noir Chirac,
op. cit., chapitres
2-4.
[8]
D.
Robert,
La boîte noire, Les arènes, 2002 ; D.
Robert et E.
Backes,
Révélation$, Les arènes, 2001.
[9]
Cf. L’envers de la
dette,
op. cit., pp.
98-108.
[10]
Cf. F.-X.
Verschave,
Noir silence, Les arènes, 2000,
chapitre 1 et
Noir Chirac,
op. cit., chapitre 15.
[11]
Attestés par une série de témoins lors du procès pour offense à
chef d’État que m’a intenté Denis Sassou Nguesso.
Idem.
[12]
Détaillée dans
L’envers de la
dette,
op. cit., pp.
80-85.
[13]
Les passages sur les mercenaires empruntent à F.-X.
Verschave,
Noir Chirac,
op. cit., pp. 215-221.
[14]
Communiqué de la représentation de l’ERDDUN,
10/06/1999.
[15]
Cité par
Jeune
Afrique, 07/12/1999.
[16]
Ils se sont rendus célèbres par un haut fait d’armes en
Nouvelle-Zélande, le plasticage du
Rainbow
Warrior de
Greenpeace. Mais
il ne faudrait pas oublier qu’ils ont été longtemps dirigés par le tortionnaire
Paul Aussaresses, alias « O », dont les méthodes ont fait école non seulement
en Afrique francophone, mais dans les deux Amériques.
[17]
P.-H.
Bunel,
Mes services secrets : souvenirs d’un agent de
l’ombre, Flammarion, 2001, p. 351.
Cf. aussi J.
Isnard, « La France a mené une opération
secrète, avant 1994, auprès des Forces armées rwandaises »,
Le Monde, 21/05/1998.
[18]
Survie,
Le boom du mercenariat :
défi ou fatalité ?, Actes du colloque du 30 novembre 2000, Les
documents de Damoclès, 2001, p. 39.
[20]
Revendiquée pour elles par le Quai d’Orsay.
[21]
Cf. F.-X.
Verschave,
Noir silence,
op. cit., pp. 324-327.
[22]
Cf. notamment « Les
frères Courcelle : des barbouzes au cœur des réseaux Mitterrand »,
in Notes d’information du Réseau
Voltaire (NIRV), 26/03/2001 et F.-X.
Verschave,
Noir
silence,
op. cit., pp.
300-301.
[23]
« La DPSD »,
in NIRV,
01/03/1999.
[24]
M.
Darmon et R.
Rosso,
L’après-Le Pen, Seuil, 1998.
[25]
En 1995, dans la foulée, il est élu conseiller municipal de
Stains (93) sur la liste du Front national.
[26]
Bernard Courcelle a surveillé personnellement cette scission,
la mise en place du nouveau DPS lepéniste et du DPA mégrétiste.
[27]
Claude Hermant, ancien parachutiste. Interview à
Libération,
06/06/2001.
[28]
NIRV,
26/03/2001.
[29]
Précisons que Bernard Courcelle en conteste vigoureusement les
termes, en justice et dans la presse.
[30]
Député socialiste, il a brièvement appartenu en 1974 au cabinet
ministériel du chiraquissime Joseph Comiti. Jacques Chirac était à
Matignon.
[31]
Via l’association
Biens publics à l’échelle mondiale, 57 avenue du Maine, 75014 Paris. Tél. : 33
(0)1 43 27 76 72.
[32]
Il considère cependant, dans
Mémoire meurtrie (Plon, 2001), que «
Roger-Patrice Pelat, aventurier flamboyant », a été pour lui « un second père
». Avant de passer à un autre parrain interlope : « Avec Falcone, nous faisons
très régulièrement le point ensemble à Paris, Londres ou Phœnix
».