2002
Mouvements
Éditorial
Sharon ou la stratégie de la terreur
En 1982, Jean Genet a su dire l’horreur de Sabra et Chatila.
Qui dira celle de Jenine ? À vingt ans d’écart, l’ignominie a le même visage,
celui d’Ariel Sharon. Dans nombre de chancelleries occidentales, il est de bon
ton de vouloir paraître équilibré dans le jugement, en attribuant des torts à
la politique israélienne mais aussi de lourdes responsabilités à la partie
palestinienne. Il faudrait espérer que chacun veuille bien faire la moitié du
chemin et le tour pourrait être joué. Lorsque la diplomatie se refuse ainsi à
différencier la victime et le bourreau, c’est qu’elle est bien malade et sans
doute hors d’état de produire des solutions.
L’agression que subit depuis des semaines le peuple palestinien
n’est pas la conséquence de l’enchaînement malheureux d’incompréhensions
réciproques et de la haine que nourrissent l’un envers l’autre Yasser Arafat et
Ariel Sharon. Elle est le résultat d’une stratégie délibérée du second. Nous ne
cherchons ni à banaliser, ni à justifier les attentats de kamikazes
palestiniens contre des civils israéliens. Nous ne cherchons pas non plus à
masquer la part d’obscurantisme religieux ou de nationalisme exacerbé qui
pousse des jeunes hommes et, désormais, des jeunes femmes, à être des candidats
au « martyr ». Chacun sait cependant que la politique israélienne actuelle
renforce les aspects culturels et politiques les plus régressifs de la société
palestinienne et que l’aggravation de l’occupation ne fera qu’amplifier ces
actes désespérés.
Sharon se moque de la sécurité d’Israël ou, plus exactement, de
celle de sa population. Il ne vise ni la paix, ni la sécurité. Sa stratégie
repose sur la recherche de la tension maximale. L’offensive de Pâques visait
tout à la fois à adresser une fin de non-recevoir au plan de paix saoudien et à
détruire ce qui pouvait rester de l’Autorité palestinienne, c’est-à-dire le
seul interlocuteur possible pour un règlement pacifique. Cette stratégie de la
tension et de la terreur est mûrement réfléchie. L’annexion des territoires
occupés demeure à l’évidence le but de la droite israélienne. Or, cet objectif
se heurte au problème incontournable de la démographie. La prééminence de la
population juive ne pourrait être assurée dans un « grand Israël » que par un
système d’apartheid ou par un exode massif des Palestiniens. Si Sharon voulait
convaincre les habitants de la Cisjordanie qu’ils n’ont à terme le choix
qu’entre l’humiliation, la valise ou le cercueil, il ne s’y prendrait pas
autrement. Un plan existe, paraît-il, de regroupement des futurs réfugiés à
Gaza, bande de territoire qu’il suffirait ensuite de murer et de transformer en
Bantoustan. Un plan difficilement envisageable ? Peut-être. Les précédents
invitent cependant à la réflexion : la Serbie, qui n’avait pas réussi à vider
le Kosovo pendant des décennies, y est parvenue en trois semaines grâce à la
terreur. La comparaison s’arrête là, car il n’est pas certain qu’il existe
grand monde pour ramener ensuite les Palestiniens chez eux.
Face à de tels objectifs, le temps n’est plus à se demander si
les zones de flou des accords d’Oslo ne portaient pas en germe les catastrophes
du présent, si Arafat n’aurait pas mieux fait de signer un accord à Camp-David
ou à Tabah, ou si un État bi-national ne serait pas préférable à un État
palestinien. Il faut sauver le droit d’un peuple à vivre chez lui et à disposer
de ses droits et de son État.
La rationalité n’est pas toujours la donnée première en
politique. Devant les zigzags de la politique américaine, on a pu se demander
ce qui l’emportait de l’incompétence, des divisions internes ou tout simplement
du double-jeu. Au lendemain de la première rencontre entre Colin Powell et
Yasser Arafat dans les ruines de Ramallah, l’hypothèse de la duplicité reste
forte. Là où il aurait fallu agir dans l’urgence, les atermoiements et les
délais ont permis à l’offensive israélienne de continuer de se déployer et
d’enlever à l’Autorité palestinienne ses derniers moyens matériels. Chacun sait
que les États-Unis disposent de moyens efficaces de convaincre Israël, dont ils
sont la principale source financière et d’armement. Alors que 60 % des
Américains se déclarent favorables à une pression économique sur le
gouvernement Sharon, ce qui est sans précédent, la menace n’en a même pas été
agitée, tout au moins au moment où ces lignes sont écrites.
S’agissant de l’Europe, en laquelle les Palestiniens placent
pourtant beaucoup d’espoirs, ce n’est pas de duplicité qu’il faut parler (car
le désir de revenir à un processus de paix est probablement sincère, comme
celui de voir naître enfin un État palestinien viable), mais d’une attitude
velléitaire. La France n’a avancé que bien timidement la proposition d’une
force internationale d’interposition. Le Parlement européen a voté
majoritairement la suspension des accords économiques avec Israël tant que
durerait l’occupation des territoires, mais ni la Commission européenne, ni les
gouvernements n’ont à ce jour envisagé de faire passer cette demande des
parlementaires dans la réalité. Une nouvelle fois sont manifestes les ravages
que provoque l’organisation unipolaire d’un monde où les Etats-Unis s’arrogent
le droit d’être tour à tour des justiciers, des complices ou des truands – en
fonction de leurs intérêts propres, et en ne prenant au mieux en compte qu’à la
marge les intérêts d’autres peuples.
Notre responsabilité de Français, d’Européens, de militants,
d’intellectuels, est en jeu. Notre action, notre protestation et notre pression
sont encore loin, très loin du niveau qui serait nécessaire.
Il y a des moments où l’on s’étonne de l’étonnement que l’on
voit poindre autour de soi : certains viennent de découvrir que le conflit
proche-oriental a des répercussions dans notre réalité nationale. Il faut ne
pas avoir mis les pieds depuis des années dans une banlieue populaire pour ne
pas s’être rendu compte qu’une partie des jeunes d’origine maghrébine était en
passe de s’identifier aux combattants de l’intifada. Cette réaction à fleur de
peau est liée à un sentiment d’humiliation. Elle est souvent infrapolitique,
peu renseignée sur la complexité des situations historiques et politiques, et
dérive quelquefois vers une agressivité « antifeujs ». Il n’y a pas lieu d’être
surpris que, dans l’incandescence de l’injustice faite au peuple palestinien,
une fraction marginale de cette judéophobie – pour ne pas utiliser ici la
notion plus classique et mal adaptée d’antisémitisme – aboutisse à des actes
odieux, qui pourraient devenir criminels, dirigés contre la communauté juive en
France.
Les vrais amis du peuple palestinien ne sauraient faire preuve
de la moindre complaisance envers ces agissements, et ils doivent être parmi
les premiers à les condamner. Il faut saluer, une fois de plus, la figure
admirable de Leïla Chahid, la représentante en France de l’Autorité
palestinienne, qui a su trouver les mots justes et démontrer par surcroît que
ces actes portaient atteinte aux intérêts de son peuple. Inversement, il faut
dire aux dirigeants des institutions de la communauté juive qu’identifier la
lutte contre l’antisémitisme au soutien à la politique israélienne n’aboutit
qu’à jeter de l’huile sur le feu. Une partie de la communauté juive française a
tenu à se démarquer de cette attitude, mais elle semble hélas bien
minoritaire.
Pour prévenir des affrontements constants entre communautés, il
est inutile de se lamenter et d’essayer de trouver on ne sait quel juste
milieu. Il faut dire le vrai sur les responsabilités – totalement inégales –
des uns et des autres. Il faut aussi que l’opinion publique de
nos pays fasse pression sur les gouvernants afin qu’ils
pèsent sur le cours de l’histoire au Proche-Orient. Une paix juste et durable
passe par le droit du peuple palestinien à un État viable et par le droit
d’Israël à exister dans ses frontières internationalement reconnues. C’est à
cette condition que la sécurité des deux peuples pourra être garantie.
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