2002
Mouvements
Dossier
Élections en Françafrique : l’hymne à l’hypocrisie
Sayouba Traoré
[*]
« Nous demandons au Président Blaise Compaoré, à la France en
général et à ce M. Foquart [sic] […Qui vous aurait assuré d’une victoire
par tous les moyens…] en particulier,
d’arrêter toute ingérence dans les affaires intérieures de notre pays et toute
incitation à la révolte pouvant déboucher sur un conflit entre les Nigériens et
leur Armée. »
Sous-Officiers et Hommes de rang des FAN (Forces armées
nigériennes) : Lettre ouverte au Général Ibrahim
Maïnassara Baré et au Peuple nigérien. 21 mai 1996.
« Tant pis pour les principes, quand entre en jeu la pérennité
des intérêts militaires, économiques et diplomatiques français sur le
continent. La France ne veut pas être le “gendarme de l’Afrique”, proclame le
ministre de la Coopération Jacques Godfrain. Depuis Bangui, on sait qu’il
s’agit d’un vœu pieux ».
Michel Faure, « La Françafrique est de retour »,
L’Express, 31 mai 1996.
Le coup a été magnifiquement joué. Grande presse internationale
et grands décideurs de la planète sont tous unanimes pour condamner la rapine
électorale que vient de réaliser Mugabe au Zimbabwe. Nul ne s’avise de
mentionner que dans le même temps, au cœur de la Françafrique, Denis Sassou
Nguesso a perpétré le même crime au Congo-Brazzaville. Et on regarde avec
indifférence la grande île de Madagascar glisser doucement mais sûrement vers
la guerre civile. Si la Françafrique tient encore la main au roi Didier, les
Malgaches se sont donné les moyens d’exposer les truquages électoraux au grand
jour. Les longues et quotidiennes cohortes de manifestants, les grèves massives
qui paralysent le pays disent, plus que toute opération électorale, vers quel
candidat va la préférence des Malgaches. Dans la presse africaine, on a le
sentiment trouble que Mugabe est dénoncé parce qu’il s’en prend aux fermiers
blancs. « Faites ce que je dis, mais
ne faites pas ce que je fais ! »… « La paille dans l’œil du voisin et la poutre
dans mon œil ». Mœurs électorales dans le pré carré colonial de la
France.
On en revient toujours au fameux sommet de la Baule. Le lecteur
ne pourra jamais imaginer à quel point cela fait mal pour un Africain de devoir
se dire que c’est un homme, un seul, qui a décidé que désormais l’Afrique
méritait de vivre en démocratie. Le sort politique de millions de personnes
suspendu à la teneur d’un seul discours. Même pas : le passage sibyllin d’un
discours. Ainsi donc en quelques secondes, le temps d’un souffle, François
Mitterrand a réglé le destin des Africains ayant le grand honneur d’être
francophones. Et ce n’était même pas par amour, ou simple compassion pour les
Africains. « Désormais, si tu veux avoir mon bel argent, tu dois démocratiser
ton régime ».
Mais ce qui révolte au plus haut point, c’est de se voir
dépossédé du résultat de son vote par de savants tours de passe-passe. Une
population vote pour le changement et, au sortir du scrutin, elle hérite des
mêmes corrompus qu’elle a rejetés. Des « constitutionnalistes » sont venus de
France pour revoir les textes. Des « coopérants en technique électorale » sont
venus prêter main forte pour l’organisation du scrutin. Des « observateurs »
minutieusement choisis sont venus superviser les opérations de vote. Et, au
soir de la journée électorale, tout ce beau monde constatera les élections «
sereines, équitables et transparentes » qui voient la victoire de leur
champion. Quand on a vécu cela, on a connu les sommets de l’indignation et les
profondeurs de l’impuissance.
Avant le sommet de la Baule, les choses étaient simples.
Partout, en Françafrique, c’était le parti unique. Parti démocratique de
Côte-d’Ivoire (PDCI) chez l’ami Félix Houphouët-Boigny, Rassemblement du peuple
togolais (RPT) chez Eyadéma, Parti démocratique de Guinée (PDG) chez Sékou
Touré, Union du peuple malien (UDPM) chez Moussa Traoré, Mouvement national
pour la société de développement (MNSD) Chez Seyni Kountché, la liste est
longue. De rares exceptions : la Haute-Volta et le Sénégal. La théorie du parti
unique sait user d’arguments biaisés. « Nous ne formons pas encore une nation.
Tout juste un assemblage de groupes ethniques. Le multipartisme, c’est la
division. Ce qu’il faut, c’est un cadre politique unique ». Une autre variante
: « Nous devons rassembler nos maigres moyens pour lutter
contre le sous-développement. Il nous faut également unir les ressources
humaines dans le même mouvement. Le remède, c’est le parti unique ». À parti
unique, dirigeant unique. Et le titre ronflant qui va avec. Pour Eyadéma, on
dit « le Guide ». Khadafi, c’est « le Guide suprême ». Sékou Touré est « le
Combattant suprême ». Houphouët-Boigny fait plus patelin : il est « le Père de
la nation ». Le summum du délire est atteint par Macias Nguéma : il est
proclamé « L’unique miracle que la Guinée équatoriale ait produit ». L’unique
miracle, ce n’est pas dans la Françafrique qu’on trouvera pareille
bouffonnerie. Mais il ne faut pas s’y tromper : partout règnent des dictatures
monolithiques qui ne supportent pas la moindre contestation. Le plus sûr moyen
d’accéder au pouvoir, c’était le coup d’État militaire. L’officier qui
parvenait à réussir son coup de main s’empressait de suspendre la Constitution
là où il y en avait, de dissoudre les institutions, d’interdire les partis et
mouvements politiques, et d’instaurer son parti unique. Le credo, c’est la
stabilité politique. Stabilité politique pour qui ? Et pour quoi faire ?
Évidemment pas au bénéfice des Africains. Stabilité politique pour perpétuer
des affaires mafieuses en tous genres. L’ami, c’est le citoyen qui dit
invariablement oui. L’ennemi, c’est l’irresponsable qui dit que ça ne va pas et
qui ose vouloir créer un parti politique en face du parti unique. Au Niger, le
parti Sawaba de Djibo Bakary a été éradiqué par tous les moyens. En
Côte-d’Ivoire d’Houphouët, Laurent Gbagbo a osé créer un parti, le Front
populaire ivoirien (FPI). Le FPI était clandestin à ses débuts, mais cela n’a
pas empêché Gbagbo de goûter la prison et de vivre les délices de l’exil. On
n’en finirait pas d’égrener le martyrologe des oppositions africaines.
Et voilà que le président français vient dire qu’il faut
démocratiser ! Pour les dictateurs, la nouvelle équation est simple et terrible
: comment rendre le pouvoir sans avoir à rendre des comptes à son peuple ? De
plus, il est interdit d’ignorer que ce sont « les Blancs » qui financent,
encadrent, conseillent, aident à maintenir les pouvoirs en place. Si on déplaît
à ces puissances internationales, on est vite débarqué. Ils disent de faire des
élections, on va leur faire des élections. Ils disent de voter des lois, on va
leur fabriquer des lois. Ils disent de ne plus torturer, de ne plus tuer, eh
bien soit ! les opposants « disparaîtront ».
•Des élections « convenables »
Les « Blancs » aiment les papiers. Avant toute chose, il faut
une Constitution, mais une Constitution « convenable ». On convoque une
assemblée qui est chargée de rédiger le texte constitutionnel. Mais on prend
ses précautions. De telle sorte qu’aucun délégué n’ira s’égarer là où on ne l’a
pas autorisé à s’aventurer. On se retrouve donc avec une Constitution taillée
sur mesure. Le tout n’est pas d’avoir une Constitution, il faut des partis
politiques. Toutefois, les conditions pour constituer une formation politique
sont draconiennes. Du reste, pas un citoyen n’ignore que créer son parti c’est
afficher son opposition au pouvoir en place. Ce qui revient à s’exposer aux
foudres du régime. On a vu que cette crainte et ces difficultés n’ont pas
empêché l’éclosion d’un nombre incroyable de partis politiques. Au Mali, pour
neuf millions d’habitants, on a pu compter plus d’une vingtaine de partis
politiques. Au Burkina, des dizaines. Ailleurs, le même phénomène a eu lieu.
Cela s’explique : au terme de trente ans de parti unique et de régime
autoritaire, ce ne sont pas les revendications, les contestations, les
revanches à prendre qui manquent. Le besoin de s’exprimer est si fort que rien
ne peut l’arrêter. Ainsi fait, on lance la campagne électorale. Mais attention,
une campagne toujours « convenable ». D’abord la loi interdit et punit
l’atteinte à la personne du chef de l’État. Allez faire campagne contre un
candidat que les foudres de la loi vous interdisent d’égratigner ! Et c’est un
candidat qui accapare les médias, puisque lui seul a accès aux médias d’État
alors qu’il n’y a pas de radios privées, pas de journaux privés et pas de télés
privées – en tous les cas, là où il y en a, les rédacteurs en chef savent
instinctivement où il ne faut pas aller. Il a aussi à sa disposition les
caisses de l’État. Ce n’est pas tout. La composition du corps électoral est
connue du seul pouvoir.
Très vite, les réseaux métropolitains de la Françafrique
comprennent les dangers qu’il y a à donner la liberté d’expression aux
populations des pays africains. La mafia ne fonctionne bien que dans l’ombre.
Et on ne va pas compromettre l’édifice, ruiner le travail de longues années de
« coopération », dans des scrutins incertains. Et il y a des choses que
l’opinion publique française n’a pas à savoir. La collusion entre les
dictateurs africains et leurs amis françafricains est donc naturelle. Il faut
démocratiser, juste un peu – un tout petit peu –, tout en laissant les choses
en l’état. Ce que l’émir Bongo a appelé « le changement dans la continuité ».
Pour que ça change en continuant à fonctionner comme avant, il faut des
présidents « démocratiquement élus à vie ». Et foin des aspirations des peuples
africains.
Pour comprendre plus sûrement une situation lointaine, il faut
la rapprocher de ce qu’on connaît. Comparaison n’est pas raison, certes. Mais
tentons ici une analogie. Dans le cadre de la préparation des prochaines
élections législatives en Guinée Conakry, les négociations
gouvernement-opposition portent sur les points suivants :
- la création d’un organisme paritaire autonome, qui sera
chargé de gérer l’ensemble du processus électoral ;
- a libération et la réhabilitation de tous les détenus
politiques dans leurs droits civiques et politiques ;
- la participation des délégués des partis politiques à la
révision des listes électorales ;
- la révision à la baisse de la caution aux élections
;
- la présence des observateurs étrangers à toutes les phases
du processus électoral ;
- l’engagement de tous les acteurs (administration, partis
politiques, forces armées et police) de renoncer à tout acte de violence durant
le processus électoral ;
- la neutralité des agents de l’administration, notamment les
gouverneurs, les préfets, sous-préfets et les présidents des CRD
;
- l’accès équitable des partis politiques aux médias d’État
;
- l’interdiction de l’installation des bureaux de vote dans
les camps militaires ;
- l’utilisation d’urnes transparentes et la transmission des
procès-verbaux des résultats.
On retrouve en condensé les différents points sur lesquels
repose l’industrie de la fraude électorale. Et cela est valable pour tout pays
sur le continent. Imaginez que Jacques Chirac fasse emprisonner Lionel Jospin
et exiler Jean-Pierre Chevènement, Arlette Laguiller et Noël Mamère, avant
d’organiser un scrutin où il serait seul candidat ! Imaginez que pour la
présidentielle, le RPR soit la seule instance en France à connaître la
composition du corps électoral et le découpage de la carte électorale !
Imaginez que les observateurs internationaux appelés pour superviser la
présidentielle française soient tous des amis de Jacques Chirac sélectionnés
par Alain Juppé ! Imaginez que tous les préfets et sous-préfets de France
soient des militants du RPR ! Imaginez que Jacques Chirac soit l’unique et
incontournable invité des journaux télévisés de toutes les chaînes de
télévision françaises ! Imaginez enfin que Jacques Chirac soit candidat unique,
que le RPR ait la responsabilité exclusive de l’organisation, de la supervision
de tous les bureaux de vote, du dépouillement du scrutin et de la proclamation
des résultats ! Si le lecteur français est capable de vivre un tel cauchemar en
esprit, il comprendra ce que vivent les oppositions africaines. Il se fera une
idée plus juste des frustrations que génèrent les scrutins en Afrique.
Il y a tellement de choses à dire, tellement de turpitudes à
relever, tant de dénis du suffrage populaire à dénoncer qu’il faudrait
plusieurs livres pour prétendre les couvrir tous
[1]. Un article n’y suffirait pas. Nous nous contenterons
donc ici d’examiner deux exemples : le Tchad et son voisin de l’Ouest, le
Niger. Ce sont là deux exemples édifiants de ce que la Françafrique peut faire
en matière de « coopération électorale ». En Afrique, on utilise le terme plus
imagé d’« aide au développement d’élections truquées ».
En plus du pouvoir du Général Idriss Déby, en plus de la
présence militaire française sur son sol, une grave malédiction s’est abattue
un jour sur le Tchad. Les grands sorciers de la Françafrique ont marabouté ce
pauvre pays sahélien en découvrant du pétrole dans son sous-sol. Tout le monde
vous le dira : lorsqu’une population découvre du pétrole ou des diamants sous
ses pieds, elle peut dire adieu à sa tranquillité. L’odeur de pétrole ne manque
pas d’aiguiser des appétits. Il faut donc maintenir l’ami Déby au pouvoir. Et
si les Tchadiens rêvent de démocratie, s’ils veulent vivre libres, on leur
organisera un scrutin truqué. Le but n’est évidemment pas de satisfaire les
Tchadiens.
« Le scénario est toujours le même : des juristes hexagonaux
inventent des amendements constitutionnels qui excluent pour n’importe quelle
raison (âge, résidence, nationalité des parents, etc.) les rivaux les plus
dangereux ; des coopérants français très spéciaux, du réseau Pasqua ou de la
mairie de Paris, viennent aider à un truandage manifeste des listes
électorales, dans l’espoir d’un boycott des opposants au régime ; si ces
derniers se portent quand même candidats, les mêmes officines viennent mettre
en place tout le catalogue des moyens de fraude, plus l’arme ultime : le
bidouillage informatique du décompte centralisé des résultats. Si, malgré la
fraude, le dictateur ou son parti se retrouvent avec 20 % des suffrages
exprimés, les ordinateurs se mettent à tourner. Installés avec l’argent des
contribuables français pour aider “à l’édification d’un État de droit”, maniés
par des mains expertes françaises, dotés de logiciels
ad hoc, ils inventent un score
vainqueur : 51 %, si le régime la joue modeste, 70 % ou davantage s’il veut
affirmer son hégémonie de manière écrasante. Peu importe que ce viol de la
volonté populaire suscite de vives réactions, voire même des troubles. Au
contraire : se met alors en place le deuxième acte, la “démocratie apaisée”.
Mijoté en 1997 par les conseillers politiques parisiens, il se rejoue au mot
près d’une dictature à l’autre
[2]. »
Il est inutile de s’appesantir ici sur le déroulement des
faits. Pour se faire une idée plus précise, il faut connaître le pedigree des «
coopérants français ». Car en Afrique, le plus sûr moyen de savoir si un
scrutin sera truqué, c’est lorsqu’on voit débarquer la « coopération électorale
française ». Et cela ne manque pas de se produire à l’occasion des élections
présidentielles au Tchad, les 2 juin et 3 juillet 1996
[3]. L’Élysée « dépêche à
N’Djamena les meilleurs spécialistes du parti gaulliste : Jérôme Grand d’Esnon
(suspecté par le juge Desmures d’avoir occupé un emploi fictif à la mairie de
Paris, laboratoire réputé du dopage électoral) ; André Rouge, coordinateur pour
l’Outre-Mer de la même campagne chiraquienne, membre du conseil national du
RPR. La France tient le double rôle du régisseur et du metteur en scène. Elle
assure 95 % du financement : matériel électoral, acheminement des urnes et des
procès-verbaux par les véhicules et hélicoptères du dispositif militaire
“Épervier”, centralisation informatique. L’armée française […] va diriger de
bout en bout l’opération. […] Le général Rigot, chef de la mission militaire de
coopération, a passé cinq jours au Tchad pour préparer la campagne électorale.
Il faut y ajouter Jean-François Charrier, chef de file des observateurs du RPR,
ancien n° 2 du Centre des nageurs de combat de la DGSE
[4]. »
Aucun truquage ne sera épargné au peuple tchadien. Mais on ne
maîtrise pas tout. Si l’équipe française tient fermement la situation en main,
elle néglige de surveiller son protégé. La suite des événements est cocasse : «
Grisé par les performances du dispositif correcteur installé par le commando
chiraquien, Déby pousse le bouchon un peu trop loin : il se proclame élu au
premier tour, avec 50,14 % des voix. Les chiffres de son succès sont annoncés à
la radio. Paris s’agace de ce dérapage. Le directeur Afrique du Quai d’Orsay
aurait lui-même donné la consigne : repasser sous la barre des 50 %, pour
ménager jusqu’au bout l’apparence d’une compétition démocratique. Les experts
français relaient l’ordre de Paris, et font atténuer la gonflette : Déby
obtient 47,86 %, devant Kamougué, crédité de 11,08 %
[5]» Il y aura donc un second tour qui verra
bien évidemment la victoire du général Déby avec 69,1 %. Initialement, le
second tour de cette élection était prévu pour le 7 juillet 1996. Savoir
pourquoi il a été avancé au 3 juillet est édifiant : le 7 juillet, l’équipe de
la « coopération électorale française » devait se trouver au Niamey où se
tenait une autre élection présidentielle.
Au Niger, la situation est bien différente de ce qu’elle était
au Tchad. Une brève chronologie s’impose ici. 1987, mort du général Seyni
Kountché à l’hôpital du Val de Grâce. Sans qu’on ose le dire publiquement,
c’est le soulagement à Niamey. Un gouvernement militaire de transition dirigé
par le général Ali Seïbou est installé. 1991, une conférence nationale
souveraine aboutit à l’adoption d’une Constitution le 26 décembre 1992. Mars
1993, Mahamane Ousmane est élu à la présidence avec 55 % des voix. 1993,
Mahamane Ousmane dissout le Parlement et convoque des élections législatives
anticipées. Son parti est battu et une cohabitation difficile s’instaure avec
le Premier ministre issu de l’ancien parti unique, Hama Amadou. Janvier 1996,
coup d’État militaire mené par le colonel Ibrahima Baré Maïnassara (IBM).
D’emblée, les militaires annoncent la couleur : « Nous sommes venus remettre de
l’ordre. Dans quelques temps, nous remettrons le pouvoir aux civils après des
élections équitables ». Les intentions affichées sont louables. Les
arrière-pensées le sont moins. Et cela commence dès la rédaction d’une nouvelle
Constitution. Mahamane Ousmane avait été piégé par une Constitution instaurant
un régime semi-présidentiel. Cela se comprend. Après les longues et terribles
années de Seyni Kountché, la Conférence nationale souveraine cherchait à
limiter les pouvoirs des futurs présidents. Mais ce piège a conduit à la
cohabitation, puis au blocage des institutions. Le correctif imaginé : un
pouvoir présidentiel fort. Mais le souci de la classe politique nigérienne,
c’est d’éviter une Constitution sur mesure. Pourtant c’est ce qui va arriver.
Il faut dire que le Niger n’est pas n’importe quel pays. La COGEMA (uranium) et
Elf (pétrole) sont chez eux au Niger. Sur la carte, on voit bien que le Niger a
des voisins redoutables. En tous les cas, des voisins agaçants pour la
Françafrique. Une longue et interminable frontière avec l’anglophone Nigéria.
Au nord, l’Algérie et la Lybie de Khadafi. Il est interdit à l’élu de la
Françafrique de faire n’importe quoi à la tête d’un tel État. Tout comme il
convient de ne pas mettre n’importe qui à la présidence. Peu à peu, IBM
persuade les réseaux françafricains qu’il sera l’homme de la situation. Il faut
donc passer à la phase finale : donner une légitimité démocratique à cet « ami
de la France ». Cela épouse d’ailleurs la tendance générale. « La France veut
mettre à la tête des États-colonies de son pré carré des démocraties
militaires. Ce type de régime permet d’avoir une mainmise sur le pays. Ces
militaires au pouvoir, bien que travestis en civils, n’hésiteront pas un seul
instant à écraser dans le sang toute manifestation visant à “déstabiliser” leur
régime ; entendez par là toute opposition légale ou clandestine
[6] ». IBM convoque un forum dit
de « Renouveau démocratique ». La composition de cette instance évite
soigneusement tout Nigérien qui pourrait trouver à redire. Chefs traditionnels,
anciens parlementaires, « personnalités », six cents délégués se réunissent. Le
but, rédiger une nouvelle Constitution. Bien évidemment un texte favorisant les
futurs desseins qu’on masque. Le député RPR Pierre Mazeaud est envoyé sur place
pour vérifier que la nouvelle Constitution répond aux attentes de la
Françafrique
[7]. Mission
accomplie : le nouveau texte dote le futur « élu » de tous les attributs d’un
président-monarque. Il sera adopté par référendum le 12 mai avec 92 % des
suffrages. Personne n’a le mauvais goût de noter que 78 % des Nigériens ont
boudé le référendum.
Tout est donc fin prêt. L’équipe qui a rôdé son jeu au Tchad
peut entrer en lice. Mais là les choses ne vont pas se passer comme à
N’Djaména. Les concurrents d’IBM dénoncent l’assistance technique plus que
douteuse apportée par des experts français pour l’élaboration du fichier
électoral
[8], et surtout
« l’envoi massif d’agents des services spéciaux français sous diverses
casquettes, avec pour mission de faire gagner par tous les moyens le général
Baré
[9] ». Plus grave,
les magistrats membres de la Commission électorale nationale indépendante
(CENI) se rebellent contre les truquages. Enfin, la société civile ne joue pas
le jeu. En face du dispositif d’IBM, un Observatoire national des élections,
constitué par le collectif des associations de défense des droits de l’homme et
de la promotion de la démocratie, a réussi à déployer huit cent quarante
observateurs dans toutes les régions du pays.
Arrive le fatidique 7 juillet. Et tout ne se passe pas comme
prévu. Les premiers résultats collectés par la CENI placent IBM en troisième
position derrière les candidats des deux grands partis nigériens (CDS et MNSD).
Le 8 juillet, deuxième jour du vote, on constate la même tendance. Il faut
réagir. Ce sera brutal et maladroit. Vers 15 heures, alors que les Nigériens
votent toujours, un communiqué de la présidence dissout la CENI et la remplace
par une Commission nationale des élections. Le lecteur aura remarqué la
disparition du terme « Indépendante ». Des militaires font le tour des bureaux
de vote et confisquent les urnes. Ce matériel électoral sera centralisé au
stade de Niamey. Le stade est entouré d’un cordon de militaires et de gendarmes
lourdement armés. Les quatre principaux candidats sont immédiatement
embastillés. La presse nationale et internationale sera sommée de cesser toute
activité. Arrivé le jour même à Niamey, l’auteur de ces lignes vivra la
dangereuse compagnie de la police, simplement pour avoir demandé à un collègue
où en était la situation. La radio privée Anfani sera brutalement fermée par des
militaires qui emmènent ses dirigeants et toutes les clés des locaux. Le crime
d’Anfani ? Avoir donné la parole à
Mahamane Ousmane, candidat arrivé en tête selon les chiffres partiels détenus
par la CENI, et qui a fait cette réponse à un journaliste : « les résultats
sont en cours de manipulation ». Le 10 juillet, le « dépouillement » effectué
par l’armée donne IBM vainqueur au premier tour avec 52,2 % des voix.
Le 20 mai 2001, Déby rééditera le même exploit au Tchad. Quant
au Nigérien IBM, sa victoire électorale de juillet 1996 ne lui portera pas
bonheur. Il sera assassiné quelques mois plus tard à l’occasion du putsch qui
portera le chef de sa garde rapprochée au pouvoir.
C’est devenu une coutume. Impossible d’écrire la moindre ligne
sans en passer par cette date du 11 septembre 2001. Le lecteur aura remarqué
que tous les États africains se sont empressés de rejoindre la coalition de
Bush contre le terrorisme. La « subtilité » peut sembler grossière, mais on
voit que cela peut marcher. Pourquoi ? Le tout ici est dans la définition que
l’on fait du mot terroriste. Qui est terroriste ? L’opposant qui – en désespoir
de cause – verse dans la lutte armée, le responsable politique qui s’insurge
contre le pillage économique et le détournement des scrutins de son peuple, la
simple association qui se bat pour la liberté, tous ceux qui osent s’élever
contre l’ordre établi des élections truquées se voient taxés de terrorisme. On
aimerait voir incluse dans les objectifs de cette coalition internationale la
lutte contre le terrorisme d’État. Mais non, cette coalition ne vise que ceux
qui luttent pour leur liberté. Voir un Eyadéma, un Compaoré, un Déby et Cie
condamner hautement le terrorisme – alors que chacun sait qu’ils ne règnent que
par la terreur – prouve que ce monde marche sur la tête.
De la même manière on peut s’interroger : les intérêts
financiers de trusts françafricains comme Bouygues, Vivendi, Bolloré,
Alcatel-Alsthom, ou Spie-Trindel méritent-ils que tant de crimes soient commis
au nom du peuple français ? L’odeur du pétrole peut rendre ElfTotalFina dingue.
Mais que fait le parlementaire français devant cette situation ? Que font les
médias français qui choisissent de laisser le citoyen français dans l’ignorance
de ce qui se passe en Afrique.
Ce que redoutent silencieusement les oppositions africaines, ce
que craignent secrètement les mouvements de droits de l’homme dans les pays
africains, c’est que l’alibi de la lutte contre le terrorisme ne se retourne
contre leurs structures et leurs combats. Or, l’expérience a démontré que les
réseaux de la mafiafrique savaient utiliser toutes les armes et exploiter
toutes les circonstances. Et l’on sait également que tant que les peuples
africains ne pourront pas faire librement et souverainement le choix de leurs
dirigeants, ils n’auront pas leur destinée en main. Et que vaut un peuple qui
ne peut même pas participer à la définition de son avenir ? C’est le nouveau
défi auquel se trouvent aujourd’hui confrontés tous les progressistes et tous
les amis de l’Afrique. •
[*]
Journaliste.
[1]
On lira utilement F.-X.
Verschave,
La
françafrique. Le plus long scandale de la République, Stock, 1998 ;
F.-X.
Verschave,
Noir silence, Les Arènes, 2000 ; F.-X.
Verschave,
Noir Chirac, Les Arènes,
2002.
[2]
F.-X.
Verschave,
Noir Chirac,
op. cit.
[3]
Tchad, Niger : escroqueries à la
démocratie, Dossiers noirs de la politique africaine de la France n°
8, L’Harmattan, 1998.
[4]
F.-X.
Verschave,
Noir Chirac,
op. cit.
[5]
Tchad, Niger : escroqueries à la
démocratie,
op.
cit.
[6]
L’indépendant (Burkina
Faso), 16/07/1996.
[7]
« Mazeaud découpe l’Afrique »,
Le
Nouvel Observateur, 21/03/1996.
[8]
Tribune du Peuple
(Niger), 15/07/1996.
[9]
Communiqué n° 2 des partis politiques nigériens,
13/07/1996.