2002
Mouvements
Dossier
Bénéfices Secondaires.
À propos du livre de Jean-Christophe Mitterrand, Mémoire meurtrie
Bernard Doray
[*]
Le livre Mémoire
meurtrie de Jean-Christophe Mitterrand se donne d’abord comme le
récit nostalgique et fade d’une névrose ordinaire qui, si elle ne concernait
pas cette famille-là, n’aurait guère de raison de faire carrière au-delà du
cadre de l’intime. Sur la couverture, un instantané saisi dans un parc que l’on
imagine parisien fige le pas du père et celui du fils ainsi que leurs regards
croisés vers la mère, au centre, un peu en retrait entre eux deux. L’image date
des années soixante.
Mémoire meurtrie
s’engage, comme une autobiographie aux accents plutôt plaintifs : « Quel manque
ou quelle colère me poussa une nuit à fuguer vingt-quatre heures dans le jardin
du Luxembourg alors que j’avais à peine dix ans ? Efflanqué comme une chèvre,
je m’étais introduit dans le parc en me glissant entre deux barreaux. Je ne
garde finalement de mes heures enfantines qu’un sentiment assez flou. J’ai mis,
il est vrai, longtemps à me dessiner ».
À cinquante-quatre ans, l’auteur se décrit comme un « fils en
point d’interrogation », le « fils d’à côté ». Peut-être doit-il ce manque
d’assise à une naissance « quinze mois après la mort en bas-âge de son frère
Pascal », et à sa position d’aîné de remplacement né d’un père très notoirement
écrasant et dévoré par la passion du politique. Il nous parle de sa rivalité
enfantine avec son frère Gilbert, bien mieux dans sa peau, de Mazarine, de la
campagne présidentielle de 1965 (« j’ai dû m’y prendre à deux fois pour passer
mon bac “math élém” pendant que mon père mettait de Gaulle en ballottage… »),
de sa vie d’étudiant nomade à New York, de Mai 1968, d’une inscription à la
faculté de Vincennes, et ainsi de suite.
Cette inspiration intimiste court le long du livre jusqu’au
récit de la mort du père et de la demande d’excuse pour l’avoir si mal aimé que
celui-ci murmurera à son aîné avant de s’éteindre. De fait, la République
restera l’obligée de ce fils de grand président qui convertira le « carnet
d’adresses » gagné à son service en une fontaine miraculeuse de plus-value
financière. On va y venir.
Comme le monarque républicain dont il s’était façonné l’allure,
François Mitterrand avait un double corps, et il y eut deux cérémonies. Mais
c’est seulement de l’officielle qu’il est question à la fin du livre. La
véritable intimité n’y est pas conviée jusqu’au bout et ce n’est évidemment pas
l’objet de cet ouvrage de circonstance, écrit, dit l’auteur, pour remonter
publiquement le courant d’un lynchage médiatique qui a emporté son honneur : «
Affairiste, mais aussi fêtard, une femme dans chaque port, et un enfant dans
chaque désert, voyant et débraillé. Pour un homme tel que moi, l’Afrique était
un gigantesque lupanar à la démesure de mes frasques ! Ainsi allait la rumeur
contre laquelle j’ai rapidement renoncé à lutter. Comment lutter lorsque tout
ce que vous dites est suspect ? […] Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est de
m’adresser aux Français pour qui je suis “la honte de la République”
».
Texte écrit à la première personne, peut-être juste dicté (on
fera crédit à l’ancien conseiller aux affaires africaines à l’Elysée de savoir
que la guérilla soutenue par l’Afrique du Sud au Mozambique était la RENAMO et
non « l’ARENAMO » !), il est écrit avec une simplicité qui induira le lecteur à
y voir un manque de malice attestant la sincérité du propos. À côté de clichés
comme : « La ville sainte ne peut laisser indifférent par l’entrelacs de ses
trois religions, sa beauté formelle et son histoire. Bien que grouillante de
vie, son mysticisme est palpable dans l’air », les chapitres sont intitulés «
Les affaires sont les affaires », « Dans la tenaille » ou même, tant qu’on y
est, « La position du missionnaire »… Les anecdotes colmatent souvent la
vacuité du propos : le récit d’une compétition de pêche avec Mobutu occupe
presque autant de place que le chapitre (il est vrai très court) consacré au
Rwanda. Les métaphores sont robustes : « Mon nom associé à de prétendues
crapuleries fait vendre. Je suis un beau morceau à débiter en tranches au
public. Une côte de bœuf bien saignante, un peu vache folle, dont Grossouvre
surveille la cuisson… ».
Ce mode de fabrication d’un livre garde mal les non-dits.
Ainsi, François de Grossouvre, précisément, qui est présenté comme le principal
persécuteur dans l’entourage présidentiel (décédé, il ne peut démentir), est
décrit comme un atrabilaire extrême qui faisait payer au fils de menues
vexations infligées par le père. Mais Pierre Péan, le préfacier de l’ouvrage
dudit fils, nous livre que ce dernier aurait fait échouer « un gigantesque
contrat avec l’Afrique de l’Est » dont Grossouvre aurait été « le promoteur
très bien rémunéré ». Et puis, en une occasion, quelque chose d’une autre
vérité semble apparaître : le lecteur porté à l’interprétation ne manquera pas
de mettre en relation l’improbable sérénité affichée par l’auteur dans le
chapitre qui est consacré à son association avec Pierre Falcone, avec le récit
d’un voyage périlleux dans un « Falcon » du GLAM (« un orage dantesque. Trous
d’air, décrochages sur une aile, foudre, grêle, aucun type de dépression ne
nous a été épargné pendant près d’une demi-heure. Nous ne pensions pas nous en
sortir, et un ami africain qui m’accompagnait en a mangé tous ses gris-gris.
Les appareils de bord sont tombés en panne les uns après les autres »). Voilà
pour le drame. Passons à la tragédie.
François Mitterrand, nous dit son fils, était convaincu qu’au
Rwanda l’agresseur était le FPR agissant depuis l’Ouganda anglophone. Le reste,
les attaques ethniques dont les Tutsis étaient victimes depuis des décennies
étaient peu significatives, puisque, selon le propos présidentiel rapporté dans
le livre, dans ce coin de la planète « les massacres étaient devenus la norme
», si bien qu’en définitive il n’y avait pas lieu de chercher « les bons et les
méchants », puisqu’il n’existait « que des tueurs potentiels ». Citation
terrible d’une pensée assassine. Elle se situe dans l’exacte continuité d’un
colonisateur qui dévasta tout l’édifice symbolique du royaume ancien pour y
installer des fonctionnaires aveugles et des Pères Blancs dont les écrits de
l’époque prouvent assez que l’humanité de leurs ouailles n’arrêtait pas leur
regard. La catastrophe surgit lorsque ce qui fait tiers, espace de négociation
et d’intégration, est forclos pour laisser place au dualisme classificatoire
pur (Tutsis/Hutus, Chrétiens/païens) avec les logiques d’extermination dont il
porte la possibilité.
La déshumanisation de l’autre conduit à une pensée opératoire
desséchée qui seule peut expliquer comment un dirigeant occidental réputé
éclairé pouvait tout à la fois supposer le caractère infra-humain d’un peuple,
ériger son dirigeant (le Président Habyarimana) en meilleur allié continental
de la politique de « démocratisation » imposée à La Baule et ne pas anticiper
les risques d’un génocide qui dépasserait des massacres considérés comme
acceptables car naturels dans ce coin du monde. Dans une interview donnée au
quotidien sénégalais Le jour (24
novembre 1998), Jean-Christophe Mitterrand valide rétrospectivement cette
effarante myopie : « Il est évident qu’à l’époque, on pouvait sentir des germes
de conflits importants. Jamais, on n’aurait pu imaginer que ça se terminerait
dans un bain de sang. […] Jamais, personne dans les analyses les plus
pessimistes a dû penser à tant de morts, à un massacre inimaginable ».
Il est arrivé à l’auteur de ces lignes d’entendre de tels
propos de la bouche d’un ambassadeur : « Enfin, Docteur, pensez-vous que nous
aurions pu imaginer que ces Hutus nous feraient [sic] un génocide pareil ? ».
Il aurait suffi pour cela d’écouter vraiment la Radio des milles collines, ou
surtout de prendre la mesure de ce qui s’est passé au Burundi voisin six mois
auparavant, en octobre 1993, à la suite d’un scénario au départ exactement
identique : assassinat du président et mise en mouvement immédiate des milices
extrémistes Hutu pour une action génocidaire vaste et coordonnée qui, malgré
l’intervention vigoureuse de l’armée (Tutsi dans ce pays), a fait au bas mot
cent mille victimes assassinées dans des conditions généralement atroces. Or,
la tentative du génocide burundais (reconnue comme telle par les Nations unies
mais probablement considérée à l’époque comme un non-événement) est très
précisément éludée dans les quatre pages et demie que Jean-Christophe
Mitterrand consacre à la question des Grands Lacs.
Reprenons. Commencé dans l’intime, dédié par l’auteur à son
fils et écrit pour laver la souillure qui s’est abattue sur le patronyme, il
peut être lu comme le témoignage d’un homme embarqué à son corps défendant dans
une histoire qui l’a dépassé. Il tient le discours de la bonne foi et fait par
exemple valoir une sagesse de bon aloi concernant la réalité continentale qu’il
a pu rencontrer à partir de son exceptionnelle fonction : « La terrible
situation économique de bon nombre de pays africains les empêche d’appliquer
une politique d’État de solidarité minimale, concernant l’enseignement, la
santé, l’énergie. […] Depuis trente ans que je traîne mes guêtres en Afrique,
la situation politique, mais surtout économique, s’est considérablement
dégradée. Ces pays se sont régulièrement appauvris. Le coût de leurs matières
premières comme le cacao a chuté. Ces facteurs d’appauvrissement, ajoutés à une
mauvaise gestion de la pénurie, font plonger les économies qui ne doivent
principalement leur survie qu’aux aides financières de tous les organismes
internationaux. […] Le rapport entre les pays riches et les pays pauvres est
encore empreint de néocolonialisme. Acheter des matières premières au plus bas,
les transformer en Europe ou ailleurs et les revendre au plus haut, c’est la
politique du pot de fer contre le pot de terre. La politique du mépris. […]
Pour faire face à un tel déséquilibre, ces pays ont recours à l’endettement
systématique, sachant très bien que, si les termes de l’échange ne s’améliorent
pas, ils seront dans l’impossibilité de rembourser, n’ayant jamais le temps
nécessaire de se constituer une cagnotte. Devant la pression permanente des
organismes internationaux, ils remboursent en retard et insuffisamment. Les
intérêts augmentent, et ils s’enferment dans un engrenage infernal. Pendant des
années, les flux financiers entre l’Afrique et la Banque mondiale ont été en
faveur de la Banque mondiale. L’Afrique est d’une certaine manière son meilleur
client. Et son plus profitable en termes d’intérêts négociés ».
On ne sera pas scandalisé non plus par la position affirmée et
réaffirmée selon laquelle la démocratie peut plus facilement être un effet du
développement que l’inverse. Tout dépend évidemment de ce que l’on entend par «
démocratie » et par « développement ».
•Gourmandises cannibales derrière un masque de vertu
Pour ce qu’il en est de la démocratie, le livre banalise la
singularité de la nomination de son auteur comme conseiller aux affaires
africaines de l’Élysée. Nous nous contenterons donc de sa réponse au
chroniqueur du journal sénégalais Le
jour déjà cité, qui l’interrogeait sur son engagement politique : «
Contrairement à ce qu’on pense, je n’ai jamais fait la politique. […] Pour moi,
faire la politique, c’est d’abord être élu. Je crois que vouloir être élu,
c’est une vraie démarche politique. Je n’ai jamais cherché à être élu. Ce n’est
pas dans ma nature. Donc, je ne ferai jamais la politique. »
À la différence de son frère Gilbert, élu du peuple girondin,
il n’a été que coopté par une décision régalienne, pour une fonction qu’il a
paradoxalement inaugurée au sommet de La Baule axé sur la « démocratisation »
de l’Afrique. Rares ont été les soutiens du président qui ont osé le mettre en
garde contre cette décision – ce fut le cas, semble-t-il, du conseiller
diplomatique Jean Audibert.
Au temps du royaume d’Abomey (dans l’actuel Bénin), le roi
avait son Migan, sorte de double
revêtu des mêmes apparats que lui, mais qui n’avait pas droit aux sandales qui
évitaient à la plante des pieds royaux le contact avec le sol du commun. Le
Migan avait le monopole de la palabre
avec les représentants des villages qui campaient devant le Palais. Le
sobriquet « Papamadit » rendait compte de cette deuxième langue qui était
attachée à cette fonction de Migan
qu’occupait le fils, et grâce à laquelle « les chefs d’État africains avaient
l’impression de traiter directement avec le père », pour reprendre une formule
d’Adrien Darmon, ancien collègue de Jean-Christophe Mitterrand à l’AFP en
Mauritanie. Or, cette deuxième langue n’avait pas perdu sa magie en quittant
l’Elysée pour le monde des affaires, en 1992. Elle avait même acquis le pouvoir
de transformer en or tout ce que touchait son propriétaire, lequel tente
aujourd’hui de minimiser ce prodige en expliquant par exemple à ceux de ses
lecteurs « qui tirent le diable par la queue » que cent mille francs mensuels
de revenus à la Générale des eaux et dans un service d’études suisse pendant
trois ans, puis au service de la Brenco international de Pierre Falcone, est
une somme finalement modeste au regard de celles touchées par les présentateurs
de télévision mêmes qui l’ont cloué au pilori (et d’ailleurs, ajouterait-on,
n’avait-il pas dû démocratiquement arrondir ses fins de mois grâce aux ASSEDIC
qui lui auraient versé plus de trois cent mille francs en 1996 ?). Il insiste
sur la modestie de sa condition. C’est « sans disposer d’aucune fortune
personnelle » qu’après cinq années d’une si vertueuse rémunération, il s’est
ensuite lancé dans l’industrie du poisson. Dans la même veine bon enfant,
Jean-Christophe Mitterrand ramène sa rencontre avec le marchand d’armes qui est
au centre de l’« Angolagate » à une affaire de franche camaraderie : « Je ne
hurle pas avec les loups, n’étant pas loup moi-même. J’ai choisi mon camp
depuis longtemps. Je ne crains pas de clamer haut et fort mon amitié avec
Pierre Falcone ». Ce ne sont là que de maladroites dénégations. Le vrai
discours qui supporte tacitement cet improbable échafaudage n’appartient pas à
un homme, mais il emprunte à un univers idéologique, celui de ces métiers du
capitalisme globalisé corrompu par la financiarisation, pour lequel la guerre
comme la spéculation et l’économie mafieuse sont les plus hauts exercices de
l’accumulation ultra-rapide du profit. Ce discours-là s’inscrit parfois, mais
en creux, dans le livre. Quel implicite marque par exemple la « différence
d’analyse » que Jean-Christophe Mitterrand dit avoir eue avec Falcone
concernant l’Angola ? Sûrement pas une différence d’attitude concernant un
conflit guerrier interminable manipulé par des intérêts étrangers, mais une
discussion de bookmakers sur l’appréciation des chances des protagonistes : «
Tout le monde, en France comme aux États-Unis, donnait Savimbi vainqueur, sans
doute aveuglé par l’effondrement du bloc soviétique qui isolait Dos Santos
davantage. Mon analyse était toute différente. En tant que consultant, à tous
ceux qui me demandaient quel pays du continent africain était le plus
intéressant en termes d’investissement, je répondais invariablement : l’Angola
»… Autrement dit, « un très joli gâteau avec beaucoup de fruits confits et de
crème. Un très joli gâteau, très convoité, mais d’approche délicate ».
Entrés dans ce monde de gourmandises cannibales, nous
apparaissent d’autres masques. Celui de l’humanitaire, par exemple. Ainsi, le
livre de Jean-Christophe Mitterrand décrit-il le vaste trafic d’armes dans
lequel on lui reproche d’avoir servi d’intermédiaire, comme une solution
d’allure onusienne à l’isolement de l’Angola : il se serait agi d’une sorte
d’accord pétrole contre consommables de survie, dont la première livraison à
l’Angola aurait donné lieu à l’arrivée de « médicaments, nourriture et
couvertures ». Alors vient la seule question véritablement vertigineuse que
suscite ce livre : en quoi la fabrication du théâtre de la vertu est-il un
moment obligé du cycle de l’accumulation capitaliste d’aujourd’hui ? Ou encore
: en quoi un leurre, un homme-masque, est-il une force productive, au même
titre que, par exemple, un matériel de forage d’une nappe de pétrole, ou qu’un
bombardier engagé dans la conquête de la zone de la planète dont le sous-sol
contient cette nappe ?
Repassons rapidement la parade carnavalesque que dévoile
l’enquête de l’« Angolagate », selon des articles de presse non démentis :
Arcadi Gaydamak, l’homme d’affaire russe associé de Falcone dans la
ZTS-Osos, société slovaque dont ce
dernier avait la signature en France, et qui était au centre de trafics
d’armement et notamment celui entre la Russie et l’Angola, aujourd’hui
probablement réfugié en Israël et qui aurait fait des dons importants au Musée
du Louvre ; Jacques Attali, qui aurait touché un million et demi de francs pour
une opération d’influence auprès du gouvernement français en vue de suspendre
les poursuites du fisc à l’endroit de la ZTS-Osos ; Charles Pasqua, qui aurait introduit
Falcone à la SOFREMI, l’office de ventes d’armes du ministère de l’Intérieur,
ou celui-ci serait devenu l’interlocuteur obligé de tous les marchés,
développant alors des affaires personnelles qui auraient été enchevêtrées avec
un financement occulte du RPF organisé par le préfet Jean-Charles Marchiani ;
Paul-Loup Sulitzer, dont Pasqua aurait approché le talent en matière de
marketing littéraire et qui aurait touché 1,2 million de francs de la Brenco ;
Philippe Legorjus, l’ancien patron du GIGN ; le général Mouton, qui fut le
vice-président de la Compagnie des signaux (matériel électronique de défense)
avant de devenir le directeur général de la Brenco ; Georges Fenech, substitut
au Parquet général de Lyon, qui serait entré en contact avec Falcone
via le général Mouton, et qui est
soupçonné d’être pour quelque chose dans le classement d’une plainte contre la
Brenco pour blanchiment d’argent, classement opéré par un magistrat qui serait
aujourd’hui installé à la Compagnie des signaux… on en oublie. Tous ces
hommes-masques ne sont pas de même facture. On imagine certains petits et
ternes : ils sont purement opératoires et ne serviraient qu’à cacher la
perversion d’une institution (Mouton, Fenech…). D’autres sont hauts en couleur
(Pasqua, Sulitzer) ou brillants (Attali) : leur ambiguïté organise
l’assentiment public à la régression de la démocratie et l’anesthésie de
l’opinion nécessaires à des emprises guerrières qui bafouent toutes les lois de
l’humain (guerre des prédateurs de diamants contre ceux du pétrole, concernant
l’Angola : le même système manipule les deux parties et disloque la société
civile depuis un quart de siècle). Accessoirement, ce serait des
hommes-lessiveuses qui transformeraient un argent d’origine inavouée en
promotion littéraire ou politique du dévergondage de la République.
Ces masques ne sont pas semblables, mais tous sont
indispensables au système, car ils contribuent à ouvrir à la finance un espace
qui dépasse les lisières de la loi, et à lui offrir ainsi un eldorado de
plus-value. Comme pour l’argent de la drogue et l’économie mafieuse en général,
la transgression des lois par ceux-là mêmes qui devraient en être les garants
porte la promesse d’un idéal de dérégulation et d’une fontaine incomparable de
profits. De ce point de vue, le livre de Jean-Christophe Mitterrand peut être
vu comme un témoignage de cette bascule du capitalisme de construction du
social (type capitalisme industriel) en un capitalisme dominé par la logique de
prédation globale. D’abord parce qu’il parle de l’Afrique, continent très
avancé sur la voie de cette évolution mortifère. Ensuite parce qu’il témoigne
de façon anecdotique de la contradiction confuse entre deux horizons
idéologiques qui se contredisent dans l’investissement de l’auteur en
Mauritanie (l’usine IWIK de traitement des produits de la pêche installée à
Nouakchott). L’idéologie, exprimée de manière plutôt grandiose, du capitalisme
de construction (« Les côtes mauritaniennes sont parmi les plus poissonneuses
du monde, et ses eaux sont abondamment pillées par la grande pêche industrielle
qui, hormis de payer une redevance pour y traîner ses chaluts, ne débarque que
peu de prises à terre, et donc ne crée pas d’emploi, ni de plus-value dans le
pays. Mon idée était de traiter sur place et valoriser les produits de la pêche
de faible intérêt : tous les poissons à chair blanche comme le mulet, la dorade
grise et rose, la truite de mer, le maigre, la sole, etc., et destinés à
l’industrie agroalimentaire, pharmaceutique et cosmétique, à l’exportation. »).
Quant à l’esprit de la prédation financière, il est évidemment refoulé dans ce
livre d’autojustification, et il faut explorer d’autres sources pour le déduire
des indications qu’elles nous offrent. La Lettre
du continent du 1er
février 2001 décrivait ainsi l’ambiance financière qui entourait les
investissements de Jean-Christophe Mitterrand en Mauritanie, et justifiait une
enquête de l’Office de lutte anti-fraude (OLAF) au sein de la Commission
européenne. « Il s’agit d’une “grosse” subvention (14 millions d’euros) pour
renforcer les structures de la pêche. En litige : le détournement d’au moins
2,9 millions FF d’aides européennes en faveur de la pêche en Mauritanie.
Toujours selon Éric Stauffer, l’argent passait de la Banque centrale de
Mauritanie à la Banque SCS Alliance à Genève. Puis les fonds transitaient par
des sociétés de l’île Maurice, Rufus Company LTB, Equinoxe Financial Services
LT, empruntaient la Banque internationale des Mascareignes, puis le Crédit
Lyonnais, avant d’atterrir dans un établissement financier de Bilbao
».
On rapprochera ces indications de la réflexion de Moktar Gaouad
sur le site Internet de RFI, qui date de quelques semaines après l’inculpation
de Jean-Christophe Mitterrand : « En Mauritanie, l’ancien “Monsieur Afrique” de
l’Élysée a d’abord investi dans la pêche. En 1997, il crée la société IWIK qui
a en projet de transformer le poisson et de commercialiser les produits qu’elle
pourrait en tirer. En chantier depuis quatre ans, IWIK n’est qu’une bâtisse
sans électricité et n’a pas encore vu le moindre poisson, dans un pays pourtant
réputé parmi les plus poissonneux au monde. Les quelques unités frigorifiques,
achetées d’occasion d’ailleurs, rouillent au port de Nouakchott en attendant le
démarrage de l’usine. Malgré tout, l’associé de Jean-Christophe Mitterrand sur
place promet le début des activités en mars prochain (2001). Au total, la
société IWIK a déjà englouti près de 14 millions de francs dont les 9 millions
apportés par Jean-Christophe Mitterrand. »
Lessiveuse à billets comme le suggérait ce discutant, ou
marmite à poissons destinée à produire « des plats cuisinés, soupes
lyophilisées, steaks de poissons […] pour des grossistes européens », comme
l’affirme le livre ? Nous y verrons peut-être plus clair un jour dans cette
calebasse. •
[*]
Psychiatre.