2002
Mouvements
Dossier
Informer sur l’Afrique : « Silence, les consommateurs
d’informations ne sont pas intéressés, ou ne sont pas solvables »
Jean-François Dupaquier
[*]
L’Afrique, sujet considéré comme « non vendeur » par le marché
de la presse, est particulièrement mal couverte par les médias occidentaux en
général, et français en particulier. L’existence sur ce continent de tragédies
humaines gigantesques ne change rien à cet état de fait. Quelles sont les
raisons de cette indigence, pour ne pas dire de cette désinformation ?
Depuis 1997, La République démocratique du Congo (RDC,
ex-Zaïre) est le théâtre d’une guerre qui oppose d’une part le régime de Kabila
(père puis fils) et ses alliés le Zimbabwe et l’Angola, d’autre part le Rwanda,
l’Ouganda et accessoirement le Burundi, agissant sous couvert de divers «
mouvements rebelles ». Selon les organisations non gouvernementales (ONG) les
plus dignes de foi, cette guerre de type mafieux, dont le but réel est le
pillage des richesses minières du Congo-Kinshasa, a provoqué plus de trois
millions de morts. Sans doute ne s’agit-il pas de morts spectaculaires et «
théâtralisés » comme les victimes du choc frontal des armées éthiopienne et
érythréenne parfois qualifié de « Verdun africain », mais d’un conflit
d’intensité discrète. Au Congo « démocratique », l’occupation étrangère et la
prédation nationale ont fait disparaître les dernières structures d’État et
surtout les réseaux alternatifs de solidarité péniblement mis en place sous
l’ère Mobutu par les acteurs de la société civile. On y meurt aujourd’hui
surtout de maladie, de malnutrition ou du banditisme autour de dispensaires
vides de médicaments, de ports privés de trafic, d’usines en ruines ou de
champs pillés et vandalisés. Ceux qui survivent, lorsqu’il s’agit de garçons,
tentent d’échapper à l’enrôlement forcé. Et lorsqu’il s’agit de filles, au viol
et à la prostitution.
•Un désintérêt lent et inexorable
Trois millions de morts environ : face à une telle tragédie, le
silence des médias occidentaux surprend. À peine une « brève », une incidente,
si l’on fait exception de la presse belge, toujours attentive au sort des
anciennes colonies. En France, les vicissitudes du plus grand pays «
francophone » ne font pas recette. Ce n’était pas le cas dans les années
soixante, lorsque les soubresauts de l’indépendance avaient mobilisé une foule
de grands reporters. À cette époque, des journalistes avaient calculé, non sans
cynisme, qu’il fallait entre cent et mille morts au Congo ex-belge pour mériter
la couverture médiatique de un à dix morts en Europe. Le silence devant la
tragédie qui ensanglante à nouveau ce pays-continent quarante ans plus tard
semble montrer que les termes de l’échange, en matière d’éthique
journalistique, se sont singulièrement dégradés, parallèlement aux valeurs du
commerce mondial. Un massacre d’un millier de Congolais trouvait davantage de
relais journalistiques et de retentissement en 1962 que la disparition
prématurée d’un million de Congolais en 2002.
Le désintérêt des médias occidentaux – et particulièrement des
médias français
[1] – pour
l’Afrique semble un processus lent et inexorable. Même les conflits qui couvent
longtemps en multipliant les signaux d’alerte ne semblent pas capables de
secouer l’apparente apathie des services « Étranger » des médias de l’Hexagone.
Entre 1990 et le 6 avril 1994, l’intervention de militaires français au Rwanda
ne suscite presque aucun article ou reportage télévisé (et pas une seule
question écrite de parlementaire). La « surprise » du génocide de 1994 ne
provoque pas davantage d’interrogations, ni de remises en cause, pas plus que
l’instrumentalisation des envoyés spéciaux dans les fourgons de « l’opération
Turquoise ». La raison tient-elle à la méconnaissance du public français d’un
micro-État qui n’appartient pas au « pré carré africain » ? Même pas. Les mêmes
causes produisent les mêmes effets en terrain connu, et plus tard.
« Ce qui s’est passé au Congo-Brazzaville entre décembre 1998
et l’automne 1999 est abominable », rappelle François-Xavier Verschave
[2]. En l’espace de quelques
mois, la guerre civile qui oppose militaires et miliciens de Pascal Lissouba et
ceux de Denis Sassou Nguesso, les uns et les autres financés par Elf, provoque
la mort de quatre-vingt mille à trois cent mille Congolais. Comme au Rwanda,
des violences prétendues « ethniques », instrumentalisées par les élites,
conduisent à la saignée d’un dixième de la population totale. Comme au Rwanda,
l’État français ne peut dissimuler sa responsabilité dans la tragédie, ici à
travers la première société privée contrôlée par l’État. À la différence du
Rwanda, le Congo-Brazzaville, ancienne colonie française, « bénéficie » d’un
capital d’intérêt historique et culturel de la part de l’ancienne métropole.
Or, là aussi, malgré le précédent du génocide au Rwanda, des débats et des
critiques qu’il a fait naître, la « couverture » médiatique de la guerre civile
par les médias français apparaît d’une rare vacuité.
Au Tchad, non seulement les dérives sanglantes d’un régime «
ami de la France » suscitent bien peu d’intérêt des médias français, mais les
enquêtes menées par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH)
ou par
Amnesty international trouvent
difficilement un relais vers l’opinion publique. Il serait facile de multiplier
les exemples. « L’industrie du divertissement, avec des best-sellers comme
Loft story, captent mille fois plus
d’attention que les victimes des dictatures françafricaines », observe encore
François-Xavier Verschave
[3]. Il ne faut évidemment pas généraliser et caricaturer
la couverture de l’Afrique noire par les médias. Le déficit d’informations sur
telle ou telle crise, telle dictature, n’empêche pas la presse écrite, la plus
apte à aller au-delà d’un traitement émotionnel, « people » ou ludique de
l’information, de suivre avec sérieux les développements de la crise politique
à Madagascar entre le président sortant, Didier Ratsiraka, et le président
autoproclamé, Marc Ravalomanana. Ou les difficultés de la Côte-d’Ivoire à
asseoir un régime véritablement démocratique. Mais en règle générale, ce
traitement reste trop souvent biaisé par un clin d’œil aux préjugés les moins
glorieux et les mieux établis dans l’opinion publique. Aussi noble et
emblématique qu’ait été la dénonciation de la menace de lapidation par un
tribunal islamique de la jeune nigériane Safiya Husaini, jugée coupable
d’adultère, on peut se demander si le faux suspense orchestré par les médias
français ne constituait pas, par son caractère lancinant et manifestement
disproportionné, une exploitation des préjugés sur la « sauvagerie africaine »
et la « sauvagerie musulmane » réunies.
•Une déontologie journalistique vacillante
Comme dans la littérature du
xixe siècle légitimant l’aventure
coloniale, cette « sauvagerie africaine » demeure un thème récurrent qui, tout
à coup, mobilise les services « Étranger » des médias français, et permet enfin
à des informations d’Afrique noire de trouver une place de choix dans le
traitement de l’actualité. Au Zimbabwe, l’assassinat de quelques fermiers
blancs et la confiscation de leurs terres provoque un afflux d’envoyés spéciaux
que sans doute la seule compétition pour la présidence entre Robert Mugabe et
Morgan Tsvangirai aurait difficilement provoqué. L’idée que Blancs et Noirs ne
peuvent cohabiter normalement dans un pays dominé par les Noirs est plus ou
moins explicitement avancée par les journalistes européens envoyés au Zimbabwe
pour suivre les péripéties de l’élection présidentielle. Elle est exprimée
notamment par l’envoyée du
Figaro : «
À Harare, une Zimbabwéenne blanche avouait hier avoir l’estomac noué. Depuis
trois ans, elle attendait avec sa famille de pouvoir voter. “Je crois que je
vais finalement partir”, a-t-elle confié, en ajoutant, un peu honteuse : “tout
bien réfléchi, je me sens plus proche des Européens que des Africains”
[4]. »
« Pourquoi m’a-t-on envoyé au Rwanda ?… C’était très clair de
la part de la direction : on allait là-bas pour suivre l’évacuation des
ressortissants étrangers, pour être plus précis, des ressortissants français.
Le but, c’était les Français, plus que les Rwandais, ce que je peux
personnellement déplorer… Un des membres de la direction de l’information m’a
dit avec son franc-parler habituel : “Tu fais l’évacuation des Français et puis
tu rentres, on n’est pas là-bas pour faire des sujets sur les Noirs qui
s’entretuent, de toute façon ça n’intéresse personne… Tu y vas, tu ne fais que
ça et tu ne prends pas de risques.” Voilà quel était le cadre de ma mission. »
Philippe Boisserie, journaliste à la chaîne de télévision française France 2, a
accepté de décrypter et de dénoncer le fonctionnement de son média face à une
immense tragédie africaine. Il ne sera pas le seul. Patrick Robert, de l’agence
Sygma, qui se trouvait également à Kigali, le 9 avril 1994, rapporte les
consignes entendues par ses confrères américains à qui leur rédaction ordonne
de rentrer : « Too dangerous, not enough interest… deep Africa, you know,
middle of nowhere [« trop dangereux, pas assez intéressant… l’Afrique profonde,
tu vois… le milieu de nulle part »]
[5].»
Le génocide de 1994 et les autres tragédies de la région des
Grands Lacs constituent un bon révélateur de la gestion de l’information des
médias français confrontés à une actualité africaine qui semble n’exister à
leurs yeux que dans le registre de la guerre, de l’horreur, de l’hécatombe. Et
surtout lorsque la vie de Blancs est menacée. La guerre civile et la famine en
Somalie un an plus tôt avait déjà révélé le fossé d’égoïsme et
d’incompréhension : « Aux membres de Médecins sans frontières venus lui dire la
gravité d’événements en cours dans ce pays, un responsable de l’information
d’une grande chaîne de télévision répondit en substance que les téléspectateurs
étaient las de ces drames africains, désespérément semblables en eux-mêmes au
fil des années
[6] »,
raconte Rony Brauman, fondateur de MSF.
On peut discerner dans la structure même des médias français
bien des raisons aux carences ou aux insuffisances, y compris déontologiques,
de la « couverture » des pays d’Afrique noire. Les « spécialistes-Afrique » y
sont peu nombreux, généralement bien installés dans des réseaux qui confortent
leur position, peu exposés à la critique des
lecteurs-auditeurs-télespectateurs, parfois liés à des services de
renseignement, quelquefois aussi franchement corrompus
[7] ou incompétents. Le
Mauritanien Abdallah Ahmedou Ould, représentant spécial du secrétaire général
des Nations unies au Burundi de novembre 1993 à octobre 1995, a été l’un des
spectateurs privilégiés de l’attitude et du raisonnement des journalistes
occidentaux dans un pays qui focalisait l’attention : « On arrive toujours
quelque part avec des préjugés. En Afrique, surtout lorsqu’il y a crise, les
journalistes néophytes ont la conviction de débarquer dans des pays arriérés,
violents, peuplés d’incompétents et de sauvages
[8] ».
•Une autocensure commerciale
Cependant, ce ne sont pas les insuffisances déontologiques, le
conformisme ou les préjugés des journalistes qui suffisent à expliquer la
marginalisation de l’information sur l’Afrique noire dans les médias « grand
public ». Pour comprendre cette situation, il faut identifier la nature même de
l’information : loin de constituer une pure « valeur éthique », comme le laisse
entendre le mythe fondateur du journalisme, l’information est une « valeur
marchande », un produit à la fois intellectuel et industriel. Et comme tout
produit, l’information est à la recherche d’un marché solvable qui lui permette
de trouver preneur. En Afrique noire, l’absence d’un nombre suffisant de
consommateurs d’informations prêts à en payer le prix condamne le produit grand
public « information française sur l’Afrique noire » soit à s’installer aux
franges de l’État (Radio France internationale), soit à survaloriser le
sensationnalisme et en général tout ce qui peut attirer l’attention de
consommateurs d’information français par ailleurs sevrés de nouvelles
domestiques politiques, culturelles, pratiques, économiques etc. Cette remarque
choquera sans doute nombre de journalistes français ou étrangers qui refusent
généralement de se reconnaître comme les agents d’un marché. « Dans leur grande
majorité, les journalistes se refusent à être assimilés à ces catégories
diverses de communicateurs auxquels ils reprochent essentiellement de s’être
mis “au service du diable”, c’est-à-dire d’entreprises recherchant
explicitement le profit économique (et/ou le pouvoir politique)
[9] », observent des analystes
universitaires.
Sans doute les journalistes sont-ils, parmi les « acteurs
engagés dans l’action » définis par Durkheim, les derniers à appliquer le
principe que leur suggère le père de la sociologie : « Apercevoir les causes
qui les font agir ». Mais leur libre arbitre, le libre choix des sujets, qui
constituent les postulats de base de la profession, sont battus en brèche dans
l’exercice professionnel quotidien. Un média est une entreprise commerciale
soumise aux lois du marché. Le choix du sujet et surtout son acceptation par la
hiérarchie du média, qui conditionnent le temps et l’argent alloués au
journaliste, s’inscrivent dans un projet commercial global de réponse au
marché. « Les journalistes choisissent les sujets qui selon eux, intéressent le
public. Il y a ici une dimension commerciale », reconnaît Thomas Ferenzi
[10].
Pour avoir lui-même proposé à de nombreuses reprises des sujets
sur l’Afrique dans différents médias, notamment Le Quotidien de Paris puis
L’Événement du jeudi, l’auteur s’est
vu répondre :
- ça n’intéresse pas le public français
;
- le reportage coûte trop cher ;
- il faudrait profiter d’un voyage de presse pour aller
là-bas ;
- il faut trouver un angle qui intéresse les Français, par
exemple ce que ça leur coûte en impôts ;
- il faut qu’on puisse mettre le mot « France » dans le
titre, etc.
La frilosité des rédactions dès lors qu’il s’agit d’évoquer un
sujet concernant l’Afrique noire s’inscrit sans doute dans le phénomène de
mimétisme et de « politiquement correct » qui marque les médias français, par
ailleurs décrit et analysé par bien des auteurs. Mais elle trouve surtout son
origine dans la volonté d’adéquation du « produit-média » au marché. Au risque
une nouvelle fois de choquer n
os confrères en s’attaquant
aux mythes fondateurs de la profession
[11], observons que l’éthique, considérée par les
journalistes comme une valeur sacrée, apparaît de plus en plus souvent comme la
réponse à une exigence du marché (l’adéquation à l’éthique des consommateurs).
Les mêmes journalistes qui ont intériorisé l’exigence américaine de ne pas
montrer les restes humains des victimes du 11 septembre et qui se font gloire «
de ne pas avoir zoomé sur les gens qui se jetaient des fenêtres du
World trade center » n’ont jamais
hésité à montrer des gros plans de cadavres produits par des tragédies
africaines. Après le génocide du Rwanda, un marché européen de l’édition peu
préoccupé de la pudeur des Noirs a ainsi multiplié les albums présentant des
cadavres dans tous les états de la putréfaction. Seul l’aveuglement peut
empêcher des journalistes de reconnaître la vacuité des mythes professionnels
sur l’autonomie de la déontologie et le libre choix des sujets. « Je n’ai plus
la même vision de l’information. Avant, je voyais ça comme un travail créatif,
et puis… et maintenant je le vis plus comme une prestation qui a un caractère
quelque peu commercial », reconnaît honnêtement une jeune journaliste
interrogée par des universitaires
[12].
L’adéquation du « produit-médias » au marché a été
considérablement renforcée au cours des dix dernières années par la
mondialisation, qui impose une norme standard destinée aux seuls consommateurs
solvables, et qui offre aussi aux producteurs de masse des instruments
d’analyse de plus en plus précis. Il y a trente ou quarante ans, le
gestionnaire d’un grand média devait très largement se fier à son instinct pour
deviner les attentes de son public et y répondre. Dans le jeu du pouvoir au
sein d’une rédaction, il était plus facile d’avancer des « arguments éthiques »
pour obtenir des sujets sur l’Afrique. Aujourd’hui, les instruments de mesure
des attentes des lecteurs-auditeurs-téléspectateurs français ont largement
démontré qu’une « couverture » sur l’Afrique noire était généralement
contre-productive en terme d’audience. « Les médias de grande diffusion ne sont
pas nécessairement des producteurs d’informations accomplissant une mission de
service public consistant à informer honnêtement les citoyens. Ce sont aussi
des entreprises économiques […] et qui, du même coup, sont tentées en
permanence de sacrifier un hypothétique “devoir d’information impartial” aux
passions politiques et, surtout aujourd’hui, à l’appât du gain en fabriquant
sur mesure, à partir d’études de marché, l’information que le public
demande
[13]
».
En Afrique, des consommateurs peu solvables attirent des
produits d’importation de masse ou des services peu performants, voire
gravement défectueux : cigarettes chargées en nicotine et en goudrons,
véhicules d’occasion rejetés par les contrôles techniques des pays développés,
médicaments ou aliments périmés, etc. Il en va de même de l’information
importée sur l’Afrique noire, où l’influence des consommateurs ne permet pas
d’assainir le marché. Le continent noir y est plus souvent objet que sujet de
la « couverture » journalistique européenne, et le marché local de
l’information, pourtant en pleine effervescence depuis l’instauration un peu
partout du multipartisme, reste souvent traité avec arrogance par les médias
français.
•Du missionnaire à l’humanitaire
Un autre avatar du manque de solvabilité du marché africain de
l’information importée est l’émergence du « journalisme humanitaire ». De même
que « l’action humanitaire » est trop souvent devenue en Afrique le masque du
renoncement politique et diplomatique des États riches, le « journalisme
humanitaire » traduit à sa façon la déqualification des règles du marché global
de l’information qui vise en principe à expliquer et à rendre lisible la
réalité (au sens propre, à « donner une forme » à l’actualité), pour en faire
un simple marché de la sensiblerie et de l’émotion. Rony Brauman a ainsi pu
décrire « la véritable dramaturgie télévisée de l’humanitaire qui commence à
apparaître, avec ses personnages emblématiques, ses conventions scéniques, ses
règles de langage. […] Si cette nouvelle forme d’action humanitaire, faite de
coups d’éclat et de coups de gueule, de médecine d’urgence et d’engagement
physique, semble faite pour le journal télévisé, c’est que l’une et l’autre
fonctionnent avant tout sur le registre de l’émotion et de l’immédiateté. Le
spectacle offert par un convoi de vivres en route vers des affamés, par un
médecin penché sur son blessé, toutes causes politiques étant égales par
ailleurs, est comme taillé sur mesure pour le petit écran qu’elles emplissent
d’une “signification pure, pleine et ronde, à la façon d’une nature” (Roland
Barthes). Rapide, simple, concrète, du moins en comparaison avec le traitement
politique de problèmes exotiques, l’action humanitaire excelle à se présenter
sous une forme aisément accessible et immédiatement valorisante : le tandem
victime-secouriste est ainsi devenu, sous l’objectif des caméras, l’un des
emblèmes de cette fin de siècle
[14]. »
La mise en scène médiatique des crises en Afrique noire
s’inscrit dans l’intérêt à courte vue des journalistes mais, surtout dans le
cadre d’un marché défaillant et sous le label désormais ressassé des «
catastrophes humanitaires ». À mesure que s’éloigne l’épisode colonial, la
sensibilité impérialiste et romantique des nations européennes s’émousse, et
leur intérêt pour les nations africaines tend à se banaliser. Un égoïsme latent
ne demande qu’à resurgir, après l’abus du recours aux « sanglots de l’homme
blanc ». Il est facile de présenter à un public européen relativement crédule
des pays africains comme autant de sociétés en crise où règne l’impunité, où la
justice est facilement mise en échec par la corruption et l’omnipotence de
l’État et où « l’homme Blanc » hier missionnaire, aujourd’hui humanitaire, peut
revêtir de nouveau un uniforme de sauveur. Mais cette vision surannée devrait
inquiéter les médias qui s’y complaisent. Sans qu’ils s’en aperçoivent, ceux-ci
s’aliènent progressivement des opinions publiques en formation et en voie de
solvabilisation. Les règles du marché finissent par s’imposer à tous.
•
[*]
Journaliste. Ancien rédacteur en chef à
L’Événement du jeudi.
[1]
Nous examinerons dans cet article la « couverture » de
l’Afrique noire par les seuls médias français, même si les observations qui
suivent s’appliquent en règle générale à l’ensemble des médias des pays
occidentaux.
[2]
F.-X.
Verschave,
Noir Chirac, Les Arènes,
2002.
[4]
Dernières phrases de l’article « Mugabe accusé de freiner le
vote »,
Le Figaro, 12/03/2002, p.
4.
[5]
P.
Boisserie et D.
Birck, « Retour sur images »,
Les Temps modernes, n° 587,
juillet-août 1995.
[6]
R.
Brauman, « Un
génocide sans images, Blancs filment Noirs »,
Le
Monde diplomatique, novembre 1994.
[7]
Dans « l’affaire Elf », les médias français ont publié les noms
des hommes politiques qui avaient bénéficié de rémunérations ou de services
occultes de la compagnie pétrolière, mais soigneusement passé sous silence ceux
des journalistes mis en cause.
[8]
A.
Ahmedou Ould et S.
Smith,
La diplomatie pyromane, Burundi, Ruanda, Somalie,
Bosnie, Calmann-Lévy, 1996.
[9]
A.
Accordo, G.
Aba, D.
Balbasti et D.
Marine,
Journalistes au quotidien. Outils pour une socio-analyse
des pratiques journalistiques, Bordeaux, Le Mascaret, 1995, p.
29.
[10]
T.
Ferenzi,
Les cahiers du journalisme, n° 4,
1998, p. 169.
[11]
Lire sur ces questions J.
Le
Bohec,
Les mythes professionnels des
journalistes, L’Harmattan, 2000.
[12]
Florence,
in A.
Accordo (dir.),
Journalistes précaires, Éditions Le
Pascaret, 1998, p. 339.
[13]
P.
Champagne, «
Pouvoir des médias, pouvoir sur les médias, les raisons d’un débat récurrent »,
in D.
Georgakatis et J.-M.
Utard (dir.),
Science des Médias, jalons pour une histoire
politique, L’Harmattan, 2001.
[14]
R.
Brauman et R.
Backman,
Les médias de l’humanitaire. Éthique de
l’information ou charité spectacle, Éditions du CFPJ,
1996.