2002
Mouvements
Dossier
Comment penser une autre coopération ?
Un entretien avec Gustave Massiah
Entretien réalisé par
Gilbert Wasserman
Une fois le constat effectué des méfaits des politiques
actuelles dites de coopération, et ce s’agissant tout particulièrement de la
politique française en direction de l’Afrique, une fois les raisons de ces
méfaits analysées, il reste à se demander si une autre politique de coopération
est possible et si oui laquelle, sur quelles forces elle peut s’appuyer en
France comme dans les pays concernés ? C’est ce dont nous avons discuté avec
Gustave Massiah président du Centre de recherche et d’initiative pour le
développement (CRID).
Mouvements :
La quasi-totalité de ce dossier est consacrée à
la critique des formes et des contenus de la coopération avec l’Afrique, nous
ne nous appesantirons pas dessus car il s’agit ici de dégager des alternatives.
Mais il est évident qu’il faut partir de cette critique pour pouvoir proposer
des alternatives…
Gustave Massiah :
Effectivement, la vraie question, c’est comment articuler critique et
proposition, non pas les traiter successivement mais les lier, d’où la
difficulté. On ne peut pas dire que l’on fait d’abord la critique et ensuite
les propositions car c’est une vision un peu abstraite. En effet, ce qui dans
la situation actuelle est hautement critiquable va se poursuivre. Ce sont les
modèles imposés qui sont inacceptables et insupportables, et, tenant compte de
cela, on ne peut pas dire « on oublie et on fait autre chose ». On est obligé
de réfléchir en terme d’alternative, et donc se dire qu’une autre solution est
possible, mais en même temps comment passer à cette autre solution possible à
partir de la situation actuelle qui exerce une forte contrainte ? De fait, il
faut mettre l’accent sur les contradictions et sur l’autonomie. Quelles sont
les forces qui sont porteuses d’une autonomie et de la construction d’une
alternative ? Que peuvent-elles faire en situation et comment on soutient ces
forces-là – sociales, politiques, intellectuelles, etc. – pour essayer de
construire une alternative ?
M :
Aujourd’hui, tout s’articule autour de la
question du modèle dominant qui est celui de l’ajustement
structurel…
G. M. : L’analyse critique
de l’ajustement est à faire en deux temps. Premièrement, quelles sont les
conséquences et la nature de l’ajustement ? C’est assez clair, c’est un modèle
qui se traduit par des inégalités beaucoup plus fortes et une domination
beaucoup plus forte, et c’est particulièrement le cas de l’Afrique. Mais c’est
aussi un modèle qui a une logique et cette logique n’est pas réservée à
l’Afrique. En fait, c’est le modèle général qui est appliqué à l’Afrique. La
seconde question qui est aussi importante pour nous c’est : comment se fait-il
que ce modèle ait pu triompher ? C’est en partant de là, et en regardant les
raisons pour lesquelles il y a eu un échec de ce qui se voulait auparavant
comme une alternative, que l’on peut regarder, d’une part, les forces qui s’y
étaient opposées, celles qui s’opposent encore maintenant et les nouvelles
forces qui peuvent s’opposer, et, d’autre part, si ces forces tirent des leçons
de leurs échecs. Est-ce qu’elles construisent de nouvelles stratégies
?
M :
Dans le cas spécifique de l’Afrique est-ce que
l’on peut tenter de définir ces forces ?
G. M. : Il faut d’abord
regarder quelles sont en Afrique les forces sociales qui ont porté la lutte
pour la décolonisation, et les modèles d’indépendance à l’issue des
colonisations. Nous avons eu d’abord les paysanneries, qui constituent
l’essentiel des couches sociales populaires. Ce sont les paysanneries qui ont
porté les luttes anti-coloniales, dans les pays africains, notamment en
Algérie, mais on l’a vu aussi dans beaucoup d’endroits. Évidemment, ces
paysanneries sont aujourd’hui essentiellement dans une situation de
restructuration et de survie, mais ce qui est intéressant c’est qu’il existe un
mouvement paysan qui s’exprime dans beaucoup de pays et qui trouve des échos
dans les milieux intellectuels qui travaillent sur ces problèmes. Ce mouvement
a largement tiré la leçon de l’échec des modèles précédents et notamment de
l’échec de la réorganisation de la paysannerie par l’État, des tentatives qui
ont été faites dans certains pays d’une agriculture du type kolkhoze, et d’une
agriculture étatique. Aujourd’hui, elles défendent un programme pour une
agriculture d’abord paysanne, elles privilégient les conditions de
développement des revenus de la paysannerie. Elles se préoccupent pour cela des
formes de propriétés collectives et d’auto-organisation dans la paysannerie, du
rapport au marché mondial et de la maîtrise par rapport à ce marché. Elles
s’insèrent d’ailleurs de plus en plus dans le mouvement paysan mondial
représenté par l’organisation Via
Campesino. Ces forces ont également tiré la leçon des conséquences
pour les paysans du développement de l’agriculture productiviste, basée sur
l’irrigation et l’ouverture sur le marché mondial. Une agriculture centrée sur
l’exportation, notamment les cultures maraîchères de luxe.
M :
Y a-t-il des forces urbaines
?
G. M. : Ce qui s’est passé
dans le mouvement urbain constitue la deuxième donnée importante. C’est assez
compliqué car les situations sont spécifiques selon les pays et les régions.
Quelles sont les grandes tendances que l’on peut essayer de mettre en avant et
qui présentent vraiment un intérêt ? D’abord, c’est l’échec de l’alliance de
classes qui a porté le modèle d’indépendance, et notamment le modèle
progressiste d’indépendance. La plus progressiste de ces alliances était celle
entre les syndicats et l’armée, elle était très minoritaire dans la société
mais portait, tout de même, un projet de modernisation. C’est donc un type
d’alliance moderniste que l’on a pu voir dans les pays arabes avec, par
exemple, le nassérisme en Égypte, ou la situation après l’indépendance en
Algérie. Il s’agissait à un moment donné de moderniser la société sur une base
qui pouvait être à la fois productiviste et d’indépendance nationale. Ces
modèles ne sont pas tous dépourvus d’intérêt, mais sur quoi ont-ils échoué ?
Ils ont échoué sur le fait, comme pour le modèle soviétique – mais aussi le
modèle productiviste de la social-démocratie –, d’avoir complètement ignoré le
rapport entre démocratie et développement. Ou bien ils ont considéré que la
question de la démocratie n’était pas importante, ou bien ils ont considéré
qu’elle allait de soi, c’est-à-dire qu’entre démocratie et développement le
rapport était automatique et mécanique et que, s’il n’y avait plus de
développement, il n’y aurait plus de démocratie. Ces modèles, au fur et à
mesure des difficultés rencontrées avec l’extérieur d’une part, et de leurs
difficultés internes d’autre part, sont devenus de plus en plus autoritaires,
répressifs et dictatoriaux. Il y a donc eu rupture entre ces couches sociales
et le reste du peuple, qui a permis toutes les manipulations. C’est le problème
le plus important. Ce modèle d’alliance de classes se fixait la construction de
l’État comme priorité absolue, il considérait que l’indépendance se réalisait
sur la base des forces productives et notamment sur l’industrie lourde, et que
donc la bataille essentielle portait sur le transfert des technologies. Il
envisageait le financement de ce développement par la nationalisation des
ressources naturelles, notamment du pétrole, et par le contrôle du commerce
extérieur. Il recherchait la modernisation de l’agriculture, et non pas de la
paysannerie, pour donner un débouché à l’industrie.
Le modèle qui portait l’ensemble de cette logique a échoué pour
deux raisons. D’une part parce qu’il y a eu une reprise en main qui était, avec
le recul, une véritable tentative de recolonisation à partir de la fin des
années soixante-dix, et parce qu’il y a eu une rupture populaire de ces
alliances liée au manque de liberté et à la montée de la corruption. Cette
articulation entre recolonisation externe et échec de ces régimes sur le plan
des libertés, peut-être plus que la question de la démocratie – car le problème
de la démocratie est très compliqué –, explique cet échec.
M :
Que se passe-t-il à la fin des années
soixante-dix ?
G. M. : Je date le
retournement à ce moment parce qu’on assiste à une sorte de prise de judo
réussie par les pays européens et industrialisés qui va leur permettre de
reprendre la main. Les conséquences de la crise pétrolière permettent une
rupture du front des non-alignés et donc une rupture du front du tiers monde.
Par la création puis la gestion de ce qui va devenir la crise de la dette
commence une reprise en main de grande ampleur. Les situations sont différentes
selon les pays, certains résistent, mais le contexte général a alors changé. Le
contexte porteur de la décolonisation, fait de désir d’émancipation, de soutien
populaire, dans lequel certains pays veulent dire des choses sur l’évolution du
monde, s’inverse. Il y a certes des gens qui résistent, j’ai par exemple une
très grande admiration pour quelqu’un comme le Tanzanien Julius Nyereré, qui
avant sa mort a fait un discours magnifique dans lequel il a dit : « ma
principale erreur a été de défendre l’idée du parti unique en Afrique ».
Pourtant, le parti unique tanzanien a probablement été « le moins pire » des
partis uniques africains. D’autre part, à la fin des années soixante-dix, la
décolonisation n’est pas terminée puisque c’est avec la fin de l’apartheid en
Afrique du sud que l’on arrive à une décolonisation à peu près achevée. On se
retrouve donc dans une nouvelle situation à partir de 1980, avec la crise de la
dette, la montée de nouveaux régimes et le fait que la modernité change de
camp. La modernité ce n’est plus la construction de l’État indépendant, la
décolonisation et les alliances populaires, mais ça devient au contraire, le
marché mondial, la grande consommation, les exportations…
M :
Revenons aux politiques de coopération des pays
du Nord. Pour rendre cette coopération progressiste, quels objectifs
faudrait-il lui fixer ?
G. M. : C’est une question
très importante car elle ne peut pas être posée du point de vue du Nord. Si on
reconnaît que c’est un rapport de domination, même si ses formes ont changé, ce
n’est pas le dominant qui peut changer le rapport de domination quelle que soit
sa bonne volonté. C’est au dominé de mener la lutte et ceux qui veulent changer
le rapport de domination doivent soutenir la lutte des dominés contre ce
rapport. C’est ce que disait très bien l’écrivain camerounais Mongo Beti. Un
jour, il a été interviewé dans un groupe de travail auquel il participait et on
lui a demandé « qu’est-ce que la France peut faire pour l’Afrique ? », il a
répondu : « C’est assez simple : que la France défende ses intérêts c’est
normal, qu’elle cherche à tirer parti de son influence, c’est normal, la seule
chose que nous ne supportons pas c’est qu’elle dise que c’est pour notre bien.
Ce que nous demandons, si la France veut aider l’Afrique, c’est qu’elle laisse
les Africains tranquilles. » C’est donc en diminuant, en affaiblissant le
rapport de domination de notre côté que nous pourrons aider les dominés à
instaurer un rapport plus égal. Pour changer la coopération, il faut d’abord
chercher quelles sont les forces qui sont porteuses de modifications du rapport
de domination et comment nous pouvons soutenir ces forces-là.
M :
Sans-doute mais les rapports de domination sont
eux-mêmes complexes…
G. M. : D’une part, le
rapport de domination s’est d’une certaine façon multilatéralisé, ce n’est plus
un rapport de domination uniquement de la France mais du système mondial. À la
limite, il ne suffit pas de changer le rapport de force avec la France, bien
que cela soit nécessaire car la France elle-même est partie prenante d’un
système de domination plus large. Se pose en plus la question de
l’unilatéralisme américain dans ce multilatéralisme. Le problème pour l’Afrique
se pose donc à trois niveaux : la France, le système international dont elle
fait partie et les États-Unis. Ensuite, quelles sont les forces qui sont
porteuses d’une remise en cause du rapport de domination ? Elles prennent deux
formes. D’abord, celle de l’ensemble des mouvements organisés de contestation
mais aussi de proposition. Par exemple, la coalition sur la dette des pays du
Sud. Nous devons la soutenir même si certaines de nos
associations ne sont pas toujours d’accord avec le discours, les propositions
de ce groupe. Les questions ont été très fortes à la conférence de l’ONU à
Durban l’été dernier, puisqu’une partie d’entre eux ont posé la question de la
dette comme une réparation. Ce qui a choqué beaucoup d’associations de
solidarité française, qui ont pensé qu’il ne fallait pas exagérer. Par contre,
beaucoup d’autres ont trouvé cela tout à fait normal et estimé qu’il faut poser
ces questions-là. Il y a donc des forces de contestation qui s’organisent.
Deuxièmement, il y a des forces sociales qui résistent et se construisent une
autonomie, qui développent une nouvelle pratique dans l’économie populaire,
dans l’économie solidaire, dans ce que l’on appelle le secteur informel, dans
des coopératives, etc. Il y a des mouvements sociaux, politiques, syndicaux, et
il y a ceux qui s’organisent pour essayer de développer des pratiques
nouvelles, d’autonomie et de résistance et pas seulement de la survie. Il est
également très important de les soutenir et de travailler avec eux parce qu’en
plus ils ont énormément à nous apprendre. Les forces sociales aussi participent
à l’idée du dépassement du modèle, de la modernisation néolibérale voire du
retour d’un néo-keynesianisme qui se présenterait comme la seule réponse
possible. Il faut donc rechercher le partenariat. Mais ce n’est pas la seule
chose que nous pouvons faire, deux autres choses sont très importantes.
D’abord, nous devons prendre conscience des responsabilités écrasantes que
notre pays occupe dans le système international, par exemple au FMI, à la
Banque mondiale. Pour prendre l’exemple du FMI, ça vient de changer, mais le
directeur était quand même l’ancien directeur du Trésor en France. On ne peut
pas dire qu’il était contraint d’appliquer cette politique contre son gré, la
France a donc défendu, soutenu ces politiques et les a mises en place. Elle
continue à jouer un rôle qui va au-delà, en influence, de son poids financier
dans ces institutions. En plus, à travers l’Europe, car finalement l’Europe est
l’actionnaire principal du FMI, bien au-dessus des Américains, elle représente
à peu près 23 % du capital du FMI alors que les Américains ne sont qu’à 15 ou
16 %. Nous avons à interpeller les gouvernements, à leur demander des comptes
sur la politique de ces institutions. Et nous avons à demander un contrôle
parlementaire, social et citoyen de ce qu’ils font en notre nom dans ces
institutions pour essayer d’élargir le champ de contraintes qui pèsent sur ces
pays de façon terrible que ce soit par la dette, les libéralisations, les
privatisations et l’ensemble de la définition des politiques économiques. Mais,
pour cela, il nous faut modifier le rapport de force à l’intérieur de notre
propre société. Si on veut que ce contrôle citoyen ait un sens, il faut que,
dans notre société, il y ait vraiment des gens qui pensent qu’il est possible
de faire autrement dans ces institutions et que c’est, à long terme, l’intérêt
de la France de le faire. L’intérêt de la France, ce n’est pas de jouer la
spéculation, la corruption ; il faut mener la bataille pour les valeurs de
solidarité internationale. Nous devons demander plus de démocratie, plus de
contrôle. Quand on regarde, par exemple, l’affaire Elf en France, et que l’on
se rend compte que dans cette affaire on a parlé des bottines de Roland Dumas
mais que l’on a considéré que cela ne faisait pas partie du traitement de
l’affaire de se poser la question du rapport à l’Afrique et du rôle d’Elf en
Afrique, c’est proprement scandaleux. Nous n’avons pas été capables de faire
pression pour cela, et c’est un échec.
M :
Quand on parle de politique de coopération,
peut-on concevoir une espèce de reprise en main des choses par ce qu’on nomme
la société civile, c’est-à-dire des formes de coopérations plus directes, plus
par le bas, en tablant par exemple sur le rôle des municipalités, des
collectivités locales ?
G. M. : Je ne crois pas à
cela. Je ne crois pas que la société civile puisse jouer à avoir le pouvoir, ou
puisse penser qu’elle va pouvoir pousser les gens qui sont au pouvoir à faire
ce qu’elle voudrait faire sans aller au pouvoir. Je ne crois pas que l’on
puisse inverser les politiques publiques nationales simplement par la
conviction ou la bonne conscience. Là, il y a vraiment un problème de rapport
de force et de définition de ce que nous appelons la société civile. C’est pour
ça que moi, ce terme me gêne toujours un peu et que je préfère parler de
mouvement citoyen. Il a plusieurs composantes : d’une part, le mouvement
social, avec les syndicats, et, d’autre part, le mouvement associatif et tout
particulièrement le mouvement de solidarité internationale. Le CRID, par
exemple, regroupe quand même sept mille cinq cents groupes de bases, cent
quatre-vingt mille bénévoles et mille sept cents partenaires dans les
différents pays. Le mouvement citoyen est aujourd’hui composé de ces deux
grandes familles, peut-être qu’il y en viendra d’autres dont les collectivités
locales. Je pense que les municipalités ne sont plus comme il y a dix ans les
appareils décentralisés de l’État et que les associations ne sont pas des
appareils idéologiques d’État. Auparavant, l’État et les entreprises
constituaient les deux grands acteurs du système politique. Il y a aujourd’hui
les associations et les collectivités locales. Je pense donc qu’il peut
effectivement y avoir une alliance forte entre les collectivités locales et les
associations qui tendent vers une nouvelle forme de démocratie à la fois
représentative et participative, de proximité, alliance qui peut jouer un rôle
dans l’évolution des sociétés mais pas dans leur direction car ce sont quand
même l’État et les entreprises qui dirigent. Pour reprendre la très belle
formule de Poulantzas : « Il y a la fraction dirigeante que sont les
entreprises et le pouvoir économique et la fraction régnante qu’est le pouvoir
politique ». Nous sommes face à cela, qu’avons-nous à dire ? Que nous voulons,
d’abord, exercer un contrôle citoyen. Non pas en disant « voici ce que vous
devez faire ! », mais nous voulons que vous expliquiez ce que vous faites et
que ce soit discuté dans un débat public et contradictoire, que cela soit
soumis à un débat démocratique. C’est d’abord ainsi que l’on pourra peser, et
demander des comptes. Deuxièmement, nous devons demander de lutter contre
l’impunité s’agissant de la corruption, des malversations, notamment en matière
de coopération. Nous voulons que cette coopération puisse rendre des comptes
devant des instances judiciaires s’il le faut, mais au minimum, parlementaires
et publiques. Troisièmement, nous devons développer des pratiques d’autonomie
et des pratiques de coopération de sociétés associatives. Ce que nous devons
exiger du pouvoir politique, c’est que le cadre institutionnel dont il est
responsable permette le développement de ces rapports et ne les freine pas.
Nous devons développer des formes de partenariat, c’est-à-dire des rapports
d’égalité en droit, même si ça n’est pas toujours simple. Nous pouvons
apprendre beaucoup pour nous-mêmes de pratiques de partenariat ouvertes. Si on
prend l’exemple du budget participatif de Porto Alegre, un nombre important de
municipalités françaises commencent à comprendre qu’elles peuvent apprendre
d’expériences qui a priori peuvent
paraître lointaines et spécifiques. On voit bien qu’au fond dans un vrai
partenariat, enseigner et apprendre, c’est le même mouvement. Construire ces
rapports de partenariat, c’est changer la société française et c’est soutenir
les forces qui dans ces sociétés veulent aussi travailler au changement de leur
société. Quatrièmement, nous devons lutter au niveau mondial. En France, nous
devons à la fois affaiblir ce système de domination mondiale et renforcer ceux
qui dans chacun des pays africains posent de manière différente la question du
développement.
M :
Pour parler de Porto Alegre 2002, on a quand même
le sentiment que la présence africaine y était assez faible, à quelques
personnalités près, ainsi que celle du monde arabe, exception faite des
Palestiniens…
G. M. : Cette présence
était beaucoup moins faible que lors du Porto Alegre 2001. Pour le monde arabe,
il y avait aussi des Marocains, et quelques personnalités tunisiennes, mais pas
de mouvements, il est vrai. Il y avait par contre des mouvements africains mais
ils sont un peu restés entre eux. Il y avait les mouvements paysans, les
mouvements culturels avec la Malienne Aminata Traoré. Il y avait beaucoup de
mouvements d’Afrique du sud, la COSATU qui est l’un des syndicats de ce pays a
joué un rôle très important à ce niveau-là. La délégation africaine était
évidemment très faible par rapport aux huit cents Français, aux mille quatre
cents Italiens et aux vingt-cinq mille Brésiliens, ils étaient peut-être moins
d’une centaine mais c’était déjà un progrès significatif. C’est pour cela
d’ailleurs que maintenant l’enjeu de Porto Alegre ce sont les rencontres
continentales. Ceci étant, je voudrais revenir un peu là-dessus car il ne
suffit pas de dire qu’il y aura plus de monde la prochaine fois. C’est un peu
ce que j’ai développé sur les contradictions du mouvement citoyen mondial. Ce
mouvement citoyen mondial fait converger des mouvements historiques et
culturels différents. Il y a deux questions posées. Comment changer le système
mondial, c’est-à-dire comment s’opposer à la mondialisation néolibérale ? Et la
seconde, sur quelles bases construit-on une alternative de développement ? On
se rend compte alors qu’il y a trois courants historiques et culturels
principaux. Il y a d’abord ceux qui disent qu’ils vont s’opposer à la
mondialisation néolibérale en développant la régulation publique, pas étatique
mais publique. C’est le courant d’origine latine que l’on retrouve en France,
en Italie, en Espagne et forcément en Amérique latine. Dans ce courant on
trouve à la fois des internationalistes et des souverainistes, ce qui est
logique, ils ont leur place et ce n’est pas une déviation. La déviation pour
moi c’est le nationalisme et non le souverainisme. Le deuxième courant, c’est
le courant anglo-saxon qui dit s’opposer à la mondialisation néolibérale par le
renforcement du pouvoir des pauvres : c’est un courant très actif en
Angleterre, au Bangladesh, avec des gens très radicaux dont la référence est
l’économiste indien Amartya Senn et sa réflexion sur la pauvreté. Ce n’est pas
un courant négligeable. Mais, à l’intérieur de ce courant, on trouve aussi bien
des gens qui sont pour l’autonomie que des gens qui sont pour le marché. La
déviation dans ce cas, c’est le libéralisme, la libéralisation pour les
pauvres. Ces deux courants sont présents en Afrique, mais ne sont pas
importants. Le troisième courant, c’est le courant de Durban, c’est celui pour
qui s’opposer à la mondialisation néolibérale nécessite de s’opposer à
l’impérialisme, et donc à la vraie question, la question géopolitique de la
domination. Pour eux, il ne s’agit pas seulement de la question économique, car
elle n’est pas compréhensible sans la question militaire et juridique. Et ils
ont évidemment raison, mais les trois courants ont à leur façon raison, il ne
s’agit pas de faire une synthèse intellectuelle, il s’agit de se rendre compte
que leur diversité est une richesse. Dans ce courant-là, on trouve aussi bien
des anti-impérialistes au sens classique du terme que des populistes, et la
déviation dont ils sont potentiellement porteurs, ce sont les courants
intégristes. Chacun de ces courants a ses déviations qui, au fond, se
ressemblent beaucoup, parce que les régimes populistes sont quand même pour
l’essentiel libéraux. La vraie question est de savoir comment le mouvement
citoyen mondial peut changer le rapport de forces et résister à la
mondialisation néolibérale. Mais que proposer d’autre ? C’est là que la culture
de Porto Alegre est passionnante. Ce qui progresse aujourd’hui c’est, face à la
libéralisation et au rôle dominant de la régulation par les marchés financiers
et les institutions internationales comme le FMI, et l’OMC, l’exigence d’une
régulation fondée sur les droits et sur l’individualité des droits. Désormais,
les droits au développement sont aussi bien les droits civils et politiques que
les droits économiques, sociaux et culturels. C’est très intéressant et cela
correspond à un mouvement qui intéresse le Nord comme le Sud. On y retrouve
donc le problème à la fois des formes concrètes du développement, l’importance
du développement local participatif, l’importance de l’égalité d’accès au
service public, ça se concrétise même dans des politiques économiques. Nous
pouvons donc aller beaucoup plus loin qu’avant. Deuxièmement, ça interpelle
aussi des formes de gouvernance car le contrôle citoyen ce n’est pas seulement
le renforcement des États dans leur rôle de régulation, mais c’est aussi le
contrôle démocratique des États. Ce sont aussi les instances de recours, la
justiciabilité des droits, ce sont aussi des tribunaux devant lesquels on peut
poser la question de la légitimité de la dette, c’est aussi une nouvelle forme
d’intervention, y compris sur le pouvoir. C’est la construction d’espaces de
négociation, de rapports de force et de justiciabilité. Il ne faut pas sombrer
dans la judiciarisation de l’ensemble des rapports sociaux, mais asseoir le
développement sur l’égalité d’accès aux droits, c’est une alternative au
néolibéralisme. Du point de vue de la coopération, nous pouvons, y compris en
tant que société civile, dire ce que nous voulons comme type de coopération,
une coopération qui soutienne dans différents pays les forces, étatiques ou
autres, qui avancent dans l’idée de l’égalité d’accès aux droits, l’égalité
d’accès à l’eau, à l’énergie, à la sécurité alimentaire, à l’assainissement, à
l’environnement, aux droits des générations futures. Cela nous fournit un
critère d’évaluation des politiques. Celles qui renforcent ces objectifs sont
de bonnes politiques, celles qui vont à leur encontre pour le profit des
marchés financiers sont de mauvaises politiques de coopération comme de
développement. •