Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3809-6
176 pages

p. 29 à 34
doi: 10.3917/mouv.023.0029

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Retour sur une défaite

no23 2002/4

2002 Mouvements Retour sur une défaite
Dossier

Un hiatus entre l’antiracisme et sa culture

Philippe Mesnard
Parler de la montée de toute part de la xénophobie et du refoulé colonial est certainement juste. Mais il faut pousser le raisonnement plus loin et se demander comment il se fait que toute la culture des droits de l’homme, de l’antiracisme et de la mémoire des crimes contre l’humanité (pas seulement le génocide des Juifs) a si peu de poids sur l’opinion des gens. Si peu, que, au premier tour des élections présidentielles de 2002, un cinquième des votants a choisi un tortionnaire en Algérie.
Revenons en 1990, le 10 mai, trente-quatre tombes juives sont profanées dans le cimetière de Carpentras. Immédiatement, l’événement prend une dimension nationale. Il n’est pas un média qui ne traite de l’affaire. Le 14, à Paris, plus de deux cent mille personnes, auxquelles s’était joint le président de la République, François Mitterrand, défilent à l’appel de tous les partis, à l’exception du Front national. Mis en cause, ce dernier fait volte-face en 1991 en essayant de se faire passer pour victime d’un injuste soupçon. Les coupables viendraient de la jeunesse dorée de Carpentras. Mais, six ans plus tard, quatre skinheads sont confondus, et jugés en 1997. La société doit pouvoir se mobiliser contre le mal. Dans cette logique, les « jeunes » se sont trouvés les destinataires d’un message centré sur les droits de l’homme, la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’oubli. Nuit et brouillard a aussitôt été diffusé à la télévision. La plupart des professeurs d’histoire du secondaire ont désormais la cassette en réserve. « Faire appel à ce court-métrage est presque devenu un réflexe conditionné » (Éric Conan et Henry Rousso). Douze ans passent. Au premier tour des élections présidentielles, le 21 avril 2002, une majorité de Carpentrais choisissent Jean-Marie Le Pen. Ils sont parmi les cinq millions et demi dont on dit que leur vote a déclenché un tremblement de terre politique en France, et quelques vagues en Europe.
1990… 2002. Ma réflexion est partie de ce constat à double détente. Elle a aussitôt été alimentée par les nombreux reportages et rubriques qui ont mis en évidence la disparité des motivations de ceux qui ont choisi Le Pen. Certains n’avaient pas eu besoin d’être directement concernés par la violence, ni par la présence d’étrangers. D’autres pouvaient même être enfants d’immigrés. Le Monde a titré une de ses rubriques : « Immigrés contre immigrés ». Ressentiment social ? Vote protestataire ? Expliquer de cette façon l’inflation de ces votants est trop court. Difficiles à identifier, ils se sont ensuite dispersés au second tour et, cinq semaines après, lors des législatives. Je n’effectuerai pas d’analyse des analyses, je voudrais seulement porter l’interrogation sur quelques questions culturelles.
 
• Comme un hiatus
 
 
Voilà une quinzaine d’années que la culture mémorielle liée aux victimes civiles, avec en son centre le génocide des Juifs, a pris une ampleur médiatique, culturelle et politique jusqu’alors sans précédent. Ce faisant, les discours publics se sont moralisés. Combien de représentants politiques ou de puissantes institutions, l’Église pour ne citer qu’elle, ne convoquent pas régulièrement des références où l’histoire le cède à la mémoire et, répondant à l’attente générale, combien n’ont pas fait acte officiel de repentance ? Peu. Les droits de l’homme ont aussi eu leur promotion grâce aux nombreuses associations et ONG nées des années quatre-vingt, mouvement qui s’est toutefois accompagné d’une nette dépolitisation au regard des engagements des années soixante. Des crimes qui ne parvenaient pas à être reconnus dans leur dimension nationale comme la guerre d’Algérie, l’ont été. Les unes des journaux et les chaînes de télévision et de radio ont porté au grand jour la cruauté de son déroulement et, sans fard, des exactions commises par l’Armée française. Nouvel examen de conscience, à la suite du précédent avec le procès Papon. Tout cela, c’était il y a peu de temps. Le désir de justice, plus fort que jamais, désignait un avenir où, à plus ou moins brève échéance, pensait-on, il en serait fini de l’impunité et de l’amnésie. La « société civile » avait pris en charge comme une nécessité collective la transparence du passé et, dans une certaine mesure, celle du présent.
La culture de la mémoire, « plus jamais ça », les droits de l’homme, les mouvements antiracistes, « Touche pas à mon pote », contre l’oubli n’y ont rien fait. En France, un cinquième des votants se sont prononcés pour la politique ultra-sécuritaire, nationaliste et xénophobe d’un « ancien » d’Algérie, dirigeant un parti moribond, solidaire des négationnistes avec les thèses desquels il a ourdi quelques scandales fructueux pour sa renommée. Il y aurait donc un hiatus entre les valeurs universelles de la justice, la dignité et l’égalité et ceux qui, d’un coup, les ont révoquées. Pour approcher ce phénomène, j’avancerai un truisme : l’on n’entend pas tous les discours des droits de l’homme dans le sens qu’ils nous indiquent. Un truisme, sauf à se dire qu’une partie de la population peut y entendre, non des variantes, mais plutôt le contraire de ce qui lui est communiqué.
Ce qu’illustre un exemple venu de l’humanitaire. Le rapport entre la représentation de la victime et ce qu’y projette le spectateur n’est pas réductible à la pitié, la compassion, aux bons sentiments. Le regard que le passant jette sur les corps étiques de ceux qui souffrent, sur le voile de celle que l’on réduit au silence, ne déclenche pas forcément un désir de justice, ni de l’indifférence. Il peut renforcer chez le sujet un sentiment d’intégrité et d’appartenance à sa société ou au groupe auquel il s’apparente, aux dépens d’une solidarité au genre humain. Peut-être même est-ce pour certains une façon de se sentir en position de sujet, sentiment que l’adhésion à l’idéologie mémorielle et des droits de l’homme ne lui procure pas. C’est pourquoi, faire du « tapage médiatique » (Kouchner), dénoncer la ségrégation et la répression, prôner des valeurs d’humanité ne met pas à l’abri des contre effets, ni des interprétations contraires.
Les formats d’expression que prennent les discours de la conscience morale, parce qu’ils empruntent à la représentation marchande quelques-unes de ses propres logiques (urgence de l’interpellation, injonction moralisante sans recours ni nuance, marketing culturel), produisent du sens dans l’équivoque la plus complète. Ce n’est plus tant que medium is message (Mc Luhan), mais plutôt que le sens du message devient ses propres distorsions. C’est l’histoire d’une ONG qui lance, pour intéresser les adolescents, une campagne de sensibilisation contre la faim au Sahel en faisant poser une super mannequin noire américaine, certes filiforme, habillée en basketteuse. C’est l’histoire de ce groupe rock français qui utilise à des fins publicitaires la photo du petit enfant du ghetto de Varsovie avec les bras levés. La réception est un espace équivoque ; les études sur elle le soulignent nettement et soulignent aussi que les publicitaires s’en désintéressent souvent de peur d’être remis en question dans leur logique.
 
• Des dysfonctionnements
 
 
Partons du postulat suivant : tout système, plus particulièrement ici un système de discours et de représentation, mais aussi bien un système politique ou institutionnel, qui fonctionne admet, sur le plan de son propre fonctionnement, une part de (dys) fonctionnements qui contredit ses fins et ses valeurs, si humanistes soient-elles, voire qui contredit même ce qui justifie l’existence de ce système, jusqu’à ses fondements. On sort ici du binôme des fins et des moyens, et du rapport individu-collectif. Cette dynamique peut aller jusqu’à la paralysie du système en cause, ou bien jusqu’à en faire un système qui produit des effets contraires (injustice, ségrégation, exclusion, ou pire). On a reconnu que ce postulat n’avait rien d’original. Il a notamment porté toute la réflexion de Foucault quand celui-ci a voulu montrer que la modernité, en même temps qu’elle offrait l’idéologie émancipatrice des Lumières, avec ses idées de justice sociale et de fraternité, mettait en place des procédures disciplinaires inédites dans leur pouvoir de contrôle et dans l’étendue de leur domaine d’application. En ce sens, le questionnement critique aurait à se porter sur les dysfonctionnements sémantiques des discours et des représentations de l’idéologie des droits de l’homme et de la mémoire. Mais pour parler de ces effets indirects dont la nocivité s’est exprimée, entre autres, lors du vote du 21 avril, on ne peut isoler les dysfonctionnements du système des facteurs qui y sont corrélés : politique policière, ethnicisation du social et identitarisme, mémoire du ressentiment… En fait de corrélation, il s’agit plutôt de déconnexion, d’antagonismes et de paradoxes qui entraînent des double binds en série.
Ainsi, en dehors des discours de bonnes intentions que profèrent les politiques, il faut bien constater la plus totale contradiction au niveau des mesures et des pratiques. Alors que le respect de l’autre et de l’étranger comme valeurs premières de l’humanisme est professé a volo, depuis quelques mois, arguant du 11 septembre et de l’afflux de clandestins, la politique s’affirme comme un organe d’initiative policière. En même temps qu’elle se pare de morale et d’universalisme, elle devient l’organe justificateur des pratiques répressives de l’État. Même si cela a pu paraître littéralement abusif, lorsque, en 1997, en soutien aux « sans-papiers », des manifestants ont brandi des valises pour rappeler les rafles sous l’Occupation, l’analogie était métaphoriquement juste et non dénuée d’ironie alors que depuis les années quatre-vingt-dix, avec un pic en 1995, s’enchaînaient commémorations et condamnations de l’intolérance vis-à-vis des étrangers. Sept ans après, la pratique ségrégationniste et sécuritaire de la politique policière, alimentant la pompe à haine contre l’étranger, nous promet quelque apartheid sous le signe paradoxal de la défense des plus démunis.
Autre paradoxe, quand la culture de la mémoire est omniprésente (les médias et quantité d’artistes l’entretiennent), la pression du présent (précarisation des conditions de travail, insécurité tous azimuts : sexualité, médecine, retraite et, bien sûr, médiatisation exacerbée de la violence sociale) ne laisse de recul à personne. Entre respecter l’autre et craindre que celui-ci viennent usurper ses biens, droguer ses enfants, insécuriser son pays – pour peu que cet autre soit musulman –, nombreux cèdent à la seconde option sans mesurer à quel point ils participent de la même question sociale. L’héroïne de Rosetta des frères Dardenne dénonçant son ami maghrébin pour récupérer l’emploi qu’il occupait, ou les cheminots de Navigator de Ken Loach qui laissent mourir leur compagnon pour ne pas perdre leur job intérimaire sont deux exemples qui rappellent combien la situation économique entraîne la dégradation des rapports sociaux en deçà de la dignité humaine. De surcroît, l’ethnicisation dont cette question sociale est généralement l’objet pousse l’interprétation du côté des fantasmes identitaires.
Au moment où chacun est invité à retrouver la mémoire particulière d’où il est censé venir, la société devient une immense fabrique à ressentiment (produit polymorphe de l’aliénation économique et de la rancœur historique). Alors, la politique n’assurant plus la cohésion, se révèle la guerre sourde qui couvait au-dessous d’elle. Comme la victime ne concerne jamais tant quelqu’un que lorsqu’elle lui est proche, en appelant à l’universalité, paradoxalement, la démocratie des droits de l’homme convoque les particularismes en attente, quand elle ne suscite pas leur démultiplication. Bien que la légitimité du droit et de la justice ne soit pas à remettre en cause, peut-on encore se soustraire au constat de l’ambivalence de leur vocation universelle : celle-ci, absolue et non négociable, se retrouve néanmoins relative, car ne pouvant s’élever au-dessus de tous sans prendre en compte ces particularités qui font que « tous » n’existent pas en tant qu’entité réelle – sinon comme construction idéologique ou bien fiction. Tel est le paradoxe avec lequel l’universalité aurait à persévérer, si la politique assurait son rôle de lien majeur à l’intérieur de la société. Mais la politique se désintéresse de la question de l’égalité qui lui échoit au profit des règlements de l’ordre. Cela ne veut pas dire qu’elle doive parvenir au maintien permanent d’un régime d’égalité, mais que c’est à elle de porter la question de l’égalité, fût-ce par les combats les plus obstinés. C’est par la politique que la parole publique devrait se faire entendre, or cette possibilité chute dès lors que les prises de parole se font pour des intérêts communautaires généralement fondés sur la revendication et la défense d’une essence. C’est le réveil de la haine. Des Arabes haïssent des Juifs et des Juifs le leur rendent bien. Mais, pris au piège de l’exemplification et de ces facilités dramaturgiques, de certains Arabes on déduit une généralité qui les comprend tous, et pareillement pour les Juifs.
Pour ce qui est de l’appartenance à la République, si elle n’est pas reniée, peut-être par simple convenance, elle devient secondaire, jusqu’à s’éclipser devant la revendication identitaire. L’Europe sera-t-elle à même de pallier le morcellement des communautés nationales en retrouvant le geste politique ? Là précisément se situerait la tâche politique d’une gauche à gauche. Ou bien l’Europe continuera-t-elle à exister par l’instauration de procédures policières et par un fonctionnement administratif ? D’ailleurs, en matière de dysfonctionnement d’un système, l’administration de l’Europe est un bon exemple, puisque, du fait de son abstraction surplombante, elle nourrit de façon indirecte les ancrages populistes, corporatistes ou concrètement régionalistes. Dans la plupart des pays, se manifestent des signes de fragmentation (Basques, Flamands, Ligue du nord, Corse) ou des intentions sécessionnistes, ne fût-ce que par bravades. Le conflit d’ex-Yougoslavie a montré comment, une fois disloqués les liens ténus de la République qu’assurait un État, en l’occurrence, autoritaire, une ignoble « guerre des races » s’est vite installée.
 
• À droite et à gauche
 
 
L’affaiblissement du vote Le Pen au second tour, et des Front national et MNR aux législatives n’est-il pas le signe d’une prise de conscience ? En tout cas, cette prise de conscience ne sait pas rendre compte de ce qui perdure en deçà de toute visibilité sociale, c’est-à-dire de cette population hétérogène aucunement circonscrite dans les clichés habituels. Bien moins localisable que ne l’était, à l’évidence puisque son intention était de se montrer, la masse unie par l’unanimité contre l’extrême droite. Sitôt le mouvement déclenché, choisir son camp ne posait guère de problème. On a pu remarquer combien, des plateaux télévisés au réseau Internet, les prises de position étaient éloquentes et aisées.
Si une partie de ceux qui ont voté Le Pen ont fait machine arrière, si sa figure et son personnage n’ont pas résisté à la pression généralisée, je ne pense pas que la population potentiellement favorable aux thèses et aux positions de l’extrême droite ait véritablement diminué. Si « réveil républicain » il y a eu, le revirement qu’expriment ces phénomènes ponctuels, mimétiques du plus grand nombre, n’a rien de rassurant. Ils sont travaillés de l’intérieur par une rumeur sourde qui veille avant de se polariser sur de prochaines figures. Le Pen fera son temps, s’il ne l’a déjà fait, de même que l’idée qu’il puisse symboliser une autorité charismatique aujourd’hui introuvable dans les partis politiques traditionnels. C’est de la relève qu’il faut s’inquiéter. Elle peut très vite apparaître, sans crier gare, avec une présentation d’elle-même aux antipodes des stéréotypes caricaturaux et surannés que Le Pen s’est fait fort d’endosser. L’originalité politico-télégénique d’un Pim Fortuyn n’a pas de précédent dans son pays (celle d’un Haider, d’un Berlusconi ou d’un Fini n’en avait guère non plus). Quant à la droite qui, appliquant une politique ultra-sécuritaire, croit tirer à elle les arguments de l’extrême droite, elle ne fait que préparer aux succès de celle-ci. Voilà un tableau bien pessimiste ! Et la gauche alors, la gauche à gauche ?
La gauche intellectuelle – je parle ici d’une gauche plus parisienne que de province, que je connais pour y appartenir –, cette gauche, donc, cherche à attraper le réel social avec des modèles imaginaires et des références historiques. Mais son problème est que, au fur et à mesure qu’elle devrait se rapprocher de ce réel, elle s’en éloigne, tout en se maintenant dans l’illusion d’une proximité avec lui. Il suffit de lire crayon en main les déclarations de quelques jeunes revues après le 21 avril. « Constituant », « États généraux », d’où sortent ces analogies ? Sont-elles inspirées par la société, contre un pouvoir dominant qu’il s’agit de renverser, ou bien viennent-elles d’un imaginaire révolutionnaire qui a soif de réalité ? Dans quelles conditions ont été publiés les textes du numéro de la première semaine de juin des Inrockuptibles ? Dans des conditions de soutien total de la part des médias et des politiques. Pourquoi alors rejouer le Grand soir que beaucoup n’ont même jamais souhaité ? Il y a quelques années, à propos des revues littéraires, j’avais remarqué la facilité de celles-ci à rejouer le scénario des avant-gardes ; ceci est du même ordre. En lisant entre les lignes, on reconnaîtra chez les plus avant-gardistes une forme spécifique de narcissisme utile qui engage chacun à s’autofonder en se prenant pour Sartre et Foucault réunis – drôle de couple, non ? Ces positions témoignent en fait de guerres larvées entre egos, où les protagonistes jouent la mise en scène de leur identité intellectuelle. Il ne faut pas dénier à la représentation le pouvoir de permettre à celui qui la produit de faire de sa simple présence un acte. La représentation, à l’instar du discours, recèle un pouvoir performatif qui profite au sujet qui la crée. Mais si ces phénomènes ont une pertinence certaine à l’intérieur du champ dans lequel ils ont lieu, quelle valeur de véridiction ont-ils avec le social auquel ils prétendent ?
Et le problème d’une gauche sociale ? La connaissant peu, je limiterai mon propos. Je pense d’ailleurs qu’il est maladroit de maintenir, même implicitement, surtout implicitement, cette distinction : intellectuelle/sociale. On raterait ainsi l’approche des modes de subjectivation les plus contemporains et de leurs déterminations. D’ici à ce que cette situation, combinée à l’impossibilité de remettre en question les structures militantes, laisse les mains libres à l’extrême droite, je suis près de penser qu’il n’y a qu’un pas… •
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