2002
Mouvements
Une autre gauche est possible. Mais quel boulot !
Dossier
Pour une « nouvelle alliance », mais à quelles conditions ?
Gilbert Wasserman
Comment allier exclus, catégories populaires et couches moyennes autour d’un même projet politique ? Cela peut sembler difficile, d’autant qu’il n’est pas du tout certain que cette catégorisation soit la bonne. Pourtant, c’est l’une des clés de tout projet de transformation sociale et d’une reconstruction de la gauche qui se situe à gauche.
Les classes populaires seraient-elles de retour ? Singulièrement minorées dans les analyses politiques ces dernières années, voici que depuis le 21 avril, de nouveau, politologues, sociologues, psychologues, journalistes et politiques se penchent sur leur cas. Ce soudain retour sous les feux de la rampe n’est pas, pour autant, par lui-même annonciateur d’une réévaluation, ni d’une évolution majeure des stratégies politiques des uns et des autres. En effet, au terme de trois mois de débats sur la question, on voit se dégager à gauche plusieurs types d’analyse au bout du compte aussi peu novateurs et potentiellement efficaces les uns que les autres.
Pour les uns – ils se recrutent essentiellement dans les courants dits « modernistes » du Parti socialiste –, la désaffection des catégories populaires à l’égard de la politique en général et de la gauche en particulier correspond à des tendances sociétales tellement lourdes qu’il serait vain de chercher à les contrebalancer par des politiques sociales coûteuses et électoralement non payantes. Les mêmes, sans trop le proclamer publiquement, estiment même que si ces catégories sociales venaient à se réinvestir dans le champ politique, ce serait plutôt du côté de la droite populiste ou de l’extrême droite et qu’il vaut donc mieux consentir à leur effacement progressif. Cette vision-là a pour elle la cohérence, elle profite dans le même temps de la perte de sens d’une stratégie articulée depuis le congrès d’Épinay en 1971 sur le couple PCF-PS, pour mettre un terme à une phase historique considérée comme dépassée et procéder à un recentrage social-libéral désormais assumé.
Les deuxièmes – on les trouve pour une part au PS, pour une autre au PCF, mais aussi dans une large part du mouvement syndical – militent à juste titre contre les projets de régression sociale de la droite et pour que la reconstruction de la gauche fixe parmi ses objectif prioritaires la reconquête des catégories populaires. Pourtant, ils ont tendance à le faire à partir d’une culture relativement classique plus axée sur la préservation des acquis que la conquête de nouveaux droits, plus articulée sur l’amélioration de la situation de ceux qui ont un emploi stable que sur celle des chômeurs, des précaires, des « sans droits » en général.
Les troisièmes – on les trouve largement chez les Verts et dans toute une série d’associations –, faute de capacité réelle de représentation des catégories populaires, se situent surtout sur le terrain de la solidarité avec les plus pauvres. D’où une attention prioritaire au thème de l’exclusion, aux minima sociaux, mais une relative inattention aux bas salaires, aux réalités de l’exploitation, à la médiocrité des conditions de vie et de logement, en clair à ce qui concerne ceux qui ne sont pas dans la misère mais vivent plus ou moins mal, soit le plus grand nombre.
Les quatrièmes enfin – on en trouve encore au PCF, quelques-uns à la LCR et nettement plus à Lutte ouvrière – s’autoproclament représentants naturels de classes sociales qui ne votent en réalité que faiblement pour eux et qui seraient par nature porteuses de vérité et de progrès social. Les mêmes se croient autorisés à parler en leur nom et à leur place. Pour ceux-là l’avenir ne peut se situer que dans le retour à la conception du parti de classe se délimitant voire s’opposant au reste de la société, même si pour certains des alliances ponctuelles sont concevables.
Ces quatre attitudes dominantes s’entrecroisent évidemment avec toute une gamme de nuances ; il reste cependant à se demander quelle nouvelle synthèse est envisageable pour une gauche qui serait réellement décidée à axer sa reconstruction sur une nouvelle connexion avec les catégories dites populaires. Cette volonté ne doit d’ailleurs surtout pas reposer sur on ne sait quelle mythe d’un « populaire » chimiquement pur, sorte de « bon sauvage » rousseauiste auquel il faudrait restituer sa virginité première. Elle ne peut progresser qu’en regardant en face les conséquences lourdes d’une perte progressive de dignité et de reconnaissance sociale qui dans certains cas se transforme en un mépris de soi qui conduit presque toujours à la haine de l’autre. Dans le même temps, cette question est vitale pour la gauche, qui ne peut retrouver du sens qu’à partir de ses valeurs historiques fondamentales, elle l’est également pour la démocratie qui se condamne à n’être plus qu’un ersatz lorsqu’elle se résigne à ce que des pans entiers de la société s’éloignent de l’expression politique.
La tâche est rude, nous nous contenterons ici de proposer quelques pistes.
• Définir une nouvelle alliance
Cela peut surprendre mais c’est à Lionel Jospin que nous emprunterons la première de ces pistes. En effet, à la fin du mois d’août 2000 à La Rochelle, lors de l’université d’été du PS, le Premier ministre lance une formule qui semble prometteuse en proposant une « nouvelle alliance » qui unirait les exclus, les catégories populaires et les couches moyennes. On n’en est certes plus au temps du « front de classe », cher à Jean Poperen dans les années soixante-dix, au sein duquel la classe ouvrière devait occuper la place centrale. Pourtant, la préoccupation alors affirmée par Lionel Jospin aurait mérité d’être prise au sérieux, même si, sur le fond, cette façon de figer des catégories est tout à fait contestable. En effet, l’exclusion n’a pas remplacé l’exploitation, elle en est, en réalité, une des formes exacerbées. Par ailleurs, entre les chômeurs de longue durée et les salariés très précarisés, voire ceux que l’on nomme les « travailleurs pauvres », la frontière est ténue. De même, si par catégories populaires on entend ceux qui gagnent moins de 2 500 euros par mois par ménage, c’est la grande majorité des familles françaises qui est ainsi désignée ; enfin, qu’est-ce au juste que les couches moyennes quand la grande majorité de celles-ci est composée de salariés ? Il est urgent de faire le clair sur ces définitions de classes et catégories sociales aujourd’hui. Nous tenterons d’y contribuer dans un numéro ultérieur de Mouvements.
Il n’en demeure pas moins que, dans une société comme la nôtre où plus grand monde ne se considère comme mono-appartenant à une classe ou à un groupe social mais plutôt comme multi-appartenant, aucun projet de transformation sociale n’est concevable sans reposer sur une alliance sociale large et diversifiée. Hélas, à peine Lionel Jospin avait-il formulé cette politique de nouvelle alliance, qu’il cessait dans les faits de la mener, alors qu’elle l’avait été partiellement au cours des trois années précédentes. D’une baisse de l’impôt sur le revenu ne bénéficiant qu’aux plus riches et faiblement aux classes moyennes, au refus d’augmentation des minima sociaux sous le fallacieux prétexte des « trappes à chômage », on a même fait le contraire de ce qui était ainsi désigné.
La nouvelle alliance sur laquelle la gauche pourrait réinstaller un projet de transformation sociale reste donc à redéfinir et cela ne peut être fait sans s’interroger sur l’endroit où devrait être placé le curseur. Il ne s’agit évidemment pas d’en revenir au mythique « rôle dirigeant de la classe ouvrière » et des intellectuels devant se mettre au service de cette dernière, dans le même temps la notion même d’alliance serait dépourvue de sens si elle devait signifier de façon plus ou moins sous-entendue une position subalterne des catégories connaissant le plus de difficultés sociales.
Quitte à irriter les tenants d’une intangible « égalité républicaine », il nous faut affirmer qu’il est prioritaire, pour donner un sens à la nouvelle alliance, de rattraper une part au moins du considérable retard accumulé par les plus pauvres en terme de redistribution sociale. La gauche française doit donc apprendre à pratiquer de façon bien plus active et étendue des politiques de discrimination positive tout en veillant à ne pas se laisser glisser sur la voie dangereuse du communautarisme.
• D’abord la lutte contre les inégalités
Il faudra bien un jour se demander pourquoi, depuis 1936, tous les passages de la gauche au pouvoir se sont déroulés selon le même schéma : de un à deux ans de réformes réelles, puis une pause, puis une phase d’immobilisme quand ce n’est pas de régression. On y verra sans doute le poids des intérêts économiques dominants, celui de la technostructure, le fait que la poussée populaire du départ s’est affaiblie quand elle n’a pas disparu. Pour autant l’abandon de la boussole de toute politique de transformation sociale que devrait être la lutte contre les inégalités a toujours des conséquences incalculables. En premier lieu parce que le résultat concret d’un tel abandon n’est jamais neutre, un relâchement ne signifie pas un maintien du statu quo mais le creusement d’un nouveau fossé. En second lieu parce que, quelles que soient les autres réformes conduites sur le plan sociétal notamment, c’est légitimement à l’aune de l’aggravation ou de la réduction des inégalités que l’on peut décider si une politique est de gauche ou non. On ne saurait à ce propos trop conseiller à nos lecteurs de relire le débat que nous avions publié, en mai 2000, dans notre numéro intitulé « Penser à gauche » entre le philosophe italien Norberto Bobbio et le directeur de la New left review britannique Perry Anderson. Le premier proposait de redéfinir la gauche essentiellement à partir de la volonté de rendre le monde vivable quand le second lui demandait de ne pas oublier que perdre pied dans le combat contre les inégalités reviendrait pour la gauche à se perdre elle-même.
À l’évidence, la lutte contre les inégalités sociales qui sont aussi dans une large mesure des inégalités de genre, porte sur des champs très vastes : la redistribution de la richesse, la fiscalité, l’accès à l’emploi, les politiques de revenus, la protection sociale, l’accès à la santé le développement des services publics et le tout à échelle nationale comme européenne… Sur chacun de ces chapitres il convient de se demander comment tout à la fois allier les intérêts du plus grand nombre et ceux des plus défavorisés, mais à la condition de ne pas se réfugier dans une fausse moyenne au bout du compte inéquitable, et au contraire de permettre le rattrapage pour ceux que la croissance de ces dernières années a laissés au bord du chemin.
Par ailleurs la lutte contre les inégalités ne saurait se limiter au social pris au sens étroit du terme. C’est en effet peut-être d’abord par son incapacité à penser et à construire une politique scolaire et d’éducation anti-inégalitaire que la gauche s’est éloignée des rives de la transformation sociale. Chacun le sait, la massification scolaire n’a pas été une démocratisation et l’école dont on nous a tant vanté les mérites en matière d’intégration républicaine n’a jamais cessé de fonctionner comme une machine à reproduire et aggraver les inégalités sociales, qui sont aussi des inégalités culturelles. S’il est donc un domaine pour lequel la discrimination positive devrait devenir une règle de conduite c’est bien celui de la politique d’éducation. L’égalité ne peut être réduite à une simple égalité des chances : il faut assurer les conditions matérielles de ladite égalité des chances en privilégiant les zones les plus difficiles tant en moyens qu’en qualité et expérience professionnelle des enseignants. Cette problématique existe sans doute depuis la création des ZEP par Alain Savary en 1981, mais elle n’a jamais fonctionné comme le cœur de la politique scolaire, ni jamais été vraiment prolongée jusque dans l’aide individuelle à chaque enfant en difficulté. Il en va de même pour la formation hors du système scolaire. Lionel Jospin a tenté de présenter comme un axe majeur d’un éventuel quinquennat la formation tout au long de la vie. Pourtant, cette proposition est apparue comme une formule creuse parce que l’expérience faite depuis trois décennies de la formation professionnelle amène le plus grand nombre à penser qu’elle ne concerne vraiment que les cadres et les diplômés, quand pour les autres il s’agit surtout de voies de garage ou de moyens de maquiller le chômage. La gauche ne pourra reprendre cet objectif nécessaire comme étendard qu’à la condition de se donner les moyens d’une modification fondamentale d’une situation où un droit théoriquement conquis bénéficie en premier lieu à ceux qui n’en ont pas forcément le plus besoin.
• Pour changer à gauche, changer la gauche
Nous ne cherchons pas ici à nous ériger en juges des stratégies politiques des différentes formations de la gauche, ni à proclamer que tel type de rassemblement serait préférable à tel autre. Il n’en reste pas moins que la réflexion stratégique n’est pas séparable de la nature du projet. S’intéressant à la politique, Spinoza a un jour parlé du sentiment de tristesse produit par celui d’impuissance. D’une certaine façon, on nous décline aujourd’hui cette tristesse de l’impuissance à partir de deux conceptions de la gauche. Le mode d’expression de la première tend à la résignation dès lors que bien peu de transformations seraient possibles. Le mode d’expression de la seconde vise à la consolation : puisque nous sommes impuissants à provoquer le « grand soir », autant nous consoler par la pureté de notre critique de l’existant, par des postures radicales qui ne permettront sans doute pas d’inverser le cours des choses mais qui auront toujours le mérite de gêner l’adversaire. Ce couple résignation-consolation rend peut-être mieux compte de la réalité que l’opposition traditionnelle entre gauche de gouvernement et gauche de protestation. En effet, être gauche de gouvernement, même quand elle ne gouverne pas au plan national, n’implique en rien le renoncement à une action volontaire et de l’autre côté être gauche de protestation n’implique en rien de se contenter de défendre des statu quo. On peut même dire que la gauche ne sera en mesure de construire cette nouvelle alliance que dans la mesure où elle sera capable d’être tout à la fois gauche de résistance et de perspectives, d’action et de proposition, de lutte et de gestion.
Un deuxième défi réside dans le refus d’une autre impasse : une gauche qui se définirait comme ayant vocation à défendre un « intérêt général », sorte de postulat passant avant toute réalité conflictuelle ; ou au contraire en revenir à la conception d’une gauche étroitement représentante, en s’autoproclamant telle, d’une classe sociale – ici la classe ouvrière – flanquée de quelques alliés. En tout état de cause, cette stratification – le PC pour les ouvriers, le PS pour les couches moyennes, les Verts pour les « bobos » et la droite pour les bourgeois – ne fonctionne plus pour autant qu’elle ait jamais fonctionné. Toute la difficulté réside dans le fait que l’intérêt général n’existe pas a priori, il ne peut être que la résultante d’une conflictualité exprimée. En même temps, la synthèse politique réalisée n’a de chances de réussir que si elle est acceptable pour la plus grande part de la société. Il peut et doit bien sûr exister des inflexions particulières pour telle ou telle composante de la gauche, mais un projet global de transformation sociale ne peut aboutir sans tenir compte de cette réalité. En d’autres termes, la priorité donnée à la lutte contre les inégalités doit devenir le projet de toutes les forces sociales et politiques concernées.
Un troisième défi réside dans la nécessité de ne pas s’enfermer dans des visions trop traditionnelles qui risqueraient d’apporter, aux questions sociales notamment, des réponses inadaptées aux problèmes et aux aspirations qui existent au sein des composantes diverses de la nouvelle alliance. Ainsi, il était et il est toujours indispensable de répondre à l’offensive du MEDEF dite de « refondation sociale » par le refus de privilégier le contrat sur la loi. La préservation et la conquête de droits nouveaux ne peuvent se mener qu’à partir de batailles collectives pour des droits collectifs. Dans le même temps, ces nouveaux droits collectifs doivent permettre dans une large mesure une relative individualisation des droits, une possibilité, par exemple en matière de retraites, de les décliner en fonction d’aspirations individuelles.
Un quatrième défi pour cette gauche de la nouvelle alliance nécessite de tordre définitivement le cou à cette opposition sans objet entre gauche sociale et gauche morale, gauche populaire et intellectuelle. Les avancées sociales sont l’affaire de tous et les avancées sociétales également.
Cinquième et dernier défi, la gauche doit devenir capable de mener ensemble démocratie représentative et démocratie participative. Plus exactement on ne pourra renouveler et relégitimer le représentatif qu’à la condition d’une forte poussée du participatif. Il n’y a évidemment pas besoin pour expérimenter cette démarche d’attendre un retour au pouvoir car la question se pose à tous les niveaux et peut-être d’abord au niveau local. •