2002
Mouvements
Livres
À propos de travail, famille... et genre
Voici trois livres sans aucun rapport direct les uns avec les autres, mais qui aident à faire le point sur les connaissances et sur la réflexion féministes à propos du travail, de la famille, et de l’émancipation en général.
Louise A. Tilly et Joan Scott, Les femmes, le travail et la famille, Petite bibliothèque Payot, 2002, 389 pages, 10,40 €.
L’ouvrage de Tilly et Scott, dont Dominique Méda rend ici compte, est surtout un livre d’histoire sociale concrète d’une grande richesse. Celui de Delphine Gardey, qu’a lu pour nous Gérard Auffret, est également un livre historique qui évoque les employées de bureau, histoire à partir de laquelle l’auteure pose la question du genre et de l’égalité. C’est sur ces mêmes thèmes que se penche l’ouvrage collectif de Jacqueline Laufer, Catherine Marry et Margaret Maruani, qu’examine Michel Verret. Ce dernier en profite, ce qui n’est pas une critique à l’ouvrage, pour suggérer que la réflexion en termes de genres ne se déconnecte pas d’une réflexion en termes de classes.
Il s’agit à l’évidence d’un livre très important, non seulement en raison des idées développées, mais aussi en raison de la méthode adoptée et de la position des deux auteurs dans le champ de recherche concerné. Rappelons en effet que ceux-ci ont engagé en 1975 leur recherche – qui deviendra cet ouvrage en 1978, traduit en français en 1987 – pour répondre à la demande du mouvement féministe « de mettre fin à l’invisibilité et à la marginalité des femmes », demande relayée par les départements universitaires auxquels appartenaient Tilly et Scott à l’époque. D’où le caractère pédagogique de l’ouvrage, qui s’attarde, à juste titre, sur les définitions des principaux concepts et sur le caractère socialement et historiquement construit de ceux-ci mais aussi, et c’est un des aspects remarquables de ce livre, la rigueur dans la recherche, le traitement et l’exhibition des sources.
Ce livre est en effet tout sauf une grande réflexion éthérée ou générale sur les femmes, le travail et la famille : c’est au contraire un exemple parfait d’histoire sociale concrète, fondée sur un matériau d’une très grande richesse (statistiques, analyses démographiques, études économiques et historiques, monographies, actes notariés, enquêtes sociales, livres comptables des usines, budgets de familles, mais aussi extraits de romans ou d’écrits de l’époque, chansons…) et sur une comparaison fine et serrée des évolutions de trois types de cité (commerce, mines et manufactures de textile) dans deux pays, l’Angleterre et la France, qui n’ont pas eu la même croissance économique au xixe siècle et au début du xxe siècle.
Ce dispositif de recherche, ces choix de terrain et d’époque ne sont pas anodins : ils doivent au contraire permettre d’apporter des réponses aux questions qui traversent le mouvement féministe américain dans les années soixante-dix ou plutôt d’affiner les positions théoriques de celui-ci : « la plus grande partie des théories des années soixante-dix, écrivent nos deux auteurs, insistait sur la relation entre travail salarié et l’amélioration du statut de la femme ; le travail […] était présenté comme une solution à l’enfermement de la femme dans sa maison et à sa dépendance […] le lien entre les salaires et la libération des femmes semblait aussi associé à l’idée que l’autodétermination était possible sur le marché du travail, mais pas dans la famille […] qu’on laissait derrière soi les liens familiaux lorsqu’on prenait un travail. Nous estimions dépassées ces oppositions ».
Une enquête sur le travail salarié des femmes
Tout le but de l’ouvrage vise en effet à mettre en évidence combien le travail et la famille, indissolublement liés, ont adopté des configurations et des agencements différenciés non seulement selon les époques, mais aussi selon les contextes locaux, la situation économique et démographique, l’état des marchés du travail. Quels sont donc les principaux enseignements de ce qui est bien, ainsi que le revendiquent les auteurs, une « enquête » ? Le premier est que le travail salarié a représenté, en lui-même, un changement, mais non une amélioration de la position sociale des femmes et n’a pas modifié de manière spectaculaire les relations qu’elles entretenaient – en tant que filles, épouses ou mères – avec leurs familles, et ceci malgré l’industrialisation qui créait pour les femmes de nouvelles possibilités de gagner de l’argent en dehors du foyer : l’entrée des femmes sur le marché du travail salarié n’était souvent qu’une stratégie familiale, une manière pour elles d’assumer leur part habituelle des responsabilités familiales. Deuxième enseignement – et c’est évidemment la démonstration la plus frappante de l’ouvrage : « la caractéristique des occupations des femmes est d’être typiquement féminine. De la période préindustrielle au marché du travail actuel, il y a toujours eu une ségrégation sexuelle des tâches, et celles des femmes ont toujours été associées à un savoir-faire limité et à un salaire inférieur ». Les marchés du travail de l’un et l’autre sexe ne sont pas seulement différents, écrivent Tilly et Scott, ils sont aussi asymétriques : et c’est l’un des apports majeurs du livre de montrer comment, en France et en Angleterre, dans tous les bassins d’emploi étudiés et à toutes les époques, l’entrée des femmes dans un secteur ou une profession s’est systématiquement accompagnée de l’invention ou de la désignation de postes ou de tâches qui leur étaient exclusivement réservés, moins payés et moins valorisés, tant au moment de l’industrialisation et de l’entrée en masse des femmes dans les fabriques textiles qu’au début du xxe siècle lorsque les femmes rejoignirent le secteur tertiaire.
Mais la segmentation de la main d’œuvre ne consiste pas seulement en l’affectation de tâches spécifiques aux hommes et aux femmes : les types de travaux, de postes, de statut et de rémunération sont également fonction du cycle de vie et du statut matrimonial de ces dernières : Tilly et Scott insistent, à juste titre, tout au long de l’ouvrage, sur la manière dont les femmes ne se verront pas offrir les mêmes postes par les employeurs selon qu’elles sont célibataires ou mariées, sans enfants ou pourvues d’enfants, d’enfants jeunes ou d’enfants susceptibles de travailler… On voit aussi comment, au fur et à mesure qu’on avance dans le xixe siècle et que les salaires des ouvriers augmentent, les femmes mariées des milieux populaires peuvent parfois se permettre d’arrêter de travailler – rêve secret des femmes, des ouvriers, des réformateurs sociaux et des hommes politiques – et s’occuper uniquement de leurs enfants et de leur foyer.
Car l’ouvrage montre un autre mouvement à l’œuvre tout au long du xixe siècle mais qui ne trouvera son aboutissement qu’au début du xxe siècle : sous le coup de la diminution du nombre d’enfants (grâce à la régulation des naissances), de la diminution de la mortalité infantile (grâce à la promotion par l’État de pratiques médicales et hygiéniques nouvelles comme la stérilisation des biberons) et de la prolongation de la présence des enfants au foyer (résultant de l’interdiction du travail des enfants et de l’obligation scolaire), la famille se transforme peu à peu de cellule économique de production en lieu d’investissements affectifs et de soins exigeant du temps : « au cours des premières décennies du xxe siècle, les enfants ont pris une importance de plus en plus grande au sein des familles de la classe laborieuse. En conséquence, les mères passaient plus de temps à s’occuper d’eux […], l’avenir de l’enfant devint une espèce d’investissement […], l’importance de l’amour de la mère pour ses enfants devint plus visible au début du xxe siècle ».
Avec la seconde guerre mondiale, c’est encore un autre tournant qui est pris : sous le coup de la diminution de la fécondité, des politiques hygiénistes, des meilleurs soins donnés aux enfants, les mères n’ont plus besoin de consacrer autant de temps à leurs enfants. Poussées par la nécessité de garder ceux-ci à la maison plus longtemps, et de leur faire faire des études, mais aussi d’augmenter continuellement le standard de vie de la famille, les mères cherchent à obtenir un emploi de façon durable. La boucle est bouclée et le fait important est là : à travers toutes les vicissitudes du travail des femmes, un élément reste central, c’est l’influence de la famille, du début du xixe siècle à la seconde moitié du xxe siècle, sur les activités productrices de ses membres, et notamment des femmes.
Outre cette fresque remarquable d’érudition et de finesse, le moindre mérite de l’ouvrage n’est pas de laisser plusieurs grandes questions ouvertes pour les recherches futures et notamment celle-ci : « pourquoi les employeurs ont-ils à certaines époques décidé d’embaucher des femmes, surtout pour des emplois entièrement nouveaux où n’existait aucun préjugé précédent contre elles ? […] Comment les employeurs ont-ils justifié ces décisions ? […] Par quels moyens le travail des femmes a-t-il été défini comme un travail que seules des femmes pouvaient exécuter ? ».
Un livre qui devrait nous permettre de faire se rapprocher deux tendances actuellement à l’œuvre dans le milieu de recherche français spécialisé sur le travail féminin – la tendance qui analyse principalement les discriminations opérées par les entreprises, et la tendance qui s’attache plus à mettre en évidence les déterminants familiaux du travail des femmes – et nous permettre d’engager à nouveau des approches intégrées. •
Dominique Méda
Delphine Gardey, La dactylographe et l’expéditionnaire, histoire des employés de bureau 1890-1930, Belin, 2000, 320 p., 19 €.
Une réflexion sur la question du genre et de l’égalité professionnelle est proposée par Delphine Gardey dans La dactylographe et l’expéditionnaire. Elle convie le lecteur à l’aborder par le biais de l’évolution d’un métier, celui des employés de bureau entre 1890 et 1930. Approche pour le moins originale : les recherches précédentes sur l’histoire du travail ont en effet privilégié les lieux de production, les secteurs d’industrialisation et de rationalisation, marques d’une époque, où l’équilibre était fragile entre, d’un côté, l’économie d’une production de masse et, de l’autre, les ambitions sociales de catégories professionnelles avec, pour conséquence, le renforcement d’une culture ouvrière.
Delphine Gardey nous aide à mieux comprendre l’évolution sexuée de la profession « administrative », évolution qui, au fil du temps, a subi une profonde mutation puisqu’au départ, ces emplois étaient pour la plupart masculins. Que s’est il passé ? Comment comprendre cette transformation ? Quel sens lui donner ? Certes, les rapports entre le féminin et le masculin ont engendré sans cesse des processus sociaux, de constructions sociales. Les multiples négociations engagées au fil du temps entre acteurs n’ont pas réussi à mettre en place une équité totale, et aujourd’hui encore, la domination masculine est incontestable. Comment ces interactions, qui auraient pu pourtant servir la promotion de la cause féminine, se sont traduites dans les faits, par cette domination masculine ?
De l’employé à l’employée : une féminisation de la machine à écrire…
Au début de l’histoire dans les années 1890, l’employé de bureau est un homme, un homme de bonne éducation et cultivé, connaissant tous les rouages de l’entreprise et pouvant conseiller habilement son employeur. Il ne dispose pas d’une fortune importante, mais il s’accommode de son statut qui lui offre de bonne perspectives de mobilité sociale. Il aspire surtout à celui d’homme d’affaires. À la fin des années trente, cet employé est une femme ayant un bon niveau d’instruction mais astreinte à des tâches répétitives et sans perspective d’évolution de carrière. De plus, elle est soumise aux pressions hiérarchiques exercées, le plus souvent d’ailleurs, par le genre masculin.
La féminisation de la profession commence par celle des tâches et des fonctions administratives qui se met en œuvre vers la fin du xixe siècle. Elle précède donc l’invention de la machine à écrire, même si celle-ci accélère le processus de féminisation des bureaux. Car c’est bien autour de cet outil que va se constituer une profession très clairement associée au sexe féminin.
Deux processus se mettent en œuvre pendant la période 1890-1910 : une sexualisation de la machine à écrire ; une construction de la pratique dactylographique. Dès sa commercialisation au États-Unis, la machine à écrire est sexuée : sa fabrication est confiée aux femmes, le design est proche de la machine à coudre, son clavier ressemble à celui d’un piano et attire ainsi une catégorie de femme appartenant à la petite bourgeoisie. Ainsi s’opère la féminisation de la profession aux États-Unis où dès 1880, les femmes représentent déjà 40 % de la profession. Ainsi, lorsque la Remington arrive en France dans les mêmes années, elle n’est déjà plus neutre ! Et même si, dans un premier temps, ce sont les hommes qui accédent aux emplois, un processus de féminisation s’engage et fait sentir ses effets tout de suite après la première guerre mondiale. Par contre, ce qui ne change pas entre les deux époques est le terme « employé » qui met l’accent davantage sur un état de dépendance que sur celui d’une profession.
… s’accompagne d’une nouvelle condition ouvrière et féminine
Certaines théories vont peu à peu remettre en avant l’adéquation qui existe entre la machine et les qualités naturelles des femmes. Elles remplacent de plus en plus souvent les hommes et initient une nouvelle ère, plus moderne. D’autres discours viennent simultanément justifier le recours de plus en plus fréquent aux femmes dans cette profession : le thème des « difficultés de la vie » est prépondérant jusqu’en 1910 et les filles de bonnes familles sont invitées et souhaitent même, pour sortir leur famille de la gêne, occuper un emploi convenable, socialement acceptable. C’est pourquoi elles s’investissent dans ce métier.
Delphine Gardey laisse donc apparaître deux fonctions de ces discours et représentations. D’une part, l’assimilation de l’objet (machine à écrire) à la femme, et d’autre part, la possibilité pour des femmes non socialement destinées au travail, de trouver un emploi convenable.
La remise en question du lien entre la prise de notes abrégées et la dactylographie intervient au début du xxe siècle et aura des conséquences sur le travail et donc le statut de la dactylo. L’apparition du dictaphone sera la cause directe de la création d’un corps à part entière (sans possibilité de mobilité ascendante dans l’administration). Les femmes, qui peu à peu remplacent les hommes (employés aux écritures), s’avèrent deux à trois fois plus rapides que leurs homologues masculins, et ne touchent pourtant qu’un tiers de leur salaire. Peu à peu, la disparition progressive du travail de sténodactylo qui rendait nécessaire la relation directe entre un patron et une employée aboutit à la constitution de pools de secrétaires. Et c’est à partir des années vingt que le travail s’organise différemment. Les partisans du taylorisme de bureau tentent de rationaliser de plus en plus ce métier. Les tâches sont standardisées, soumises à des critères stricts, la production est quantifiée, chronométrée et contrôlée. Le salaire est payé au rendement. Et parallèlement, les discours de l’époque tentent de justifier ces évolutions au prétexte d’une dextérité meilleure de l’agent féminin et de sa perfection dans la répétition des gestes.
La standardisation du travail de la dactylo conduit ainsi à une déqualification, avec la perte, d’une part, d’une polyvalence mais aussi, d’autre part, de celle du statut d’employée de bureau. Elle prend même le statut de manœuvre lié à de nouveaux modes de rémunération (à la tâche et non plus au mois). Ces évolutions ont pour conséquence une dévalorisation de l’image de la dactylo par une prolétarisation du métier, évolutions marquées au même moment par l’embauche de femmes issues de milieux populaires.
C’est alors que l’on assiste au désengagement définitif des hommes et à la recomposition de certaines carrières de femmes, employées de bureau, avec l’apparition de la fonction de secrétaire dans les années trente. Cette nouvelle fonction, si elle s’avère être une possibilité de tremplin social pour les hommes, devient pour les femmes un métier sans plus aucune illusion.
Cependant, la dactylo apparaît comme représentant la nouvelle figure de la salariée parisienne. Elle est l’incarnation d’une nouvelle féminité, symbolise la femme indépendante et urbaine. Elle s’émancipe par son travail et se différencie par là même des femmes ouvrières et des travailleuses populaires. Elle n’appartient pas à la même couche sociale et fait plutôt partie d’une catégorie de femmes qui n’étaient pas concernées par le travail auparavant. Pourtant, à l’image de la jeune fille émancipée, sportive et jolie, se substitue une image plus sage qui contribue à la banalisation du métier : la dactylo est souvent une femme mariée qui doit concilier son métier et son statut de mère participant ainsi à l’image d’une certaine modernité.
Si les revues professionnelles mettent un point d’honneur à défendre la respectabilité de la dactylo, l’image que veut lui donner la presse est toute différente : elle est souvent décrite comme une héroïne, un symbole de la réussite féminine. Les histoires fantasmées sur la romance entre le patron et la dactylo deviennent de grands classiques qui entretiennent l’engouement des jeunes filles pour la profession. De manière sous-jacente, ces histoires laissent transparaître la difficile cohabitation entre les hommes et les femmes dans l’espace du « bureau ». Le stéréotype moqueur d’une dactylo débordante de féminité signale une transgression possible et le désordre des sexes. Pour Delphine Gardey, la fonction de ces discours est fondamentale, puisqu’ils permettent de délimiter l’espace social de ce nouveau personnage.
… et d’une transformation de l’espace des bureaux
Non seulement Delphine Gardey décrit la féminisation de ce métier, mais elle nous raconte aussi les mutations profondes de l’organisation spatiale du bureau, avec au cœur de cette transformation, la machine à écrire. En effet, la retranscription de l’oral permet de réorganiser la pensée et de lui donner un sens. Elle permet aussi de l’ordonner. L’écriture supplante donc l’oral et favorise la coordination interne à l’entreprise. Elle sert aussi au développement de l’activité commerciale.
Le taylorisme et l’écrit sont indissociables puisque la prescription en est la raison d’être. En vue d’améliorer la performance, les machines à écrire sont progressivement standardisées, et ce, au fur et à mesure que les pratiques dactylographiques s’uniformiseront (technique de frappe avec dix doigts, grâce à une mémorisation du clavier et à la définition d’un nouvel espace de bureau en vue d’améliorer les postures corporelles, facteur de gains de productivité).
Et pour renforcer cette optimisation, un long combat s’engage pour améliorer l’hygiène. En effet, le cadre des employés dans les ministères français avant la première guerre mondiale, n’est pas reluisant : les locaux sont vétustes et sales. Ils sont le royaume de la poussière et le nid d’un fléau social important, la tuberculose. Pour augmenter le rendement des employés, la modernisation des bureaux devient nécessaire et fait son chemin. On en profite alors pour modifier progressivement l’espace : chandelles et lampes à pétrole seront remplacées par le gaz (plus sécurisé et moins cher que l’électricité), les bureaux ayant des plateaux horizontaux remplacent peu à peu les bureaux inclinés car il faut pouvoir poser la machine à écrire. Les fichiers et les meubles de classement quant à eux investissent l’espace de l’employé, qui dispose ainsi de tiroirs servant au classement des documents, parfois même, d’un porte-copie pour faciliter la lecture des documents à taper.
Delphine Gardey nous invite dans le monde des employés de bureau. La recherche d’éléments constitutifs de la vie quotidienne de ces femmes, actrices de cette pièce historique, nous replonge dans l’univers des usines Renault (en dressant le portrait d’une entreprise en col blanc de 1898 à 1930). Cette entreprise n’affichant pas de politique de professionnalisation de ces activités administratives gère le personnel par la sanction (liée au retard, à la flânerie…). L’auteur nous convie ainsi à l’histoire de ces femmes et de leurs rapports difficiles avec une hiérarchie stricte. L’étude des dossiers individuels nous transporte dans la réalité du travail mais aussi dans son environnement : les logements précaires, l’immigration vers Boulogne Billancourt d’une population ouvrière, le débat incessant pour l’attribution de la semaine anglaise, bref, une histoire surprenante et enrichissante. Les anecdotes tirées de l’étude des dossiers personnels de l’entreprise en disent long sur les rapports humains spécifiques à une époque, à une entreprise, à une réalité sociale et économique, voire géographique (Boulogne Billancourt). Delphine Gardey nous expose tout simplement la condition d’employé et sa construction dans le temps. •
Gérard Auffret
Jacqueline Laufer, Catherine Marry et Margaret Maruani (dir.), Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme, Presses universitaires de France (Sciences sociales et sociétés), 2001, 246 p., 22,50 €.
On n’enseigne jamais que ce qui est connu (ou cru tel). Sinon, on ne l’enseigne pas, on le cherche. Mais l’enseignement peut retarder, retarde généralement sur la connaissance : d’avant-garde, l’enseignement sans retard. Bienheureux-ses les agrégatifs-ves qui pourront, lisant ce livre sans retard, se mettre à l’heure du Masculin-Féminin
[1]. Question de grand genre, puisqu’elle interroge la place respective des deux moitiés de l’humanité…
Plus d’auteures ici encore que d’auteurs, bien qu’on y trouve cinq hommes pour sept femmes, et c’est déjà signe des temps que le genre des recherches de genre s’égalise à petit bruit… Genres plutôt que sexes : le changement de mot comme témoin du bougé de la question… De la biologie à la sociologie, genre, c’est le sexe inscrit en sa socialité, sa culturalité donc, et son historicité. Dans l’invariant historique, pluri-millénaire pourtant, d’une dissymétrie jamais dépassée, où le plus de la hiérarchie, sinon de la domination, aura toujours été au masculin…
Jusqu’à l’avènement où nous sommes, où la double reconnaissance d’un droit d’égalité dans l’humanité, d’une différence des sexes en celle-ci conduit à la revendication d’égalité de droit des sexes dans l’humain. Faute de quoi, toute Déclaration des droits de l’Homme, tenu au masculin pour tout l’humain, ne déclarerait encore que le demi-droit d’une demi-humanité.
Cela dit, voulût-on, fît-on, même, la Déclaration entière qu’il y aurait toujours loin du droit au fait. Fait du droit positif et positivité du fait : un droit énoncé n’est pas encore un droit effectif, et son effectuation dans les pratiques ne va jamais sans grandes disputes ni luttes avec le non-droit, sinon même l’anti-droit. Longue marche, « longue marche à petits pas », nous dit Margaret Maruani…
L’accélération du mouvement d’émancipation des femmes
Oui, c’est ce que l’on comprend à la refaire avec ce livre. Non sans être frappé quand même de l’accélération de la marche en ce dernier quart de siècle. À l’échelle d’immobilité, où l’Histoire, de si longtemps, endormait les patiences, c’est en bottes de sept lieues que la femme, en Occident du moins, a entrepris de combler son retard… Si vite qu’à quelques pionnières près, la sociologie, trop masculine ? trop lente ? n’a su d’abord en épouser le pas…
On lira la double histoire de cette grande avance et de ces petits ou grands retards en ce livre de données synthétiques, livrées en interprétations théoriques profondes. Passage massif des femmes du travail domestique exclusif au travail socialisé, fût-il dit encore de service, fût-ce dans les servitudes sociales déplacées du salariat (Margaret Maruani). Entrée parallèle massive en scolarisation prolongée réussie, fût-ce en filières socialement dévaluées ou dévalorisées de leur propre entrée (Catherine Marry). Ouverture conséquente de l’éventail du marché du travail féminin à toutes les professions exercées, voire réservées au masculin (Jacqueline Laufer). Conquête de l’égalité juridique des conjoints dans la conjugalité, des pères et mères dans la parentalité. Plus importante encore, base peut-être du reste, du droit de la femme sur les usages de son propre corps, en libération de la « reproduction forcée » (Michèle Ferrand). Conquête des usages de la citoyenneté. En rattrapage si tardif du droit de vote : cent cinquante ans après… mais alignement si rapide sur l’exercice masculin du vote et sur sa distribution : pas plus d’abstention, autant de vote à gauche, sans que ce fût pour autant le vote du mari ou du père, car le vote féminin s’autonomise (Janine Mossuz-Lavau). Cause enfin autant qu’effet du tout, le passage du genre invisible aux visibilités de la scène sociale, du genre silencieux aux audibilités de la scène publique – parole, écrit, spectacle, science, philosophie, seule la religion manque encore (Michelle Perrot).
Et la sociologie ? non. Aidée de sa féminisation, la voilà qui non seulement comble, à deux genres, son retard, mais porte sur elle-même un regard autocritique pour le démontage idéologique de ce masculin neutre, où elle s’est longtemps attardée, en un concours de déterminations ici lucidement exploré. L’invisibilisation sociologique des déterminations de genre peut s’analyser d’abord comme l’effet paradoxal de la visibilisation théorique dans les années cinquante/soixante-dix d’un autre invisible : l’invisible de classe, mis au grand jour de la réalité par l’irruption sociale des luttes salariales dans la société, de la culture par l’irruption du marxisme dans la théorie… Marxisme cyclope pourtant : l’œil de genre absorbé dans l’œil de classe – Engels oublié, l’appel de tout un premier féminisme de classe pour un retour à un marxisme à deux yeux (Christine Delphy) n’étant guère entendu d’abord, qu’en son propre cercle… Avec ce parallèle statistique que la prise en compte nouvelle d’un comptage fin des stratifications sociales en CSP ne s’opère alors elle aussi que dans un relatif effacement du genre, sous la double présomption que les familles font des unités de compte social plus pertinentes que les individus, que la position de classe de l’homme en celles-ci fait indicateur plus pertinent de leur position de classe que celle de la femme. Où l’ignorance pérenne des débats anglo-saxons sur la question (fût-ce en définitions de classe molles…) comme l’inattention aux usages démographiques de la statistique de genre (Alain Girard, Jean Stoetzel, fût-ce en style conservateur…) devaient rendre la femme aussi invisible dans le chiffre que dans la théorie (Louis-André Vallet). À quoi s’ajouterait cette réticence du mouvement social français (et du féminisme en lui) à porter ses luttes sociales, si extrêmes fussent-elles, dans la sphère de visibilité du droit, où le fait d’oppression cachée peut se donner à réfléchir dans le champ du discutable… mais aussi peut-être s’y réinvisibiliser des illusions de l’abstraction.
Ainsi de tout un féminisme abstrait porté aujourd’hui encore à prendre la déclaration masculine des droits de l’Homme, comme celle de l’humain des deux sexes : le masculin neutre paradoxalement équilibré, étayé aussi d’un féminin neutre symétrique, en refus non seulement de toute discrimination positive, mais de tout paritarisme institué. Et sans doute est-il à l’envers un féminisme critique de ces illusions neutralisantes… Mais en telle méfiance cette fois du masculinisme caché sous le drapeau des droits de l’Homme qu’il récusera toute politique de Parti ou d’État menée sous emblème si mystifiant – n’accordant guère de soutien associatif de masse qu’aux mobilisations (par là victorieuses) des années soixante-dix pour le droit de la Femme sur sa fécondité en accès à « la reproduction choisie ». Double carence où s’ancrera ce paradoxe français d’une délégation féministe d’indifférence à un féminisme d’État, toujours tenté de retomber dans ce familialisme (Vichy au pire), qui défendra toujours plus la femme comme mère que comme épouse, comme épouse que comme concubine, comme concubine que comme femme seule et comme mère célibataire que comme célibataire tout court.
Travail domestique et travail social
Aujourd’hui, même les droits de la Femme, proclamés en France au champ civil (égalité des conjoints, des parents) comme droits prescriptifs ne le sont trop souvent encore au champ social que comme droits facultatifs, laissés au gré d’une négociation où les parties seront toujours inégales du patronat au syndicat et du syndicalisme masculin au féminin… Car l’homme, au syndicat même, renâcle devant la femme « concurrente », « pas à sa place à l’usine » – « à sa place à la maison ». À la maison en effet peut être le cœur de la question. Depuis la séparation capitaliste du ménage et de l’entreprise, seul est défini et perçu socialement comme travail le travail marchandisé sous forme de salaire dans et pour l’entreprise… Le travail domestique privé et gratuit, plus souvent nommé « activité » ou « occupation », reste invisible de sa gratuité même au monde comptable, tant qu’une transcription marchande fictive n’aura pas comptabilisé, en évaluation monétaire « idéelle » (Marx) ce qu’il coûterait s’il fallait acheter ses produits et services sur le marché des biens ou ce qu’il rapporterait sur le marché du travail en équivalent-salaire pour le temps de sa dépense hors marché (Annie Fouquet). Dans la présupposition en l’un et l’autre cas que rien ne se perd dans la transcription de ce qu’elle transcrit…
Grande illusion, nous font remarquer nos auteur-e-s, car :
- la transcription en équivalents-temps du temps de dépense domestique en temps de dépense sociale oublie, méconnaît ou rate les qualités d’usage de la force dépensée en ce temps – la question n’émergeant (difficilement) que lorsqu’il s’agit d’évaluer ces qualités en qualifications codées sur des grilles propres à leur professionnalisation…
- la transcription de la valeur des produits et services domestiques en produits et services marchands socialisés méconnaît ou rate une partie essentielle, quoique « immatérielle » (Veblen) des qualités d’usage de ces valeurs… Lesquelles ne sont pas seulement valeurs d’utilité, mais « valeurs d’amour » (Walter Benjamin), irréductibles même à l’amour de l’argent – car ce-qui-ne-s’achète-ni-ne-se-vend devient autre d’être-acheté-vendu.
De l’économie effective à l’économie affective (à deux dans le couple, à trois avec le tiers enfant) : c’est à ce passage que ce livre nous convie pour interroger l’égalisation Masculin-Féminin dans la sphère domestique (François de Singly). Partage du temps, certes, et d’abord, étant donné l’immense dissymétrie qui condamne jusqu’ici la femme salariée à la « double journée ». Mais aussi partage de la qualité du travail et de ce qui s’y exprime d’amour, fût-ce sur mode sexué spécifique. D’amour et de ce qui va avec : attention, souci, préoccupations, peines – et tout autant désamour, hostilité, haine… Pour d’autres dissymétries, contradictions et conflits qu’une sociologie trop idyllique du Change des Cœurs domestiques pourrait masquer à son tour…
Car l’économie affective ne saurait se penser entre genres dans la vie de couple sans l’économie pulsionnelle, directement en jeu – fût-ce dans l’invisibilité revendiquée des intimités interdites au regard social – en cet usage sexuel réciproque des corps, qui pose aux partenaires les problèmes d’égalisation du droit au Plaisir, plus avant au Désir (Michel Bozon). Comme le rapport charnel de la mère à l’enfant (en son propre corps, puis entre leurs corps) pose à tout couple parental, la question du droit du père (et de l’enfant) dans la dialectique de séparation-autonomisation de ce premier rapport fusionnel…
Peut-être ce livre eût-il pu inviter à son concert réflexif la psychanalyse et l’anthropologie différentielle des sexes. D’autant que celles-ci, en un renvoi épistémologique du domestique au social, ont entrepris d’interroger, jusque dans la sphère du travail marchand abstrait les problèmes d’économie affective et pulsionnelle en jeu dans la relation d’emploi salarial en général – la relation d’entreprise en particulier
[2]. De même faudra-t-il peut-être un jour convoquer effectif-affectif-pulsionnel pour questionner les rapports
inter-génériques dans le
travail indépendant agricole, artisanal ou commercial ainsi que les rapports
intra-génériques d’exploitation, domination, oppression dans l’emploi salarial du genre par le genre (la bourgeoise et sa bonne, la paysanne et sa servante, la maquerelle et ses « filles », l’entrepreneure et ses salariées). Car il serait dommage que la réflexion de genre ne se désoccultât de la réflexion de classe que pour l’occulter à son tour… Vain pourtant de reprocher à ce qui est dit ce qu’il ne dit pas – et peut être dit ailleurs ou une autre fois –, quand ce qui se dit ici, si peu dit encore, se dit si bien et si juste… •
Michel Verret
[1]
Ce livre est la reprise ordonnée, sur un trajet commun, d’enseignements dispensés à l’École normale supérieure, sur l’initiative de Catherine Paradeise, « Masculin-Féminin » ayant été mis pour la première fois à un programme d’agrégation en 1999. En l’occurrence l’agrégation de sciences économiques et sociales.
[2]
Le
Mage y a consacré, sous la responsabilité de Catherine Marry et de Pascale Molinier, sa journée d’études du 8 juin 2001 « Travail, genre et affectivité », dont les propos sont consignés dans le
Document de travail n° 5-2001 publié par ses soins sous le même intitulé (contributions d’Helena Hirata et Christophe Dejours sur
Psychodynamiques du travail et rapports sociaux de sexe, Arlette Farge, Joan Cassel, Angelo Soares, Michel Verret sur
Le corps à l’ouvrage. Les discutants étaient Christine Delphy et Michel Bozon).