Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3889-4
176 pages

p. 168 à 171
doi: en cours

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no24 2002/5

Jean Vermeil, Les Bruits du silence. L’autre histoire de France, Éditions du Félin, 2002, 320 p., 20,50 €.

La France n’a pas seulement inventé l’électricité, l’automobile, la photographie et le cinéma, elle a découvert et perfectionné toute une série de moyens d’extermination avant d’en livrer la recette à d’autres. Ainsi, le premier camp de concentration, Satory, a servi contre les communards ; la torture à l’électricité a débuté au Viêt-nam français. Précipiter un homme d’un avion a débuté à Madagascar, en 1947 ; ce sont les Américains qui améliorèrent ces crimes, par l’hélicoptère. La France a aussi devancé les nazis en envoyant dans les camps d’extermination des enfants que le Reich n’avait pas demandés. Le livre de Jean Vermeil a le mérite d’être écrit sobrement, avec un art consommé de la formule sans commentaire : « La France, elle n’a pas à mentir, puisqu’elle n’a rien fait. […] Le gendarme tortionnaire à Drancy est acquitté, puisqu’il a libéré Paris avec les FFI. »
Parmi les grands responsables de « l’horreur à la française », il y a l’Église catholique. Cathares, templiers, lépreux, juifs ou arabes : son œuvre meurtrière parcourt tout le Moyen Age. Les vaudois, les protestants, subiront aussi son joug. « Quand l’Église catholique n’a plus les moyens d’agir seule, elle se fait la complice des pires causes : les versaillais contre la Commune, l’industrie conquérante contre l’ouvrier, Pétain contre la démocratie. » Et le premier bûcher recensé date de 1022.
L’extermination, c’est aussi les galères, à peine perfectionnées sous Louis xiv. On y entasse déserteurs, faux sauniers, Tsiganes, protestants. Le Roi-Soleil maintient ces bateaux inutiles militairement « uniquement pour son prestige » et parce qu’ils sont le summum de la répression judiciaire. En 1748, les galères sont supprimées : c’est la naissance du bagne.
Toujours sous Louis xiv, le Palatinat est rasé par l’ordre de Louvois. En Guyane, sous son successeur, l’esclavage est autorisé. La Révolution invente trois moyens d’extermination : la guillotine, la noyade de masse et les fours. On croyait la patrie des droits de l’homme enfin calmée de son ivresse destructrice. Point du tout. En 1804, malgré tout, Haïti gagne son indépendance. Ce qui n’empêche pas l’esclavagisme de perdurer. La France devient le maître négrier, au service d’autres nations. Pendant ce temps, en métropole, ce sont ouvriers et républicains qui subissent la répression : canuts, communards, ouvriers de Fourmies.
La France, toujours en avance, réalise les camps de concentration, comme Gurs ou Rivesaltes pour les réfugiés d’Espagne. Ils serviront ensuite aux juifs. La ive République sait se montrer veule : un des tortionnaires de Gurs deviendra maire. Les tsiganes internés, eux, n’ont pas été indemnisés.
L’ouvrage de Vermeil s’arrête méticuleusement sur le camp de Beaune-la-Rolande et sur celui de Drancy : « La police et la gendarmerie françaises ont fourni à la solution finale un nombre total de 75 000 juifs. » Plus récents, les massacres à Madagascar, en Algérie, celui de la grotte d’Ouvéa, en 1988, ne sont pas oubliés. Autrement dit, la France doit sérieusement balayer devant sa porte avant de parler. Cet ouvrage sert de bel exemple. •
Jean-Louis Peyroux

Jean Nicolas, La Rébellion française, Éditions du Seuil, 2002, 622 p., 28 €.

De la fin de la Fronde aux prémices de la Révolution, la France fut-elle un îlot de sérénité ? Point du tout. Le premier intérêt de ce fort ouvrage est d’avoir questionné une foultitude d’archives pour représenter un tableau quasi exhaustif des « émotions populaires » en tout genre. Sur une distinction village-bourg-ville, Jean Nicolas a dénombré 8 528 rébellions, minimes ou gigantesques. « C’est le ban de la société qui se jette dans la rue, réclame du pain, attaque les postes de police, malmène les huissiers de justice, brutalise les collecteurs d’impôts et les agents du seigneur ou défend au corps à corps la statue de leur sain protecteur brutalement déclassée par un curé moderniste », écrit l’auteur pour résumer son ouvrage. On remarquera, a contrario des règnes de Louis xiii et du début de Louis xiv, que les actions émotives vont souvent devant le tribunal, « exutoire » de la revendication. Mais aussi instance de condamnation des rebelles, depuis la simple amende jusqu’aux galères et à l’exécution en place publique (qui, quelquefois, est elle-même source d’émeutes).
Ce sont les colères contre le fisc qui sont les plus nombreuses, suivies des émeutes pour le pain. L’introduction de la politique économique libérale est toujours la cause de séditions. Les attaques contre les fermes sont nombreuses. De même, la contrebande (de sel d’abord), ce qui démontre, contrairement aux thèses d’autres historiens, que la seconde moitié du xviiie siècle ne fut pas non violente. Parmi ces rébellions, classées et présentées simultanément, on trouve celle contre la taille, la contestation de la seigneurie, la taxe sur le prix du pain, les conflits salariaux et les baccanals (affrontements – et non bacchanales…) aux champs, la lutte pour la dignité (dont font partie, par exemple, les mutineries de prisonniers ou la solidarité avec les déserteurs). Bien évidemment, la résistance des protestants n’est pas oubliée de ce tableau. On remarquera quelques mouvements conservateurs, comme ceux qui visent à refuser le travail ouvrier aux femmes ou encore à utiliser certaines forêts de façon anti-écologique.
Ces mouvements, conclut Jean Nicolas, « sont portés par des situations, des énergies, des images venues d’en bas ». Loin de nier l’existence de quelques mouvements de privilégiés, ce livre fait la part belle aux oubliés de l’Histoire, les gens de peu, les plus nombreux en France. Ils étaient dépourvus « de parole officielle », les voici réincarnés. •
Jean-Louis Peyroux

Didier Lassalle, Les relations interethniques et l’intégration des minorités au Royaume-Uni. Théories et pratiques, L’Harmattan (Logiques sociales), 2000, 287 p., 22, 90 €.

L’ouvrage de Didier Lassalle arrive à point nommé, dans une actualité politique européenne de nouveau dramatiquement centrée sur les questions migratoires, notamment symbolisée par les tensions franco-britanniques autour de l’existence du centre de réfugiés à Sangatte et du contrôle du tunnel sous la Manche. Le cas britannique est exemplaire à plus d’un titre et ses politiques en matière d’intégration des minorités ethniques et religieuses ainsi que de citoyenneté se démarquent des modèles pourtant divers adoptés par les pays d’Europe continentale.
Didier Lassalle, maître de conférences à l’IUT de Villetaneuse et chercheur au Centre de recherches interculturelles sur les domaines anglophones et francophones (CRIDAF), aborde dans cet ouvrage la longue politique britannique des « relations raciales » en proposant une synthèse très utile des trente dernières années. L’introduction générale rappelle les grandes lignes de l’histoire de l’« instauration d’une société multiethnique » au Royaume-Uni ainsi que de la mise en place des lois antiracistes et antidiscriminatoires. L’auteur consacre ensuite une partie à la naissance et à l’évolution des théories de l’intégration, en montrant notamment comment certains théoriciens avancent l’idée selon laquelle l’ethnicité serait devenue « une forme d’identification alternative à la conscience de classe », tandis que d’autres y voient un phénomène essentiellement contemporain, « produit du développement économique, de la mondialisation capitaliste » et de la sophistication des moyens de communication. D’autre part, Lassalle rappelle à bon escient que l’utilisation de la très controversée notion de race encore utilisée dans la sociologie anglo-saxonne, diffère longtemps de celle, à peine moins controversée, d’ethnicité. Selon cette acception, « les groupes raciaux diffèrent des groupes ethniques puisqu’ils sont définis en fonction de variations phénotypiques plutôt que de variations socioculturelles ». Pourtant, le contexte historico-politique de la Grande-Bretagne a rapidement induit une racialisation des groupes ethniques. C’est ce phénomène complexe que l’auteur analyse avec succès, tant dans les théories que dans les pratiques. On peut cependant regretter que l’auteur ne poursuive pas plus loin sa réflexion, en analysant notamment les implications de l’utilisation des catégories ethniques dans les récents recensements ainsi que dans les enquêtes statistiques réalisés en Grande-Bretagne. Cette catégorisation ethnique se double, depuis le recensement 2001, d’une question religieuse dont le renseignement n’est certes pas obligatoire mais qui traduit la volonté même des organisations religieuses les plus importantes du pays.
La troisième partie de l’ouvrage est consacrée aux discours et pratiques de l’intégration et des relations interethniques. Trois champs sont analysés : le champ politique, sur le vote et la représentation des « minorités ethniques » aux élections locales et nationales ; le champ gouvernemental, sur les mesures relatives à l’immigration, au droit d’asile et à l’intégration prises par le New Labour ; le champ social, sur l’emploi, la scolarité et le « racisme institutionnel ». Cette partie très descriptive contraste avec la précédente centrée sur les termes du débat. Très bien renseigné, l’auteur illustre son développement de nombreux entretiens menés auprès de parlementaires britanniques issus des « minorités ethniques ». On peut cependant regretter le manque de références sociologiques sur ces thèmes, qui auraient permis de resituer le débat dans une perspective plus scientifique qu’événementielle.
La dernière partie, porte sur les visions du futur, entre utopies et réalités. Lassalle oriente ici son analyse vers deux concepts-clés dans la Grande-Bretagne contemporaine : celui de « Britannicité » et celui de « citoyenneté ». L’auteur synthétise bien les questionnements très variés posés à la fois par les « minorités » et par les politiques qui, dans leur ensemble, poussent à la réinvention de ces deux concepts. L’exemple de la « discrimination positive », marque les limites de l’influence du modèle américain sur la politique britannique au profit des directives européennes. Enfin, la distinction entre l’identité et la citoyenneté est posée clairement, et débouche sur un ultime concept abordé par l’auteur, celui du multiculturalisme, largement critiqué par les auteurs cités et les acteurs interviewés par Lassalle, pour lesquels le Royaume-Uni est bien davantage une « nation de nations », une « communauté de communautés ». L’auteur souligne d’ailleurs en conclusion l’urgence de « régénérer les sentiments d’affiliation et d’appartenance à l’entité supranationale » en appliquant la « nouvelle citoyenneté » évoquée dans le rapport de Lord Bhikhu Parekh sur le « futur de la Grande-Bretagne multi-ethnique ». •
Isabelle Rigoni

Yankel Fijalkow, Sociologie de la ville, La Découverte (Repères), 2002, 122 p., 7,95 €.

Cet ouvrage de synthèse sur la sociologie urbaine, destiné au départ à un public étudiant ou universitaire, n’est pas le premier du genre. Il n’était donc a priori pas facile de proposer un éclairage à la fois global et neuf sur les questions que pose la ville aux sociologues urbains, des fondateurs de la discipline aux chercheurs contemporains. C’est pourtant ce qu’est parvenu à faire Yankel Fijalkow, en utilisant la diversité de ses expériences présentes et passées, comme enseignant, comme chercheur, mais aussi comme professionnel de l’aménagement urbain. Le recul que donne le travail pédagogique, conjugué à une approche profondément imprégnée de l’expérience de terrain apporte une dimension originale à cet ouvrage, qui devrait intéresser des lecteurs de tous horizons. En effet, si les fondements théoriques de la discipline sont traités de manière approfondie, ils ne sont jamais séparés, ni des réalités opérationnelles de l’aménagement urbain contemporain, ni des débats qui traversent la société urbaine actuelle.
Le livre est ainsi divisé en quatre chapitres thématiques et un chapitre consacré à l’enquête urbaine. Chacun des chapitres thématiques fait une large place à l’approche historique, en présentant sur chaque question les analyses des générations successives de sociologues urbains. Puis ces points de vue sont systématiquement mis en perspective avec les débats de l’urbanisme d’aujourd’hui. Ainsi, la ségrégation urbaine est abordée aussi bien par les apports de l’École de Chicago dans les années vingt/trente que par l’éclairage très actuel des processus de peuplement des logements sociaux ou des stratégies scolaires et résidentielles des ménages des couches moyennes. Le quatrième chapitre, qui aborde la ville comme une organisation politique, est particulièrement stimulant pour la réflexion de tout citoyen s’intéressant à la gouvernance des sociétés urbaines. Partant de la présentation de l’économie politique urbaine selon Max Weber, l’auteur s’intéresse au « travail collectif d’élaboration de la décision politique » et s’interroge sur la manière dont se fabriquent les décisions urbaines. Après un détour par la critique marxiste de la planification urbaine qui a fleuri dans les années soixante-dix autour de l’étude des mouvements sociaux urbains, le concept très diffusé de gouvernance est abordé dans ses différentes acceptions. Le processus de fragmentation du gouvernement urbain dans les années quatre-vingt-dix tient une place particulière dans l’analyse. Reprenant les travaux de plusieurs chercheurs, Yankel Fijalkow montre que l’action publique locale repose sur une diversité de plus en plus importante d’acteurs, dont la coordination s’effectue à travers des formes émergentes de partenariat, notamment entre acteurs publics et acteurs privés. Les habitants tiennent une place particulière dans cette nouvelle configuration d’acteurs et les modalités de leur participation sont au centre des débats de la politique de la ville, alimentés par des expériences de plus en plus nombreuses en France et à l’étranger, comme celle du budget participatif à Porto Alegre ou du développement communautaire américain. Ici, encore plus qu’ailleurs, les questions de la sociologie urbaine sont ancrées dans le débat politique puisque, comme l’indique Yankel Fijalkow, l’objet des décisions urbaines fait intervenir des « logiques de domination économique, culturelle et symbolique ».
Le dernier chapitre est délibérément tourné vers la pratique puisqu’il traite de l’enquête en sociologie urbaine, domaine rarement traité dans les manuels théoriques. Loin de l’empirisme, les méthodes proposées sont toujours mises en relation avec les problématiques qu’elles servent et font l’objet d’un questionnement critique. La diversité des outils présentés et le caractère très concret des démarches conseillées constituent un apport incontestable de l’ouvrage.
Au total, ce petit livre, à la fois complet et bien construit, d’une lecture facile et agréable, s’adresse à un public très large. Si sa vocation de manuel de synthèse ne lui permet pas d’approfondir les nombreuses questions soulevées, il montre en tout cas, à travers l’enchaînement des approches, que « la ville, bien collectif, n’est pas une marchandise ». •
Sylvie Fol
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