2003
Mouvements
Dossier
Le sens d’une dénégation : L’oubli des classes sociales en Allemagne et en France
Louis Chauvel
Franz Schultheis
[*]
Les exemples de l’Allemagne et de la France permettent de saisir, de deux façons distinctes, le sens du refoulement de la notion de classes, et les dangers historiques qui demeurent devant nous.
Dans les deux cas, l’entretien du mythe de l’acheminement vers une société sans classe, et même l’affirmation de l’achèvement de ce processus, confronte les structures sociales des pays d’Europe continenttale à des déséquilibres croissants. Analyse de ce processus de négation.
Comme tout autre objet sociologique, les classes sociales n’existent pas simplement comme telles dans une quelconque objectivité irréductible, dont la science sociale n’aurait qu’à faire un constat positif et neutre. Ce type d’objet des sciences sociales aux interférences politiques fortes est au contraire l’enjeu de constructions collectives aux limites parfois de la manipulation idéelle. Il s’agit d’interroger dans ses mouvements de long terme ce travail sur les représentations pour en souligner les logiques et les formes, variables d’une époque et d’un contexte culturel à l’autre. À cet égard, au cours des dernières décennies, la capacité qu’ont eue les producteurs du discours social officiel des sociétés occidentales à euphémiser la question des inégalités sociales et à dénier progressivement la pertinence de la notion de classes sociales semble constituer un objet essentiel, et pourtant largement impensé, des sciences sociales contemporaines.
Dans le cas allemand comme dans le cas français, l’entretien encore aujourd’hui du mythe de l’acheminement vers une société sans classe, et même l’affirmation de l’achèvement de ce processus – dans un contexte où les difficultés s’accroissent à l’évidence – confronte les structures sociales des pays d’Europe continentale à de profonds déséquilibres qui pourraient être un jour payés fort cher.
•L’Allemagne : une société sans classes ?
Si l’on voulait remettre à jour l’analyse du vocabulaire des institutions indo-européennes entamée par Benveniste, on ferait bien de s’intéresser de près au lexique des discours savants portés sur le monde social. Un échantillon sommaire du glossaire des concepts sociologiques couramment utilisés depuis le milieu des années quatre-vingt en Allemagne permettra à l’observateur peu familier avec le monde germanique de se faire une idée de l’état des représentations académiques sur la société allemande :
- individualisation des modes de vie (Beck) ;
- effet d’ascenseur et le déclin des inégalités hiérarchiques ; (Beck)
- déstructuration (Hradil) ;
- groupes de style de vie (Lüdtke) ;
- société de classe déstructurée (Berger) ;
- milieux socio-politiques (Vester) ;
- nouveau juste milieu (Geissler) ;
- société du spectaculaire (Schulze) ;
- milieux de style de vie (Becker) ;
- inégalités horizontales (Hradil) ;
- inégalités sociales existantes, mais de plus en plus invisibles (Beck) ;
- société « multi-optionnelle » (Gross) ;
- différentiation horizontale des conditions et des styles de vie (Sinus) ;
- les clientèles de l’État providence comme catégories-clé de la structure sociale (Lepsius) ;
- caractère épisodique des situations socio-économiques hétérogènes dans - les trajectoires biographiques (Leibfried/Leisering) ;
- société nivelée de classes moyennes (Schelsky) ;
- etc.
On constatera donc très vite, que l’« orchestre sociologique » allemand « main stream » produit une belle cacophonie en ce qui concerne le discours sur la structure sociale et le vocabulaire utilisé. Il est vrai que l’on peut trouver dans le cas français quelques équivalents, mais le débat fut plus vif et les garde-fous crédibles. Si, dans le cas allemand, on cherche au-delà de cette hétérogénéité exotique et opaque qui saute aux yeux une sorte de dénominateur sémantique commun à ces concepts qui circulent dans le monde des sciences sociales en Allemagne depuis une quinzaine d’années, celui-ci semble se présenter sous la forme suivante :
Il y a un large consensus dans la communauté scientifique allemande autour de l’idée, que les concepts de « classes » voire de « couches » sociales sont depuis un long moment dépassés par les réalités historiques. Même si les disparités des conditions de vie matérielles et les inégalités des modes de vie symboliques existent toujours (tout le monde est à peu près d’accord là dessus, même si cet enjeu ne soulève plus guère l’intérêt des chercheurs), celles-ci sont de moins en moins « visibles » et ne font plus partie des représentations collectives prioritaires du monde social.
Ceci est dû en grande partie à une augmentation considérable du niveau de vie de la grande majorité des Allemands. Étant donné que tout un chacun participe au moins de façon modeste au bien-être de la société de consommation et y trouve une large panoplie de symboles communs pour la stylisation de son mode de vie, ceux-ci deviennent de plus en plus les enjeux d’une individualisation à base de choix subjectifs (le fameux « goût » individuel) et l’ordre symbolique se trouve de plus en plus déstructurée grâce au déclin – supposé – de la force structurante de l’origine et l’appartenance sociale.
Les inégalités sont plus visibles et font donc l’objet d’une plus grande attention dans d’autres pays tels que la Grande-Bretagne ou la France. Le thème des inégalités sociales est d’ailleurs peu présent dans les débats politiques et parlementaires en Allemagne et très peu mobilisé dans les représentations quotidiennes du monde social.
À suivre la production de cette sociologie « main stream », nous serions arrivés dans une société où, même si des inégalités sont toujours repérables et visibles aux acteurs sociaux eux-mêmes, elles ne permettent en rien l’unification d’un mouvement social autour de la scandalisation de ces inégalités. Les observateurs trouveront vite singulier le fait que les discours sur des inégalités, assez familiers en France, sur des questions telles que l’école, la reproduction sociale, mais aussi la santé, l’accès à la culture, aux loisirs, etc. qui jouent un rôle si important dans le débat en France sont presque inexistants Outre-Rhin.
Mais le thème des inégalités sociales n’est pas seul à faire l’objet d’une singulière dénégation, côté allemand. La question de l’exclusion sociale et de la pauvreté, étroitement liée, est pareillement négligée. Les enquêtes internationales sur les perceptions en matière de « pauvreté » montrent que les Allemands ont une tendance très poussée à expliquer la pauvreté par des facteurs individuels tels que la motivation défaillante des personnes touchées, et pensent généralement que le phénomène de la pauvreté y est en voie de disparition : le sens commun allemand semble rejoindre celui des hommes politiques les plus conservateurs. L’attitude générale de l’opinion vis-à-vis de la question de la pauvreté est semblable à celle du gouvernement, en atteste le gouvernement Helmut Kohl, lorsqu’il a refusé de participer au programme européen dit « Pauvreté III » au motif que ce phénomène ne concernerait pas la société allemande, sinon à titre résiduel.
Les discours autour de l’inégalité sociale et du phénomène de la pauvreté prennent dans le contexte allemand une allure semblable : on les (re) présente souvent comme des concepts inadéquats pour la description de la réalité sociale contemporaine. Quant aux discours sur les classes sociales, ils sont a fortiori disqualifiés comme faisant partie d’une rhétorique d’un autre âge. Dès lors, les représentations générales ne sont guère propices à la construction d’identités sociales collectives, et notamment pas celles des couches sociales populaires. Elles ne permettent nullement de produire une vision et une division politiquement efficace du social. Il s’agit alors de rendre compte de cette situation singulière, l’observateur se trouvant de nouveau devant un « miracle allemand ». Que faire d’un tel mystère sociologique ?
•Sociologie des producteurs de discours
Est-il vrai que les inégalités sociales sont moins visibles du côté droit du Rhin ? Si l’on confronte les discours main stream de la sociologie allemande avec le domaine du marketing et de l’analyse de marché, qui constituent souvent une sorte de vulgarisation et une mise en pratique simplifiée et euphémisée des sciences sociales proprement dites, on arrive de façon paradoxale à un renversement des rôles. Par une curieuse ironie des jeux de positions, les experts du marketing sont d’une façon ou d’une autre tenus de produire des représentations au moins partiellement efficaces, c’est-à-dire en partie adaptées aux intérêts matériels de leurs clients.
Tandis que la sociologie allemande contemporaine tourne le dos à l’analyse classique de la structure sociale en termes de hiérarchie, de stratification et de différentiation verticale du monde social, l’analyse de marché allemande occupe ce terrain délaissé par les experts universitaires de la réalité sociale et offre à l’observateur une multitude d’illustrations des inégalités sociales les plus diverses – du comportement électoral selon l’appartenance à tel ou tel autre milieu social aux préférences concernant les loisirs et les lieux de vacances jusqu’au goût esthétique concernant l’intérieur et le mobilier, etc. Ces visions contredisent l’idée des inégalités sociales « invisibles » avancée par Ulrich Beck.
Néanmoins, la portée de telles analyses, dont certaines semblent directement sortir des « Données Sociales » françaises, reste très limitée. Les acteurs de l’analyse de marché ont une légitimité scientifique très faible et manquent même de reconnaissance de la part des professionnels des sciences sociales universitaires, voyant en eux des homo academicus « défroqués ». Dès lors, les seuls tenants d’une représentation « réalistement hiérarchisée » du social se trouvent dans une situation doublement délégitimée et stigmatisante : praticiens d’une science molle et superficielle, et tout à la fois scientifiques déchus et corrompus, vendant les outils des sciences sociales au capitalisme en les transformant en instruments de domination et de manipulation économiques. Cette succincte sociologie de la sociologie allemande contemporaine permet de saisir les conditions d’existence de la faible capacité des représentations officielles, savantes et académiques à délivrer une représentation des hiérarchies sociales en Allemagne.
•Le consensus du silence comme prolongement du Sonderweg allemand
Pour autant, cela n’explique pas la faible appétence de la société allemande elle-même vis-à-vis d’un discours en termes de classes. Existerait-il en la matière un Sonderweg de la société allemande, une voie nationale singulière et spécifique, en matière de représentations collectives de la hiérarchisation, des inégalités, et des classes sociales ? L’idée du Sonderweg allemand, qui naît au xviiie siècle et qui poursuivra sa carrière spectaculaire jusqu’à sa manifestation tragique sous le IIIe Reich, donne à penser que l’Allemagne a connu une voie historique unique en rupture avec le modèle français ou britannique de modernisation et de rationalisation occidentale. Comme l’a bien souligné Max Weber, la reconstruction socio-historique d’une telle particularité sociale est le moyen heuristique le plus approprié pour la compréhension de sa signification culturelle et sa raison d’être sociale.
En partant de l’hypothèse du Sonderweg pris par le processus de modernisation en Allemagne et en se servant de la reconstruction socio-génétique de l’opposition entre culture et civilisation comme formes d’auto-thématisation des sociétés occidentales élaborée par Norbert Elias, on pourrait souligner tout d’abord les prédispositions idéologiques allemandes pour des attitudes anti-modernistes et anti-individualistes. De telles attitudes ont toujours permis de dissimuler ou d’euphémiser des rapports de classes qui, ailleurs, se sont révélés radicalement dès qu’une bourgeoisie marquée par une idéologie individualiste-moderniste a émergé comme acteur à volonté hégémonique. Tout se fait comme si ce Sonderweg allait se prolonger et se confirmer sans détours au xixe siècle dans ce que Marx appelait l’« idéologie allemande », fondée sur un « anachronisme historique » très particulier. Face à son impuissance politique et opposé à une noblesse provinciale protégée par un État autoritaire, la bourgeoisie allemande a développé un habitus de classe fondé sur la négation de son propre rôle historique en tant que classe dominante et s’est donné l’air philistin (Marx) d’une classe moyenne. Il faut rappeler avec Max Weber que l’Allemagne n’a jamais connu de « bonne société » et que l’on ne trouve pas de tradition proprement allemande de distinction sociale que l’on trouve en France où une haute bourgeoisie ou une aristocratie ont été en mesure d’imposer leurs valeurs. Faute de bourgeoisie digne de ce nom, les rapports de classe et la question des inégalités sociales ne se manifestaient Outre-Rhin que de façon voilée et euphémisée et l’absence d’une conscience de classe élitiste chez la bourgeoisie allemande semble se retraduire par un manque de visibilité et donc par un nivellement des représentations des structures sociales dans leur globalité.
Ce mythe collectif d’une grande inertie historique trouvera après la chute du IIIe Reich une nouvelle variante, celle d’un recommencement absolu et pur, tel un phénix renaissant de ses cendres après une catharsis collective douloureuse. Dans les années d’après-guerre, le mot de « pauvreté du peuple » servira de mot-clé au discours politique allemand et accompagnera l’idée d’un départ à zéro collectif et d’un miracle allemand (Wirtschaftswunder) produit par un peuple unifié et homogène, sans clivages et sans inégalités sociales notables. Ce refoulement social facilité par le traumatisme historique et l’idée d’une culpabilité collective allait ensuite trouver sa consécration scientifique dans le théorème de la « société des couches moyennes nivelée », mythe fondateur du discours allemand sur les inégalités sociales esquissé plus haut, mythe sans lequel la reconstruction d’une social-démocratie eût été prise dans des contradictions culturelles et historiques écrasantes. L’absence d’un travail de construction et de représentation du monde social et, par là, ce nivellement cognitif des représentations du monde social, ont trouvé au bout du compte un rôle essentiel dans la construction des équilibres politiques précaires de la seconde moitié du xxe siècle. L’oubli des classes est, là aussi, un oubli de l’histoire. L’obtention de la paix sociale avec la classe ouvrière, passant par une dénégation des identités de classes, en l’échange de l’élaboration d’une société de droits sociaux étendus, fut effectivement un segment essentiel du miracle allemand de la reconstruction. En revanche, depuis une ou deux décennies, cette dénégation pose des questions croissantes que la réunification aura du mal à éluder encore longtemps.
•Le consensus français de la Libération
La situation et la dynamique françaises des représentations officielles et savantes, comparées au cas allemand, renvoient à une configuration socio-historique bien différente, avec une présence centrale forte de l’État, d’un côté, et un rôle essentiel qu’y jouent les intellectuels engagés, de l’autre. Cette « voie française » est celle de l’opposition dialectique entre d’une part une pensée officielle ou d’expertise savante à vocation d’officialisation et d’autre part une opposition intellectuelle progressiste, en ligne avec les mouvements sociaux – deux groupes dont des frontières sont parfois poreuses ou les intérêts de temps en temps similaires. Pour autant, dans le cas français, deux périodes s’opposent totalement, entre la période de croissance rapide et de construction d’une forme de démocratie sociale et d’élaboration de l’État-providence, et la suivante.
L’histoire française de la représentation des classes connaît un renouvellement total avec la Libération, lors de l’établissement d’un consensus assez général fondé sur la reconnaissance officielle d’inégalités structurées, marquées par l’opposition entre une classe ouvrière organisée idéologiquement et politiquement par le communisme et un patronat conservateur durablement discrédité par son attitude dans les périodes antérieures. Dans cette opposition, la reconnaissance officielle de l’existence de classes sociales, ou à tout le moins d’inégalités fortement structurées, a permis une habile manipulation des deux bords, notamment en donnant des gages au mouvement social : ce consensus habilement manœuvré par une haute fonction publique interventionniste, lui servit à s’imposer, puis à asseoir sa domination ainsi que, in fine, son hégémonie sur les appareils économiques et l’administration de l’État. La reconnaissance publique – sous une forme euphémisée – des classes sociales contraste ainsi fortement avec le cas allemand, comme en atteste, après l’émergence des grilles « Parodi-Croizat » de 1946, la création en 1954 par la statistique officielle de la première nomenclature des Catégories socio-professionnelles (CSP), qui permet de parler de classes sociales sans jamais avoir à en prononcer le nom – en atteste les éternelles dénégations du type « les CSP ne sont pas les classes », qui prouvent bien que la confusion est vite produite. Ce consensus autour de l’existence de classes sociales et du risque permanent de l’affrontement et de la lutte des classes, crédibilisé par un fort mouvement ouvrier, relayé par le débat intellectuel, fut peut-être un des principaux ferments de la montée en puissance, au moins jusqu’à un certain point, d’un modèle social-démocrate en France.
Ce consensus français correspond à une phase de manipulation par la haute fonction publique du mouvement social, en lui offrant des gages et une forme de reconnaissance intéressée, échangeant la légitimation officielle d’une rhétorique insidieusement ou ouvertement classiste et un ensemble d’avancées réelles qui allaient avec (le compromis social-démocrate typique des « Trente glorieuses », 1945-1975), la contrepartie étant la reconnaissance de l’interventionnisme de l’État, sa tutelle sur le débat social et la décision publique. Dès lors, les intellectuels engagés ne sont pas en décalage radical vis-à-vis d’une demande officielle de connaissance des inégalités sociales, les recherches empiriques des Héritiers et de la Reproduction de Bourdieu et de son équipe devançant en définitive des travaux officiels réalisés ultérieurement.
Sur cette période, le discours de classes va de pair avec une transformation des réalités sociales, obtenue de haute lutte, comme la réduction massive des inégalités économiques, le rapport des niveaux de vie entre le dixième le plus modeste et le dixième le plus riche passant ainsi de 1 à 8,5 à la fin des années cinquante à 1 à 3,5 au début des années quatre-vingt, résultat de l’extension du salariat et de ses droits (montée en puissance du SMIC, retraite, protection contre les risques de l’invalidité et du veuvage, etc.) mais aussi de la montée en puissance des dispositifs sociaux coalescents au compromis social de l’après-guerre. De cette logique de croissance partagée et de réduction – et non d’extinction ! – des inégalités économiques, a résulté, par contrecoup, une expansion numérique tant qu’idéologique des « nouvelles » classes moyennes salariées, idéalement rétribuées pour des termes contemporains autour de 1 500 euros, et dont les techniciens, les assistantes et travailleurs sociaux, les instituteurs et agents de maîtrise sont les figures caractéristiques.
•La diffusion de l’idée de fin des classes
Cette phase-là n’a eu qu’un temps. Ici comme ailleurs, le changement du discours officiel sur les classes peut être symbolisé par une seule date : 1984. Le tournant de la rigueur, l’abandon des politiques interventionnistes par la gauche gouvernementale, l’enterrement de la guerre scolaire, les premiers succès électoraux corrélatifs du Front national, et l’alignement d’une grande partie de la gauche et de ses intellectuels à l’idée d’une disparition des classes sociales et au déclin irrémédiable des enjeux qui allaient avec, etc. sont autant de retournements contemporains. En atteste la production livresque en France où, après avoir culminé avec quarante-cinq ouvrages dans les années soixante-dix (le double des années cinquante, moitié plus que dans les années soixante), le nombre de titres publiés en France contenant le syntagme « classes sociales » s’écroule pour ne plus compter que huit publications dans les années quatre-vingt-dix.
Il ne s’agit pas simplement du retour en force de l’idéologie d’une droite, qu’elle soit centriste, néolibérale ou extrême, pour qui la fin de la lutte des classes est un puissant argument contre l’interventionnisme public (voir les deux Français sur trois de Valéry Giscard d’Estaing en 1984). Il s’agit du retournement brutal de la plupart des acteurs du consensus précédent (haute fonction publique, fabricants du discours social légitime, gauche centriste, intellectuels même sans statut d’officialité, etc.) et de leur acceptation d’un nouveau discours importé des États-Unis.
Sur la côte ouest, se développe dès la fin des années cinquante l’argumentation élaborée de la fin des classes sociales : pour la première fois en 1959, Robert Nisbet tente de démontrer le déclin et la mort des classes sociales. Cette démonstration, reprise assez systématiquement ensuite tout autour de la planète, l’argument ayant la capacité de réplication d’un virus informatique, assez calibrée, affirme que cette fin provien(drai)t :
- d’abord, dans la sphère politique, de la diffusion du pouvoir au sein de l’ensemble des catégories de la population – notamment via la force syndicale – et de la déstructuration des comportements politiques selon les strates sociales ;
- ensuite, dans la sphère économique de l’augmentation du secteur tertiaire, dont les emplois ne correspond(rai)ent pour la plupart à aucun système de classe parfaitement clair, et de la diffusion de la propriété dans toutes les couches sociales ;
- enfin, de l’élévation du niveau de vie et de consommation qui conduirait à la disparition de strates de consommation nettement repérables, rendant peu vraisemblable l’intensification de la lutte des classes.
Depuis, les développements sur la « mort des classes » sont toujours peu ou prou fondés sur les mêmes arguments, même si quelques auteurs ont pu ajouter quelques éléments, tels que la croissance scolaire et l’entrée des classes populaires au lycée puis à l’université (Aron), le flou croissant des échelles de salaire (Lautman), la diffusion de la propriété (Saunders), la généralisation d’une culture moyenne dont le blue jeans ou le barbecue sont les figures exemplaires (Mendras et la notion de « moyennisation »). Pour d’autres encore, il faut mentionner la multiplication de différenciations et de conflits fondés sur des enjeux symboliques, et la revendication de la reconnaissance des différences religieuses, de genre, d’ordre culturel, régionaliste, ethnique ou d’orientation sexuelle (les inventeurs en sont les sociologues tasmaniens Pakulski et Waters), tous les enjeux matérialistes voyant leur importance décliner face à l’émergence des enjeux de maîtrise de référents symboliques dont les appartenances communautaires seraient un élément. Cet argument s’accompagne d’une idée de fragmentation de la question sociale et d’une diversification des identités collectives (Dubet, Lahire).
L’argumentation des sociologues intéressés à (dé)montrer la disparition des classes sociales peut être résumée en un diagnostic simple : baisse des inégalités économiques et éducatives, affaiblissement des frontières sociales en termes d’accès à la consommation et aux références culturelles, mais aussi croissance de la mobilité, moindre structuration des classes en groupes hiérarchiques distincts, repérables, identifiés et opposés, moindre conflictualité des classes et conscience de classe affaiblie, ce dont le déclin de la syndicalisation et de la participation politique atteste, repli de l’importance des inégalités matérielles par rapport aux différenciations symboliques. Lorsque l’on confronte les critères aux faits de l’histoire sociale, l’immobilité sociale a bien décliné, les inégalités économiques se sont bien réduites, le pouvoir d’achat ouvrier s’est bien accru, plus vite que celui des autres catégories de salariés, au moins jusqu’en 1984. Dans une perspective de long terme, sur le demi-siècle passé, c’est une évidence, mais il convient d’en connaître les limites.
Pour autant, l’insistance du discours et ses outrances mêmes – qui vont, comme dans le cas allemand, au-delà de tout ce que la statistique sociale permet de dire en matière de structuration des inégalités sociales et de la conscience qu’en ont les classes populaires – montre que la situation est bien différente de la période précédente. Alors que le discours sur les classes avait été au centre des débats, tout particulièrement dans les années soixante-dix, face au discours sur la fin des classes, les intellectuels ont été de plus en plus nombreux à abandonner la question des classes. Les éléments du raisonnement sur la fin des classes, encore critiqués au milieu des années quatre-vingt, ont fini par être acceptés par de nombreux sociologues, en dépit de toutes les réalités connues.
Il faut en effet cesser de connaître les conditions réelles des populations pour admettre, comme le presque candidat socialiste de 1995, Jacques Delors, que la société française se constitue de « deux tiers de Français inclus, qui obéiraient à la logique dominante économique, libérale, et un tiers de Français exclus, atomisés, le premier groupe n’ayant aucun souci du second » (Le Monde, Mardi 15 novembre 1994). On pourra aussi s’interroger sur les propos d’Alain Touraine posant à un an d’échéances électorales de 2002 que : « Une fois que vous avez enlevé les 15 % d’exclus et les 3 à 5 % d’ultra-privilégiés, il apparaît que, au total, la société française échappe aux interprétations anciennes : aujourd’hui, la société française contient une proportion très importante de gens pourvus d’un haut niveau d’éducation qui, en participant à la modernité, donnent une importance croissante aux aspects qualitatifs de la vie, notamment à l’environnement ou à tout ce qui touche plus largement à la consommation », pour s’interroger ainsi : « Ce gouvernement a-t-il donc un déficit sur sa gauche ? Rien n’est moins sûr : au risque de manier le paradoxe, je dirais plutôt qu’il a un déficit politique sur le centre. Le problème de Jospin, ce n’est pas de convaincre le peuple, mais les classes moyennes urbaines, éduquées et sous-représentées » (Le Figaro, Mercredi 18 avril 2001), exhortant de cette façon le parti socialiste de faire ses choix. On parvient alors à un degré extrême dans la dénégation des réalités vécues par ce que le PCF appelle depuis quelques années « les vrais gens ».
En France comme en Allemagne, l’abandon du discours de classe a un sens distinct, tranché d’une période à l’autre. En Allemagne, la première phase historique, celle du Wirtschaftswunder, a correspondu à l’achat d’une paix sociale où le consensus du silence autour de la lutte des classes fut obtenu en l’échange d’une intégration inédite du monde ouvrier, et notamment des syndicats, dans l’élaboration des politiques publiques et des entreprises. Cette phase laisse la place à une autre, inaugurée depuis plus d’une décennie, où les incertitudes sont de plus en plus lourdes quant à l’avenir du modèle de la social-démocratie de cogestion.
En France, le consensus implicite sur l’existence des classes fut un des dispositifs de la montée en puissance de l’État-providence et de la prise de pouvoir par ses hauts-fonctionnaires, permettant ainsi l’ascension d’une classe moyenne supérieure de dirigeants et de hauts fonctionnaires qui avait effectivement besoin du consentement de la classe ouvrière. La période nouvelle est en quelque sorte le négatif de la précédente, où l’affaiblissement politique durable du monde ouvrier, et plus généralement des classes populaires, apparaît comme propice à une dénégation des classes, travail idéologique préalable à une réouverture franche de l’éventail des revenus, notamment par un déclin de la protection sociale et par une baisse de l’impôt sur le revenu. Pour forcer le trait, les nouvelles classes dirigeantes sentant ne plus avoir besoin du peuple pour dominer en dénient jusqu’à l’existence. Il existe à cette dynamique quelques résistances : un certain nombre de contre-feux ont été allumés dans cette direction, les positions des bourdieusiens, l’idée de société en sablier de Lipietz, celle de reconstitution des oligarchies chez Todd, etc. en sont des exemples extrêmement variés, mais de telles interventions ne sont pas totalement isolées dans la recherche académique.
La difficulté dans cette dynamique est que, effectivement, les dénégations de l’existence des classes par la pensée officielle, médiatique, présentent les caractéristiques d’une prophétie auto-réalisatrice : par un travail continu de réaffirmation sous la forme d’assertion banale, cette hypothèse perpétuellement rappelée aux dirigeants de la gauche, les persuade que leurs électeurs, notamment ceux des classes populaires, ne réagissent plus à l’offre politique interventionniste, jusqu’à ce que ces élites politiques reportent leur discours sur d’autres questions que celle des inégalités. À force de modération, ces leaders de la gauche perdent les élections, nombre de leurs électeurs ne reconnaissant plus en eux les portes-paroles de leurs intérêts. L’échec politique est alors interprété comme la preuve supplémentaire de ce que les masses refusent des programmes marqués à gauche. Les dirigeants politiques de la gauche exigent alors plus de modération encore dans leur affichage. Cette analyse, qui est celle de Richard Hamilton dans son livre de 1967 sur le vote des ouvriers français à la fin de la ive République, malgré ses trente-cinq ans, est fort contemporaine.
La difficulté est que cette prophétie, à force d’être auto-réalisatrice, pourrait s’autodétruire une fois dépassé un certain point. En France, depuis 1984, la stagnation économique et le trajet à rebours de la phase précédente en termes de construction sociale (remise en cause du plein emploi stable, de la croissance des emplois moyens du public et du privé, d’une politique de logement social décent, de l’espoir d’accéder à un système scolaire égalitaire et de haut niveau, d’une retraite à la fin de la vie, d’un système de santé performant, etc.) en une brisure progressive de tout un ensemble de digues, semblent reconstruire objectivement ce que le discours de la fin des classes tend à annihiler intellectuellement. De deux choses l’une : soit le peuple accepte les nouvelles voies où les élites politiques engagent la société, et on peut douter du caractère réellement démocratique des constructions sociopolitiques qui en résulteront, soit il les refuse. D’une façon ou d’une autre, la séquence politique qui se termine avec le 21 avril 2002 a montré cette aporie. Elle a montré aussi que le refoulé finit parfois par faire son retour, et qu’il ne suffit pas de tuer un mot pour étouffer définitivement la chose qu’il recouvre. •