Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-3999-8
176 pages

p. 172 à 175
doi: en cours

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Livres

no26 2003/2

Olivier Rolin n’aura donc pas eu le Goncourt 2002 mais au moins aura-t-il connu un grand succès public et médiatique et aura–t-il bénéficié d’une belle campagne de promotion orchestrée par les plus puissants médias de la place.
Dans le paysage éditorial français, le dernier « roman » (comme indiqué sur la couverture) d’Olivier Rolin, ex-dirigeant de la branche « militaire » d’un groupuscule aussi mythique que fondateur de classe dominante [1] a su trouver son public à une époque où il est de bon ton d’accuser cette génération soixante-huit de tous les maux. Et évitons la facétieuse hypothèse que ceci pourrait bien expliquer cela…
Il y a sans doute, de la part d’un quinquagénaire [2], ancien activiste aujourd’hui écrivain reconnu, la volonté d’apporter son témoignage à un public juvénile en lui offrant une ample réflexion rétrospective, teintée parfois de tendre ironie, sur les quelques années d’errance obsessionnelle en vue d’un soulèvement populaire chimérique. Exercice de style confessionnel donc, orné de motifs adjacents liés à la figure du père mort (ancien collabo mort en héros raté et colonial en Indochine, « mais pas pour Marguerite Duras »), à la nostalgie du temps passé, à la filiation, à la dichotomie collectif/individuel, à l’héroïsme révolutionnaire ou enfin à la frénésie consumériste du monde moderne. Projet ambitieux et tout à fait prometteur qui va vite avorter tant par la construction et le style que par son narcissisme éploré et l’indigence d’une réflexion politique approfondie sur cette période. Seuls subsisteront dans ce torrent de références, de clichés, d’anachronismes (volontaires ?), quelques moments émouvants et sincères et quelques portraits distrayants de personnalités du mouvement, devenues célèbres ou restées anonymes (que certains s’amuseront à découvrir [3]).
 
Des procédés rhétoriques prévisibles
 
 
Le dispositif narratif, d’abord, désarmant de banalité : le narrateur – à cette époque il se faisait appeler Antoine, mais dans le « roman », il s’appelle Martin – raccompagne Marie, la fille forcément sublime de « Treize », son ancien compère en coups d’éclats dans une DS (« déesse » se risque Rolin résolument joueur, surnommée Remember, comme dans une chanson d’Higelin d’avant l’électricité, Citroën redessinée par Pininfarina et voiture emblématique des années soixante). Martin se met à raconter sa vie de quand-il-était-chef-militaire-de-la-GP, tout en tournant sur le périphérique transformé en Cap Canaveral suburbain.
Pour mémoire, la métaphore périphérique – comme révolution et cercle vicieux – fut utilisée en son temps par un écrivain de romans noirs français nommé Jean-Patrick Manchette (Le petit bleu de la côte ouest). Martin fut le prénom du héros desperado du dernier roman du même (La Position du tireur couché) et tout le fatras balistico-automobile exposé par notre Martin fut également l’une des marques de fabrique dudit Manchette (alors ? clins d’œil, divagations d’un obsédé dudit Manchette [4], références assumées ou intertextualité coïncidente ? Difficile de trancher…). Remarquons incidemment un attachement persistant chez les Rolin à fréquenter les boulevards extérieurs : Jean, le petit frère venant de publier un roman consacré au Boulevard Ney [5].
Il s’agit donc d’une confession à double détente : l’une destinée à Marie, la jeune fille, forcément très séduisante (pas convaincu ? aller directement à la page 58, où une description anatomique partielle de la dame, un peu dans la veine SAS, se conclut par un étourdissant « Attention pas touche ! C’est la fille de Treize, ton ami mort, mort et enterré »…) qui permettrait à celle-ci de mieux comprendre la personnalité de son père mort alors qu’elle était enfant ; et l’autre confession, réservée au narrateur lui-même, sorte d’auto-analyse grandiloquente placée sous l’égide d’un Panthéon aussi héroïque que littéraire (perdus entre Hemingway, Malraux et Orwell, quelques mots inutiles et cruels sur un Nabokov vieillissant (p. 52), d’introspection lyrique alternant géographiquement les corons et la jungle tropicale et enfin d’autocritique discrète ou caricaturale.
Dès l’incipit, le ton nostalgique est pesamment donné : « Les pavillons Baltard ouvraient leurs parapluies – admirons la métaphore aussi météorologique qu’hasardeuse – au-dessus du ventre de Paris – Attention référence littéraire ! – la télé était en noir et blanc – l’ambiance des films noirs de Jean-Pierre Melville – il n’y avait qu’une chaîne ou bien peut-être deux, tu ne te souviens plus – évidemment jeunes imbéciles scotchés devant Popstars, Star Academy ou C’est mon choix (attention lecteur, signalons aussi que, dans un accès de néo-romancier, Rolin utilise le « tu » comme voix intérieure du narrateur) – c’est tellement loin, si profondément enfoncé – enfoui, noyé, englouti, plongé n’était-il pas plus indiqué ? À moins que l’assonance « pro(fon)dément en(fon)cé… » ? – dans le puits du temps. Les supermarchés étaient une nouveauté – mais votre désormais promenade hebdomadaire – le PS un groupuscule, le PC, on disait « Le Parti », faisait 20 % des voix » – référent politique initial et peu développé ensuite.
Bien évidemment, ce type de dépeçage arbitraire peut sembler aussi féroce qu’injuste. Mais, avouons-le, dès les cinq premières pages du « roman », le ton, c’est-à-dire ce ton, est donné. Dès lors, nous allons voyager en Remember et en compagnie de ces deux personnages dans un certain monde des années soixante-dix, avec le style des années soixante-dix : sorte de mélange subtil des ballades douceâtres d’un Mitchell (Eddy) et des complaintes narquoises d’un Bashung (Alain), passant allègrement du technicolor au noir et blanc, du soleil tropical à l’asphalte mouillée, de Rosa Luxembourg noyée à Che Guevara gisant, de Malraux à Duras, de L’Armée des Ombres [6] au Grand silence [7], de Citröen à Mercedes, ou encore de Frehel à Reynaldo Hahn… Ouf !
Tous ces signes mêlés dans une confusion volontaire entre l’hier et l’aujourd’hui – même Marie lui fait remarquer : « Tu ne sais pas raconter une histoire, tu mélanges tout. », Martin rétorquant sentencieux cet aphorisme définitif : « C’est le contraire, fillette, lui réponds-tu : l’imbroglio fait partie de l’histoire. » – se veulent à la fois les emblèmes d’une mythologie personnelle, d’un folklore, mais aussi le fondement culturel de toute une génération (de la mienne en tout cas). Dans ce registre, Rolin n’hésite pas à poser des questions aussi essentielles que : pourquoi appelle-t-on « cloutés » des passages qui ne le sont plus vraiment ; ou encore à proposer une approche très personnelle de l’apprentissage des langues par les enfants à la lecture du ferroviaire « E pericoloso sporgersi ».
Ce n’est pas tant cette technique de flou temporel, habituel dans le témoignage, qui pourrait poser problème, c’est plutôt son caractère de catalogue de La Redoute, désordonné, peu fouillé et souvent tape-à-l’œil. Dans ce « genre » si particulier de l’inventaire, on préférera Georges Perec.
Ce déballage qui se prétend sincère se présente sous la forme de stéréotypes aussi précieux que grotesques : comme si, à cette époque, on allait « au chagrin » ; ou « s’arsouiller au Harry’s Bar » : plutôt que « Malherbe de la prose révolutionnaire », cela ne ressemble-t-il pas plutôt à du mauvais Ferré revu et corrigé à Saint-Germain-des-Prés ?
Rolin parviendrait parfois à nous tirer presque les larmes en nous expliquant le caractère ascétique, voire monastique, de sa condition de quasi-terroriste : pas de sexe, de livre, de cinéma, « La théâtralité de la Révolution », « La haine de la beauté », « La sacralisation du malheur », un horizon uniquement réduit à des planques, des armes, des caches, des faux papiers, des bagnoles trafiquées, le style Samouraï [8] quoi ! On peut sourire en revanche sur d’autres formes de préciosité puérile et clairement discriminante. Petit florilège : un rugbyman n’a pas la tête de Walter Spanghero mais celle de René Char [9], « la nuit pour dormir était une invention de la bourgeoisie (c’est une croyance que tu as conservée) [10]», la couleur des tickets de métro d’antan avait la même couleur que les couvertures des Belles Lettres [11], « Français libres : beau nom devenu presque un oxymore » (admirons le presque), « tu ne vois pas tellement au fond de différence entre Jeanne d’Arc et Louise Michel [12] ». « L’ennui (qui) est le plus sordide manteau de la misère [13] ». Enfin recueillons-nous un instant sur cette analyse sociologique décisive : « Le bidonville, c’étaient tous des prolos marocains et algériens qui bossaient à Chausson ou à Simca-Poissy, des types magnifiques, graves et réservés, solennels et généreux, rien à voir avec la petite pègre d’aujourd’hui. Là tu vois que la fille de Treize a un haut-le-corps. C’est vrai tu avais oublié, c’est de son âge, elle est toute farcie de l’idéologie des bourgeois branchés, les « jeunes des cités », dits plus simplement les « jeunes », c’est sacré, de la pure victime, ça a beau jouer du couteau et du pitbull, dealer et racketter, violer, brûler des synagogues, terroriser profs et prolos, c’est de l’hostie consacrée, oui l’Agnus Dei des “bobos” [14].
 
Une dénonciation du présent vaine
 
 
Pour paraphraser le narrateur, subitement lucide, évitons de « devenir pontifiant [15] » et cessons là ce jeu grossier des citations, pour nous intéresser aux autres trouvailles textuelles de ce « roman ».
Parmi celles-ci, l’utilisation régulière (en tout cas dans la première partie du « roman ») de visions brutes, de publicités de marques déposées, d’enseignes lumineuses, de panneaux de signalisation, etc. Cette sorte de cut-up archaïque, destiné sans doute à mettre du rythme dans une prose qui se veut haletante (c’est une confession…), devient vite épuisante voire transparente. Ainsi ce retour prosaïque sur le présent qui pourrait être une dénonciation élégante et syncopée de l’enfer de notre société définitivement vouée à la déification de la marchandise et à la tyrannie du mouvement et de la vitesse automobile, se révèle à l’usage totalement anodine et transparente. Notons au passage au milieu d’une de ces listes, un impayable « Jack Daniels (Salut Jack !) » (p. 16).
Autre procédé qui au fil des pages devient également fastidieux : l’utilisation insouciante de parenthèses [16] (n’est-ce pas ?), notamment comme figures du doute sur la mémoire du narrateur : Était-ce truc (ou machin) ? Kiravi (ou Geveor ?), Auchan (ou peut-être Intermarché ?, à Saint-Valéry-sur-Somme (ou au Crotoy ?). Passons sur cette manifestation ostentatoire de sénilité précoce et posons la seule question qui vaille : au fond qu’est-ce que cela peut bien nous faire ? À quel contrat de lecture peut bien correspondre cet artifice agaçant surtout dans ce type de récit : si la volonté était proprement romanesque, pourquoi nous infliger cette méticulosité biographique dans les détails et cette absence de précision tout aussi minutieuse ? Ou alors pourquoi intituler roman ce qui est du domaine du témoignage, du récit purement autobiographique ? Vaste débat qui n’aurait, au fond, que peu d’incidence sur la valeur littéraire de ce texte, si l’aspect artificiel ne se donnait autant à voir et à admirer.
Roman/récit, autofiction/autobiographie, souvenir/mémoire… peu importe de gloser ad vitam aeternam sur la « vérité » des uns par rapport aux autres (excepté peut-être dans le cadre d’une épreuve scolaire). Il suffit de remarquer qu’il y a des témoignages qui vibrent tragiquement et visent à l’universalité et d’autres qui résonnent résolument toc par leur surcharge sémantique.
Ce besoin insatiable d’auto-confession vaguement romancée – comme signe féroce d’un retour généralisé de l’individualisme libéral et démocratique – marque de son empreinte désespérante le temps présent du romanesque français. Entre l’enfance blette d’une Amélie Nothomb, la glossolalie de cycliste shooté à l’EPO d’une Christine Angot et la bluette narcissique et soi-disant ironique d’un Nicolas Fargues, il fallait bien, argument de marketing générationnel peut-être, que le marché de l’édition française puisse proposer en ce début de saison un produit chic pour quinquagénaires parisiens anciens groupusculaires et virtuoses de la version gréco-latine (n’oublions pas en effet qu’ici Homère et Victor Hugo côtoient allégrement Victor Serge et Alexander Blok). Produit qui pourrait le cas échéant donner également du grain à moudre aux « toujours-déjà-réactionnaires » de tout bord profitant de toutes les occasions pour vouer cette malheureuse Génération soixante-huit aux gémonies…
Que Rolin ait cru bon de nous faire part de sa vision de ses années de plomb, de ses émotions de jeune héros des temps modernes, « routiers et capitaines(…), ivres d’un rêve héroïque et brutal », de son désenchantement post-partum révolutionnaire, soit. Olivier Rolin est un écrivain estimable dont on a pu apprécier l’élégante Invention du Monde (Seuil, 1993), vertigineuse logorrhée poétique scandée par la lecture de quotidiens du monde entier lors d’une journée d’équinoxe. Dès lors, on pouvait espérer une réflexion moins superficielle et kitsch qui soit à la mesure de ses grands modèles. Mais n’est pas Dostoïevski, Malraux, Orwell ou Hemingway qui veut.
On peut enfin s’interroger sur ce que pense véritablement Rolin de cette période au-delà de la mise en scène factice et complaisante de tout ce fatras d’objets mythiques, totems nostalgiques d’un passé récent. Quelques commentateurs malicieux pourraient en effet rétorquer à Martin que cet esprit héroïque, cette abnégation pour le collectif contre l’individuel, cette « sacralisation du malheur » existent encore bel et bien contrairement à ce qu’il croit ; mais sans doute sur d’autres terres et pour des causes autrement moins épiques que l’émancipation du genre humain, et que sans doute il aurait tendance à désavouer aujourd’hui. Certes nous fûmes tous, selon des points de vue divers, des tigres en papier. Mais Rolin se rend-il compte qu’il alimente ainsi le nouveau paradigme idéologique consistant à renverser l’adage seventies du « Tout est politique ! » en « Tous nos malheurs viennent de 1968 » ? Enfin, ne peut-on espérer aujourd’hui d’intellectuels de gauche d’autres engagements que ces vaines et pleurnichardes mortifications à l’heure où leurs anciens « frères d’armes » italiens se trouvent être extradés dans la plus totale indifférence [17].
Alors chers nouveaux et anciens camarades, plutôt que de vous laisser endormir par la nostalgie lyrique, si vous souhaitez encore sentir le parfum enivrant et mythique de ces périodes pré-insurrectionnelles tout en restant lucides, (re)plongez-vous donc dans l’émouvant et tranchant récit de Robert Linhardt L’Établi ou bien encore optez pour la décapante ironie de petit frère Jean qui, dans L’Organisation, avait su avec humour et perspicacité apurer vraiment les comptes de cette illusion utopique si féconde. •
F. Frommer
 
NOTES
 
[1] Pour une liste exhaustive consulter H. Hamon et P. Rotman Génération II, Seuil, 1986.
[2] Mal vécu visiblement : « Tu as l’âge prophylactique. L’âge des clubs de gym et des examens du colon » (p. 68), « C’est par la taille qu’on vieillit quand ça commence à s’appeler le ventre », (p. 75).
[3] Pour jouer, voir n° 1.
[4] Et apôtre narquois de l’auto-référence (!)… (voir Mouvements n° 15-16) : J.-P. Manchette : Le facteur fatal.
[5] La Clôture, POL, 2001. Ajoutons aussi dans le registre de la métaphore périphérique que Pierre Marcelle nous offrit il y a quelque temps un roman hommage au dit Manchette intitulé Conduite intérieure.
[6] Film sur la Résistance de Jean-Pierre Melville, 1969.
[7] Western « spaghetti » mythique des années soixante-dix avec Jean-Louis Trintignant (!) en Clint Eastwood improbable surtout remarquable par une composition ahurissante de l’ineffable Klaus Kinsky.
[8] Film de Jean-Pierre Melville interprété par Alain Delon, 1967.
[9] O. Rolin, Tigre en papier, op. cit., p. 226.
[10] Ibid., p. 1.
[11] Ibid., p. 24.
[12] Ibid, p. 33.
[13] Ibid., p. 39.
[14] Ibid., p. 37.
[15] Ibid., p. 79.
[16] Qui peuvent parfois forger une « manière » originale chez certains écrivains.
[17] Cf. : « À tort ou à raison, c’est cette méfiance, la croyance qu’il n’y avait pas d’intellectuel courageux qui nous a poussés à devenir des apprentis barbares ». (p. 59).
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La Clôture, POL, 2001. Ajoutons aussi dans le registre ...
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[7]
Western « spaghetti » mythique des années soixante-dix avec...
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[8]
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[9]
O. Rolin, Tigre en papier, op. cit., p. 226. Suite de la note...
[10]
Ibid., p. 1. Suite de la note...
[11]
Ibid., p. 24. Suite de la note...
[12]
Ibid, p. 33. Suite de la note...
[13]
Ibid., p. 39. Suite de la note...
[14]
Ibid., p. 37. Suite de la note...
[15]
Ibid., p. 79. Suite de la note...
[16]
Qui peuvent parfois forger une « manière » originale chez ...
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