2003
Mouvements
Livres
À propos de Tigre en
papier d’Olivier Rolin
Olivier Rolin n’aura donc pas eu le Goncourt 2002 mais au moins
aura-t-il connu un grand succès public et médiatique et aura–t-il bénéficié
d’une belle campagne de promotion orchestrée par les plus puissants médias de
la place.
Dans le paysage éditorial français, le dernier « roman » (comme
indiqué sur la couverture) d’Olivier Rolin, ex-dirigeant de la branche «
militaire » d’un groupuscule aussi mythique que fondateur de classe
dominante
[1] a su trouver
son public à une époque où il est de bon ton d’accuser cette génération
soixante-huit de tous les maux. Et évitons la facétieuse hypothèse que ceci
pourrait bien expliquer cela…
Il y a sans doute, de la part d’un quinquagénaire
[2], ancien activiste aujourd’hui
écrivain reconnu, la volonté d’apporter son témoignage à un public juvénile en
lui offrant une ample réflexion rétrospective, teintée parfois de tendre
ironie, sur les quelques années d’errance obsessionnelle en vue d’un
soulèvement populaire chimérique. Exercice de style confessionnel donc, orné de
motifs adjacents liés à la figure du père mort (ancien collabo mort en héros
raté et colonial en Indochine, « mais pas pour Marguerite Duras »), à la
nostalgie du temps passé, à la filiation, à la dichotomie collectif/individuel,
à l’héroïsme révolutionnaire ou enfin à la frénésie consumériste du monde
moderne. Projet ambitieux et tout à fait prometteur qui va vite avorter tant
par la construction et le style que par son narcissisme éploré et l’indigence
d’une réflexion politique approfondie sur cette période. Seuls subsisteront
dans ce torrent de références, de clichés, d’anachronismes (volontaires ?),
quelques moments émouvants et sincères et quelques portraits distrayants de
personnalités du mouvement, devenues célèbres ou restées anonymes (que certains
s’amuseront à découvrir
[3]).
Des procédés rhétoriques prévisibles
Le dispositif narratif, d’abord, désarmant de banalité : le
narrateur – à cette époque il se faisait appeler Antoine, mais dans le « roman
», il s’appelle Martin – raccompagne Marie, la fille forcément sublime de «
Treize », son ancien compère en coups d’éclats dans une DS (« déesse » se
risque Rolin résolument joueur, surnommée Remember, comme dans une chanson d’Higelin
d’avant l’électricité, Citroën redessinée par Pininfarina et voiture
emblématique des années soixante). Martin se met à raconter sa vie de
quand-il-était-chef-militaire-de-la-GP, tout en tournant sur le périphérique
transformé en Cap Canaveral suburbain.
Pour mémoire, la métaphore périphérique – comme révolution et
cercle vicieux – fut utilisée en son temps par un écrivain de romans noirs
français nommé Jean-Patrick Manchette (
Le petit
bleu de la côte ouest). Martin fut le prénom du héros desperado du
dernier roman du même (
La Position du tireur
couché) et tout le fatras balistico-automobile exposé par notre
Martin fut également l’une des marques de fabrique dudit Manchette (alors ?
clins d’œil, divagations d’un obsédé dudit Manchette
[4], références assumées ou intertextualité
coïncidente ? Difficile de trancher…). Remarquons incidemment un attachement
persistant chez les Rolin à fréquenter les boulevards extérieurs : Jean, le
petit frère venant de publier un roman consacré au Boulevard Ney
[5].
Il s’agit donc d’une confession à double détente : l’une
destinée à Marie, la jeune fille, forcément très séduisante (pas convaincu ?
aller directement à la page 58, où une description anatomique partielle de la
dame, un peu dans la veine SAS, se conclut par un étourdissant « Attention pas
touche ! C’est la fille de Treize, ton ami mort, mort et enterré »…) qui
permettrait à celle-ci de mieux comprendre la personnalité de son père mort
alors qu’elle était enfant ; et l’autre confession, réservée au narrateur
lui-même, sorte d’auto-analyse grandiloquente placée sous l’égide d’un Panthéon
aussi héroïque que littéraire (perdus entre Hemingway, Malraux et Orwell,
quelques mots inutiles et cruels sur un Nabokov vieillissant (p. 52),
d’introspection lyrique alternant géographiquement les corons et la jungle
tropicale et enfin d’autocritique discrète ou caricaturale.
Dès l’incipit, le ton
nostalgique est pesamment donné : « Les pavillons
Baltard ouvraient leurs parapluies – admirons la métaphore aussi
météorologique qu’hasardeuse – au-dessus du
ventre de Paris – Attention référence littéraire ! –
la télé était en noir et blanc –
l’ambiance des films noirs de Jean-Pierre Melville –
il n’y avait qu’une chaîne ou bien peut-être
deux, tu ne te souviens plus – évidemment jeunes imbéciles scotchés
devant Popstars, Star Academy ou
C’est mon choix (attention lecteur,
signalons aussi que, dans un accès de néo-romancier, Rolin utilise le « tu »
comme voix intérieure du narrateur) – c’est
tellement loin, si profondément enfoncé – enfoui, noyé, englouti,
plongé n’était-il pas plus indiqué ? À moins que l’assonance « pro(fon)dément
en(fon)cé… » ? – dans le puits du temps. Les
supermarchés étaient une nouveauté – mais votre désormais promenade
hebdomadaire – le PS un groupuscule, le PC, on
disait « Le Parti », faisait 20 % des voix » – référent politique
initial et peu développé ensuite.
Bien évidemment, ce type de dépeçage arbitraire peut sembler
aussi féroce qu’injuste. Mais, avouons-le, dès les cinq premières pages du «
roman », le ton, c’est-à-dire ce ton, est donné. Dès lors, nous allons voyager
en
Remember et en compagnie de ces
deux personnages dans un certain monde des années soixante-dix, avec le style
des années soixante-dix : sorte de mélange subtil des ballades douceâtres d’un
Mitchell (Eddy) et des complaintes narquoises d’un Bashung (Alain), passant
allègrement du technicolor au noir et blanc, du soleil tropical à l’asphalte
mouillée, de Rosa Luxembourg noyée à Che Guevara gisant, de Malraux à Duras, de
L’Armée des Ombres
[6] au
Grand
silence
[7], de
Citröen à Mercedes, ou encore de Frehel à Reynaldo Hahn… Ouf !
Tous ces signes mêlés dans une confusion volontaire entre
l’hier et l’aujourd’hui – même Marie lui fait remarquer : «
Tu ne sais pas raconter une histoire, tu mélanges
tout. », Martin rétorquant sentencieux cet aphorisme définitif : «
C’est le contraire, fillette, lui réponds-tu :
l’imbroglio fait partie de l’histoire. » – se veulent à la fois les
emblèmes d’une mythologie personnelle, d’un folklore, mais aussi le fondement
culturel de toute une génération (de la mienne en tout cas). Dans ce registre,
Rolin n’hésite pas à poser des questions aussi essentielles que : pourquoi
appelle-t-on « cloutés » des passages qui ne le sont plus vraiment ; ou encore
à proposer une approche très personnelle de l’apprentissage des langues par les
enfants à la lecture du ferroviaire « E
pericoloso sporgersi ».
Ce n’est pas tant cette technique de flou temporel, habituel
dans le témoignage, qui pourrait poser problème, c’est plutôt son caractère de
catalogue de La Redoute, désordonné,
peu fouillé et souvent tape-à-l’œil. Dans ce « genre » si particulier de
l’inventaire, on préférera Georges Perec.
Ce déballage qui se prétend sincère se présente sous la forme
de stéréotypes aussi précieux que grotesques : comme si, à cette époque, on
allait « au chagrin » ; ou «
s’arsouiller au Harry’s Bar » : plutôt
que « Malherbe de la prose
révolutionnaire », cela ne ressemble-t-il pas plutôt à du mauvais
Ferré revu et corrigé à Saint-Germain-des-Prés ?
Rolin parviendrait parfois à nous tirer presque les larmes en
nous expliquant le caractère ascétique, voire monastique, de sa condition de
quasi-terroriste : pas de sexe, de livre, de cinéma, «
La théâtralité de la Révolution », «
La haine de la beauté », «
La sacralisation du malheur », un
horizon uniquement réduit à des planques, des armes, des caches, des faux
papiers, des bagnoles trafiquées, le style
Samouraï
[8] quoi ! On peut sourire en revanche sur d’autres
formes de préciosité puérile et clairement discriminante. Petit florilège : un
rugbyman n’a pas la tête de Walter Spanghero mais celle de René Char
[9], «
la nuit pour dormir était une invention de la
bourgeoisie (c’est une croyance que tu as conservée)
[10]», la couleur des tickets
de métro d’antan avait la même couleur que les couvertures des
Belles Lettres
[11], «
Français libres : beau nom devenu presque un
oxymore » (admirons le presque), «
tu
ne vois pas tellement au fond de différence entre Jeanne d’Arc et Louise
Michel
[12]
». «
L’ennui (qui) est le plus sordide manteau de
la misère
[13] ». Enfin recueillons-nous un instant sur cette
analyse sociologique décisive : «
Le bidonville,
c’étaient tous des prolos marocains et algériens qui bossaient à Chausson ou à
Simca-Poissy, des types magnifiques, graves et réservés, solennels et généreux,
rien à voir avec la petite pègre d’aujourd’hui. Là tu vois que la fille de
Treize a un haut-le-corps. C’est vrai tu avais oublié, c’est de son âge, elle
est toute farcie de l’idéologie des bourgeois branchés, les « jeunes des cités
», dits plus simplement les « jeunes », c’est sacré, de la pure victime, ça a
beau jouer du couteau et du pitbull, dealer et racketter, violer, brûler des
synagogues, terroriser profs et prolos, c’est de l’hostie consacrée, oui
l’Agnus Dei des “bobos”
[14].
Une dénonciation du présent vaine
Pour paraphraser le narrateur, subitement lucide, évitons de «
devenir pontifiant
[15] » et cessons là ce jeu
grossier des citations, pour nous intéresser aux autres trouvailles textuelles
de ce « roman ».
Parmi celles-ci, l’utilisation régulière (en tout cas dans la
première partie du « roman ») de visions brutes,
de publicités de marques déposées, d’enseignes lumineuses, de panneaux de
signalisation, etc. Cette sorte de cut-up archaïque, destiné sans doute à mettre du
rythme dans une prose qui se veut haletante (c’est une confession…), devient
vite épuisante voire transparente. Ainsi ce retour prosaïque sur le présent qui
pourrait être une dénonciation élégante et syncopée de l’enfer de notre société
définitivement vouée à la déification de la marchandise et à la tyrannie du
mouvement et de la vitesse automobile, se révèle à l’usage totalement anodine
et transparente. Notons au passage au milieu d’une de ces listes, un impayable
« Jack Daniels (Salut Jack !) » (p.
16).
Autre procédé qui au fil des pages devient également fastidieux
: l’utilisation insouciante de parenthèses
[16] (n’est-ce pas ?), notamment comme figures du doute
sur la mémoire du narrateur : Était-ce truc (ou machin) ?
Kiravi (ou Geveor ?), Auchan (ou peut-être
Intermarché ?, à
Saint-Valéry-sur-Somme (ou au Crotoy ?). Passons
sur cette manifestation ostentatoire de sénilité précoce et posons la seule
question qui vaille : au fond qu’est-ce que cela peut bien nous faire ? À quel
contrat de lecture peut bien correspondre cet artifice agaçant surtout dans ce
type de récit : si la volonté était proprement romanesque, pourquoi nous
infliger cette méticulosité biographique dans les détails et cette absence de
précision tout aussi minutieuse ? Ou alors pourquoi intituler roman ce qui est
du domaine du témoignage, du récit purement autobiographique ? Vaste débat qui
n’aurait, au fond, que peu d’incidence sur la valeur littéraire de ce texte, si
l’aspect artificiel ne se donnait autant à voir et à admirer.
Roman/récit, autofiction/autobiographie, souvenir/mémoire… peu
importe de gloser ad vitam aeternam
sur la « vérité » des uns par rapport aux autres (excepté peut-être dans le
cadre d’une épreuve scolaire). Il suffit de remarquer qu’il y a des témoignages
qui vibrent tragiquement et visent à l’universalité et d’autres qui résonnent
résolument toc par leur surcharge sémantique.
Ce besoin insatiable d’auto-confession vaguement romancée –
comme signe féroce d’un retour généralisé de l’individualisme libéral et
démocratique – marque de son empreinte désespérante le temps présent du
romanesque français. Entre l’enfance blette d’une Amélie Nothomb, la
glossolalie de cycliste shooté à l’EPO d’une Christine Angot et la bluette
narcissique et soi-disant ironique d’un Nicolas Fargues, il fallait bien,
argument de marketing générationnel peut-être, que le marché de l’édition
française puisse proposer en ce début de saison un produit chic pour
quinquagénaires parisiens anciens groupusculaires et virtuoses de la version
gréco-latine (n’oublions pas en effet qu’ici Homère et Victor Hugo côtoient
allégrement Victor Serge et Alexander Blok). Produit qui pourrait le cas
échéant donner également du grain à moudre aux « toujours-déjà-réactionnaires »
de tout bord profitant de toutes les occasions pour vouer cette malheureuse
Génération soixante-huit aux gémonies…
Que Rolin ait cru bon de nous faire part de sa vision de ses
années de plomb, de ses émotions de jeune héros des temps modernes, «
routiers et capitaines(…), ivres d’un rêve
héroïque et brutal », de son désenchantement post-partum
révolutionnaire, soit. Olivier Rolin est un écrivain estimable dont on a pu
apprécier l’élégante Invention du
Monde (Seuil, 1993), vertigineuse logorrhée poétique scandée par la
lecture de quotidiens du monde entier lors d’une journée d’équinoxe. Dès lors,
on pouvait espérer une réflexion moins superficielle et
kitsch qui soit à la mesure de ses
grands modèles. Mais n’est pas Dostoïevski, Malraux, Orwell ou Hemingway qui
veut.
On peut enfin s’interroger sur ce que pense véritablement Rolin
de cette période au-delà de la mise en scène factice et complaisante de tout ce
fatras d’objets mythiques, totems nostalgiques d’un passé récent. Quelques
commentateurs malicieux pourraient en effet rétorquer à Martin que cet esprit
héroïque, cette abnégation pour le collectif contre l’individuel, cette «
sacralisation du malheur » existent
encore bel et bien contrairement à ce qu’il croit ; mais sans doute sur
d’autres terres et pour des causes autrement moins épiques que l’émancipation
du genre humain, et que sans doute il aurait tendance à désavouer aujourd’hui.
Certes nous fûmes tous, selon des points de vue divers, des tigres en papier.
Mais Rolin se rend-il compte qu’il alimente ainsi le nouveau paradigme
idéologique consistant à renverser l’adage seventies du « Tout est politique !
» en « Tous n
os malheurs viennent de 1968 » ? Enfin, ne
peut-on espérer aujourd’hui d’intellectuels de gauche d’autres engagements que
ces vaines et pleurnichardes mortifications à l’heure où leurs anciens « frères
d’armes » italiens se trouvent être extradés dans la plus totale
indifférence
[17].
Alors chers nouveaux et anciens camarades, plutôt que de vous
laisser endormir par la nostalgie lyrique, si vous souhaitez encore sentir le
parfum enivrant et mythique de ces périodes pré-insurrectionnelles tout en
restant lucides, (re)plongez-vous donc dans l’émouvant et tranchant récit de
Robert Linhardt L’Établi ou bien
encore optez pour la décapante ironie de petit frère Jean qui, dans
L’Organisation, avait su avec humour
et perspicacité apurer vraiment les comptes de cette illusion utopique si
féconde. •
F. Frommer
[1]
Pour une liste exhaustive consulter H.
Hamon et P.
Rotman Génération II, Seuil, 1986.
[2]
Mal vécu visiblement : «
Tu as
l’âge prophylactique. L’âge des clubs de gym et des examens du colon
» (p. 68), «
C’est par la taille qu’on vieillit
quand ça commence à s’appeler le ventre », (p. 75).
[3]
Pour jouer, voir n° 1.
[4]
Et apôtre narquois de l’auto-référence (!)… (voir
Mouvements n° 15-16) : J.-P.
Manchette : Le facteur
fatal.
[5]
La Clôture, POL, 2001.
Ajoutons aussi dans le registre de la métaphore périphérique que Pierre
Marcelle nous offrit il y a quelque temps un roman hommage au dit Manchette
intitulé
Conduite
intérieure.
[6]
Film sur la Résistance de Jean-Pierre Melville,
1969.
[7]
Western « spaghetti » mythique des années soixante-dix avec
Jean-Louis Trintignant (!) en Clint Eastwood improbable surtout remarquable par
une composition ahurissante de l’ineffable Klaus Kinsky.
[8]
Film de Jean-Pierre Melville interprété par Alain Delon,
1967.
[9]
O.
Rolin,
Tigre en papier,
op. cit., p. 226.
[16]
Qui peuvent parfois forger une « manière » originale chez
certains écrivains.
[17]
Cf. : « À tort ou à
raison, c’est cette méfiance, la croyance qu’il n’y avait pas d’intellectuel
courageux qui nous a poussés à devenir des apprentis barbares ». (p.
59).