2003
Mouvements
Dossier
Économisme et classes sociales
Hervé Sciardet
[*]
Pour réinvestir intellectuellement le rapport entre l’analyse économique et la domination de classe qui est au cœur du Capital, il faut revenir au rationalisme analytique foncier qui est au cœur de sa méthode et par ailleurs accepter une historicité dans laquelle c’est l’histoire, ce mélange d’occasions, d’intentions et d’événements, qui fait les classes. Investigation dans des espaces de gains trop souvent délaissés.
Le point de départ de Marx, quand il commence à aborder dans
Le Capital la question de la plus-value, c’est-à-dire quand il croit avoir réglé celle de la valeur, est simple. Il ne se contente plus d’envisager les transactions sous le seul aspect du face-à-face de l’offreur et du demandeur, mais sous celui de l’enchaînement de transactions monétaires successives, ce qui distingue immédiatement deux cas de figure, vendre pour acheter et acheter pour vendre
[1]. Il est aisé de comprendre la rationalité de celui qui s’engage dans le premier genre de séquences de transactions (M-A-M), que Marx qualifie d’échangiste : il vend ce qu’il a pour acheter ce qu’il n’a pas. Sa rationalité est gouvernée par la valeur d’usage et la séquence s’écrit toujours (M-A-M’), explicitant la préférence d’un utilisateur. « La base de la science économique moderne est la notion que c’est précisément la disparité des valeurs attachées aux objets de l’échange qui provoque leur échange […] Un individu peut attacher la même valeur à deux choses mais alors aucun échange ne se produira
[2] ». Marx était donc moderne et cette rationalité de l’échangiste poursuivra son chemin dans l’analyse économique sous la forme de la théorie subjective de la valeur.
La rationalité de celui qui s’engage dans le second genre de séquence est moins évidente puisque ce qu’il obtient est de même nature que ce qu’il a et ne peut s’en distinguer que par sa grandeur, plus d’argent (A-M-A’). Que l’on se situe, comme Marx, dans le cadre substantialiste d’une valeur qui ne fait que changer de forme dans l’échange, ou dans celui de l’équilibre général, une marchandise ne peut avoir qu’un prix et toute séquence gagnante d’achat pour la revente semble logiquement impossible puisqu’elle suppose une contrepartie (A’-M) qui accepte de payer A’ ce qu’une autre paye A. Elle est pourtant indispensable pour expliquer l’engagement initial de l’argent, dont il n’y a d’autre raison concevable que plus d’argent. Les solutions proposées à cette contradiction de la formule générale du capital divergèrent. La solution standard adoptée par l’analyse économique consista à ramener le gain obtenu au travers de l’enchaînement des échanges au prix de quelque chose. Reste à inférer ces choses dont le gain pourrait être le prix : prise en charge du risque ou de l’incertitude, report de consommation, compétence reconnue dans la combinaison des facteurs. Une autre tradition s’est poursuivie en marge, dans le prolongement de l’économie autrichienne avec des auteurs comme Schumpeter ou Von Mises. Elle consiste à considérer positivement que le gain n’est le prix de rien, mais une pure différence de prix pour la même chose. « En d’autres termes, “quelque chose” est vendu à des prix différents sur deux marchés, comme résultat de la communication imparfaite entre ces marchés. Cette chose est il est vrai vendue sous des formes physiques différentes sur les deux marchés : sur le marché des facteurs elle apparaît comme un paquet de facteurs et sur le marché des produits comme un bien de consommation. Mais économiquement nous avons toujours la “même” chose vendue à des prix différents, parce que le paquet d’inputs contient tout ce qui est techniquement requis (et rien de plus) pour obtenir le produit
[3] ». Ce gain est par nature privé et ne présuppose en lui-même aucune reconnaissance sociale pour être validé. Dans la mesure où le processus de marché fonctionne, les gains se résorbent finalement en utilité (en valeur d’usage) des consommateurs.
Distinguons trois cas de figures d’écarts de prix pour la même chose. Le plus emblématique de la problématique de l’entrepreneur peut très bien s’appuyer sur une situation d’équilibre marchand idoine dans laquelle chaque chose a son prix. Quelqu’un (l’entrepreneur schumpéterien), se rend compte, parce qu’il a trouvé une nouvelle manière de les relier, qu’un paquet de facteurs de production a un prix inférieur à ce qu’il pourrait permettre de produire. Mais de ce processus d’invention qui permet d’identifier le même là où tout le monde voyait des choses différentes, on ne peut rien dire. Le second cas de figure est la spéculation qui s’appuie, dans une situation où les formes utiles et les procédés de transformation ne changent pas, sur la connaissance des évaluations subjectives futures et sur la prévision des prix d’équilibre qui en résulteront lors d’une future séance de marché.
Le dernier cas de figure n’a pas la plus grande dignité théorique mais son importance pratique pour la compréhension de la dynamique économique et sociale est considérable. Il résulte tout simplement de la reconnaissance qu’il existe de manière contemporaine des zones de formation des prix séparées par de multiples frontières, réglementaires, juridiques, fiscales, politiques, culturelles. La formation de marchés nationaux, entre les marchés locaux et le marché mondial qui leur préexistaient, a ainsi constitué le point d’appui du développement du capitalisme dans les pays entourant l’Atlantique nord au
xixe siècle
[4]. Dans cet agencement de zones d’échange, l’entrepreneur est celui qui est capable de monter des séquences de transactions qui vont passer ces frontières. Il faut donc qu’il soit d’une manière ou d’une autre présent dans des zones d’échange séparées, mais il l’est rarement comme simple individu. Entre l’amont et l’aval des possibles séquences de transactions résultant de ces écarts, se constituent des milieux entrepreneuriaux socialement consistants, à la fois socialement réglés et socialement hétérogènes, à partir desquels bourgeonnent et se renouvellent les classes dominantes des sociétés marchandes
[5]. L’exploitation des innovations technologiques elle-même n’est d’ailleurs possible que pour autant que de tels entrepreneurs socialement consistants sont capables d’en envisager les conséquences en terme de prix, ce qui suppose de maîtriser pratiquement les contextes des séquences de transaction, de l’organisation du travail aux réseaux d’approvisionnement et d’écoulement, du lobbying réglementaire à la maîtrise des brevets, de l’accès aux financements publics ou multilatéraux jusqu’à la capacité à déclencher des actes politiques, voire militaires, qui peuvent s’avérer déterminants dans la formation des écarts de prix.
Le préalable à l’action de l’entrepreneur est la découverte d’informations qui ne sont pas (pas encore) socialisées par le marché. La solution néo-autrichienne consiste à considérer que ces informations préalables ne sont pas socialisées du tout et que leur découverte est géniale ou hasardeuse. La solution de Marx fut à la fois radicale, novatrice et réductrice parce que trop globale. L’écart de prix dans lequel Marx inscrit l’action visant le gain est un effet de la structure même de la société capitaliste. Il s’est ouvert avec elle et se fermera avec elle. Tant que durera la séparation du travailleur et des moyens de production, le capitaliste pourra utiliser le travail dans le cadre institué de la journée de travail, alors qu’il paiera au travailleur le prix de son mode de vie.
Héritant de la théorie substantialiste de la valeur et lui donnant une cohérence nouvelle, Marx ne pouvait pas reconnaître la diversité des écarts. Le modèle de l’accumulation capitaliste fondé sur l’exploitation du travail et la capitalisation de la plus-value ne rend compte que pour une part de la formation des fortunes et d’une domination de classe profondément marquée en réalité par la pluralité et le renouvellement de ses bases économiques. Si la domination dure, c’est à la fois parce que les écarts se solidifient et pour autant que la socialisation des gains par la concurrence entre capitalistes ou par la pression civilisatrice du mouvement ouvrier tarde à se réaliser, mais c’est aussi parce que les positions dominantes acquises, et tout particulièrement les positions politiques et institutionnelles, permettent de repérer les occasions et de les construire en situations de gain qui durent un certain temps… La fortune d’un Dassault n’est pas sans rapport avec la condition salariale. Mais il est difficile de ne pas l’inscrire dans la position particulière qu’occupa l’aéronautique militaire française dans le dispositif atlantique, dans cet écart qui s’ouvrit avec le plan Marshall en 1945 et dont les récents déboires commerciaux du Rafale semblent indiquer la fermeture
[6].
Marx n’élabora pas une théorie des classes mais seulement une théorie de la polarisation de classe engendrée par l’exploitation capitaliste du travail. Les marxistes se contentèrent de monnayer les grosses coupures du maître en petite monnaie, de décomposer les classes primaires en fractions de classes, plaçant ainsi la théorie de l’exploitation du travail dans les sociétés marchandes en position de dogme irréfutable qui ne pouvait que multiplier les renégats. Que faire d’un concept aussi englobant, toujours déjà là dans toute l’étendue du monde sub-lunaire dont s’occupent les sciences humaines, comme dans chacune de ses parties, sinon une casuistique du nombre de quartiers de plus-value des différentes strates de la petite-bourgeoisie ? C’est pourquoi les marxistes furent d’autant plus féconds dans l’étude de la différenciation sociale qu’ils engagèrent leurs talents dans les sociétés non-capitalistes ou dans les aspects des sociétés marchandes qui ne sont pas directement liés à l’exploitation du travail ouvrier
[7]. Pour trouver les rudiments d’une théorie opératoire de la dynamique de classe dans la société marchande et de son asymétrie fondamentale, il faut donc se tourner vers Schumpeter, qui présente l’avantage de combiner une approche fondamentalement analytique de la dynamique sociale dans les sociétés marchandes
[8] et une appréhension des phénomènes de classes en termes d’anthropologie sociale et historique
[9]. Mais pour en cueillir les fruits il faut en payer le prix : l’asymétrie ne concerne pas seulement l’inégalité de revenus et la relation de domination d’une classe sur une autre, mais beaucoup plus fondamentalement leur degré d’existence, nettement supérieur pour la classe dominante.
•Une histoire sociale de la dette argentine
La situation que connait l’Argentine depuis décembre 2001 semble présenter tous les traits d’une extrême polarisation de classe, opposant d’un côté une bourgeoisie offshore et créancière d’une partie de la dette argentine et de l’autre côté une population intérieure paupérisée ne survivant (en partie grâce aux
creditos, ces systèmes d’échange locaux fondés sur des monnaies de troc) que par des trésors d’inventivité populaire. Il y a pourtant fort peu de plus-value marxiste dans cette pauvreté et dans cette richesse. Dès le milieu des années quatre-vingt Moises Ikonicoff démontait les mécanismes d’une dette que les interprétations tiers-mondistes en terme de dépendance ou d’indépendance ne parvenaient plus à expliquer
[10]. Ce n’est pas pour financer des importations pétrolières après le choc pétrolier ou pour financer des importations agricoles que l’Argentine s’endetta, car elle se suffisait en ces domaines. Ce n’est pas non plus pour financer les infrastructures publiques ou les équipements privés fondateurs d’une extension du salariat industriel, car dès le milieu des années soixante-dix le pays se désindustrialisait. « L’Argentine semble devenue, en fait (au milieu des années quatre-vingt), une immense zone franche financière, où l’on retrouve probablement le nombre le plus élevé de possibilités de spéculation financière au monde ».
Les raisons de cet endettement ne sont pas fondamentalement endogènes à l’économie argentine. Il résulte de décisions réfléchies prises au début de la dictature sous le contrôle direct de son parrain américain : réforme de l’encadrement des transactions financières autorisant à peu près tout et fermant les yeux sur le reste, rapport d’un cadre du F.M.I. mis au service du gouvernement argentin et surestimant les capacités d’endettement, prêt du F.M.I., sous forte pression des États-Unis
[11]. Les pétrodollars commencent à affluer. Les transactions financières en cascades dans lesquelles ils sont engagés laissent aux opérateurs des marges substantielles. À leurs points d’entrée ils laissent des traces gravées dans l’ardoise. De huit milliards de dollars en 1976, elle passe à quarante-trois milliards à la fin de la dictature en 1983 et atteindra cent cinquante milliards de dollars en 2001, pour une part afin d’assurer le service de la dette (deux cents milliards depuis le début du processus), puisqu’il n’y a bien entendu aucun retour sur investissement. Les gains capturés le long de ces transactions ne sont pas purement entrepreneuriaux, au sens précisé ci-dessus et il ne s’agit pas, en particulier, de gains spéculatifs. Si l’on définit la spéculation comme le gain résultant de la découverte d’écarts de prix entre les prix actuels et les prix qui résulteront sur des marchés futurs de l’état des évaluations subjectives d’acteurs décentralisés, alors les opérations que va permettre de mener la mise en circulation, au travers de la passoire argentine, de la rente pétrolière, ne sont pas spéculatives. Elles ne s’appuient pas sur la connaissance des marchés futurs mais sur des ententes bien actuelles entre partenaires qui se connaissent bien. Le gisement du gain résulte d’un contrôle politique qui impose l’endettement passif à l’État et aux entreprises publiques, et sa répartition entre les partenaires actifs résulte du contrôle qu’ils peuvent exercer sur les différents lieux où vont circuler les flux.
Les procédés sont multiples. Ils s’appuient fondamentalement sur un mécanisme simple de différentiels entre prix de marché et prix d’ami et sur la possibilité d’engager des acteurs économiques que l’on contrôle et qui sont sacrifiés, dans des séquences de transaction perdantes au profit de partenaires privilégiés… Donnons-en deux exemples
[12]. Le premier met en scène, à tout seigneur tout honneur, l’actuel président des États-Unis
[13]. À cette époque, en 1988, Raùl Alfonsin allait bientôt terminer sa carrière de président de l’Argentine, cédant la place à Carlos Menem, et Georges Bush père entamait celle de président des États-Unis. Ce dernier juste élu, le ministre des travaux publics argentin, Rodolfo Terragno, reçut un étrange coup de téléphone. Terragno travaillait à cette époque sur un projet de pipe-line devant permettre de désenclaver les gisements de gaz naturel argentin. Plusieurs entreprises étaient sur les rangs pour obtenir la concession, losqu’un homme d’affaire du pétrole texan du nom de Georges Bush, fils de Georges Bush, le contacta pour lui expliquer qu’une attribution du marché à la compagnie texane Enron, maintenant célèbre pour les raisons que l’on connaît, faciliterait grandement les relations entre l’Argentine et les États-Unis. Dans le même temps où se déclenchait dans la presse argentine une campagne pour dénoncer le manque de libéralisme de Terragno, la compagnie texane, qui en bonne logique concurentielle aurait dû surenchérir, lui réclamait la concession pour un prix cinq fois inférieur au prix de marché. L’affaire tourna court mais Enron trouva une oreille plus favorable quand Menem arriva au pouvoir.
En avril 2001, alors que la frauduleuse faillite argentine et ses conséquences sociales éclatent au grand jour, Domingo Cavallo, dont la longue carrière dans ce genre d’affaires remonte au début de la dictature, reprend ses fonctions de ministre des finances
[14]. Il commence le jour même à mettre en place un plan de conversion portant sur 29,5 milliards de dollars de créances sur l’État argentin. Selon le rapport d’accusation du député Mario Calfiero devant la cour fédérale, une réunion s’est tenue le 2 juin 2001 entre amis, Cavallo et quelques officiels argentins et les représentant des quelques banques étrangères intéressées à l’affaire, pour construire, par arrangement entre amis, l’écart de prix entre l’amont et l’aval pour une partie des créances qu’ils se réservèrent. Le prix des anciennes créances, c’est-à-dire le prix de la chose que l’on achète, fut délibérément gonflé, et le prix des nouvelles créances, c’est-à-dire le prix auquel on l’achète, fut délibérément sous-évalué. Aux cent vingt-cinq millions de commission officielle pour prix de leur prestation technique dans le plan de conversion, les banques et leurs fournisseurs ajoutèrent ainsi cent cinquante millions de gains occultes sur une partie de la marchandise.
Ce sont des opérations de ce genre, initiées dès le début de la dictature, qui sont à l’origine de la dette argentine. Les conditions sociales qui les rendirent possibles tiennent beaucoup plus à la force des liens personnels, d’amitié et d’affaires, entre quelques individus bien placés mais nécessairement diversement placés, dans les institutions politiques et économiques argentines, dans de grandes banques internationales, dans les organismes financiers multilatéraux, qu’à des rapports d’exploitation entre capitalistes et prolétaires. La misère en est le résultat et non la cause, puisque ce sont des opérations purement prédatrices dont les simples échangistes, classes moyennes ou prolétaires, sont les débiteurs finaux. À la lumière de l’effondrement argentin, le discours néolibéral, totalement déconnecté des fondements théoriques du libéralisme, n’apparaît plus guère que comme le honteux compagnon de route de la gangstérisation des élites.
•Échangisme et progressisme
Pendant quelques décennies et pour quelques pays, l’économie capitaliste, profondément civilisée par le mouvement ouvrier, a permis l’échange avantageux maximum et la socialisation rapide des innovations, validées par un mode de vie qui était la clé de voûte de l’équilibre politique des démocraties occidentales. Le confort pour tous ou presque, hiérarchisé à mesure de leur validation par l’échange, et l’extrême richesse pour quelques-uns à mesure de leur engagement dans le gain. Est-ce un effet de la perfection des mécanismes concurrentiels des sociétés capitalistes développées, du moins dans les filières de la consommation de masse ? Il semble en tout cas que le front de l’activité entrepreneuriale se soit massivement déplacé, dans les vingt dernières années, vers des gains résultant de la transgression des barrières réglementaires et institutionnelles. Il y a toujours eu des scandales financiers, mais leur nombre et leur taille amène à se demander s’il ne s’agit pas de la partie apparente du régime profond de la dynamique économique actuelle. Si c’était le cas, les fondements essentiels de la symbiose entre les mondes de l’échange et ceux du gain seraient remis en cause.
Le cas limite de l’Argentine pose donc une question fondamentale. Dans une société marchande, le gain est au cœur de la domination de classe. L’économie planétaire, à mesure qu’elle se met en place, bien loin de se présenter comme l’universalisation d’une concurrence par les prix et par l’innovation, dégage d’autant plus de frontières entre zones hétérogènes qu’elle engendre d’acteurs capables de s’associer pour les franchir et en engranger les gains. Les lister et lister leurs opérations n’est pas très réjouissant et nous éloigne considérablement de l’idéal de la paix marchande, voire de la paix tout court. Les possibilités de gains criminels ont considérablement augmenté et ceux qui sont à même de les saisir ne sont pas dans les marges de nos sociétés mais au cœur de nos institutions publiques, privées, multilatérales. Ceci ne criminalise pas les fonctions elles-mêmes mais les rend beaucoup plus fragiles qu’elles n’ont jamais été. Car il ne s’agit plus seulement de corruption, c’est-à-dire de déviation sous une influence extérieure, mais d’une mise en relation systématique de tous ceux qui peuvent s’engager dans de telles séquences de transactions, et qui tendent à faire système. Or, les occasions de gain existent objectivement. Elles sont une constante inhérente aux sociétés marchandes. Leur répression par principe supposerait un système politique intolérable, dont l’expérience a montré qu’il les faisait resurgir sous une forme détournée, au prix d’un sacrifice considérable des bienfaits de l’échange.
Le rôle civilisateur qu’a pu jouer le mouvement ouvrier dans la dynamique du capitalisme était lié au rôle central de l’exploitation du travail et de l’innovation dans la dynamique des classes dominantes. L’idéal d’une société d’échangistes libres ne peut contourner l’inéluctabilité du gain et se passer d’être progressiste, c’est-à-dire fondé sur la socialisation de la richesse. Si dans la configuration qui se dessine, l’universalisme de ce combat ne s’identifie plus à la classe ouvrière, ce n’est pas en raison des saisons de la mode, mais parce que le dosage des occasions de gain a changé. Civiliser cette tendance permanente à la domination de classe spécialement inhérente à la société marchande reste pourtant d’autant plus indispensable que la part de l’économie criminelle dans le cocktail gagnant est importante et centrale. •
[1]
K.
Marx,
Le capital, Livre I, Chap. 4.
[2]
L.
von Mises,
L’action humaine, Presses universitaires de France, 1985, p. 217.
[3]
I.
Kirzner,
Competition and entrepreneurship, University of Chicago Press, Chicago, 1973, p. 85.
[4]
P.
Verley,
L’échelle du monde. Essai sur l’industrialisation de l’Occident, Gallimard, 1997.
[5]
H.
Sciardet,
Les marchands de l’aube. Ethnographie et théorie du commerce aux Puces de Saint-Ouen, Economica, 2003.
[6]
F. X.
Vershave,
Noir Chirac, Les Arènes, 2002, chap. 5.
[7]
On peut comparer à cet égard
Femmes, greniers et capitaux à un texte moins connu de C.
Meillassoux, « Du bon usage des classes sociales », publié dans
Terrains et engagements de Claude Meillassoux, Karthala, 1998.
[8]
J.
Schumpeter,
Théorie de l’évolution économique, Dalloz, 1999.
[9]
J.
Schumpeter, « Les classes sociales en milieu ethnique homogène », dans
Impérialisme et classes sociales, Flammarion, 1984.
[10]
M.
Ikonicoff, « Comment une économie de production s’est effaçée au profit d’un système purement spéculatif »,
Le Monde Diplomatique, mai 1985. M.
Ikonicoff, « Quand les interprétations clés en main font faillite. Un pays transformé en immense zone franche financière »,
Le Monde diplomatique, juillet 1987.
[11]
A.
Zacharie, « Aux origines de la dette argentine »,
Attac Info, 294, décembre 2001.
É.
Toussaint,
La Bourse ou la Vie, Éditions du comité d’annulation pour la dette du tiers-monde (CADTM)/Syllepse, 1999.
[12]
Pour une histoire « en or » : R.
Rossier, « Le Crédit Suisse Group embourbé en Argentine »,
webdo, 2001, 35.
http:// www. webdo. ch/ hebdo/ 2001/ 35/ eco_2. htm
[13]
L.
Dubose et C.
Coiro, « Don’t Cry for Bush, Argentina »,
Mother Jones, mars-avril 2000. Les liens très étroits entre la famille Bush et Menem impliquent d’ailleurs un tiers, la BCCI, en la personne de son homme de façade, Gaith Pharaon, qui joua un rôle essentiel à l’arrière-plan de la carrière de Menem et des affaires du menemisme. Voir le rapport du sénateur démocrate américain John Kerry : J.
Kerry et H.
Brown,
The BCCI Affair. A Report to the Committee on Foreign Relations, United States Senate, décembre 1992.
http:// www. fas. org/ irp/ congress/ 1992_rpt/ bcci/ .
[14]
J.
Evans, « Bankers accused of dirty tricks in Argentina »,
euromoney.com, 28/01/02.