Mouvements 2003/3
Mouvements
2003/3 (no27-28)
248 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7071-4068-6
DOI 10.3917/mouv.027.0188
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Journal européen

Vous consultezArticuler droits des femmes et respect de l’embryon : à propos du débat bioéthique allemand

Entretien avec Andrea Fischer (Grünen)

ContributionRéalisé par 
Jean-Paul Gaudillière du même auteur

Mathias Richter du même auteur



L’annonce du premier clonage d’embryons humains par la secte des Raëliens s’est finalement révélée un non-événement. Avant de sombrer dans l’oubli, celle-ci aura toutefois donné un peu de relief aux débats sur la révision des lois de bioéthique de 1994. Considérées comme des questions de détail réservées aux spécialistes, ces discussions n’ont en effet attiré l’attention que lorsque l’Assemblée a adopté un amendement qui tendait à remettre en cause le droit européen des brevets. La situation est tout autre en Allemagne où le développement des tests génétiques ou l’utilisation des cellules embryonnaires ont récemment donné lieu à des débats de grande ampleur. Ceux-ci ont été marqués par la création d’un conseil national d’éthique associant professionnels, intellectuels et représentants des partis et mouvements sociaux. Ils ont aussi eu pour conséquence un encadrement beaucoup plus strict des pratiques de médecine génétique. L’exception « bioéthique » allemande est souvent interprétée comme l’expression d’une crainte héritée de la politique eugéniste du régime nazi. L’histoire des mouvements écologiste et féministe, leur ampleur ainsi que leur rapprochement dans les années quatre-vingt, ont toutefois un rôle plus direct. Ministre verte de la santé dans le premier gouvernement SPD-Grünen, Andrea Fischer revient ici sur une alliance qui a conduit nombre de féministes allemandes à essayer de combiner, à la différence de leurs homologues françaises, défense du droit à l’autodétermination des femmes et reconnaissance d’un statut pour l’embryon.

2 Mouvements :Andrea Fischer, vous avez été ministre de la santé du gouvernement fédéral et représentante d’un parti dont l’identité est dans une large mesure issue du mouvement des femmes ouest-allemand. Vous avez toujours revendiqué pour les femmes le droit à décider elles-mêmes de ce qu’elles font de leur corps, en particulier lorsque se pose la question de l’avortement. Parallèlement, vous avez, dans les discussions sur les usages des nouvelles technologies génétiques, plaidé pour la reconnaissance d’une protection de l’embryon, dès l’instant de son apparition par fécondation d’un ovocyte. Comment pouvez-vous concilier ces deux positions ?

3 Andrea Fischer : Je ne vois pas là de difficulté particulière. Je considère en effet que la loi sur l’avortement, dans la formulation adoptée en Allemagne en 1996, est une bonne loi. Celle-ci cherche avant tout à prendre en compte les dimensions contradictoires du problème de l’avortement. Elle rappelle que nous tenons l’avortement pour un échec et qu’en conséquence, il n’y a pas de droit à l’avortement. Mais elle dit aussi que nous ne sanctionnerons pas les femmes qui choisissent d’y recourir du fait des conflits personnels dans lesquels elles se trouvent prises. Certains ont adopté cette loi pour des raisons purement pragmatiques, parce que l’histoire nous a appris que l’on ne peut pas empêcher les avortements par l’interdiction. D’autres l’ont approuvée parce qu’ils considèrent que le droit des femmes à l’autodétermination ne saurait être limité. Je pense que nous avons trouvé une règle viable parce qu’elle définit une norme morale sans pour autant mettre les personnes dans des situations impossibles. Le fait que j’ai pour moi-même toujours refusé de recourir à l’avortement n’entre donc en opposition ni avec ma défense de la possibilité d’y avoir accès, ni avec une prise de position en faveur de la défense de l’embryon dans le débat sur les technologies génétiques.

4 M. :Cela veut dire qu’en dépit de vos réserves morales vous optez pour une position pragmatique ?

5 A. F. : En principe oui. Je pense qu’il y a là un conflit et que les femmes doivent pouvoir le trancher elles-mêmes, en toute autonomie, parce ce que ce sont elles qui vivent ce conflit. Personne ne peut le résoudre pour elles. Mais je considère aussi comme nécessaire que nous disions que l’avortement n’est en principe pas une bonne chose, que nous le considérons seulement comme une réponse à une situation d’urgence. Pour les Grünen, cette discussion n’est pas simple. Le parti est divisé entre ceux qui, comme moi, ont hérité certaines valeurs du christianisme et la vision défendue par une partie des féministes qui considèrent que l’autodétermination des femmes est la valeur qui prime sur toutes les autres. Je ne veux pas dissimuler qu’il y a encore à mon avis besoin de poursuivre le débat. En particulier parce que je pense qu’il est contradictoire d’admettre que le droit à l’autodétermination des femmes prime tout et de vouloir ensuite limiter l’usage des technologies génétiques.

6 M. :Dans le contexte du débat sur la protection de l’embryon vous plaidez donc pour une révision des positions héritées de l’après 1968 ?

7 A. F. : Je dirais que ma conception de l’autodétermination n’implique pas que le droit à l’autodétermination des femmes soit sans limites, en particulier lorsque la vie d’un tiers est touchée. Lorsqu’il est question de recherche ou de protocoles de diagnostic sur un embryon fécondé in vitro, nous n’avons plus affaire à un conflit dans le cadre d’une grossesse, à un conflit que la mère devrait, en tant que porteuse de l’embryon, trancher pour elle-même. Nous avons affaire à un embryon en dehors du corps maternel.

8 M. :En France, la majorité des femmes qui se sont battues pour le droit à l’avortement adopte une position différente de la vôtre. Une des raisons tient à la crainte de voir une loi de défense de l’embryon et de limitation des pratiques de tests génétiques remettre en cause ce droit à l’autodétermination. Considérez-vous qu’il y a là un faux problème ?

9 A. F. : Non, nous avions la même peur en Allemagne. Mais je ne connais personne parmi ceux qui disposent d’une quelconque influence politique qui souhaiterait revenir sur la loi relative à l’avortement. Tous savent que cette loi procède d’un compromis qui a mis fin à plus d’une décennie de luttes, et que ce compromis a tenu. En conséquence je crois que pour ce qui est de l’Allemagne, il n’y a pas de danger qu’elle soit remise en cause.

10 M. :Dans le débat sur le génie génétique, vous vous retrouvez sur des positions proches de celles des chrétiens-démocrates. Comment une telle alliance est-elle possible pour un parti qui a été et est encore porteur d’un programme de gauche, progressiste ?

11 A. F. : Nous avons toujours juxtaposé les deux. D’un côté, nous nous sommes toujours prononcés pour une approche libérale (au sens premier du terme), pour le droit à l’autodétermination, pour plus de liberté de choix. D’un autre côté, on peut dire que les Grünen étaient du fait même de l’histoire de leur fondation, un parti littéralement conservateur puisqu’ils disaient que l’on ne peut pas tout faire avec la nature, que nous devons prendre en compte les conséquences à long terme de nos actions. De plus, il ne faut pas sous-estimer le fait que nombre des militants des Grünen viennent d’une tradition chrétienne dont ils ne se sont pas totalement séparés. Cela peut surprendre que nous nous retrouvions proche des chrétiens-démocrates dans le contexte du débat sur l’embryon et le génie génétique. Mais quand on s’attache aux valeurs et racines des Grünen, cela n’apparaît pas comme si extraordinaire. Les écologistes ont toujours eu une attitude très prudente, si ce n’est détachée vis-à-vis du progrès technique. Pour nous, cette attitude critique impose d’avoir toujours en tête les questions sur ce que nous devons vraiment faire, sur les conséquences à long terme du fait de franchir certaines frontières. La différence avec les conservateurs tient au fait que nous n’avons jamais cherché à transformer ce souci de la précaution en une idéologie de la vie. Cela veut dire que même si nous pouvons ponctuellement aboutir aux mêmes choix, les modèles d’argumentation sont totalement différents.

12 M. :Vous présentez-vous encore comme de gauche ?

13 A. F. : C’est une question difficile. Je ne suis pas sûre que l’on puisse répondre aux questions d’éthique à partir de la polarité entre la droite et la gauche. Je voudrais illustrer ce point avec l’exemple de ma position sur le diagnostic préimplantatoire[1] [1] Le diagnostic préimplantatoire est le fait de pratiquer...
suite
. Ce qui me trouble le plus dans ces protocoles est de savoir ce qu’en seront les conséquences sur notre attitude vis-à-vis des personnes handicapées. Plus généralement, je me demande ce qu’ils signifient, à long terme, pour le statut de ces personnes au sein de notre société. Ce qui est en jeu est la question de savoir si les handicapés peuvent ou non vivre avec nous, en étant respectés et autonomes dans leurs décisions. C’est une position classique de défense des droits de l’homme. Qu’est-ce qui dans ce cadre est intrinsèquement de droite ou de gauche ? C’est difficile à dire. Je suis convaincue que ce n’est pas par hasard si c’est à l’occasion du débat sur l’embryon que les Grünen sont revenus à certains de leurs principes fondateurs. À la fin des années soixante-dix, avant même que le parti soit créé, un des principaux conflits entre le mouvement écologiste et les sociaux-démocrates concernait la façon de considérer les technologies. Il régnait alors une confiance totalement naïve dans le progrès. Cette confiance aveugle dans la technique amenait à prendre pour argent comptant toutes les promesses de la science. La même tension revient aujourd’hui dans les discussions avec les sociaux-démocrates, mais aussi dans celles que nous devons mener avec beaucoup de chrétiens-démocrates. Cependant, même s’ils n’ont jamais été idéologiquement un parti socialiste, les Grünen sont certainement, du fait de leur positionnement social, un parti de gauche.

14 M. :Est-ce qu’une « nouvelle alliance » est justifiée par le fait que les technologies qui sont aujourd’hui en débat ne sont plus les mêmes, par le fait qu’il s’agissait autrefois du nucléaire et aujourd’hui des biotechnologies ?

15 A. F. : Sûrement. C’est aussi la raison pour laquelle ma comparaison avec les origines des Grünen a ses limites. Nous parlions à l’époque aussi de technologies risquées, mais la question du risque jouait un tout autre rôle. Aujourd’hui il s’agit des perspectives de vie de personnes handicapées. On peut certainement en parler à partir du concept d’évaluation des conséquences des technologies. Mais il s’agit quand même d’un autre débat. Au moment du mouvement anti-nucléaire, il s’agissait de sécurité, de dangers pour l’ensemble de la population. Il y avait aussi un ennemi clair : l’industrie atomique et son lobby. Ces catégories ne sont plus pertinentes si on se demande ce que nous pouvons faire au nom de la volonté de guérir. Les conflits et oppositions de la biopolitique traversent nos propres corps. Ils n’ont pas grand-chose à voir avec la politique des victimes. En conséquence, nous avons besoin d’une réflexion d’une autre nature. À partir du moment où on se pose la question de savoir ce que l’on ferait si l’on était atteint de maladie de Parkinson, de sclérose en plaque ou d’une maladie équivalente, les réponses ne sont ni évidentes, ni dépourvues d’ambiguïté.

16 M. :Parlons donc de quelques-unes de ces oppositions. Les technologies génétiques offrent aujourd’hui toute une palette de possibilités de prévision des risques. Pour prendre un exemple, vous vous êtes, dans la discussion sur les tests génétiques, opposée à l’introduction du diagnostic préimplantatoire (DIP). Pourquoi ?

17 A. F. : Parce que je crois que celui-ci aura de graves conséquences sur la relation entre parents et enfants. Pour un enfant, il est essentiel de pouvoir penser qu’il est aimé inconditionnellement, et je prends le terme dans son acception la plus directe de « sans conditions ». Lorsque nous nous serons habitués à ce que les enfants ne soient admis au monde que s’ils remplissent des prescriptions corporelles spécifiques, alors c’en sera fini de cette inconditionnalité.

18 M. :Et si ce qui est en jeu est la naissance d’un enfant souffrant d’un handicap très lourd ?

19 A. F. : Je ne prétends pas défendre des positions fondamentalistes, mais je considère que la discussion à propos d’une liste des maladies sévères, pour lesquelles il serait permis de jeter les embryons, est une erreur tragique. Il s’agirait alors de rien de moins que d’un catalogue disant tout simplement qu’il ne vaut pas de vivre avec telle ou telle maladie. Sans compter le fait qu’une telle liste serait un objet permanent de conflit. Il faut aussi souligner qu’elle constituerait un signal terrible pour les personnes souffrant de ces affections. Si, à l’inverse, on se contentait de considérations générales sur l’application du DPI, ce serait en fin de compte toujours le médecin individuel qui prendrait les décisions. Il n’est pas difficile d’imaginer que le médecin confronté à la demande d’un couple disant « pourquoi les autres et pas nous ? » se retrouverait vite pris dans des tensions qui conduiraient à une extension continue des indications. Ce que cela signifie à long terme, on peut déjà l’observer aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Au point que les sociétés de médecins de la reproduction britannique et américaine acceptent déjà le choix du sexe du second enfant comme une raison pour pratiquer un DPI. Il faudrait encore m’expliquer en quoi consiste cette souffrance. Mais manifestement, certains parents souffrent lorsqu’ils courent le risque d’avoir deux garçons ou deux filles…

20 M. :Mais pourquoi ne pourrait-on pas tracer une frontière claire entre des applications qui seraient, pour des raisons médicales, tenues pour légitimes, comme par exemple le diagnostic de la trisomie 21, et des indications considérées comme illégitimes ? Cela permettrait aussi d’empêcher que l’on sélectionne l’enfant rêvé par élimination d’embryons.

21 A. F. : Je crois que l’exemple des enfants atteints du syndrome de Down montre clairement où se situent les frontières. Un enfant trisomique ne va certainement pas obtenir un prix Nobel de chimie, mais puis-je déduire de ce constat qu’il vit une vie sans valeur ? Je ne le crois pas. Prenez la mucoviscidose. Vous savez que c’est une de ces maladies qui peut être attribuée à la mutation d’un seul gène. Le DPI permet de diagnostiquer ces maladies dites monogéniques. Mais il n’existe qu’un petit nombre de ces maladies génétiques rares. La plupart des grandes maladies sont multifactorielles et elles ne se laissent pas facilement repérer. Ceci dit, la mucoviscidose était encore, il y a vingt ans, une maladie conduisant à une mort sûre avant 18 ans. Depuis, le changement des modes de prise en charge a fait que l’on a maintenant des personnes qui vivent jusqu’à 50 ans, qui sont mariées, qui ont un métier, des enfants. Ils vivent avec une maladie très lourde, ils doivent souvent aller se faire soigner, ils ne doivent pas fumer, ils doivent apprendre des techniques spéciales. Ce sont des limites importantes, mais au nom de quoi, en tant que mère, serais-je habilitée à dire que mon enfant atteint de mucoviscidose n’a pas le droit de vivre ? Je ne crois pas qu’on puisse tracer une frontière nette. Les partisans du DPI disent qu’ils veulent épargner aux femmes une grossesse pour rien. Avec les techniques de diagnostic prénatal, il n’est en effet pas possible de savoir avant le troisième, le quatrième ou le cinquième mois si l’enfant sera malade ou handicapé[2] [2] Le diagnostic prénatal est à l’inverse du précédant...
suite
. Donc, il est impossible avant ce délai de se décider à avorter. L’introduction du DPI serait, de ce point de vue, un bénéfice. Mais je me pose bien des questions sur cette logique qui considère qu’il est juste de mettre fin à une grossesse simplement parce que l’enfant à naître sera handicapé.

22 M. :Ne pouvez-vous pas imaginer qu’il y ait des maladies telles que l’on ne veuille pas les imposer à un enfant, parce qu’elles impliquent des souffrances dont aucun parent ne peut accepter la responsabilité ?

23 A. F. : Et qui décidera ? En fonction de quelles normes ? Je peux parfaitement comprendre pourquoi, dans certains cas, des parents peuvent dire qu’ils ne veulent pas que leur enfant ait telle ou telle maladie. Mais dans ce cas, ils peuvent choisir de ne pas avoir d’enfants. Nous avons maintenant créé une situation où le fait d’être parent est presque discuté comme un droit de l’homme, un droit qui devrait être satisfait à tout prix. Mais si je sais que je viens d’une famille souffrant par exemple de chorée de Huntington et que je ne peux pas supporter le risque que mon enfant souffre de la même maladie, je peux toujours choisir de rester sans enfant.

24 M. :Le diagnostic préimplantatoire est une procédure d’utilisation a priori limitée car faisant suite à une fécondation in vitro. Elle devrait concerner au maximum quelques dizaines de cas chaque année. À l’inverse, le diagnostic prénatal, basé sur l’examen des cellules d’un embryon déjà implanté et en développement, est une technique courante pratiquée dans des dizaines de milliers de grossesses. Pour nombre de critiques, il y a là une forme d’eugénisme libéral et soft. Un eugénisme du fait que les discussions entre professionnels et futurs parents débouchent sur la décision d’avorter ou non en fonction des caractéristiques de la maladie à venir. Est-ce que le débat sur le diagnostic préimplantatoire, tel qu’il a eu lieu en Allemagne, ne passe pas complètement à côté des réalités de la procréation médicalement assistée ?

25 A. F. : Et pourquoi devrions-nous accomplir la prochaine étape sans prendre le temps de réfléchir à ses conséquences, simplement parce que nous avons déjà fait les premiers pas ? Pourquoi ne pourrions-nous pas, après vingt-cinq ans de diagnostic prénatal, avoir une discussion critique sur le fait de savoir si ces développements sont souhaitables ou non ? Au début du diagnostic prénatal, il s’agissait de facteurs de risque pour des femmes de plus de quarante ans. Aujourd’hui, les procédures de tests sont régulièrement pratiquées pour des femmes de vingt-cinq ans. Nous savons que dans tous les pays où le diagnostic prénatal est pratiqué, les indications n’ont fait que se multiplier. En Europe, nous ne sommes par exemple pas loin du moment où il n’y aura plus d’enfants trisomiques. Sauf à la suite d’une erreur ou d’un défaut de diagnostic. Est-ce que c’est vraiment ce que nous voulons ? Avec cette technologisation et cette médicalisation de la grossesse, nous mettons en fait les futurs parents dans des situations de conflits inextricables. Des gens qui se réjouissaient d’avoir un enfant doivent, après cinq mois de grossesse, décider ou non d’avorter. Ce qui m’effraie, c’est par exemple de recevoir toujours plus de lettres de femmes qui me racontent qu’elles ont décidé de poursuivre leur grossesse tout en sachant que les tests disaient que l’enfant serait malade ou handicapé et qui se heurtent à une incompréhension totale, si ce n’est plus, de leur entourage : médecins, parents et amis confondus. Il est tout de même remarquable que notre société soit bien plus engagée dans les discussions sur l’élimination des handicaps que sur les moyens d’améliorer la vie des personnes handicapées !

26 M. :Il y a aujourd’hui en Allemagne un second débat sur les technologies génétiques et c’est la discussion sur l’utilisation des cellules souches embryonnaires et la mise au point de clones thérapeutiques. Vous avez fortement critiqué ces perspectives au nom de leurs conséquences pour les personnes handicapées. Cela peut sembler paradoxal puisqu’il y a dans ces domaines l’espoir de pouvoir inventer des procédures qui permettraient de guérir, ou au moins de soulager, des maladies particulièrement invalidantes. Pourquoi êtes-vous opposée à la recherche sur les cellules souches ?

27 A. F. : L’argument selon lequel ces procédures serviront à guérir est apparemment imparable. Qui y songe sérieusement et connaît une personne souffrant de maladie d’Alzheimer ou de maladie de Parkinson ne peut pas y être indifférent. La question est toutefois de savoir quelle importance et quelle force de conviction nous devons lui accorder. Je crois que c’est un argument nécessaire pour envisager l’utilisation des cellules embryonnaires, mais pas un argument suffisant. En l’occurrence nous devons choisir entre le droit à la vie des uns et les perspectives de guérison des autres. Si nous devions uniquement nous appuyer sur les secondes, alors il n’y aurait aucune raison de mettre la moindre limite aux expérimentations humaines en médecine. Nous n’aurions établi aucune règle pour encadrer les tests de médicaments ou les pratiques de greffes. C’est pourtant ce que nous avons fait. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas des technologues aveugles. Parce que nous voulons au contraire prendre en compte les individus, leurs droits, les effets négatifs de ces procédures. Et qui sait quels médicaments auraient vu le jour si nous n’avions pas aussi strictement encadré les tests ?

28 M. :Vous voulez donc justifier par des raisons morales le refus d’une aide potentielle pour des personnes dont la qualité de vie est sérieusement limitée par une maladie ?

29 A. F. : Il n’y a là rien de très original. Nous avons déjà encadré et cherchons à limiter les recherches sur l’animal parce que nous considérons qu’il n’y a pas là une façon très civilisée de traiter des êtres vivants. J’ai donc du mal à comprendre pourquoi, brusquement, le débat sur les cellules souches est mené de telle manière qu’il serait impossible de définir quelque restriction que ce soit à la recherche biomédicale, comme si une telle pratique était de l’obscurantisme médiéval. C’est exactement ce à quoi s’oppose notre législation. Si nous sommes si stricts avec les conditions de réalisation des greffes, c’est aussi parce que nous ne voulons pas que des enfants ou des adolescents de familles pauvres du Sud soient mutilés ou tués pour que de riches Allemands puissent être traités. Et pourtant, je pourrais vous dire que chaque année 1 000 à 1 500 malades meurent faute d’une greffe cardiaque. Si nous avions moins de scrupules, nous serions prêts à ce que des personnes sans ressources vendent leur âme au sens le plus littéral, et peut-être que ces personnes vivraient. Est-ce que nous trouverions cela juste ? J’en doute. On doit raisonner de la même manière dans le débat sur les cellules souches embryonnaires. Le fait qu’elles soient une thérapie potentielle, et j’insiste sur le potentiel, est un argument fort mais ce n’est certainement pas le seul que nous ayons à prendre en compte.

30 M. :Le Parlement allemand a toutefois décidé que la recherche sur les cellules embryonnaires n’était pas en soi interdite, ce qui l’est c’est la fabrication d’embryons à cette fin. Est-ce que vous considérez que cette position est moralement acceptable ?

31 A. F. : Le Bundestag a établi une frontière entre le passé et l’avenir. Nous avons dit que nous ne voulons pas de thérapie qui impliquerait la fabrication et la destruction massive d’embryons. Cela, c’est la position que nous avons adoptée pour le futur. Ce qui s’est passé jusqu’ici ne peut toutefois pas être défait. Nous disposons de cellules souches embryonnaires. Nous avons donc ouvert une voie étroite de sorte que les recherches fondamentales conduisant à une meilleure connaissance des cellules souches puissent se poursuivre avec le matériel existant. Dans quelques années, nous verrons si cette recherche a aussi donné des résultats avec les cellules souches adultes (celles qui ne peuvent déboucher sur le développement d’un nouvel être humain) ou si les applications médicales sont limitées aux cellules embryonnaires. Il nous faudra alors prendre une nouvelle décision. Pour ma part, je suis prête à dire que si les potentialités thérapeutiques des cellules adultes ne se confirmaient pas, nous ne devrions pas pour autant autoriser de nouvelles recherches sur les cellules embryonnaires.

32 M. :Cela veut-il dire que vous êtes en désaccord avec les règles qui ont été adoptées ?

33 A. F. : Au contraire, j’ai approuvé ce compromis.

34 M. :Mais, il ne répond pas à vos préoccupations éthiques ?

35 A. F. : Une bonne morale suppose aussi du pragmatisme. Elle doit pouvoir être acceptée par la société. Je me suis longtemps demandée si je trahissais mes convictions en votant cette loi qui tente d’établir un pont entre les scientifiques et ceux qui disent que nous ne devons rien faire de cette nature. Je crois que dans une société pluraliste, mon devoir de parlementaire est de chercher un point de vue qui permette aux minoritaires de continuer à exister et à s’exprimer. Surtout lorsqu’il s’agit de questions morales aussi difficiles que celle-là.

36 M. :Si nous considérons tout le spectre des attitudes prises par le mouvement des femmes dans les débats sur les technologies génétiques, il semble que la question de l’autonomie et de l’autodétermination en soit toujours le point essentiel : autonomie de décision des femmes sur leur corps, autonomie de décision des parents à propos de leur avenir et de celui de leurs enfants potentiels. Il s’agit aussi de la qualité de vie des malades et handicapés qui doivent être aidés et dont les capacités de vie autonome devraient être renforcées. Comment voyez-vous la question des limites à ce droit à l’autonomie des personnes ?

37 A. F. : Ma première réponse est triviale. Le droit à l’autodétermination trouve sa limite là où il entre en contact ou en conflit avec les droits d’un tiers. Mais ce n’est pas si simple. Lorsqu’il s’agit de l’embryon, une telle position conduit immédiatement à des débats difficiles parce que beaucoup d’entre nous ne veulent pas accorder à l’embryon un statut conférant une forme de dignité humaine.

38 M. :Est-ce que vous pensez qu’un embryon de huit cellules est un tiers ?

39 A. F. : Je suis très séduite par la position que J. Habermas a adoptée dans cette discussion. Il dit que ce que le débat sur l’avortement nous a appris, c’est qu’il n’y aura jamais de consensus. La question de savoir si l’embryon au début de son développement n’est qu’un amas de cellules avec lequel on peut tout faire, ou si c’est déjà un être en développement, est empreinte de tant de choix intimes et personnels qu’elle est devenue presque impossible à discuter. Il propose donc d’en modifier les termes. Il est incontestablement problématique de lier les premiers stades du développement avec le concept de dignité de la personne. Mais il s’agit pourtant de la vie humaine, de quelque chose à quoi nous accordons une certaine dignité. On se trouve donc dans une zone grise. C’est d’une certaine façon la même chose avec les cadavres. Là aussi, nous les traitons d’une manière spécifique, parce qu’il s’agit des corps de personnes humaines. Celles-ci ne vivent certes plus, mais ces corps sont toujours dignes d’un traitement particulier. Il faut donc se demander si nous n’avons pas directement intérêt à ce que nos rapports restent empreints d’une certaine morale. Chacun d’entre nous veut que sa dignité soit respectée et ne souhaite pas laisser les autres libres de décider ce qui est digne d’humanité ou non. Ma volonté personnelle de guérison est une motivation très forte, mais elle ne me donne pas un droit inconditionnel à la santé. Nous avons donc, par intérêt personnel, à réfléchir aux limites de l’autodétermination. Pour pouvoir s’épanouir, l’autonomie de l’individu doit aussi prendre soin des autres. •

 

Notes

[ 1] Le diagnostic préimplantatoire est le fait de pratiquer la recherche de telle ou telle caractéristique génétique (le plus souvent une modification des gènes conduisant ou prédisposant à une maladie) sur les cellules d’un embryon obtenu par fécondation in vitro. Ce diagnostic est pratiqué avant la réimplantation dans l’utérus de la future mère et vise à ne pas transférer un embryon affecté.Retour

[ 2] Le diagnostic prénatal est à l’inverse du précédant pratiqué à partir des cellules d’un fœtus implanté, en général prélevées par amniocentèse.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Paul Gaudillière et Mathias Richter « Articuler droits des femmes et respect de l'embryon : à propos du débat bioéthique allemand », Mouvements 3/2003 (no27-28), p. 188-195.
URL :
www.cairn.info/revue-mouvements-2003-3-page-188.htm.
DOI : 10.3917/mouv.027.0188.