2003
Mouvements
Répliques
Les classes sociales : objet d’études ou instrument de disqualification ?
Bernard Lahire
Bernard Lahire a réagi à notre dossier paru dans le n° 26 de Mouvements « Classes, exploitation, totem ou tabou ? » et plus spécifiquement à un article dont il a estimé qu’il le mettait en cause. Nous publions sa réplique accompagnée d’une réponse de notre collaborateur Louis Chauvel, un des auteurs de l’article mis en cause.
Dans un article intitulé « Le sens d’une dénégation : l’oubli des classes sociales en Allemagne et en France
[1] », deux sociologues dressent un tableau de l’état des problématiques intellectuelles (philosophiques et sociologiques) très en vogue en Allemagne (Franz Schultheis) et en France (Louis Chauvel). Ces problématiques ont développé le thème de la « fin des classes », qui est souvent accompagné de ceux de « moyennisation », d’« individualisation » croissante, de « déstructuration » ou de « fragmentation » du monde social.
Or, par un raccourci malheureux qu’il reconnaît volontiers lui-même, Louis Chauvel m’associe indirectement à ces sociologues ayant soutenu l’idée de « la mort des classes ». Je ferais ainsi partie de ceux qui, consciemment ou inconsciemment, accompagnent le mouvement analysé et dénoncé. Le paragraphe en question est le suivant :
« Depuis [les thèses de Nisbet], les développements sur la “mort des classes” sont toujours peu ou prou fondés sur les mêmes arguments, même si quelques auteurs ont pu ajouter quelques éléments, tels que la croissance scolaire et l’entrée des classes populaires au lycée puis à l’université (Aron), le flou croissant des échelles de salaire (Lautman), la diffusion de la propriété (Saunders), la généralisation d’une culture moyenne dont le blue jeans ou le barbecue sont les figures exemplaires (Mendras et la notion de “moyennisation”). Pour d’autres encore, il faut mentionner la multiplication de différenciations et de conflits fondés sur des enjeux symboliques, et la revendication de la reconnaissance des différences religieuses, de genre, d’ordre culturel, régionaliste, ethnique ou d’orientation sexuelle (les inventeurs en sont les sociologues tasmaniens Pakulski et Waters), tous les enjeux matérialistes voyant leur importance décliner face à l’émergence des enjeux de maîtrise de référents symboliques dont les appartenances communautaires seraient un élément. Cet argument s’accompagne d’une idée de fragmentation de la question sociale et d’une diversification des identités collectives (Dubet, Lahire) (p. 24) ».
La citation est si marginale et si peu appuyée que j’aurais pu faire « comme si de rien n’était », en tenant cette mention abusive pour une erreur due à un certain empressement. Mais plusieurs choses me gênent, voire me choquent, dans ce qui est ici une faute de jugement, puisque non seulement je n’ai jamais pensé ni soutenu, oralement ou par écrit, l’idée selon laquelle les « classes sociales » n’existeraient pas, mais je n’ai même jamais laissé penser dans mes publications que je pourrais avoir la moindre complaisance pour des thèses de cette nature.
Par ailleurs, mes travaux ne traitent à aucun moment des questions d’identités (collectives ou individuelles), critiquent les thèmes de la montée de l’individualisme, de la dissémination et de la fragmentation infinie du social et ont porté diversement sur les inégalités sociales d’accès à l’école, les réussites et échecs scolaires dans les classes populaires ou sur l’ethnocentrisme de classe qui saisit aujourd’hui une grande partie des discours sur l’illettrisme
[2]. Penser que construire scientifiquement une sociologie des socialisations individuelles
[3], inspirée de Maurice Halbwachs, est incompatible avec une théorie des classes sociales, ce serait faire comme si étudier les microbes ou les molécules impliquait logiquement le fait de nier l’existence des planètes.
Pourquoi alors une telle précipitation dans l’étiquetage et pourquoi ce malin plaisir à catégoriser des auteurs (réduits à leur nom propre plutôt que renvoyés à leurs textes) ? Pour des raisons que j’ai déjà pointées dans un précédent numéro de la revue
Mouvements
[4] : prétendant initialement objectiver des positions scientifiques ou intellectuelles, les auteurs courent souvent le danger de glisser vers une (d)énonciation du bien et du mal, vers une répartition des bons et des méchants, des amis et des ennemis et de qualifier ou de disqualifier (en ce qui me concerne sur la base de simples rumeurs sur ce que je suis censé avoir écrit) une partie des chercheurs.
Le risque est grand aujourd’hui, dans la logique du retour mécanique de balancier, de réduire le thème du « retour des classes sociales » à n’être qu’un thème idéologique et un instrument de classement/déclassement au sein du champ des sciences sociales (si, pour les uns, parler de « classes » est « ringard » ou « passéiste », pour les autres ne pas en parler devient le signe d’une complicité coupable). Au lieu de travailler à prouver leur réalité (objective et/ou subjective), ce que l’esprit scientifique devrait l’amener à faire, le chercheur peut se servir du thème pour disqualifier des adversaires (véritables ou prétendus tels). On est alors dans l’ordre du coup de force symbolique plus que dans l’ordre de l’argumentation et de l’éthique scientifique.
En se plaçant sur le même terrain, idéologique, que ses adversaires, le chercheur ne rend pas vraiment service à son objet. En se situant en revanche plus sainement sur le terrain scientifique de la preuve empirique, les sociologues peuvent assez facilement, et très tranquillement, réfuter les thèses de la « fin des classes sociales » au sens de la disparition d’une différenciation sociale selon des classes de conditions objectives d’existence. Impossible de nier ce que la connaissance statistique de la réalité sociale confirme régulièrement : inégalités économiques criantes, inégalités sociales d’accès à l’école, à la culture, inégalités sociales devant la mort, etc. Quant à l’existence de consciences politiques de classes, elle dépend de tout le travail symbolique cumulé des acteurs de la critique sociale (syndicats, partis politiques, associations…) et des rapports de force historiques entre visions du monde social concurrentes. Mais ce serait régresser que de concevoir le travail du sociologue comme une contribution idéologique à la construction symbolique des classes sociales. Quelles que soient ses accointances idéologiques, le sociologue n’a pas à distribuer les bons ou les mauvais points en matière de visions du monde.
Comme l’écrivait Pierre Bourdieu : « […] au lieu de trancher entre ceux qui affirment et ceux qui nient l’existence d’une classe, d’une région ou d’une nation, [le sociologue] travaille à établir la logique spécifique de cette lutte et à déterminer, à travers une analyse de l’état du rapport de forces et des mécanismes de sa transformation, les chances des différents camps. Il lui appartient de construire un modèle vrai des luttes pour l’imposition de la représentation vraie de la réalité qui contribuent à faire la réalité telle qu’elle se livre à l’enregistrement
[5] ».
La nécessaire étude de la réalité des classes sociales dans la France contemporaine, dans l’ordre des conditions objectives d’existence comme dans l’ordre des représentations politiques, me semble mériter beaucoup mieux que des usages à des fins polémiques (au sein de micro-univers professionnels) et/ou idéologiques. •
[1]
Publié dans
Mouvements, n° 26, 2003, p. 17-26.
[2]
Voir
Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l’« échec scolaire » à l’école primaire, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 1993 ;
Tableaux de familles, heurs et malheurs scolaires en milieux populaires, Seuil, 1995 ;
L’invention de l’« illettrisme ». Rhétorique publique, éthique et stigmates, La Découverte, 1999.
[3]
Voir
L’Homme pluriel. Les ressorts de l’action, Nathan, 1998, et
Portraits sociologiques. Dispositions et variations individuelles, Nathan, 2002.
[4]
« Objectivation sociologique, critique sociale et disqualification »,
Mouvements, n° 24, novembre-décembre 2002, p. 46-52.
[5]
P.
Bourdieu,
Leçon sur la leçon, Minuit, 1982, p. 16.