Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4107-0
181 pages

p. 5 à 8
doi: 10.3917/mouv.029.0005

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Éditorial

no29 2003/4

2003 Mouvements Éditorial

La grande casse du compromis social de 1945

« Afin de promouvoir les réformes indispensables : sur le plan économique : l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général…
Sur le plan social : le droit au travail et le droit au repos… un plan complet de sécurité sociale avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État, la réglementation des conditions d’embauche et de licenciement, une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours… »
Ces lignes ne sont pas extraites d’un quelconque manifeste syndical mais du programme du Conseil National de la Résistance adopté à l’unanimité avec l’aval du Général de Gaulle le 15 mars 1944. Né des aspirations forgées pendant la Résistance, héritier de 1936, s’appuyant sur une forte mobilisation populaire, il fut mis en œuvre dans une large mesure à la Libération. Il constitue le socle de ce qu’on a pu nommer ensuite le « compromis social » de 1945. Aux quatre piliers qu’allaient devenir la sécu, les retraites par répartition, le droit du travail et le développement des services publics ainsi que d’un important secteur public favorisant des politiques volontaristes, on peut ajouter une importance significative donnée à la culture qui sera à la source de ce qu’on nommera plus tard l’exception culturelle. La politique de tous les gouvernements depuis lors a dû se déterminer en fonction de la solidité de ce compromis et de la détermination populaire à le défendre. La ive République dut tant bien que mal assurer sa mise en place et son développement, la ve dans sa phase gaulliste puis pompidolienne et giscardienne tenta à de multiples reprises de l’écorner mais ne put en atteindre la substance, d’autant que 1968 était passé par là. En 1981, la gauche se fit élire pour le renforcer et le développer mais à partir de 1983, au nom des contraintes internationales, elle changea de discours, expliquant que, si l’heure n’était plus guère aux conquêtes sociales nouvelles, elle au moins se portait garante de la sauvegarde de l’essentiel des acquis sociaux. La droite revenue en 1986 commença le cycle des privatisations et de réduction de droits que la gauche par la suite ne fut pas capable de rompre. Le socle du compromis social était ébranlé mais malgré les exigences de plus en plus radicales de ce qui allait devenir le Medef, l’édifice tenait encore, et ce d’autant que le mouvement social de 1995 avait effrayé la droite et redonné à la gauche un certain élan qui porta quelques fruits, avant que le gouvernement Jospin ne se rallie pour l’essentiel au social-libéralisme.
Ce retour historique lapidaire n’est pas inutile, il permet de saisir en quoi le chapitre qui s’est ouvert après le 21 avril 2002 marque une véritable rupture. Poussée par le Medef, la droite revenue au pouvoir a considéré que le moment était enfin venu de la « grande casse » du modèle social, et de la mise aux normes de la France par rapport aux standards libéraux dominants en Europe et plus encore dans le monde.
Il y a rupture lorsqu’on place délibérément dans l’impasse le système de retraite par répartition et qu’on table sur le risque d’une paupérisation massive des futurs retraités pour enclencher une évolution vers la capitalisation.
Il y a rupture lorsque la décentralisation ne sert plus, dans l’éducation nationale ou ailleurs, à mieux répartir les compétences et les pouvoirs mais à disloquer la solidarité nationale.
Il y a rupture quand, après avoir étranglé l’hôpital et désinvesti la santé publique, on projette une réforme lente, différée peut-être, de l’assurance maladie qui ne considère plus toute une série de maladies comme un risque social mais comme un risque pris individuellement dont les coûts doivent être à la charge au moins partielle de l’intéressé.
Il y a rupture quand on avalise un accord ultra-minoritaire précarisant les intermittents du spectacle, sans toucher, autrement que dans les mots, aux vrais abus qui sont ceux des employeurs de la télévision et des industries de l’audiovisuel, et quand on détruit ainsi la base matérielle de l’exception culturelle.
Il y a continuité certes, quand on poursuit les privatisations, mais également rupture quand on vise désormais le cœur même des services publics.
On a beaucoup dit que pour mener cette grande offensive, le gouvernement Raffarin a choisi une stratégie à la Thatcher qui consiste à provoquer le mouvement social puis à le laisser pourrir pour mieux le briser au bout du compte. Pour réussir, cette stratégie devait provoquer la division syndicale. La complaisante CFDT a offert à peu de prix cette opportunité. Il fallait que la droite, pour handicaper le mouvement social, puisse démontrer qu’il n’existait pas d’alternative politique à ses projets, ni en France, ni en Europe ; la situation de la gauche le lui permettait assez aisément même si le mouvement a su cette fois débattre des solutions possibles en matière de retraites ou d’intermittence. Le gouvernement devait enfin ériger en postulat son inflexibilité ; Chirac et Raffarin s’y sont tenus tout en inventant, avec sa vieille roublardise pour le premier et son ton de chanoine bénédictin pour le second, le style « autoritaro-débonnaire » :
« Nous ne négocierons plus sur les retraites, mais nous vous comprenons de vouloir préserver le système par répartition ! » ; « Nous avaliserons l’accord exigé par le Medef sur les intermittents du spectacle ; mais ceux-ci ont raison de dénoncer les abus patronaux ! » ; « Nous laisserons José Bové en prison pour quelques mois encore ; mais nous partageons ses préoccupations ! »
En cette période estivale on a le sentiment d’être au milieu du gué. Le mouvement social du printemps a été puissant mais pas assez pour surmonter ses handicaps, la destructuration du syndicalisme dans le secteur privé n’étant pas des moindres. Il a été mis en échec mais il n’est pas brisé et semble au contraire capable de rebondir. L’idéologie néolibérale est loin d’avoir conquis la société française même si le sentiment que, dans le monde d’aujourd’hui, on n’y peut plus grand-chose est présent dans trop de têtes.
Ne nous y trompons pas, la clé du problème est politique, ce qui ne signifie pas qu’elle soit entre les seules mains des partis politiques. Karl Polanyi a forgé en son temps le concept de « société de marché » pour l’opposer à celui de « société de solidarité » ; nous y sommes et l’expérience a suffisamment montré que faute de contrer les logiques fondamentales de l’économie de marché, on ne peut, contrairement à ce que proclamait Lionel Jospin, empêcher le triomphe de la société du même nom. Dans le même temps, le discours du moindre mal, tenu par une large partie de la gauche, tend à devenir inopérant. Si le modèle social antérieur est, dans les années à venir, déstructuré pour l’essentiel, le problème ne sera plus essentiellement pour une politique de gauche d’en sauver des bribes, même s’il faut évidemment préserver tout ce qui peut l’être, mais de construire, en menant une bataille idéologique de tous les instants pour la société de solidarité, un nouveau modèle social placé à un haut niveau d’exigence. L’heure n’est décidément pas au social-libéralisme. Cette construction doit faire dès à présent l’objet d’un vaste débat à l’échelon national mais aussi européen. Une revue comme Mouvements aura à tenir toute sa place dans un tel débat qui ne peut être déconnecté des luttes, c’est une de ses raisons d’être.
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