2003
Mouvements
Thèmes
Les dernières cartes de Fidel Castro : Entretien avec Jorge Masetti
Réalisé par
Marc Saint-Upéry
Jorge Masetti est le fils de Jorge Ricardo Masetti, fondateur de l’agence cubaine Prensa Latina, mort au combat en 1964 dans une des premières expériences de guérilla argentine. Éduqué à Cuba, le jeune Jorge retourne en Argentine pendant son adolescence et entre dans la lutte armée au début des années 1970 au sein de l’ERP (Ejército Revolucionario du Pueblo, Armée révolutionnaire du peuple). Contraint à l’exil sous les coups de la défaite militaire et de la répression féroce exercée par la dictature, il combat ensuite dans les rangs du Front sandiniste de libération du Nicaragua, puis travaille pour les services cubains sur divers fronts, dont le Mexique, l’Amérique centrale et l’Angola, expériences qu’il relate dans son livre Licence de corsaire (Stock, 1993).
En 1990, après l’assassinat judiciaire de ses anciens chefs, le général Arnaldo Ochoa et le colonel Antonio De La Guardia (père de son épouse Ileana), sacrifiés à la raison d’État lors d’un procès de type stalinien, Jorge Masetti quitte définitivement l’île avec sa compagne. Sur les raisons de sa sortie de Cuba, il explique qu’elle est essentiellement due au « dégoût […], un dégoût total, envers tout, y compris envers moi-même pour avoir été lié au régime ».
Aujourd’hui, Jorge Masetti vit en France avec Ileana De La Guardia et pratique le journalisme audiovisuel en free-lance. Nous l’avons interviewé fin mai 2003 à son domicile à Paris.
Mouvements : La nouvelle vague de répression qui a vu en mars et en avril dernier l’emprisonnement de soixante-quinze dissidents et l’exécution de trois personnes marque-t-elle un tournant ou s’inscrit-elle dans la continuité de la pratique du régime castriste ?
Jorge Massetti : Je crois qu’elle s’inscrit dans la continuité de la logique du régime, à savoir la logique de Fidel Castro, qui consiste à défendre son pouvoir absolu à n’importe quel prix. Il y a toujours eu de la répression à Cuba. Les gens qui sont aujourd’hui en prison n’ont jamais été reconnus par le pouvoir ni comme dissidents, ni comme journalistes indépendants. La différence, c’est qu’auparavant l’opposition cubaine était une opposition qui se consacrait essentiellement à dénoncer les violations des droits de l’homme, l’absence de liberté, la situation des prisonniers, etc. Or, ce qui se passe maintenant, c’est que tout d’un coup, vous commencez à avoir une opposition qui commence à se structurer en deux grands courants. D’un côté vous avez le mouvement Todos Unidos (Tous unis), qui inclut des secteurs sociaux-démocrates et même socialistes. On peut citer le cas de Elizardo Sánchez Santa Cruz, ancien professeur de marxisme, ou de Vladimiro Roca. De l’autre, vous avez la Asamblea para Promover la Sociedad Civil (Assemblée pour la promotion de la société civile), dirigée par Marta Beatriz Roque, qui vient d’être condamné à vingt-cinq ans de prison. Par conséquent, des centaines de petits groupes dissidents qui existaient auparavant commencent à émerger deux groupes principaux qui agglutinent l’opposition, et qui sont dotés d’une forme de fonctionnement très démocratique. Ainsi, par exemple, au sein de Todos Unidos, le porte-parole change régulièrement, il n’y a même pas de président mais un coordinateur et un porte-parole qui tournent régulièrement et expriment la position de différents groupes.
Il convient également de souligner le succès relatif du Projet Varela
[1]. À l’époque où je vivais à Cuba, il aurait été impensable non seulement de recueillir toutes ces signatures, mais encore que quelqu’un vienne frapper à votre porte pour vous dire qu’il faut changer la Constitution et organiser un référendum. Par ailleurs, il y a eu l’attribution du prix Sakharov à Osvaldo Payá. Ce qui veut dire que nous commençons à avoir une opposition jouissant d’une certaine reconnaissance à l’extérieur de l’île, une opposition qui commence à être invitée dans différentes réunions internationales, brisant ainsi le monopole du gouvernement. Et en plus du Projet Varela,
Todos Unidos publie un programme en trente-six points pour sortir Cuba de la crise. Ce qui veut dire que l’opposition non seulement se structure, mais qu’elle démontre sa volonté de gouverner le pays.
Par ailleurs, il y a le phénomène des journalistes indépendants, un mouvement qui surgit vers le milieu des années 1990, avec de fortes difficultés techniques, étant donné que même ceux qui viennent du journalisme officiel ne savaient pas exercer leur métier, vu qu’à Cuba le journaliste est un simple traducteur de la pensée officielle. Mais ils finissent par apprendre sur le tas, ils arrivent à se faire publier à l’étranger et même, pour certains, à vivre de leurs articles. D’autres ont réussi à publier une revue, De Cuba – certes plutôt aux dimensions d’un modeste bulletin – qui a pu faire paraître deux numéros.
Fidel Castro ne pouvait pas ne pas réagir face à cette croissance de l’opposition interne qui menace son pouvoir. Cela change en effet toute la logique du régime. Il y a eu dans les années 1960 une première opposition ; c’était une opposition violente, le plus souvent appuyée par le gouvernement des États-Unis, et ce au moins jusque vers 1964. Pour le régime, c’était là un type de mouvement très facile à réprimer. Mais aujourd’hui, quand au cours des procès apparaissent des soi-disant infiltrés, ce que racontent ces infiltrés, tout le monde le sait déjà. Car il s’agit d’une opposition ouverte qui ne conspire pas, et qui mène toute son activité de façon à ce que tout soit public et le plus largement connu. C’est cela qui a cassé la logique du régime, l’opposition a connu une croissance importante au cours des deux dernières années et elle a obtenu des interlocuteurs au niveau international. Face à cela, Fidel Castro s’est vu obligé de recourir à la terreur.
D’autre part, je crois que les exécutions, en particulier, sont un message qui est aussi adressé à l’entourage même de Fidel. Castro démontre ainsi qu’il est toujours en mesure de fusiller les gens, ce qui est une espèce de réédition du cas Ochoa avec d’autres nuances. C’est un message adressé à ceux de son entourage qui se rendent compte qu’il est bien vieux et pensent déjà à un avenir sans lui. L’explication que certains ont cru donner, à savoir qu’il s’agirait d’une réponse à une prétendue menace d’invasion américaine, n’a absolument aucun fondement. À l’heure actuelle, Cuba, n’est pas du tout une priorité pour les États-Unis, qui ont déjà fort à faire au Moyen-Orient.
M. : À propos de l’entourage de Castro, on dit qu’il règne maintenant au sein même du régime une atmosphère de cynisme impressionnante.
J. M. : Les fondements idéologiques du régime se sont complètement effrités depuis fort longtemps. Au moins depuis 1986, du temps de la perestroïka en Union soviétique. C’est devenu pire encore en 1989 et 1990, avec le procès Ochoa. Là, toute l’armature idéologique du régime s’est vraiment effondrée. Dans les cercles les plus proches du pouvoir, les gens ne maintiennent plus leur loyauté à Fidel que pour conserver leurs privilèges, ou par peur de subir le même sort que le général Ochoa.
M. : Et que se passe-t-il au niveau de l’armée ? Les militaires se bornent-ils à profiter de la marge de manœuvre que leur a laissée le pouvoir pour faire des affaires, parfois assez juteuses, à travers leur participation à des entreprises mixtes et autres initiatives économiques ?
J. M. : Cela concerne seulement une élite militaire, ainsi que les sommets du ministère de l’Intérieur. C’est une forme de répartition des privilèges. Tant que l’Union soviétique continuait à exister, Cuba était un pays complètement subventionné. On répartissait les privilèges en donnant accès à toute une gamme de bénéfices : positions hiérarchiques, possibilités de voyager à l’étranger et, en général, accès à des ressources permettant de mener une existence beaucoup plus confortable que celle du reste de la population. Mais, une fois achevée cette époque, la façon de maintenir les privilèges consiste à autoriser les gens à faire des affaires. Il faut savoir qu’à Cuba, aucun citoyen n’est autorisé à avoir une activité économique substantielle sur le territoire de l’île à moins de jouir de l’autorisation explicite de Fidel Castro. C’est Castro qui désigne les capitalistes, et ceux qui bénéficient de ce privilège ont démontré qu’ils étaient d’excellents et féroces capitalistes. Mais cette forme de redistribution ne concerne pas l’ensemble des forces armées, seulement un secteur spécifique qui est le plus proche du pouvoir, ceux qui exercent le commandement de troupes. Au niveau des sous-officiers et des soldats, les militaires vivent dans la même pénurie que n’importe quel Cubain.
M. : Quel pourcentage de la population reçoit-il des devises de l’extérieur ?
J. M. : C’est très difficile à savoir, mais on sait que l’argent envoyé par les Cubains de l’extérieur constitue aujourd’hui la principale rentrée de devises de l’île.
M. : On dit aussi que nombre d’enfants des hiérarques du régime font leurs études à l’étranger, en particulier au Mexique, en Espagne et au Canada, comme si leurs familles n’avaient pas confiance en la fameuse éducation cubaine.
J. M. : C’est qu’ils sont en train de se positionner pour pouvoir contrôler l’avenir du pays. J’insiste sur ce point. Pourquoi cette vague de répression ? C’est directement lié au problème de la succession à Fidel. Ces gens sont en train de faire leur place au niveau économique pour contrôler l’avenir du pays. Demain, ce sont eux qui seront en mesure de négocier la sortie de la dictature, et s’ils n’arrivent pas à maintenir leurs privilèges en tant que gouvernants, du moins conserveront-ils leurs privilèges en tant que capitalistes.
Au fond, qui est-ce que l’opposition intérieure dérange le plus ? En premier lieu Fidel Castro, parce qu’elle menace directement son pouvoir. Ensuite ses proches et les membres de la nomenklatura, et parmi eux, entre autres, tous ceux qui se sont transformés en entrepreneurs. Enfin, l’opposition cubaine de l’intérieur dérange le secteur le plus réactionnaire et le plus puissant économiquement de l’exil de Miami, qui est heureusement minoritaire, ce qu’il est important de signaler. Pourquoi les dérange-t-elle ? Parce que c’est un secteur qui pense qu’il peut rentrer à Cuba pour gouverner, et qu’il peut y compris s’asseoir pour négocier avec ces successeurs de Castro. Il n’y aurait aucun obstacle à cela, vu qu’ils partagent la même mentalité.
Alors comment va se présenter la transition ? Nous allons avoir un pays complètement dévasté, sans même une option politique interne, parce qu’il faut du temps pour qu’elle se consolide. La question est de savoir si le changement va être imposé depuis Miami ou depuis les bureaucrates actuels, ou bien depuis une société civile qu’il s’agit aujourd’hui de construire à Cuba pour obtenir une transition pacifique. Les secteurs les plus réactionnaires de Miami prétendent d’ores et déjà justifier leur attitude qui consiste à favoriser des solutions violentes par le fait que, selon eux, l’opposition interne n’existe plus. Heureusement, malgré l’arrestation d’un nombre important de gens, il reste des dirigeants qui poursuivent leur action, et c’est grâce à eux que nous savons ce qui se passe avec les prisonniers, etc.
M. : En fonction de quelle logique le régime a-t-il discriminé entre ceux qui ont été arrêtés et les autres ?
J. M. : Ça s’est fait à partir de calculs policiers et d’un certain cynisme politique plutôt qu’en fonction de la réalité interne de l’opposition. Le régime avait besoin d’un groupe de dirigeants qui restent en liberté et dont il puisse se servir comme otages. C’est pour cette raison que nous demandons aux gouvernements européens, par exemple, non seulement qu’ils exigent la liberté des prisonniers, mais qu’ils protègent les dissidents peu nombreux qui ne sont pas encore en prison. Fidel Castro garde toujours des cartes pour négocier, et il va essayer de négocier la liberté de ceux qui n’ont pas été arrêtés afin que la condamnation de son régime ne soit pas aussi unanime qu’elle l’a été cette fois.
M. : Castro s’est rendu en Chine et au Vietnam. Serait-il à la recherche d’un autre modèle économique pour sortir de la crise ?
J. M. : Le modèle chinois ou vietnamien ne convient guère à Fidel Castro. N’oublions pas qu’il s’agit à Cuba d’une forme de pouvoir complètement autocratique. Pour pouvoir faire des affaires dans l’île, il faut passer par Fidel. Il n’y aura pas d’extension d’une classe économique privilégiée sans que ses privilèges soient directement accordés par le dictateur. Le capitalisme qui existe d’ores et déjà à Cuba est une forme de capitalisme d’État autorisé directement par Fidel Castro.
M. : Quelle légitimité possède Raúl Castro pour succéder à son frère ?
J. M. : Raúl n’a ni le poids politique propre, ni l’état de santé nécessaire à cette fin. C’est un homme réellement très malade, avec entre autres un sérieux problème d’alcoolisme. Il a vécu à l’ombre de son frère et ne sera respecté en tant que frère de Fidel qu’aussi longtemps que Fidel survivra. Bien entendu, lui aussi place ses hommes. On sait qu’il y a des filles de Raúl qui ont des entreprises à l’étranger, en Espagne et au Chili. Il faut savoir que nombre d’enfants de dirigeants ont des entreprises à l’étranger, y compris à Miami.
M. : Mais alors, quelles sont les perspectives de transition à court et moyen terme ?
J. M. : Ce n’est pas facile à dire, parce qu’il y a de nombreux facteurs en jeu. Mais tout ne dépend pas nécessairement de la survie biologique de Fidel Castro. D’une part, la situation économique est assez grave. D’autre part, malgré l’atmosphère de paranoïa qui règne au sein de la structure de pouvoir, si Castro finit par être un obstacle pour la survie et les intérêts de la nomenklatura elle-même, il est possible que surgissent des gens prêts à l’écarter du pouvoir. Il faut signaler un autre fait intéressant. Depuis quelque temps, certains responsables des organismes de sécurité qui traitaient les opposant avec le maximum de vulgarité et de brutalité font preuve d’une étrange délicatesse. Certains dissidents s’entendent même dire des choses bizarres comme : « Bon, vous vous rappellerez que je vous ai bien traité, non ? » C’est très significatif, parce qu’il s’agit de gens qui font des calculs de carrière tout à fait rationnels.
M. : Arrivez-vous à faire entendre votre vérité sur Cuba au sein de la gauche latino-américaine, ou bien dans votre propre pays, en Argentine ?
J. M. : Il y a différents types de réaction. Quand j’ai voyagé en Amérique latine, j’ai pris contact avec des anciens camarades. Certains d’entre eux ont refusé de me voir. D’autres se sont réunis avec moi, et il y en a qui m’ont avoué, par exemple, qu’après avoir été entraînés à Cuba, après avoir été y compris propagandistes de la révolution cubaine, Cuba est une société dans laquelle ils ne pourraient pas vivre. Alors, me disent-ils, à partir du moment où je ne pourrais pas y vivre, je ne peux pas la proposer comme modèle. Je crois qu’en Amérique latine, la gauche est en phase de recherche, de redéfinition, du moins est-ce vrai pour certains secteurs. La fin de la guerre froide a tout changé. Alors continuer à soutenir un régime de dictature comme le régime cubain quand l’argument marxiste de la dictature du prolétariat ne tient même plus debout, c’est devenu difficile pour une gauche qui veut croître et que je crois honnête.
Bien entendu, il continue à y avoir des gens très compromis avec le régime, soit à cause de leur passé – et rien n’est plus difficile que de rompre avec son propre passé – soit par intérêt économique ou par souci d’influence politique, etc. Et ça n’arrive pas seulement en Amérique latine, mais aussi en France, avec des gens comme un Ignacio Ramonet ou un Maurice Lemoine, du Monde Diplomatique, par exemple. Publier un livre comme l’a fait Ramonet, en acceptant que Fidel Castro lui fasse cadeau du papier du seul quotidien qui paraît dans un pays pauvre comme Cuba – et ce par décret, parce que cela n’a même pas été voté par le parlement cubain (en supposant qu’on puisse appeler parlement cette Assemblée du Pouvoir populaire qui se réunit deux fois par an) -, voilà qui me paraît inacceptable sur le plan moral et politique. •
[1]
Pétition signée par plus de 11 000 Cubains et déposée devant l’Assemblée du Pouvoir populaire (parlement cubain) le 10 mai 2002. Son texte s’appuie sur la Constitution pour réclamer des changements démocratiques.