2003
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Cuba : un autre avenir est possible
Juan Antonio Blanco
[*]
Traduit par
Marc Saint-Upéry
Voici l’opinion sur l’évolution du régime cubain d’un intellectuel qui fut un responsable du Parti communiste cubain et qui a tenté de peser dans le sens de l’ouverture. Pour lui, ce qui menace aujourd’hui la sécurité du pays, c’est bien plus le socialisme totalitaire que la menace américaine.
Fidel Castro a justifié ses récentes initiatives de répression comme d’inévitables mesures de sécurité nationale. D’après La Havane, les Yankees sont en train de fabriquer une crise migratoire massive comme prétexte pour faire de Cuba une nouvelle cible après l’Irak. La rhétorique agressive de Washington et la persistance de sa politique de confrontation à l’égard de La Havane contribuent à donner une certaine crédibilité aux propos du président cubain, même si les connaisseurs de la politique américaine sont parfaitement conscients que seule une action sans précédent et d’une extrême gravité de la part de Cuba serait susceptible de changer les priorités de Washington dans les mois qui viennent. Il n’est un secret pour personne que la vision du monde manichéenne qui caractérise l’administration Bush représente un danger potentiel, et pas seulement militaire, pour la sécurité de nombreux pays du monde. Mais il vaut la peine de se demander si, dans le cas de Cuba, tous les dangers qui menacent la gouvernabilité de ce pays viennent vraiment de l’extérieur, comme s’il s’agissait de coups de tonnerre dans un ciel serein.
Quand, en 1994, 3 000 habitants de La Havane envahirent le Malecón
[1] dans ce qui fut une explosion spontanée contre le gouvernement, Fidel – alors même qu’il bloquait depuis trois ans toute une série de propositions de fonctionnaires et d’universitaires cubains en faveur de l’ouverture du système – finit par se rendre à l’évidence : rien ne garantissait que l’élite du pouvoir accepterait une répression violente des manifestations croissantes de mécontentement populaire. « Nous devons gagner cette guerre avec des haricots, pas avec des canons », déclara Raúl Castro. C’est ainsi que s’inaugura une période d’ouverture limitée, mais réelle. Nous crûmes alors qu’« un autre socialisme était possible à Cuba ». Ce qui semblait se configurer, c’était l’embryon d’une vision différente et multidimensionnelle de la sécurité nationale. Mais cette nouvelle doctrine impliquait une plus grande liberté et une décentralisation du pouvoir que Fidel Castro ne voulait pas ou ne pouvait pas accepter.
Vers le milieu de l’année 1995, on pouvait déjà enregistrer les résultats de la nouvelle politique. Cuba avait reconstitué ses liens commerciaux avec les autres pays d’Amérique latine, ainsi qu’avec le Canada et l’Europe. La croissance se chiffrait à plus de 7 % du PIB. Les
« balseros »
[2] potentiels, au lieu d’émigrer, fondaient des micro-entreprises sur la base du travail indépendant, créant ainsi de nouvelles richesses et de nouveaux emplois. La créativité intellectuelle était stimulée et les débats sur l’avenir du pays se déplaçaient des cercles dissidents traditionnels vers les institutions et les individus partisans d’une vision alternative, mais toujours socialiste. Le président Clinton menaçait d’émettre un veto contre la loi anti-cubaine Helms-Burton et d’améliorer les relations avec Cuba pendant son deuxième mandat. Le pays semblait avancer vers sa réinsertion au sein de l’économie mondiale, dans le cadre d’une plus grande sécurité dans sa relation bilatérale avec les États-Unis et d’une atmosphère de détente sur le plan intérieur. J’étais alors membre d’un groupe informel de fonctionnaires et d’intellectuels promoteurs d’une évolution vers un nouveau paradigme de développement socialiste, et nous étions convaincus que Fidel Castro s’était enfin aligné en notre faveur. Impardonnable erreur.
• L’échec voulu de l’ouverture
Notre autre erreur fut de ne pas avoir compris que si la démocratie n’est pas pour tout le monde – et pas seulement pour les socialistes –, alors il n’y aura de démocratie pour personne. En s’institutionnalisant, le principe énoncé par Fidel en 1961 – « Dans le cadre de la Révolution, tout, hors de la Révolution, rien » – avait fini par s’assimiler, dans la société post-révolutionnaire des années 1970, à celui énoncé par Mussolini longtemps auparavant : « Dans le cadre de l’État, tout, hors de l’État, rien ».
Quelques années plus tard, Castro déclara nous avoir écoutés – nous et nombre d’amis étrangers partisans de l’ouverture – « avec le sourire de la Joconde et la patience de Job ». Il cherchait seulement à gagner du temps. À la fin de l’année 1995, il organisa trois opérations destinées à saboter le nouveau cours. En premier lieu, il ordonna le démontage immédiat d’un canal de communication informel – déjà en voie d’établissement – destiné à faciliter au cours de l’année 1996 un échange d’idées avec la Maison Blanche sur la meilleure manière de normaliser les relations cubano-américaines pendant le second mandat de Clinton. Après quoi il organisa une « fuite » délibérée depuis son propre quartier général en faisant parvenir à une chaîne de télévision de Miami une vidéo privée filmée par son cameraman personnel où l’on voyait certains exilés invités à La Havane par le ministère des Relations extérieures cubain manifester une « affection excessive » envers sa personne lors d’une réception. Il s’agissait là d’un coup tordu destiné à saboter toute possibilité de véritable dialogue futur au sein d’une communauté (l’exil de Miami) fortement traumatisée et polarisée par la personne de Castro. Enfin, il donna l’ordre à ses services d’intelligence d’organiser le retour immédiat à Cuba de Juan Pablo Roque, infiltré depuis plusieurs années dans l’organisation anticastriste Hermanos al Rescate. Roque avait transmis l’information que le 24 février 1996, des avions de tourisme affrétés par Hermanos al Rescate survoleraient le territoire cubain pour diffuser des tracts antigouvernementaux. Ces appareils étaient désarmés, ne portaient pas de bombes et leurs pilotes non plus n’étaient pas armés. Fidel Castro, qui était parfaitement au courant, ordonna à ses MIG d’attaquer ces avions alors qu’on était en pleine année électorale aux États-Unis. Le fait mérite d’autant plus d’être signalé que, par ailleurs, Castro n’a jamais ordonné d’agression contre les vols sur Cuba que l’US Air Force et la marine américaine organisent de façon systématique depuis 1962.
Cuba s’en sortit à bon compte. Clinton repoussa l’option de bombarder des bases militaires cubaines qui lui fut présentée et se résigna à signer la loi Helms-Burton, qu’il avait combattue jusqu’alors. Fidel réalisa ainsi tous ses objectifs. D’une part, il parvint à resserrer les rangs des militaires, lesquels, en fin de compte, ne désiraient rien d’autre que d’imiter le « modèle chinois » et commençaient à se montrer préoccupés parce qu’ils percevaient comme une excessive autonomie et liberté de pensée des fonctionnaires civils et des intellectuels. D’autre part, lors du ve Plénum du Comité central, en mars 1996, il imposa aux délégués l’approbation d’un long document qui, loin de reconnaître les succès obtenus grâce aux timides ouvertures alors amorcées, alertait le pays sur l’existence d’une grande conspiration impérialiste dont était censée être complice une « cinquième colonne » d’universitaires, d’intellectuels et de fonctionnaires trop « mous ». À la différence des soixante-quinze dissidents pacifiques récemment emprisonnés, la « cinquième colonne » en question était composée de militants communistes qui croyaient en la possibilité d’un cours socialiste alternatif. Et, une fois de plus, Fidel Castro réussit à obtenir l’obéissance automatique de sa classe politique, mise devant les faits accomplis, échauffée par l’atmosphère d’indignation patriotarde fabriquée sous prétexte de l’approbation de la loi Helms-Burton et ignorante des détails de l’agression contre les deux avions de Miami. En substance, le programme du ve Plénum du Comité central, approuvé en quelques heures par plusieurs centaines de dirigeants, congela les avancées du processus d’ouverture et de réforme, paralysie qui dure jusqu’à aujourd’hui. Peu de temps après, fut décrétée une loi ultra-répressive de portée extraterritoriale et ayant pour objectif de bâillonner les citoyens cubains, qu’ils résident dans l’île ou à l’extérieur. C’est cette même loi qui vient d’être utilisée pour condamner soixante-quinze dissidents à des peines dont le total équivaut à mille quatre cents ans de prison. Les résultats de cette politique sont à la vue de tous : une économie en crise, une détérioration croissante de la situation sociale, une corruption généralisée et la fin de toute illusion. Le socialisme d’État est désormais défini comme « le seul socialisme possible » et déclaré légalement irréformable, et ce pour l’éternité.
• Revenir au projet originel
Le plus triste, c’est qu’aujourd’hui, les États-Unis n’ont nul besoin de monter une grande conspiration pour fabriquer une nouvelle crise migratoire. C’est Fidel Castro lui-même qui la prépare depuis qu’il a imposé sa singulière doctrine de la sécurité nationale lors du ve Plénum du Comité central en mars 1996. Il pourrait encore l’éviter s’il annonçait la reprise du processus de réformes, au lieu de remettre à l’ordre du jour les pelotons d’exécution, et c’est cela que les amis de Cuba – tous ceux qui souhaitent remédier à la vulnérabilité de l’île face à une éventuelle intervention militaire étrangère – devraient exiger du président cubain, outre la libération immédiate de tous les prisonniers de conscience.
Depuis la chute de l’URSS, il est clair que la justice sociale et la sécurité nationale ne peuvent être préservées que dans le cadre du plein exercice des libertés et des droits civiques et politiques que les révolutionnaires cubains eux-mêmes ont réclamé à plus d’une occasion tout au long de ces quatre décennies. C’est pour cette raison que faire silence sur ce qui se passe actuellement à Cuba, loin d’être un acte de solidarité, est l’expression d’une complicité tacite avec ceux qui répriment les idéaux libertaires du projet révolutionnaire cubain. Une complicité qui, loin de faire obstacle à une intervention étrangère, la facilite en lui offrant la possibilité de se légitimer sur la base de la frustration de la population cubaine, frustration attisée par un régime qui asphyxie ses libertés et étouffe tout projet d’avenir sans lui offrir aucune alternative.
Les amis sincères du peuple cubain devraient réfléchir sur le fait que, s’il est vrai que Cuba bénéficie d’un système de santé et d’éducation universel tout à fait louable, de tels systèmes caractérisaient également les régimes de Staline, de Mussolini, d’Hitler et de Franco. La Révolution cubaine a représenté dans les années 1960 la promesse de pouvoir enfin concilier la liberté et la justice sociale, mais Fidel Castro inséra ce processus au sein d’un jeu géopolitique – circonstance peut-être alors inévitable – qui finit par enterrer la Révolution et sa promesse. Cette contradiction entre la justice sociale et la liberté, dans le cadre d’une société déjà post-révolutionnaire n’était soutenable que grâce à l’aide soviétique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Désormais, il faut choisir entre soutenir les idéaux démocratiques et libertaires du projet révolutionnaire originel ou renforcer l’approbation inconditionnelle – Fidel Castro n’exige pas moins – du paysage institutionnel répressif d’un régime totalitaire qui a trahi ces idéaux et qui met chaque jour un peu plus en danger la sécurité et l’indépendance nationale de Cuba. Nous n’avons pas à choisir entre Fidel et Bush. Il y a de meilleures options.
Il y a toujours plus d’un avenir possible. C’est l’action humaine qui empêche ou qui facilite l’avènement d’un futur déterminé. Fidel Castro aurait pu confronter l’administration Bush avec une économie nationale réinsérée au sein de l’économie mondiale et ayant consolidé sa récupération, à la tête d’une nation dynamique, créatrice de richesses et d’une intelligentsia vouée au bien du pays - et non pas prisonnière des abus du régime -, mais il a préféré choisir un autre avenir, celui qui se profile aujourd’hui. Il n’a même pas hésité à saboter le travail de tous ceux qui, à Cuba comme aux États-Unis, travaillaient courageusement et honorablement pour obtenir la levée de l’embargo.
La conception totalitaire du socialisme et le style autocratique de gouvernement de Fidel Castro sont aujourd’hui – bien plus qu’une quelconque action américaine possible contre Cuba – les principaux dangers qui menacent la sécurité nationale cubaine. Cela dit, c’est avant tout à la classe politique cubaine, aux intellectuels cubains et au peuple en général qu’il revient d’y mettre un terme et de sauver le pays. Il est nécessaire de le faire avant que les actions erratiques et le plus souvent unilatérales de Castro ne nous mènent tous à un désastre de proportions inouïes. Un autre avenir, un avenir meilleur, est possible et le peuple cubain le mérite. •
Article publié le 16 juin 2003 dans le quotidien espagnol El País.
[*]
Juan Antonio Blanco est essayiste, docteur en Histoire des relations internationales, professeur universitaire de philosophie, directeur de coopération de
Human Rights Internet et ex-fonctionnaire du Département des relations extérieures du Comité central du PCC (Parti Communiste de Cuba).
[1]
Ndt : front de mer de la capitale.
[2]
Ndt : " boat people " cubains.