2003
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Le débat des féministes américaines sur la prostitution, ou éloge de la complexité
Ilana Löwy
En France, certains textes sur la prostitution, comme la pétition « Ni coupables ni victimes » initiée par Catherine Millet, Marcella Iacub et Catherine Robbe-Grillet (Le Monde, 16 janvier 2003), dénoncent le prétendu « féminisme sectaire » qui perçoit les prostituées exclusivement comme des victimes, et la prostitution comme une expression extrême de la domination masculine. Pour ces pétitionnaires, ce féminisme rétrograde s’oppose au féminisme moderne, qui lui considère la vente de services sexuels comme un rapport contractuel, la prostitution comme un authentique métier, et le développement des réseaux mafieux qui exploitent le commerce de sexe comme une conséquence logique de l’impossibilité d’exercer le métier de prostituée dans des conditions décentes. De nombreuses réponses au texte « Ni coupables, ni victimes » ont critiqué cette description de la prostitution comme une banale vente de services. En revanche, l’opposition entre féminisme « traditionnel », rétrograde et abolitionniste, et féminisme « moderne », qui reconnaît aux femmes le droit d’exercer le métier de prostituée, a été peu discutée. Ceci peut laisser penser qu’avant la publication du texte de Millet, Robbe Grillet, Iacub et de leurs collègues, les féministes avaient des positions uniformes et simples, pour ne pas dire simplistes, sur la prostitution. Or, rien n’est plus éloigné de la vérité. Depuis les années 1970, le débat sur la prostitution fait rage parmi les féministes et a produit un foisonnement d’idées et d’opinions qui sont loin de se ramener à la perspective abolitionniste.
Pour présenter ces débats féministes sur la prostitution (féminine) il est utile de revenir à la façon dont ils ont été menés aux États-Unis. Deux ouvrages récents en donnent une assez bonne image : le dossier spécial de Social Text (1993, n° 37) « Sex Workers et Sex Work », coordonnée par Anne McClintock (en particulier les articles de Lynn Chancer, Nancy Fraser, Anne McClintock, et Gail Pheterson) et le livre de Wendy Chapkis, Live Sex Acts : Women Performing Erotic Labour, (Routledge, 1997). Dans les deux cas, le point de vue défendu est à la fois résolument féministe et anti-abolitionniste. Les arguments avancés en faveur de cette position, en lien avec l’ensemble des débats qui traversent le mouvement féministe, sont pourtant incomparablement plus complexes que ceux avancés récemment en France pour défendre de façon inconditionnelle le « contact » et le marché libre des corps et des actes sexuels.
• Prostitution et sexualité
Les discussions féministes sur la prostitution, comme l’explique Wendy Chapkis, ont été étroitement liées à celles sur la sexualité. On peut, en simplifiant à outrance, parler de féministes « anti-sexe » et des « pro-sexe ». Les féministes « anti-sexe » ou « féministes radicales », ont développé une critique de l’hétérosexualité qui peut revêtir deux formes : soit le rejet des rapports hétérosexuels perçus comme une expression particulièrement puissante de la domination masculine, soit l’acceptation ou tout au moins une tolérance de tels rapports, à condition qu’ils soient égalitaires et fondés sur l’affection partagée et le respect mutuel. Les « féministes radicales » condamnent sans appel la prostitution : cette activité, basée sur la commercialisation des rapports hétérosexuels et sur l’achat de tels services par l’homme, ne peut être perçue autrement que comme un phénomène jouant un rôle négatif pour l’ensemble des femmes. Cependant, leur attitude envers les prostituées n’est pas uniforme, et oscille entre une méfiance profonde et l’appel à une défense inconditionnelle de ces femmes.
Les féministes « pro-sexe » ou les « radicales du sexe » considèrent quant à elles que les rapports hétérosexuels ne sont pas, en soi, condamnables. Cette approche peut également revêtir deux formes : une première attitude, libertaire, soutient le droit de tout individu au plaisir sexuel et affirme que la sexualité ne doit pas être obligatoirement liée à l’existence des liens affectifs. Une seconde attitude, « subversive », considère la sexualité comme un lieu important de lutte pour l’égalité et comme un moyen de déstabiliser les rapports patriarcaux. Les partisans d’une telle approche perçoivent alors la « marchandisation » du sexe comme un moyen potentiel de résistance culturelle. Les « radicaux du sexe » soutiennent donc le phénomène prostitutionnel, soit en mettant l’accent sur le contenu subversif de la prostitution, soit, à l’inverse, en soulignant l’ambivalence de celle-ci, ses alliances douteuses, et la fragilité de la résistance exercée par des femmes qui se trouvent dans une position de faiblesse évidente.
• De la difficulté de rationaliser le thème de la prostitution
Il est difficile, beaucoup de féministes l’admettent, de développer des points de vue « rationnels » sur la prostitution. Anne McClintock explique que la prostituée est devenue « l’autre de l’autre », une marionnette muette sur laquelle des femmes d’opinions très diverses, tendent à projeter leurs sentiments de frustration, d’impotence et de rage. En conséquence, chaque courant de pensée construit sa « prostituée », et ces constructions masquent souvent le vécu concret des femmes qui vivent de la prostitution. Les réflexions fondées sur des témoignages directs de femmes qui se prostituent et des enquêtes du terrain sont alors particulièrement importantes. Ces enquêtes génèrent néanmoins des résultats contradictoires. Cette difficulté n’est pas spécifique à la prostitution, mais inhérente aux analyses relatives aux activités professionnelles. La question « racontez-nous comme vous vivez votre travail ? » est en effet susceptible de produire un très large éventail de réponses, ces dernières pouvant de plus être fort différentes selon la nature de l’interlocuteur. On ne raconte pas la même chose à un supérieur hiérarchique, à un collègue, à un syndicaliste, ou à un proche.
L’ampleur des controverses autour de la prostitution, la constitution de cette activité comme un symbole (« trope ») ou plutôt comme une multitude de symboles, et le poids émotionnel du signe « pute » aggravent encore cette difficulté. Les prostituées ont tendance à minimiser les aspects problématiques de leur activité, ou, à l’inverse, à insister sur ceux-ci. Leurs témoignages oscillent ainsi fréquemment entre une défense agressive de leur activité et une accentuation de ses côtés pénibles. La grande disparité des conditions de vie des prostituées – une femme qui cherche des clients sur le périphérique n’a pas grand-chose en commun avec une call girl de haut niveau – ajoute encore à la difficulté de construire une image homogène de la « prostitution ». Enfin, comment définir avec précision les frontières du phénomène prostitutionnel ? On assiste aujourd’hui à une prolifération des « métiers du sexe » (strip-teaseuses, danseuses dans des boîtes de nuit, masseuses, employées du minitel rose, ou actrices dans des films pornographiques) et parmi celles-ci, un nombre considérable des femmes employées dans les métiers du sexe ont une identité professionnelle bien définie et des fiches de paye en règle. Elles partagent pourtant avec les prostituées proprement dites la tâche d’assouvir des fantasmes sexuels masculins puisque le nombre des femmes qui utilisent les divers services de l’industrie de sexe reste très réduit. Ce qui pose la question du sens profond de cette industrie.
L’argument selon lequel la prostitution nuit à la cause des femmes se fonde sur la compréhension de ce phénomène en tant que démonstration particulièrement flagrante de la domination masculine : les clients des prostituées achètent le droit à l’utilisation des corps féminins. Mais est-ce si simple ? Le droit d’un client, comme l’explique Nancy Fraser, est limité dans le temps, et peu solide. La transaction entre une prostituée et un client présuppose en principe la maîtrise masculine et la soumission féminine, puisque le statut d’acheteur de services est plus élevé que celui de vendeur de tels services. Pourtant, les hommes n’acquièrent pas une véritable maîtrise sur les femmes, mais uniquement une représentation pré-arrangée d’une telle maîtrise. Les prostituées soulignent souvent l’importance centrale d’une mise en scène qui valorise la performance sexuelle du client. Cette mise en scène, bien plus que l’acte sexuel lui-même, est considérée comme l’essence du travail fourni par la prostituée. Puisque les clients ne sont pas dupes de la nature de la transaction qui a lieu, le fantasme de la domination mâle vendu par la prostituée est en fait subverti au moment même où il est joué (« enacted »). Il est peu étonnant que de nombreux hommes cachent le fait qu’ils utilisent les services des prostituées, et qu’ils aient honte d’être obligés de « payer pour ça ».
En outre, selon McClintock et Gail Pheterson, un pourcentage non négligeable de femmes dans le monde de la prostitution, ne fournissent pas de services sexuels « classiques » à leurs clients, mais assouvissent leurs autres fantasmes sexuels. Contrairement aux idées reçues, de tels fantasmes ne sont pas majoritairement liés aux rêves de maîtrise sur les femmes. Ainsi le marché du sadomasochisme étudié par McClintock est d’abord celui des services fournis par des dominatrices. Certains hommes veulent trouver une « épouse » qui les punit et les bat. D’autres cherchent une régression dans le temps, et veulent devenir un enfant qui reçoit une correction d’une mère ou d’une nourrice sévère. La signification de tels jeux sexuels reste cependant ambivalente : l’homme qui s’y prête peut se servir de tels jeux pour atténuer sa peur des femmes, ce qui peut éventuellement l’aider à développer des rapports plus équilibrés avec le sexe opposé. Il peut néanmoins aussi les utiliser pour « expier » la culpabilité liée à son comportement abusif avec les femmes dans sa vie quotidienne, et pouvoir ainsi reproduire tranquillement ce comportement. Cette dernière éventualité est d’autant plus plausible que le jeu de rôles est organisé afin de répondre aux besoins masculins. De plus, ce jeu n’est pas dépourvu de risques : les éléments de mise en scène, essentiels pour certaines pratiques prostitutionnelles, ne soustraient pas ces pratiques des rapports de force réels entre hommes et femmes, et même les prostituées « haut de gamme » ne sont pas à l’abri de la violence masculine.
• Des analyses très différentes
Les féministes ont des opinions divergentes sur la nature de la prostitution. Pour certaines, la marchandisation des rapports sexuels ne saurait exister dans une société idéale, libre des oppressions liées au sexe/genre, à la classe, la religion ou aux origines ethniques. Pour d’autres, une telle marchandisation de la sexualité n’est pas indissolublement liée à la domination masculine, et il est possible d’imaginer une société non-sexiste dans laquelle des hommes et des femmes utiliseraient, à égalité, des services sexuels payés, fournis par des professionnel(le)s qualifié(e)s et respectables. Mais les controverses sur cette question, comme le soulignent McClintock, Fraser, Pheterson et Chapkis, ne devraient pas peser sur l’attitude présente envers les prostituées. Les femmes qui se prostituent ont droit à une protection contre les abus et le harcèlement, à une sécurité personnelle, à la possibilité de choisir les clients, de refuser certains actes, de contrôler leurs conditions d’exercice, et avant tout de choisir si elles veulent faire ou non ce travail.
Mais de quel genre de travail s’agit-il ? À partir d’une comparaison avec le groupe professionnel des hôtesses de l’air menée par la sociologue Arlie Hochschild, Chapkis avance que la prostitution – exercée librement et dans des conditions acceptables – est avant tout un travail « émotionnel ». Certaines activités professionnelles demandent en effet un important investissement émotionnel : un instituteur, une infirmière, un avocat, une actrice, une assistance sociale ou une prostituée doivent apprendre à maîtriser et à contenir leurs émotions, et à séparer de manière étanche celles utilisées en tant que ressources professionnelles de celles utilisées dans la vie privée. Ceux/celles qui y parviennent considèrent une telle maîtrise comme un signe évident de professionnalisme. Mais cette maîtrise est exigeante, demande un effort constant, et peut à la longue s’effriter (phénomène de burning out). Ce phénomène, fréquent chez les enseignants et les professionnels de la santé, menace aussi les prostituées qui risquent de perdre leur capacité à maintenir une distance entre leurs activités professionnelles et leur vie personnelle. Mais la singularité des prostituées tient au fait qu’elles doivent également affronter d’autres graves dangers, et en premier lieu la violence sexiste. D’où la revendication de protection légale pour ces femmes.
• Ne pas oublier que la prostitution est avant tout une contrainte
Une remarque pour terminer : les auteures mentionnées dans cette note se sont intéressées uniquement aux femmes qui se prostituent par choix, ou qui tout au moins se présentent comme telles. Elles ne discutent donc pas de la prostitution imposée – uniformément condamnée par tout le monde – et laissent de côté la question de savoir quelle est la part des « prostituées libres » parmi les femmes qui se prostituent. Un article récent dans The Guardian (« Slaves in Soho », The Guardian, 26 mars 2003) indique par exemple que la proportion des femmes victimes d’esclavage sexuel à Soho (le quartier « chaud » de Londres), auparavant limitée, est en train de croître fortement. La police britannique estime ainsi que 70 % des femmes qui se prostituent dans ce quartier sont contrôlées par des réseaux criminels dirigés par les Albanais. Cette évolution serait liée… à l’intervention de l’OTAN au Kosovo. Le trafic des femmes en provenance de l’Europe du Sud existe en effet depuis longtemps, mais ce phénomène a pris de l’ampleur depuis 1999. La présence au Kosovo d’un grand nombre de soldats et de travailleurs civils étrangers, tout comme l’encouragement par les occidentaux de tous les opposants à Milosevic – y compris des criminels – ont produit un mélange hautement explosif, dont un des résultats est d’avoir favorisé le développement d’une florissante industrie de sexe. L’exploitation brutale des femmes, souvent très jeunes, est orchestrée par des réseaux puissants. Ces réseaux, dits « Albanais », ont réussi à dominer le marché de la prostitution en Italie, et se sont implantés récemment à Londres. L’esclavage sexuel des femmes serait-il un « dégât collatéral » peu connu d’une intervention humanitaire ? En tout cas, on ne parle pas de la même chose si on considère que 5 % ou 90 % des femmes qui se prostituent dans un lieu donné sont en réalité contraintes à le faire. Un débat sur la prostitution n’a pas grand sens en l’absence de ces données essentielles. •