Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4169-0
197 pages

p. 173 à 187
doi: en cours

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no30 2003/5

Marc Laimé, Le dossier de l’eau, Le Seuil, 2003, 404 pages, 20 €.

On l’appelle l’or bleu. Il s’agit bien sûr de l’eau. Une ressource vitale. Mais une personne sur quatre dans le monde n’a pas accès à une eau potable. L’ouvrage, richement documenté, de Marc Laimé s’ouvre sur des statistiques alarmantes. Ainsi, en Afrique, « les réserves utilisables sont […] à peine supérieures à ce qui est nécessaire à la population ». L’irrigation massive est une horreur : deux tiers de l’eau d’arrosage s’évapore, le coût de l’irrigation est deux fois plus élevé dans les pays en voie de développement que dans les pays riches, pour un rendement trois fois moindre. Les grands fleuves, hormis l’Amazone et le Congo, sont pollués. La France paye aussi son tribut. 433 tonnes de nitrate et 43 800 tonnes de phosphore sont chaque année déversées : les mers et les océans sont atteints profondément.
L’eau est devenu un enjeu géopolitique majeur. Quelque trois cents fleuves traversent plusieurs pays. D’où des tensions importantes. Comme c’est le cas entre Israël et la Syrie. Quant au coût, il passe de plus en plus par la privatisation de ce « bien commun » de l’humanité. Or, rappelle Sylvie Brunel, ancienne présidente d’Action contre la faim, citée dans l’ouvrage, « privatiser l’eau présente […] des effets pervers : faire prévaloir une logique de rentabilité à court terme risque de priver d’accès à l’eau potable les populations qui sont déjà les plus pauvres et les plus vulnérables […] Une éthique de l’eau s’impose pour ne pas la limiter seulement à un bien économique convoité et coûteux. Son usage devrait relever d’une solidarité mondiale : l’eau devrait relever du patrimoine commun de l’humanité et donner lieu à la création d’un service publique de l’eau au niveau international ».
Après cette introduction, le livre débute par un chapitre sur les effets sanitaires de l’eau. L’auteur, comme par la suite, s’est concentré sur la France. Les chiffres confirment les inquiétudes. En 2000, 58 % des personnes interrogées par le Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) buvaient l’eau du robinet, alors qu’elles étaient 72 % l’année précédente. La France est désormais le deuxième consommateur mondial d’eaux minérales en bouteille après l’Italie. Outre les eaux de source et les eaux minérales naturelles, on découvre des bouteilles d’eaux purifiées et d’eaux enrichies. Car les Français sont de plus en plus nombreux à recevoir par le robinet une eau non conforme aux normes européennes de qualité. Parmi les maladies les plus courantes, le saturnisme, dû au plomb. Cela nécessitera entre 75 et 120 millions de francs pour que soient changés tous les tuyaux. Autre affection mortelle connue : la légionellose, dont une sur trois seulement serait déclarée.
Le deuxième chapitre porte sur « l’école française de l’eau ». Les dispositifs actuels remontent à 1789. Et la branche industrielle aquatique pratique un capitalisme de rente fort lucratif. La gestion de l’eau est confiée à six agences de bassin, dont le comité regroupe des représentants de l’État, des élus locaux et des usagers. « Censés représenter les intérêts de tous les usagers, (les comités de bassin) font la part belle aux représentants de l’industrie et de l’agriculture au détriment de l’usager lambda, qui paie pourtant l’essentiel de la facture ».
Les agriculteurs, qui ne paient que 1 % des taxes perçues, consomment 70 % de l’eau. La seule irrigation consomme trois milliards de mètres cubes d’eau par an, sur un total de huit milliards de mètres cubes utilisés par les Français. Il est vrai que les « socio-professionnels » sont le groupe le plus important des comités de bassin…
Quant à la distribution et à l’assainissement, ils sont confiés à trois entreprises privées, les « Trois Sœurs » : Vivendi (ex-Compagnie générale des eaux), Suez Ondeo (auparavant Lyonnaise des eaux), et la Saur, filiale de Bouygues. Vivendi et Suez (qui sont les deux leaders mondiaux) se partagent les grandes villes, la Saur est, de plus, active en Afrique.
Jusque dans les années 1950, la gestion directe des services de l’eau passait par une régie municipale ou intercommunale.. Depuis, les formules se sont multipliées : concession, affermage, régie intéressée, gérance ou gestion directe, les Trois Sœurs ont le choix. Cela a permis, par exemple, une augmentation des prix de 4,7 % supérieure à celle de l’indice des prix. Un marché juteux qui a entraîné des scandales politico-financiers dans les années 1980. Il y a eu les affaires de financement des partis politiques et les dérives presque institutionnelles du marché de l’eau. « Nombre d’élus ont été condamnés, convaincus d’avoir été corrompus par les grandes entreprises privées du secteur de l’eau », rappelle Marc Laimé. L’un des systèmes était les droits d’entrée : en acceptant de faire moult travaux, la compagnie bénéficiait d’une délégation. C’est le rapport de forces qui muselle l’élu local : d’abord les Trois Sœurs bénéficie d’une position dominante ; ensuite les multinationales ont une formidable assise financière ; enfin ces entreprises ont un savoir-faire alors que la commune n’entretient plus de services techniques appropriés. Résultat : les services en régie directe n’alimentent qu’un quart de la population française et ne distribuent que 19 % des volumes d’eau vendus.
Pendant ce temps, les affaires se sont multipliées. La gestion des services des eaux de Grenoble a envoyé Alain Carignon, son maire, en prison. Ce sont les droits d’entrée à la Lyonnaise qui l’ont fait tomber. En échange de celui-ci, l’usager a vu sa facture d’eau doubler voire tripler. D’autres villes ont été touchées. Ainsi Toulouse, où là aussi un droit d’entrée était pratiqué avec la Générale. D’autres méthodes sont pratiquées pour gagner le jackpot. Ainsi les provisions pour renouvellement, qui ne sont pas utilisées par les compagnies pour l’entretien comme elles s’y étaient engagées contractuellement.
« Avec les entreprises privées qui perçoivent une rente exorbitante au détriment des usagers, le secteur agricole joue lui aussi un rôle fondamental dans la crise de l’eau », poursuit l’auteur. Et de rappeler qu’un tiers des maires de France sont des agriculteurs. Les agriculteurs occupent aujourd’hui la moitié du territoire. Que s’est-il passé ? Les primes de la PAC incitent à une agriculture intensive. Ainsi, la culture du maïs reçoit 457 euros à l’hectare, contre seulement 76 euros pour le maintien d’une prairie. Avec un record mondial des rendements, on voit à quoi sert l’eau : l’irrigation. De plus, les intrants s’en mêlent. La Bretagne est la première région porcine et avicole de France. « Dans certaines régions et notamment la Bretagne, on peut dire qu’il y a peut-être un tiers des cantons qui ne sont plus distribués en eau potable », affirmait Yves Cochet, alors ministre de l’Environnement, cité par Marc Laimé. Une pollution croissante, due essentiellement aux rejets de 1,3 million de tonnes d’azote, surtout à cause des porcs et des poulets, mais aussi la culture du maïs qui utilise des engrais azotés chimiques. Le Plan de maîtrise des pollutions agricoles devait servir à ramasser le lisier et à le stocker. Dans le bassin Adour-Garonne, 300 exploitations seulement sur 6 700 concernées sont aux normes et 1 500 démarrent leur dossier. Pendant ce temps, une étude d’un médecin breton souligne que « la proportion des cancers de l’œsophage et de l’estomac est deux fois plus importante dans le Finistère que la moyenne nationale ». Toujours en Bretagne, les crédits affectés à la qualité de l’eau ont servi au traitement du lisier, ce qui signifie la poursuite d’une agriculture productiviste. Mais la Bretagne n’est pas seule : l’Alsace, les rives de la Saône, le Gers, le Tarn-et-Garonne et le Lot payent durement l’agriculture industrielle.
Une autre pollution, plus sournoise, est causée par les pesticides. La France en est le premier utilisateur d’Europe, le deuxième au monde. Leur nocivité (allergies, effets hormonaux et probablement cancérigènes) est prouvée. À cause d’eux, un quart des eaux sont impropres à la consommation par l’homme. Il n’existe plus en France de laboratoires consacrés à l’étude des pesticides. Une innovation aurait pu brider ces pollutions : les contrats territoriaux d’exploitation (CTE). Mais « ce sont les exploitations les plus développées qui en ont le plus bénéficié. Le volet économique a été favorisé aux dépens du volet environnemental », constate René Louail, porte-parole de la Confédération paysannée, cité par Marc Laimé. De toute façon, Hervé Gaymard, l’actuel ministre, a retorqué cette mesure, au profit des gros agriculteurs productivistes. Autre dossier qui fait mal : les boues d’épuration. Les stocker ? La mise en décharge va diminuer d’ici à 2015 et cela provoque des dégagements gazeux toxiques. Les incinérer ? Cela coûtera cher. Les épandre ? C’est le secteur agricole qui assure environ 60 % de leur élimination. Mais là aussi il y a danger. La concentration de métaux lourds dans les sols n’est en effet pas une solution.
Le changement majeur aurait pu voir le jour avec la loi sur l’eau que Dominique Voynet avait proposée sous l’égide de Lionel Jospin. Hélas ! la version adoptée par l’Assemblée nationale a été édulcorée, sous la pression de la FNSEA notamment, et Jean-Pierre Raffarin et Roselyne Bachelot se sont empressés de la jeter au panier sitôt arrivés au pouvoir. « Si le Haut Conseil de l’eau et de l’assainissement prévu par la défunte loi Voynet avait vu le jour, la centralisation des coûts qu’il aurait permise aurait entraîné une meilleure régulation des gestions déléguées par un contrôle plus efficaces des collectivités concédantes », affirme Marc Laimé. Celui-ci décrit les différentes luttes pour le contrôle de l’eau par les citoyens. Que ce soit à Grenoble, avec l’action de Raymond Avrillier, à Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes) où le maire (app. Verts), André Aschieri, a conservé une régie directe, dans la Bretagne où Eaux et Rivières combat sur tous les fronts (pollutions d’origine agricole, érosion des sols, destruction des zones humides, gaspillage de l’eau), la liste est longue de tous ces endroits où l’on veut boire un liquide potable et peu onéreux.
La crise est patente. L’auteur poursuit en rappelant les rapports des plus grands corps de l’État. « Leurs constats étaient d’une rare sévérité, remarque Marc Laimé. La pollution croissante de l’eau constitue une menace pour la santé publique. Le monopole des entreprises privées sur le service public de l’eau est exorbitant. Avec les nouveaux transferts de compétences qui vont découler d’un deuxième élan de la décentralisation, l’accélération concomitante de l’intégration européenne, la réforme de l’État, d’immenses chantiers se profilent à l’horizon de la nouvelle législature ». Le chantier a un coût. Il a été évalué à 500 milliards de francs (350 pour les nouveaux équipements, 150 pour l’entretien et la réhabilitation) sous l’ère de Dominique Voynet. Va-t-on vers des ruptures graves ? Marc Laimé en énonce quelques-unes : les contraintes européennes, par rapport auxquelles la France est en retard ; le surgissement de nouvelles menaces (perturbateurs endocriniens, substances médicamenteuses, toxines algales et agents infectieux transmissibles non conventionnels) ; l’hypothèse de parcs naturels hydrologiques, pour lesquels collectivités et distributeurs d’eau ont déjà provisionné sur le dos des usagers ; balkanisation de la distribution d’eau (aux privilégiés une eau de qualité, aux autres les risques sanitaires). De quoi alimenter de nouvelles luttes. Cet ouvrage en donne les clés. •
Jean-Louis Peyroux

Jacques Donzelot, Catherine Mével et Anne Wyvekens, Faire société, la politique de la ville aux États-Unis et en France, Le Seuil, 2003, 362 pages, 23 €.

Cet ouvrage est celui d’un spécialiste de la politique de la ville. Jacques Donzelot, son principal auteur, participe depuis une vingtaine d’années à l’évaluation des dispositifs mis en place successivement pour résoudre les problèmes des quartiers en difficultés. Maître de conférences à l’Université de Nanterre, il a dirigé, en tant que responsable du Conseil scientifique, les travaux du comité d’évaluation de la politique de la ville et a publié en 1994, avec Philippe Estèbe, un livre consacré au même sujet : L’État animateur, essai sur la politique de la ville. Ce nouveau travail, à visée comparative, s’inscrit dans le prolongement d’un itinéraire intellectuel relativement constant dans sa critique de l’État-providence. Jacques Donzelot, collaborateur de longue date de la revue Esprit, est ainsi passé de la critique des techniques d’intervention étatiques dans le domaine du « social » (L’invention du social, 1984) à une proposition de réforme en profondeur de l’action publique dans le cadre de la politique de la ville (L’État animateur, 1994). Autre constante dans le parcours de l’auteur, la mise en avant de la « société civile », puis de la participation des habitants, considérée comme le remède aux effets pervers de l’État-providence et comme le vecteur de la modernisation de l’action étatique [1].
Il n’est donc pas étonnant que la comparaison des situations américaine et française menée dans Faire société soit fondée sur deux idées principales : notre politique de la ville, en regard des actions menées outre-Atlantique, ne s’appuie pas suffisamment sur « les gens », et elle se préoccupe plus de recréer un lien partant du « haut » entre l’État et les « exclus » que de donner véritablement les moyens à ces derniers de s’exprimer et de prendre en main leur destin. Si cette vision des politiques urbaines à la française ne manque pas d’intérêt, l’usage du modèle américain par l’auteur pose plusieurs problèmes, liés notamment au statut et aux enjeux de la comparaison :
Jacques Donzelot mobilise l’exemple américain comme miroir des politiques françaises à partir duquel il peut développer une critique. Cette démarche est défendable dans son principe mais elle n’est pas affirmée comme telle par l’auteur, qui procède de fait à une reconstruction peu nuancée de l’univers américain. Ainsi, le mouvement communautaire américain tel qu’il est donné en exemple représente certes une expérience passionnante et inédite en France mais il est traversé de contradictions et de tensions dont Jacques Donzelot ne dit presque rien. Or, ne pas poser ces questions revient à limiter la réflexion sur les conditions de son existence et les apports d’une telle expérience dans le contexte français. La situation française fait d’ailleurs l’objet d’une critique plutôt stimulante par l’auteur. À partir d’une analyse des actions de développement social urbain (DSU) menées dans les quartiers nord de Marseille, il montre que la politique française se caractérise par une approche verticale de la relation entre les équipes de développement social et les habitants : si le chef de projet a pour double rôle de mobiliser les acteurs locaux et de faire remonter les aspirations des habitants auprès des services concernés, dans les deux cas, l’impulsion vient du haut et non du bas. Dans le système français, l’aversion pour toute forme de communautarisme conduit, selon Jacques Donzelot, à faire émerger la citoyenneté au prix d’un « écrasement » du concept de communauté. À l’opposé, les politiques menées aux États-Unis, étudiées par l’auteur à partir du cas des Community development corporations (CDC) de Boston, s’appuient sur les forces existantes dans un quartier. Créées à l’initiative des résidents, les CDC sont des structures privées qui sont largement soutenues et reconnues par les autorités locales. Elles sont dotées de compétences diverses, qui vont de l’aménagement urbain à la construction et à la gestion de logements destinés aux ménages à bas revenus, et bénéficient pour cela de sources de financement à la fois publiques et privées. Le principe de la construction communautaire est fondé sur l’empowerment, qui renvoie à un mode de participation où l’engagement individuel est indissociable de la mobilisation collective. Il s’agit de « remettre les gens en mouvement, les amener à construire une communauté, faire de la force de celle-ci le moyen d’augmenter les chances de chacun ». Les atouts de cette démarche participative, qui, à l’inverse de celle conduite en France, part « du bas », sont bien mis en avant par Jacques Donzelot. En revanche, son analyse, aux élans souvent enthousiastes comme lorsqu’il narre « la fabuleuse histoire de DSNI », une CDC qui a obtenu un franc succès dans son entreprise de lutte contre la dévalorisation du quartier dont elle émanait, pose problème. Un problème factuel tout d’abord, puisque DSNI, expérience largement décrite dans la littérature nord-américaine comme exceptionnelle du point de vue de la mobilisation locale, n’est précisément pas, contrairement à ce que prétend l’auteur, une CDC et s’oppose en cela à l’évolution entrepreunariale d’un mouvement communautaire très divers qui est loin de se restreindre aux entreprises communautaires. Par ailleurs, de nombreux travaux nord-américains [2] se sont penchés sur les dilemmes qui traversent le mouvement communautaire, de plus en plus professionnalisé et engagé dans une logique de gestion sociale sur les terrains délaissés par l’État, qui conduit parfois à éloigner les associations de leurs objectifs premiers de défense des minorités ou des plus pauvres. De plus, si ces associations trouvent leur légitimité dans leur ancrage territorial, elles y restent souvent confinées et les mobilisations locales peinent à peser sur des enjeux aussi importants que ceux de la ségrégation sociale et ethnique ou l’accès des couches populaires à un enseignement de qualité [3].
Le jeu de miroir conduit également l’auteur à vouloir à tout prix opposer deux modèles de politiques publiques ; d’un côté une politique people, de l’autre côté une politique space. Jacques Donzelot veut ainsi montrer qu’aux États-Unis, les politiques se sont avant tout attachées à « s’occuper des gens » tandis qu’en France, elles ont davantage « traité les lieux ». Or, une opposition aussi tranchée ne tient pas. Dans les deux cas, les deux types de politiques ont été conduits parallèlement, avec des avancées et des retraits successifs, comme le montre d’ailleurs le rappel historique dressé par l’auteur. Aux États-Unis, les démocrates au pouvoir dans les années 1960 ont surtout développé l’option place en consacrant des moyens financiers importants aux inner cities dans le cadre de la politique de « war on poverty » ou des « model cities », tandis que le retour des républicains à partir de 1969 s’est traduit par un accent mis sur l’option people avec le lancement de l’affirmative action. Par la suite, le gouvernement Carter donne une forte impulsion aux politiques de développement communautaire en consacrant des moyens financiers importants aux Communities development corporations qui interviennent dans les inner cities, moyens fédéraux que l’administration Reagan réduira de manière drastique. Le développement communautaire reste cependant l’axe principal des politiques menées dans la dernière période, selon une stratégie qui, d’après Jacques Donzelot, concilie les deux options, people et place, par une « mobilisation des gens dans les lieux ». La politique de la ville française, partant d’une option people marquée, lisible notamment dans le développement social des quartiers impulsé par la commission Dubedout, s’est peu à peu orientée, selon l’auteur, vers une politique de traitements des lieux. Rappelons toutefois qu’en France, la politique de la ville s’est accompagnée de la mise en place du RMI, puis de la loi contre l’exclusion et de la création du service médical universel. L’opposition entre les deux modèles ne peut donc être que nuancée et s’il y a ligne de fracture entre deux systèmes, c’est plutôt dans l’organisation de la solidarité et de l’aide sociale et dans la conception du rôle de l’État qu’il faut la situer.
L’approche des politiques de lutte contre l’insécurité est également peu convaincante. La mise en avant du « community policing », une démarche qui implique les habitants dans la résolution des problèmes de sécurité ne manque certes pas d’intérêt lorsque Jacques Donzelot montre, à partir de l’étude du cas de Chicago, l’originalité des actions mises en place pour rapprocher la police de la population et pour inciter les habitants à ne pas baisser les bras face aux différentes manifestations de l’insécurité. Cependant, cette démarche n’est jamais replacée dans son contexte : celui de la criminalisation des groupes les plus en difficultés et en particulier des jeunes noirs (comme le montre par exemple Loïc Wacquant [4]). Si ces pratiques constituent des formes de mobilisation locale, elles s’accompagnent de processus d’exclusion dont l’auteur ne dit rien. De manière générale, les conflits sociaux et les rapports de force entre les groupes sont d’ailleurs évacués du discours et de l’analyse de Jacques Donzelot. Or, comment parler de la mobilisation des habitants, de leurs rapports avec la police en oubliant que cette dernière sert aussi un ordre social ?
C’est toutefois à travers le postulat fondant la comparaison, l’idée d’une commune dualité sociale et urbaine, que le parti-pris idéologique de Jacques Donzelot est le plus explicite. À « la question sociale », définie par l’affrontement entre une minorité aisée et une majorité de pauvres qui lui était assujettie, se serait substituée la « fracture urbaine », caractérisée par une distance grandissante entre des zones urbaines sensibles où vit la minorité des « exclus » et les espaces appropriés par les classes aisées qui cherchent absolument à s’en démarquer. L’évolution des villes françaises serait donc marquée par un processus similaire à celui de la suburbanisation à l’américaine, par lequel « la majorité aisée » s’éloignerait des lieux où la « minorité pauvre » se concentre (inner cities aux États-Unis, quartiers d’habitat social en France). Cette description repose sur une vision simpliste de la société et de la ville contemporaine, qui serait caractérisée par « une logique de séparation » entre une majorité aisée et une minorité pauvre « d’exclus » constituée pour l’essentiel par les immigrés. Les travaux portant sur la Région parisienne montrent bien la paupérisation de certains quartiers alors que d’autres concentrent des populations aisées, mais ils mettent aussi en évidence l’existence d’un continuum de territoires socialement mixtes. Grâce à un raccourci qui concentre la population pauvre dans les zones urbaines sensibles, l’auteur focalise alors son attention sur ces espaces, condensé des difficultés de la société française, comme le sont les inner cities pour la société américaine. De nombreux travaux nord-américains ont pourtant contesté cette approche [5] et montré que la ville américaine est certes en prise avec une ségrégation sociale et raciale forte mais qu’elle est aussi diverse et contrastée. Cette vision binaire en termes d’exclus/inclus interdit de penser les processus, et conduit à focaliser sur les marges, sans donner les moyens d’une analyse des ressorts de la situation présente (au contraire de perspectives comme celle de R. Castel lorsqu’il parle de désaffiliation). Elle a par ailleurs comme revers d’être aveugle aux formes de mobilisation venant du bas, certes fragiles mais réelles, qui existent dans les quartiers français, et de s’aligner sur les représentations communes des quartiers à problèmes.
Si l’État-animateur se revendiquait d’une « apologie conceptuelle de la politique de la ville », Faire société constitue une apologie des formes d’intervention nord-américaines dans les quartiers populaires. Il est regrettable que l’auteur ne se soit pas donné les moyens d’une analyse plus fine qui n’aurait que renforcé la teneur du message quant à la place de la société civile et permis que la démonstration débouche sur une perspective plus mobilisatrice qu’un appel presque moraliste à la reconnaissance des exclus. •
Sylvie Fol

« Ouvrières : les dessous de l’embellie », Travail, genre et sociétés, n° 8, novembre 2002, L’Harmattan, 280 pages, 19,80 €.

La dernière livraison de la revue du MAGE nous offre un panorama pour le moins en rupture avec les discours pleins d’espoir servis durant le retour éphémère du « plein-emploi » sous la législature de la « gauche plurielle ». S’ouvrant opportunément sur un entretien avec Michelle Perrot, où l’historienne revient sur son parcours personnel, notamment pour en souligner les difficultés académiques à faire admettre l’approche genrée, aussi bien en histoire qu’en sociologie, le dossier entre en résonance avec le constat de l’historienne : « Mal organisées, peu soutenues, les grèves de femmes échouent plus que les autres […]. Mais j’avais tendance à y voir l’expression du consentement des femmes à leur rôle […]. La “conscience de genre” me manquait [1] ». En effet, les différents articles viennent, chacun à leur façon, souligner un aspect des faibles réussites collectives ouvrières (dont la récente victoire des femmes de ménage du groupe Accor nous apporte un démenti en même temps que la confirmation des freins qu’il est nécessaire de contourner pour mener une lutte victorieuse). Gollac et Volkoff nous rappellent ainsi que la proportion de femmes ouvrières (au sens restrictif des PCS) s’élève à environ 20 % de la population active, mais que leurs conditions de travail sont rarement étudiées en tant que telles, ou pour être comparées à celles des hommes (comparaison qui éclaire pourtant le rapport entre moyens d’expression collective et acceptation de conditions de travail difficiles). Ce faible intérêt des chercheurs s’explique tant par la mise de côté des problématiques relatives à la classe ouvrière dans son ensemble (avec tous les aspects symboliques que cela peut entraîner sur l’estime de soi, et sa capacité à agir sur son environnement), que par le désintérêt historiquement constitué des études sur le travail des femmes (qui fut longtemps « englobé » dans le travail masculin – notamment non salarial). Mais une raison supplémentaire nous est fournie par Anne-Sophie Beau, lorsqu’elle revient sur le cas des employé-e-s de commerce aux xixe et xxe siècles : la grande indétermination quant au classement des femmes dans une catégorie statistique stable. Anne-Sophie Beau montre en effet à travers l’exemple du Grand bazar de Lyon que les femmes travaillaient souvent indistinctement, durant leur carrière, dans le commerce, l’artisanat ou l’industrie. Ces parcours hétéroclites, liés à un manque évident de qualification acquise reconnue, bousculent ainsi le mode de comptage de beaucoup de salariées, rendant scientifiquement plus complexe (et politiquement plus gênant – la classe ouvrière ne serait donc pas sexuellement et professionnellement homogène ?) la détermination numérique, statutaire et professionnelle des membres de la classe ouvrière. On comprend donc l’intérêt, dans ces conditions, à écarter du champ d’étude des secteurs dans lesquels un métier ne correspondait pas à un profil type de qualification, voire de comportement (le maintien stable dans une profession). On notera au passage l’intérêt d’une approche en termes de classes populaires : les ouvriers/ouvrières et employé-e-s constituent dans la grande majorité des cas un continuum de semblables différents dont les conditions de travail et d’emploi sont difficilement compréhensibles si on ne les place pas à un moment ou à un autre dans une perspective globale (Alain Chenu a d’ailleurs commencé à travailler dans cette direction, en rapprochant employé-e-s et ouvriers/ouvrières selon leurs niveaux de qualification).
La faiblesse des mouvements contestataires féminins ne relève bien évidemment pas d’une simple question de visibilité comptable (ou médiatique). Cette dimension serait incompréhensible sans l’analyse des dynamiques internes aux rapports sociaux sexués. Karine Clément, à travers le cas russe, insiste sur la fragilisation des conditions de travail et de mobilité sociale consécutive à la « libéralisation » économique. Si les deux sexes sont concernés par la précarisation généralisée qui touche les classes populaires russes, les proportions en défaveur des femmes sont flagrantes : 80 % des ouvriers non qualifiés sont des femmes, alors qu’elles représentent 50 % de la population ouvrière. La plus grande part du travail domestique demeurant encore une charge féminine, les contraintes productives fragilisent en priorité les ouvrières (moindre disponibilité pour les heures supplémentaire ; charge mentale plus forte vis-à-vis de l’imprévisibilité productive…). En outre, la place des relations interpersonnelles et de l’informel a remis en cause l’effectivité des droits sociaux dont bénéficiaient sous le régime précédent (et même encore à l’heure actuelle) les femmes, comme mères (ou futures mères), affaiblissant encore un peu plus les supports dont elles pouvaient bénéficier pour accroître une autonomie déjà mise à mal. Le tableau n’est guère réjouissant : « De manière générale, les familles ouvrières se transforment en cellule de gestion de la pauvreté ou en canot de sauvetage. Toutes les stratégies de survie y sont mobilisées : économies, production domestique, culture du lopin de terre, recours aux réseaux d’entraide familiale, travaux d’appoint, artisanat, etc. [2] ». Faut-il y voir une préfiguration de la situation française dans les années à venir ?
Noëlle Burgi, revenant sur l’expérience d’ouvrières du textile licenciées en 1999, pourrait apporter des raisons d’espérer. Son texte aborde un thème de plus en plus souvent étudié en sociologie, celui de techniques artistiques mises à la disposition de personnes au chômage dans le cadre d’ateliers d’écriture ou de pratique théâtrale. L’intérêt d’une telle approche est de montrer dans quelle direction les efforts doivent être dirigés pour entraîner une dynamique positive de changement (ce qu’une salariée licenciée appelle « faire le deuil »). S’il est absolument nécessaire que les moyens mis à disposition soient investis par les intéressé-e-s, ce qui implique d’y trouver des ressources compréhensibles et acceptables par chacun-e (avec ce que cela implique comme temps et efforts de la part des intervenants pour ne pas imposer une visée normative, mais plutôt une redéfinition conjointe des attentes, objectifs et moyens), il apparaît que les supports matériels (notamment le niveau des allocations chômage, leur durée, etc., mais également la qualité des emplois offerts) jouent une part très importante, y compris au niveau symbolique, dans la capacité à se projeter positivement dans une autre activité professionnelle : la description de la période de reclassement, en comparaison avec celle tournée vers la pratique théâtrale, est révélatrice : « toute cette activité de gestion des parcours vers l’emploi ressemble à s’y méprendre à une vaste entreprise de préparation et de canalisation des licenciées vers une inactivité forcée, durable et sans issue. Elle n’est pas de nature à redonner à ces femmes “confiance en leurs capacités de faire autre chose”. Celles-ci en retiennent l’humiliation d’une image dévalorisée de soi et n’en éprouvent que plus cruellement la honte et la culpabilité de se retrouver au chômage [3] ». Dans ce contexte, subsiste avant tout l’impression d’isolement, de solitude, aussi bien vis-à-vis des institutions sociales que des conjoints, peu disposés à entendre la plainte. Sur 536 salarié-e-s licencié-e-s dans l’usine, seules cinq salariées sont allées au bout de la démarche de création théâtrale. Si le succès rencontré ne peut se nier (50 représentations, un relais médiatique certain…), la spécificité sociologique de ses participantes interroge réellement les leviers vers l’émancipation de tou-te-s les salarié-e-s concerné-e-s par des plans de licenciement, d’autant plus quand on connaît le faible taux de reclassement (35 salarié-e-s ont retrouvé un emploi en CDI un an après le licenciement). La politique de formation mise en place actuellement dans le cadre du PARE ne laisse en tous les cas rien augurer de bon. •
Stephane Le Lay

Danilo Martuccelli, Grammaires de l’individu, Gallimard, 2002, 712 pages, 9,70 €.

Pour Danilo Martuccelli, l’approche sociologique de l’individu demeure encore limitée sur le plan théorique. D’une part, l’auteur repère l’insuffisance d’approches positionnelles définissant, dans une déduction par trop mécanique, les conduites des acteurs en fonction de la place occupée dans la structure sociale. Cette ancienne conception dominante de l’individu dépeint un « personnage social » qui n’est plus en phase avec la réalité des personnes qu’il est censé décrire : le principe d’une unité analytique par classe se brise sous l’effet conjoint d’une autonomisation des systèmes de rapports sociaux et d’une circulation accrue des individus dans divers secteurs d’activité, chacun porteur d’indéterminations. Au dépassement de cette conception traditionnelle totalisante, s’ajoute pour l’auteur la nécessité d’ordonner un champ de recherche sur la modernité devenu foisonnant et qui, dans un souci d’homogénéisation abusive, finit par se brouiller dans une empirie inflationniste des manifestations de l’individualité.
C’est après avoir constaté les lacunes de ces positions théoriques que Martuccelli entend effectuer une clarification des outils conceptuels nécessaires à une sociologie de l’individu. Dans le but de définir ces schèmes d’appréhension, l’auteur part du monde social et des points d’appui qu’il réserve à l’individu pour se réaliser. Et c’est bien autour de cinq dimensions de l’expérience que se jouerait le propre de cette condition individuelle : le support, le rôle, le respect, l’identité et la subjectivité. L’ouvrage se construit ainsi autour d’un examen successif de chacune de ces dimensions qui, sous la métaphore de grammaires, visent à rendre compte des logiques et des énoncés fondamentaux qui organisent le vécu de cet individu moderne.
Dans le chapitre initial, « Support », Martuccelli se livre à une analyse instructive des évolutions historiques de la manière de se tenir comme individu. Il rappelle le caractère normatif de l’individu à ses origines, celui d’un sujet singulier idéal, affranchi de tout lien de dépendance et n’existant que par lui-même. À plusieurs reprises, Martuccelli revient sur cette épure et sur l’injonction qu’elle recouvre, celle de « se tenir de l’intérieur », dans une autonomie, une indépendance, une expression de soi et un autocontrôle. Cette figure ne s’est jamais historiquement matérialisée : abstraite, elle émerge dans un contexte où les liens traditionnels tiennent l’individu de toute part. Elle n’en est pas moins demeurée une figure normative puissante, ancrée dans la tradition. Pourtant, c’est cette vision idéale qui se fissure, dans une progressive acceptation de la présence nécessaire de l’autre pour surmonter les difficultés existentielles. S’ouvre dès lors une réflexion sur la nature et l’articulation des supports contemporains. Si l’on peut regretter l’imprécision de la notion de support, il faut souligner l’intérêt de questionner la différence de légitimité de ces soutiens et leur capacité inégale à garantir aujourd’hui cette individualisation.
C’est dans la section sur le rôle que Martuccelli souligne le caractère restrictif d’analyses antérieures concentrées sur l’adéquation entre rôle et position sociale. Ces représentations historiques ont cantonné la dimension du rôle à une distribution fonctionnelle de compétences cognitives, là où on peut obtenir une lisibilité de formes individualisées d’investissement. Le « rôle à création prescrite » rend par exemple compte de métiers en expansion dans le tertiaire, et dont les tâches requièrent une plus large implication subjective, l’initiative des comportements à adopter étant renvoyée à l’échelle individuelle. Les contextes d’échanges, loin d’être standardisés, méritent donc selon l’auteur d’être analysés en fonction de leur degré de codification et de malléabilité, ce qui donne lieu à la présentation de plusieurs idéaux-types d’interaction. Finalement, l’auteur s’oppose à une vision traditionnelle d’identification de l’individu au rôle, en pointant les différentiels d’adhésion, du choix d’incarnation à celui de distanciation, et qui révèlent les incertitudes, la subjectivité et les états intérieurs des acteurs.
Le cœur de l’ouvrage, en termes d’apport théorique, semble se situer dans le chapitre sur le respect, qui dresse les caractéristiques de la sociabilité interindividuelle. Cherchant à comprendre la nature des tensions inhérentes aux communications entre individus, l’auteur porte son analyse sur l’« espace fictionnel » des contextes d’interaction, à savoir l’arrière-fond politique sur lequel la communication s’établit et qui, dans un ordre prescriptif, rappelle la spécificité normative du lien social et politique tel qu’il s’établit au sein de la société. Si le besoin de respect fonde l’individualisation, à travers un besoin d’acceptation intersubjective, cette reconnaissance s’est par contre historiquement modifiée. La société initialement fondée sur une hiérarchie de liens « naturels » a laissé place à un régime égalitaire, actuellement surplombé par un régime politique de la différence. Dans chacun de ces contextes politiques, le contenu des prétentions au respect évolue à l’aune d’un espace fictionnel lui-même en redéfinition. Le respect par l’honneur qui s’incarnait dans les interactions de la Cour, laisse place au couple de la jalousie et du mépris dans une société égalitariste, puis c’est enfin la demande de reconnaissance qui gouverne dans un régime basé sur la différence. La distinction analytique initiale entre ces prétentions historiquement consolidées permet de rendre compte des mélanges aujourd’hui à l’œuvre entre ces diverses demandes de respect, là où apparaît souvent un amalgame de prétentions affichées par les acteurs.
Le chapitre sur l’Identité est introduit par une présentation des clivages théoriques actuels sur la construction identitaire dans la modernité. S’il y a consensus sur l’indétermination d’un individu moderne qui n’a de répit d’orchestrer la construction de sa propre individualité, les courants se positionnent différemment sur la question de la cohérence obtenue à partir du morcellement de sens. Pour les uns, le bricolage de sens finit toujours par procurer un sentiment de continuité de soi, à travers un travail permanent de construction du sens. Pour les autres, la quête de sens ne résout pas l’écartèlement intérieur d’un individu qui reste à la croisée de différents assemblages identitaires, dans une conception décentrée de l’identité. Dans ce débat, Martuccelli propose de décrypter les processus d’identification des acteurs : le jeu d’identifications est en effet constant pour parvenir à asseoir une individualité singulière, mais chacune d’entre elles est évanescente et disparaît dès qu’une reconnaissance en est obtenue. Dès lors, les états intérieurs se modifient au fur et à mesure des stratégies identitaires, de la plénitude aux sentiments de dépossession et de vide. Ainsi, c’est sur cette continuelle variation identitaire comme modèle d’intégration à la vie sociale, et aux différences de consistances des identités proposées qu’il importe, selon l’auteur, de se concentrer.
Le dernier chapitre ouvre la voie à une sociologie de la subjectivité que nombre d’approches sociologiques ont traditionnellement tenté d’esquiver. Placée dans un domaine hors du social, elle a souvent été perçue comme une anomalie peu pertinente, bien qu’un intérêt sociologique pour ce refuge intime se dévoile désormais. L’auteur réhabilite la subjectivité comme partie intrinsèque de l’individu dans la modernité. Si elle est ce lieu dont seul le sujet définit les frontières avec le monde collectif, son accès est médiatisé par des pratiques sociales intériorisées, attitudes d’introspection à disposition dans le champ social contemporain qui concerne l’approche sociologique, tout comme l’est la mise en forme sociale du discours de l’intériorité.
L’intérêt de l’ouvrage de Martuccelli se situe dans ce repérage des cadres fondamentaux. Chacun, parce que développé de manière autonome, permet de saisir la problématique souvent historique qui lui est propre, mais empêche dans le même temps de saisir les interrelations entre ces dimensions, peu mises en exergue par l’auteur. Si ces dernières restent souvent cloisonnées jusqu’à la fin de l’ouvrage, demeure la légitimité d’un débat de fond sur les différentiels sociaux de ces expériences modernes, en admettant que le repérage positionnel est définitivement évacué. •
Frédérique Le Goff

Pierre-Henry Castel, La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Gallimard, 2003, 551 pages, 27,50 €.

L’essai détaillé et érudit de Castel sur les origines du transsexualisme et sa signification se focalise sur les liens entre corps et identités. Le transsexualisme est un phénomène marginal qui pose des questions essentielles sur les rapports entre nature et culture et entre le matériel et le métaphysique. Il s’agit donc d’un problème philosophique fondamental, qui ne doit pas être laissé uniquement aux sociologues de la science. La première partie de son livre intitulée « Matériaux » est une enquête très détaillée et très bien documentée des développements en médecine et en psychiatrie qui ont conduit au développement du phénomène transsexuel. Castel rend visible la complexité des rapports entre le traitement des individus intersexes et l’émergence d’une entité distincte de la transsexualité. Il analyse la difficulté à établir des frontières étanches entre le biologique, le psychologique et le social. Il met en exergue les problèmes liés aux tentatives d’abstraction de la réalité des corps sexués. Cette analyse fine et pertinente est complétée par une chronologie très détaillée et une bibliographie volumineuse des ouvrages en plusieurs langues et qui est un outil très précieux pour tous ceux qui sont intéressés par la transsexualité.
Un des points forts du livre de Castel est la comparaison entre les attitudes des experts envers le traitement des individus intersexes et envers la transsexualité dans plusieurs pays. La majorité des publications sur ce domaine se sont focalisées sur les recherches nord-américaines. Or, Castel le montre, les psychiatres et les sexologues dans d’autres pays ont souvent développé des attitudes différentes. Il attire notamment l’attention sur les recherches peu connues de Léon Kreisler, un médecin français qui, en 1970, a mis en évidence l’importance des notions normatives des parents et des médecins dans des décisions médicales et dans le suivi ultérieur des enfants intersexes. Le traitement de ces enfants, Kreisler le montre, est en même temps un « traitement » de la subjectivité des adultes qui s’occupent de ces enfants. Ce fait pèse sur l’avenir des enfants traités : l’intersexualité est inséparablement un problème biologique, psychologique et culturel. En suivant Kreisler, Castel met en évidence la difficulté quasi-insoluble des traitements médicaux de l’intersexualité. Il attire l’attention sur les graves problèmes rencontrés par des individus intersexes et transsexuels avant et après le traitement, et à la quasi-impossibilité de les résoudre : la « bonne solution » n’existe que rarement, et il s’agit souvent de trouver la solution la moins mauvaise pour un individu donné. Castel attire aussi l’attention sur le rôle de la profession médicale, mais aussi sur les récits autobiographiques des transsexuels dans la formation des « narrative types » de transsexualité et aux transformations de telles narratives. Ainsi les livres sur le changement de sexe ont influencé le vécu des individus qui se reconnaissent dans un récit donné, et réinterprètent leur expérience à la lumière de leurs lectures et de leurs contacts. Le « récit type » de transsexualité qui a émergé dans les années 1950 doit beaucoup aux travaux des endocrinologues et des psychiatres. Castel explique que les cliniques « transgenre » ont été façonnées par les intérêts des médecins et des clients, qui se sont ajustés mutuellement. La mise en parole de la souffrance des individus transsexuels et l’élaboration des traitements médicaux de cette souffrance ont été co-construits. Il attitre l’attention à la fois sur la réalité de cette souffrance des transsexuels et sur son ambivalence, et met en avant la multitude des postures, des explications, des justifications et des attitudes. Le « phénomène transsexuel », aussi marginal soit–il, est en effet une multitude de phénomènes.
La deuxième partie du livre « Apories » fournit une analyse conceptuelle du matériel présenté dans la première partie. Fidèle à une tradition philosophique française, Castel élève d’emblée le niveau des interrogations sur la transsexualité : il s’intéresse au « nœud obscur qui attache ce corps au je » et à la frontière qui sépare la raison de la déraison. Il ne semble pas s’intéresser à des questions moins abstraites telles que l’histoire des techniques médicales ou le contexte social et culturel d’élaboration des traitements chirurgicaux et hormonaux et des individus intersexes et des transsexuels. Dans la première partie de son livre également, la perspective développée par Castel n’est nullement historique. Il ne cite que très rarement des travaux d’historiens. De ce fait, il traite le « sexe biologique » comme un élément fixe et a-historique. Il présente par exemple comme allant de soi qu’un « individu » est le résultat d’une rencontre entre un spermatozoïde et un ovocyte spécifiques, vision à la fois très contemporaine et très partielle, puisqu’elle prend en considération uniquement les séquences d’ADN.
L’absence d’intérêt pour des travaux d’histoire des sciences est probablement liée à une certaine méfiance de Castel envers le « constructivisme social ». Un des buts de son livre est la critique de ce courant, présenté comme une approche qui « défend une thèse à la fois controversée et triviale : tout ce à quoi nous avons affaire dans le monde social, mais aussi dans le monde “naturel” qui lui sert apparemment de base, est en fait produit par nous » (p. 13). Contre une approche qui ne voit que le social, Castel affirme l’importance de la matérialité des corps. Cette matérialité a un double sens : l’impossibilité d’effacer une mémoire du corps et la négation de l’importance centrale de la sexualité. Un homme transformé en femme, explique Castel, ne peut être qu’un homme opéré, pas uniquement à cause de l’imperfection des manipulations chirurgicales et hormonales, mais avant tout puisqu’il a eu, au départ, l’expérience d’un corps masculin. En outre, la division de l’humanité en hommes et en femmes n’est pas une classification parmi d’autres et la sexualité est une qualité essentielle des corps qui ne saurait être réduite à une « construction sociale ». Une critique de la négation de la matérialité des corps est sûrement justifiée. Le problème est que Castel construit un parfait homme de paille : une telle négation est très éloignée de l’attitude des historiens et sociologues des sciences qui se réclament du constructivisme. Le contraire est vrai : les constructivistes accordent le plus souvent une importance très grande aux pratiques matérielles de la science et au travail des chercheurs. Un tel intérêt et une attention plus grande à l’historicité des notions scientifiques telles que le « sexe biologique » auraient pu enrichir la vision de transsexualité de Castel.
L’accent sur la matérialité des corps des individus intersexes et des transsexuels proposé par Castel suit le cadre tracé dans l’ouvrage de Berenice Haussmann, Changing sex : transsexualism, techonology and the idea of gender [1]. Cependant, si Castel suit Haussmann dans le questionnement de la pertinence de la distinction de « genre » et de « sexe », il ne partage point son intérêt pour l’approche féministe. Une telle approche lui semble réductionniste; tout y est expliqué par l’existence d’un imaginaire sexiste. S’il mentionne la critique féministe de la science des chercheuses telles Nelly Oudshoorn, Sandra Harding ou Anne Fausto Sterling, il ajoute : « je ne m’y risque pas sans grimace ». Pourtant, si Castel récuse ce qu’il voit comme un réductionnisme constructiviste ou féministe, il ne choisit pas non plus un essentialisme biologique ou psychologique. Conscient de la grande complexité des problèmes qu’il évoque, Castel construit son travail dans une tension permanente entre le biologique et le social, un travail d’équilibriste qui produit parfois des résultats surprenants et stimulants, mais qui, d’autre part, ne tient parfois que par les astuces de style et de langage. Il termine son livre par de longues citations de l’article de Donna Haraway, « Le manifeste des cyborgs », un travail qui fournit à Castel la justification à sa propre vision sur la nécessité d’aller au-delà de la raison. Or, si Haraway s’intéresse aux possibilités utopiques ouvertes par des technologies nouvelles, elle est aussi – et peut-être avant tout – une féministe et une théoricienne des études sociales et culturelles de la science (son livre de 1990, Primate visions est un grand classique dans ce domaine). Une lecture attentive des auteurs comme Haraway aurait pu moduler la perception du constructivisme et du féminisme de Castel, et lui permettre de nuancer ses propositions sur l’articulation du matériel et de social.
Au début de son livre Castel déclare qu’il ne voit pas l’utilité d’une distinction entre sexe et genre. Cette distinction a été, au départ, proposée par des psychiatres américains comme Robert Stoller ou John Money, qui participaient dans les années 1950 à la mise au point du traitement hormonal et chirurgical des enfants intersexes. Elle a été reprise dans les années 1970 par le mouvement féministe, pour dénoncer l’oppression spécifique des femmes, au nom de leur supposée « nature biologique ». La discussion de la pertinence du terme « genre » pour un psychiatre est une chose, la négation de son rôle dans le combat contre le sexisme est une tout autre question. Or du point de vue de Castel, l’identité sexuée est un terme purement psychologique qui semble exister hors du temps et hors de la société et qui ne prend nullement en considération le traitement différent des hommes et des femmes dans la société. Un tel traitement ne peut pourtant pas être dissocié du vécu des transsexuels. On rencontre souvent la surprise et l’indignation dans des récits autobiographiques de transsexuels hommes devenus femmes. En effet, après leur changement de sexe ils/elles sont jugés moins compétent-e-s et moins capables qu’auparavant, y compris par des personnes qui les connaissaient bien. Etre une homme ou une femme est inséparable de la manière dont on est perçu par la société.
La métamorphose impensable accorde une grande importance à la matérialité des corps sexués, mais, in fine, la vision que propose Castel n’est pas du tout naturaliste. Il accorde une très grande importance au vertige de l’impossible ouvert par les transsexuels et affirme que la vision de rêve ou de cauchemar générée par la situation extraordinaire des transsexuels facilite l’ouverture d’horizons nouveaux à tous. Dans le conclusion de la deuxième partie de son livre il cite la militante de Transgenre Kate Borenstain qui dit : « changer de sexe ? mais c’est aussi simple qu’apprendre à voler : on se jette en avant et on rate le sol… ». Cette citation illustre, pour Castel, la richesse du délire créateur ouvert par les transsexuels. Il est sans doute grisant d’imaginer le dépassement des frontières du corps, du rationnel et du réel. En attendant cependant, on peut tenter de réduire les injustices et les souffrances induites par la perception actuelle du genre, définie par les féministes comme « système de signes et de symboles qui dénote les rapports de hiérarchie et de domination entre hommes et femmes ». Des études – souvent d’inspiration constructiviste et féministe – centrées sur des pratiques de chercheurs et de médecins qui ont rendu possible le phénomène transsexuel, aident à combattre les inégalités de sexe/genre. Certains individus qui ont rêvé de vol ont pris la part de déraison et de délire créateur et ont tenté d’imaginer l’impossible, pour le plus grand bonheur des amateurs d’art. D’autres, comme les frères Wright, ont construit des avions. •
Ilana Löwy

Bruno Latour, La fabrique du droit. Une ethnographie du Conseil d’État, La Découverte, 2002, 319 pages, 24  €.

Le sous-titre du livre de Bruno Latour pourrait, à première vue, le rapprocher de cette mode éditoriale qui, il y a quelques années, faisait plonger des ethnologues plus ou moins patentés non plus chez les Nambikwaras, les Dogons ou les Arapeshs, mais dans des espaces ou des milieux sociaux qui composent notre quotidien le plus proche (dans le métro, à la plage, chez les policiers, etc.) Et, bien que l’auteur s’en défende, La Fabrique du droit peut dans une première lecture être rapproché de ce type de démarche. Revendiquant sa « méthodique ignorance » du fonctionnement du Conseil d’État et, plus généralement, du domaine juridique, Bruno Latour adopte le rôle du candide pour décrire les multiples tâches et attributions des juges du Palais-Royal (jugement des contentieux administratifs et examen ou réécriture des décrets et des projets de loi avant leur passage en conseil des ministres, essentiellement).
Mais ce qui fait la différence entre le présent livre et les ouvrages du type « Un ethnologue chez… » est que l’on retrouve ici la méthode et la manière propres au sociologue de l’École des Mines : de la même façon que celui-ci a étudié La Science en action (Folio, 1989), c’est cette fois le droit en action qui est présenté avec une attention centrée sur la pratique ordinaire des conseillers d’État, saisie dans sa matérialité la plus concrète. D’où un intérêt privilégié pour leur environnement immédiat et pour leurs attaches avec les multiples objets qui meublent et organisent leur activité quotidienne. Or, dans un domaine comme le droit administratif qui privilégie la forme écrite, un objet traverse et guide toute l’activité des conseillers : c’est le dossier, lequel « forme la matérialité, le grain, l’unité de base qui permet d’organiser tout le Conseil » (p. 221). La démarche de Latour, après un premier chapitre de présentation de l’histoire et des attributions du Conseil d’État, va donc consister à suivre le cheminement (plus ou moins lent) de cet objet (plus ou moins volumineux) fait de carton et de papier, au travers des différentes étapes conduisant à son jugement final : arrivée et classement de la requête (souvent après de premiers passages au tribunal administratif puis au tribunal administratif d’appel), attente de la fin de l’échange des mémoires entre le requérant et l’administration dont il conteste une décision, examen par un rapporteur qui en synthétise les enjeux juridiques (mobilisant là encore des supports écrits – textes de lois, décrets, règlements, recueils d’arrêts antérieurs… – avec lesquels la requête est connectée), passage en séance de sous-section où il est débattu collectivement après révision et présentation des conclusions du commissaire du gouvernement, puis délibéré et rendu de la décision qui, si l’affaire est suffisamment intéressante au plan juridique, connaîtra peut-être ces formes de consécration que sont les commentaires des chroniqueurs et la publication dans ce recueil d’arrêts de référence qu’est le Lebon. Au fil de ce processus se réalise un véritable apurement juridique de la requête : rapportée à un ensemble de textes juridiques et de précédents, soumise aux commentaires du rapporteur et du commissaire, travaillée et mise en forme par ses juges, elle ne laisse en fin de processus plus rien paraître de sa prosaïque origine, engluée dans le quotidien ordinaire et encore imprégnée de la colère ou de la douleur du requérant, pour ne plus être qu’une pure question de droit : “ On a basculé de la plus extrême incertitude au soulagement et à la décision ; la lumière s’est faite : ça se vote, – ça se juge –” (p. 113).
Le lecteur peut accéder, grâce à plusieurs comptes-rendus de séances d’examen de requêtes, à l’atmosphère feutrée du Conseil d’État, dont tous les détails – du mobilier des salles de travail à l’hexis corporelle des juges – sont minutieusement décrits. Ce sont surtout les formes de l’argumentation juridique qui sont rendues dans leur expression directe : référence à des précédents comparables (que les plus virtuoses des conseillers peuvent citer de mémoire), évaluation de la hiérarchie des normes, appréciation de l’opérationnalité et de la « prospérité » des moyens soulevés, recherche d’éventuelles causes de nullité (telle la « tardiveté » d’une procédure qui n’a pas respecté les délais) – bref l’ensemble des « conditions de félicité » d’une décision de droit. Diverses par leur nature, les trois affaires présentées dans le quatrième chapitre permettent d’appréhender la logique mais aussi la portée (parfois considérable sur le plan politique) des décisions du Conseil. La première envisage notamment, autour d’une affaire de « double peine », les rapports du droit français avec les conventions et traités internationaux signés par la France. La deuxième n’hésite pas à remettre en cause, dans une affaire de pantouflage, le pouvoir discrétionnaire de nomination du chef de l’État, tandis que la dernière aborde un de ces moments particuliers où le Conseil d’État ne se fait plus fidèle lecteur, mais véritable producteur de droit. En proposant une lecture nouvelle d’une règle, le Conseil procède alors à un revirement de jurisprudence, c’est-à-dire à un exercice de « toilettage » d’autant plus délicat que la rupture qu’il instaure se doit de préserver l’apparence de la continuité et de la fidélité au droit.
Servis par une plume imagée et pleins d’humour (les dossiers en attente sont par exemple comparés à des pommes laissées à mûrir sur des claies en bois, au risque de pourrir), ces chapitres de présentation du droit en action sont d’une lecture des plus plaisantes. Là résident sans doute à la fois la qualité et la limite du propos : Latour ne fait pas autre chose, au final, que donner de la vie, par des exemples et en l’incarnant dans des personnages, à un processus codifié de longue date et déjà amplement décrit, certes de manière beaucoup plus austère, dans les manuels de droit administratif. S’il ne révèle rien qui ne soit déjà connu, l’ouvrage aura cependant la vertu de rassurer le citoyen inquiet du bon fonctionnement de nos institutions : les conseillers d’État suivent bien les règles et procédures qu’ils sont censés suivre.
Centré sur la pratique des conseillers, Latour est moins à l’aise lorsqu’il se livre à l’exercice classique de leur portrait sociologique. Le chapitre qu’il consacre à cette question est le plus court du livre, et se contente d’apporter des éléments certes intéressants – la description du déplacement des casiers des conseillers au fil de leur avancement dans la carrière est un moment savoureux du livre – mais sans en tirer toutes les conclusions. La très grande mobilité des conseillers, à qui le Palais-Royal sert de « vaste plate-forme d’envol ou d’atterrissage en direction et en provenance d’autres fonctions » (p. 123), aurait ainsi mérité d’être davantage analysée, notamment pour envisager les passerelles (c’est-à-dire aussi les formes de traduction et de transaction) entre le Conseil d’État et les différents univers (champs politique et économique, notamment) par lesquels transitent les conseillers. Une question importante, brièvement abordée dans le chapitre, aurait à ce titre mérité d’être davantage discutée : celle du statut délicat de conseillers appartenant à la haute administration et chargés de juger les éventuels manquements ou erreurs de cette même administration. Si c’est précisément leur mobilité qui, selon Latour, permet aux conseillers d’État d’échapper au statut ambigu de juge et partie, on aurait aimé en savoir plus sur ces conditions sociales de production de l’objectivité des arrêts.
Latour revient, en partie et par d’autres chemins, sur cette question dans le cinquième chapitre, consacré à une comparaison entre les formes scientifique et juridique du détachement – ce qui, par la même occasion, lui permet de conforter son propos en lui apportant un peu de l’armature conceptuelle qui lui faisait défaut dans les chapitres précédents. En dépit de leurs points communs – un même appui sur l’exégèse de textes antérieurs, spécialement – les deux démarches présentent des singularités marquées. Notamment, alors que la validité d’une assertion scientifique est évaluée à l’aune de la proximité, gage de compétence, des chercheurs qui la prononcent avec l’objet de leur expérience, les juges du Conseil d’État n’ont de cesse de tenir à distance, au point de les faire pratiquement disparaître, les faits dont ils ont à juger ; ceux-ci ne leur importent guère car, on l’a dit plus haut, seules les intéressent, et sont l’objet de leurs décisions, les questions de droit dont ces faits ne sont, en quelque sorte, que le prétexte. De même, selon Latour, la répétition des examens, révisions, discussions autour d’une même affaire a-t-elle pour mission de relancer la réflexion et le doute des juges : « La série lancinante, épuisante des reprises, des révisions, la vérification méticuleuse des visas et la répétition des considérants assurent précisément que la justice, aveugle et tâtonnante, pourra marcher droit et tomber juste. L’ensemble des procédures de détachement permet d’assurer que l’on a bien douté, tandis que tous les dispositifs d’un laboratoire tendent vers l’acquisition, la plus rapide possible, de certitudes » (p. 232). À l’inverse, tandis que la clôture d’une expérience scientifique doit laisser la possibilité à d’autres chercheurs d’en contester les résultats, la démarche tâtonnante du droit s’achève – au moins dans cette cour de cassation administrative qu’est le Conseil d’État – par une décision définitive (« l’autorité de la chose jugée »).
Le dernier chapitre achève le travail de théorisation puisque, comme l’annonce l’exergue, « l’ethnographe, perdant toute mesure, [s’y] lance dans une définition du droit ». Cet exercice passe tout d’abord par une réfutation de deux approches sociologiques du droit, celle – prêtée à Pierre Bourdieu – qui ne voudrait y voir que l’expression déguisée de rapports de domination, et celle de Niklas Luhmann qui, à l’inverse, postule l’autonomie d’un système juridique autoréférentiel. Contre ces deux conceptions du droit « comme déguisement ou comme formalisme », Latour propose de l’envisager comme une « forme particulière de mobilisation de la totalité dans l’espèce » (p. 277) : « Il semble qu’il y ait du droit lorsqu’il est possible de mobiliser, à propos d’un cas d’espèce, aussi minuscule qu’il soit, une certaine forme de totalité – et c’est cela même que l’on appelle le droit » (p. 275). On pourra trouver cette conception quelque peu tautologique, mais aussi douter de son originalité – en sociologie, les travaux de Luc Boltanski sur la dénonciation ont, par exemple, de longue date souligné la capacité de généralisation du registre juridique. On pourra également s’interroger sur la portée réelle des arguments qu’avance l’auteur dans le débat qu’il engage avec ce qu’il appelle la « sociologie du social ». Pour lui, celle-ci échouerait dans sa tentative d’expliquer le droit par le contexte social, en ce qu’il secrèterait « lui-même une forme originale de mise en relation contextuelle de personnes, d’actes et d’écrits, si bien que l’on aurait grand-peine à définir la notion même de contexte social sans recourir aux véhicules du droit » (p. 278) – une argumentation qui le conduit à reconnaître au domaine du droit une forme d’autonomie finalement assez proche de celle qu’il contestait au système juridique luhmannien. Au final, le lecteur épris d’analyses peut-être moins brillantes mais plus solidement étayées risque de trouver faiblement convaincante cette entreprise de révocation de l’explication des faits sociaux par le social. •
Lilian Mathieu
 
NOTES
 
[1] S. Tissot, Réformer les quartiers. Enquête sociologique sur une catégorie de l’action publique. Thèse de doctorat de sociologie, EHESS, 2002.
[2] P. Dreier, « Community empowerment, the limit and potential of community-based organizing in urban neighborhoods », Cityscape, 2, 1996.
[3] M.-H. Bacqué, « De la réforme urbaine au management social : le développement communautaire aux États-Unis », Les Annales de la recherche urbaine, n° 86, 2002.
[4] L. Wacquant, Les prisons de la misère, Liber-Raisons d’agir, 1999.
[5] P. Marcuse, « The enclave, the citadel and the ghetto : what has changed in the postfordist US cities ? », Urban Affairs Review, 33 (2), 1992.
[1] « L’histoire de Michelle Perrot. Entretien avec Margaret Maruani et Chantal Rogerat », in op. cit., p. 11.
[2] K. Clément, « Les femmes ouvrières en Russie : confusion des genres et précarité », in idem, p. 135.
[3] N. Burgi, « Exiler, désœuvrer les femmes licenciées », in idem, p. 113.
[1] B Haussmann, Changing sex, transsexualism, technology and the idea of gender, Duke university press, 1995.
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