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La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4169-0
197 pages

p. 21 à 30
doi: en cours

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Dossier

no30 2003/5

Dès le soir du 11 septembre 2001, de nombreux commentateurs évoquaient la thèse du « choc des civilisations », en citant nommément son auteur, le politologue Samuel P. Huntington, professeur à l’université de Harvard et auteur du livre éponyme. N’était-on pas en plein clash, Islam contre Occident, comme l’éminent professeur l’avait prévu ?
Il n’y avait dans l’après 11 septembre aucune concertation dans la promotion des idées de Samuel Huntington, ni aucune impulsion officielle, simplement une référence connue qui marquait les esprits : le livre Le Choc des civilisations [1], version longue d’un essai paru dans la revue Foreign Affairs en 1993, était devenu, qu’on le voulût ou non, une des interprétations fortes de l’après-guerre froide dans l’univers stratégique étatsunien et, par voie de conséquence, un best-seller dans beaucoup de langues.
L’analyse huntingtonienne de la dynamique des relations internationales à l’époque contemporaine est fondée sur une thèse d’une désarmante simplicité, à savoir que les différences culturelles – religieuses et linguistiques en particulier – vont constituer, dans l’avenir prévisible, la base essentielle des cohésions, des clivages et des conflits internationaux. Les grands ensembles civilisationnels seront désormais, selon Huntingon, les socles à partir desquels s’élaboreront les regroupements stratégiques (ce qui n’exclut pas la possibilité d’alliances entre blocs ou entre pays culturellement mixtes). Si le monde de Huntington est composé de « sept » ou « huit » unités civilisationnelles [2], le grand clivage stratégique d’aujourd’hui et de demain risque, à ses yeux, d’opposer deux grandes entités, l’une appelée « Occident » et l’autre « Islam », éventuellement alliée au monde dit « confucéen », c’est-à-dire la Chine, contre l’Occident.
L’Occident tel que Huntington le construit comprend essentiellement le monde euro-américain et les anciennes colonies de peuplement européennes (Australie, Nouvelle Zélande). Il hésite à y inclure l’Amérique latine, dont l’identité resterait incertaine parce que suspendue entre une appartenance occidentale bien assumée et des velléités de séparation. L’Occident est défini à partir d’une constellation de caractéristiques historico-culturelles : l’héritage classique (gréco-romain) de la philosophie et du rationalisme, le droit romain, la chrétienté, les diverses langues européennes, la séparation de l’autorité spirituelle et temporelle, le pluralisme social, les corps représentatifs, l’individualisme. Si l’Occident a été historiquement le moteur des processus de modernisation à l’échelle mondiale, les autres aires, souligne Huntington, sont désormais en mesure de se moderniser (ou non) sans nécessairement s’occidentaliser.
L’Occident de Huntington, notons-le, n’est pas seulement un ensemble civilisationnel mais aussi, tendanciellement, un bloc stratégique. En tant que tel, il conserve bon nombre d’atouts de puissance, mais il est entré dans un lent déclin par rapport aux autres ensembles : sa domination ne sera pas éternelle. D’où un programme de « défense » de l’Occident qui passe obligatoirement, nous le verrons, par un renforcement de son « identité » culturelle… et stratégique.
 
• Un pilier atypique du conservatisme américain
 
 
L’argument de Huntington est un curieux mélange de complexité et de simplisme. Dans le débat public, c’est surtout l’aspect « choc » de l’analyse que les contradicteurs de Huntington entendent combattre, en laissant les détails aux spécialistes. On se contente de dénoncer – fort justement – une vision du monde fondée sur la fétichisation des lignes de clivage ethnoculturels et ethnoreligieux qui divisent l’humanité. Cependant, il est indispensable d’examiner l’argumentation de plus près pour mieux comprendre ses implications stratégiques concrètes.
Vue de loin, la vision huntingtonienne peut apparaître comme l’expression pure et simple d’une nouvelle orthodoxie impériale américaine, voire comme une justification idéologique directe de la stratégie mise en œuvre par l’administration Bush depuis le 11 septembre 2001. Ces deux perceptions ne sont pas dépourvues de fondement, mais il importe de voir plus précisément en quoi elles sont justes, et en quoi elle peuvent également recouvrir une part d’exagération, c’est-à-dire comment la thèse du choc des civilisations fonctionne politiquement à l’époque de la « guerre contre le terrorisme » de Bush-Cheney-Rumsfeld.
La pensée de Huntington joue un rôle important dans le paysage stratégique étatsunien, mais elle n’est qu’un élément parmi d’autres d’une constellation dominante d’idées non dépourvues de contradictions internes. Huntington figure parmi les quelques intellectuels stratégiques « paradigmatiques », ayant tenté de retracer la carte du monde après la guerre froide [3]. Sa tentative passe pour être l’une des plus austères et pessimistes : on la range souvent dans la thèse d’un monde d’« anarchie » ou de « chaos [4] » – courant avec lequel Huntington ne refuse pas la comparaison. Connu en science politique pour sa critique ravageuse des schémas théoriques de la modernisation sociale harmonieuse [5], notamment dans les pays du tiers-monde, Huntington n’est décidément pas un prophète de la « mondialisation heureuse ». La mondialisation sera tout sauf une fête et tout sauf un processus d’uniformisation culturelle, dit-il en substance ; et c’est bien pourquoi, selon lui, les conditions de la démocratisation politique ne sont pas partout réunies. Le Choc des civilisations se présentait au départ, on le sait, comme une réponse « réaliste » à un autre « visionnaire » américain de la post-guerre froide, Francis Fukuyama, qui annonçait dans La fin de l’histoire (1993) une ère de paix et de démocratie qui s’imposerait grâce à une mondialisation libérale désormais en mesure de s’étendre, sans beaucoup d’entraves, à l’ensemble de la planète [6].
Pilier reconnu de la pensée conservatrice aux États-Unis, Huntington n’est pas facile à classer parmi les intellectuels de droite. Il n’appartient certainement pas à la famille des « néoconservateurs » mise en selle par l’administration Bush (P. Wolfowitz, R. Perle, D. Feith et al.), qui ont appelé de leurs rêves une implantation chirurgicale, par la guerre et l’occupation, d’une « culture de la démocratie » en Irak, en attendant l’« effet domino » dans les pays voisins. Il n’est pas davantage lié à la droite protestante fondamentaliste qui incite Bush-fils à toujours plus de bravoure dans la lutte contre les forces du Mal. Il n’adhère même pas au Parti républicain, ayant toujours préféré mener ses missions de conseiller stratégique sous l’égide de présidents démocrates (L. Johnson, puis J. Carter). Ce qui ne fait nullement de Huntington un « oppositionnel » en matière stratégique : il a conseillé l’administration de Lyndon Johnson sur la conduite de la guerre du Vietnam, n’hésitant pas à se salir les mains en prônant une politique contre-insurrectionnelle d’« urbanisation forcée » visant la population rurale sud-vietnamienne [7]. Puis, dans les années 1970, il s’est fait le chantre, en tant qu’intellectuel très en vue de la Commission trilatérale, d’une lutte contre l’« excès » des revendications démocratiques formulées aux États du monde développé par leurs propres citoyens [8]. Ses analyses des régimes politiques mettent en valeur le rôle des forces armées comme rempart de l’ordre social [9].
Les hommes au pouvoir à Washington aujourd’hui ne reprennent pas explicitement à leur compte, nous le verrons, la thèse du « choc ». Ce qui n’a pas empêché l’administration Bush d’inviter son créateur à donner une conférence à la Maison Blanche peu après les événements du 11 septembre 2001 [10]. Huntington reste discret sur l’actualité, mais dans quelques interviews accordées depuis le 11 septembre, il laisse entendre qu’il n’est pas en total accord avec la stratégie adoptée, que le « choc » dont il parle peut encore être évité ou atténué. Ni l’exacerbation des divergences stratégiques entre l’Europe et les États-Unis, ni l’amalgame entre Al-Qaïda et le régime de Saddam Hussein ne semblent trouver grâce à ses yeux [11]. S’il donne l’impression, par moments, d’appeler à la prudence dans le choix des interventions militaires, il ne perd pas de vue certains paramètres stratégiques essentiels : il a pu déclarer, à propos de la Guerre du Golfe de 1991, qu’« un intérêt national vital était en jeu parce que nous ne pouvions permettre à l’Irak de s’emparer seul des réserves pétrolières [12] ».
Quoi qu’il en soit, la pensée de Huntington accomplit un travail qui dépasse de loin ses intentions et ses jugements conjoncturels. L’influence que Le Choc des civilisations exerce sur la vision stratégique des dirigeants d’aujourd’hui vient surtout des fondements théoriques de l’ouvrage, qui ont pour fonction de légitimer dans les milieux du pouvoir un « sens commun » ethnicisant et culturaliste, à vrai dire non éloigné de celui qui travaille depuis longtemps la société étatsunienne dans son ensemble.
 
• Un ethnocentrisme déguisé, une islamophobie (à peine) refoulée
 
 
Aux yeux de ses critiques de gauche, Huntington apparaît comme une sorte de prêtre stratégique de la tribu occidentale, comme un idéologue non seulement de la différence ethnoculturelle mais encore de l’ethnocentrisme et de la volonté de domination occidentale sur le reste du monde. Le soupçon d’ethnocentrisme qui plane sur la thèse du choc des civilisations n’est pas déplacé, mais pour comprendre en quoi il est fondé, il faut d’abord écouter l’auteur sur ce sujet. La voix qu’on entend peut surprendre car elle est loin de ressembler à celle de ces chefs autodésignés de la foi chrétienne qui incitent l’administration Bush à s’opposer frontalement à l’« ennemi » islamique, ni à celle des conseillers qui entendent, en quelques interventions militaires, refaçonner durablement des régions entières du monde à l’image de l’Amérique. Huntington affirme avec insistance sa volonté d’éviter une défense sectaire, inconditionnelle et unilatérale de l’Occident. Il met en garde ses lecteurs contre la tentation, qu’il qualifie lui-même d’ethnocentrique, consistant à définir les valeurs occidentales comme « universelles » et à vouloir à tout prix les diffuser parmi tous les peuples de la planète. C’est précisément ce genre d’arrogance occidentale qui présente, selon Huntington, le risque le plus grave de clash intercivilisationnelle. Voilà pourquoi ses défenseurs veulent voir en lui un homme de tolérance, partisan éclairé d’un pluralisme culturel au service de la bonne entente dans un monde multipolaire. Loin de viser à dresser les peuples les uns contre les autres, n’aspire-t-il pas, au contraire, à prévenir le monde contre un danger de polarisation violente, qu’il affirme regretter ?
Il faut bien voir, cependant, que les regrets exprimés par Huntington sont largement contrebalancés par le statut d’objectivité qu’il confère au danger que courrait actuellement, selon lui, l’« Occident » en tant qu’unité civilisationnelle. S’il donne souvent l’impression de prendre des distances critiques avec l’« Occident », son livre se lit néanmoins comme une incitation de ce même Occident à préparer d’urgence son autodéfense collective. Dans un monde de plus en plus multipolaire, l’Occident serait aujourd’hui en grave danger de perdre sa capacité à se défendre, par négligence de sa propre cohérence culturelle, par excès de timidité dans l’affirmation de son « identité » culturelle… et stratégique.
Dès lors, la « critique » huntingtonienne de l’ethnocentrisme occidental apparaît comme une forme perverse d’ethnocentrisme, déguisée en pluralisme culturel. L’avertissement contre l’arrogance occidentale signifie surtout, en termes pratiques, qu’il faut atténuer les aspirations à promouvoir, hors de l’aire occidentale, la démocratisation politique. Certaines civilisations, proclame Huntington, sont culturellement mieux préparées à la démocratie que d’autres. Entendons par là – c’est l’un des principaux buts de la démonstration – que le monde islamique en particulier est bloqué dans sa quête démocratique d’abord et avant tout par ses propres traditions, par la confusion qu’il entretiendrait depuis toujours entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Nul ne s’étonnera d’apprendre que Huntington se réfère respectueusement aux travaux de Bernard Lewis, l’érudit islamologue anglophone connu depuis longtemps pour le regard dédaigneux qu’il porte sur son objet d’étude. Une commune lecture culturaliste de l’Islam permet à Lewis et à Huntington, en dépit de leurs abondantes références à l’Histoire, de décontextualiser le problème de l’autoritarisme dans le monde arabo-musulman. Ramener le problème des despotismes d’État contemporains à une sorte de complexe culturel, c’est faire abstraction des effets du système politique et économique mondial et dédouaner les puissances extérieures, les États-Unis notamment, de toute responsabilité dans le soutien aux régimes despotiques. Par le biais de ce culturalisme très politique, Huntington alimente, qu’il le veuille ou non, les courants d’intolérance qui démonisent l’Islam.
Huntington caractérise le monde arabo-musulman aujourd’hui comme étant en pleine « résurgence ». Il définit ce phénomène comme une affirmation culturelle insistante, fondée sur l’activisme des courants politiques islamistes, qui représentent selon lui plutôt la norme que l’extrême. Ils sont le moteur de cette « revanche de Dieu ». L’expansion démographique aidant, le monde arabo-musulman apparaît comme une zone de turbulence, porteuse de guerres, avec une tendance marquée à engendrer des conflits armés sur ses frontières (« Islam’s bloody borders »). Il n’est pas difficile de voir comment de tels propos peuvent être repris à leur compte par de véritables provocateurs de conflit et autres marchands de haine, même lorsque Huntington exprime ses « regrets » ou ses « espoirs » de ne pas voir le « choc des civilisations » dégénérer outre-mesure…
Le « pluralisme culturel » que Huntington revendique dans l’arène internationale n’est pas contradictoire, dans sa vision, avec un rejet quasi viscéral de toute affirmation de la diversité culturelle au sein des nations occidentales et tout particulièrement aux États-Unis [13]. Les Musulmans d’Europe et les Mexicains-Américains aux États-Unis apparaissent dans son analyse comme étant enclins, presque par définition, en fonction de leurs origines, à bifurquer vers la construction d’identités séparées et donc à dévoyer les pays occidentaux de leur identité de base pour en faire des pays « déchirés » (cleft countries) – sort, selon Huntington, à éviter à tout prix. La meilleure façon de prévenir le « choc des cultures » consiste donc à laisser à chaque civilisation le soin d’affirmer son « identité » pour mieux se défendre. Ici, qu’il le veuille ou non, Huntington occupe le même terrain culturaliste que bon nombre d’idéologues d’extrême-droite. Les évangélistes musclés autour de Bush aujourd’hui, ennemis déclarés de toute forme de laïcité, ne rêvent-ils pas d’unifier les États-Unis culturellement autour de leurs « racines » chrétiennes ? Ce n’est peut-être pas à ce genre d’unification que Huntington songe précisément, mais ses formulations ouvrent la voie à de telles dérives.
 
• Le mot et la chose : usages de la thèse du « choc »
 
 
Depuis la parution du livre, des praticiens des sciences humaines ont démontré cent fois que la notion de « civilisation » qui permet à Huntington de découper l’humanité en « sept » ou « huit » morceaux, est indigne d’un cours de premier cycle, puisque les aires civilisationnelles du genre humain ne sont plus, de nos jours, si jamais elles l’ont été, monolithiques et étanches, mais plurielles, souvent divisées en leur sein, et de plus en plus imbriquées à l’échelle planétaire [14]. Les spécialistes des relations internationales, pour leur part, ont beau jeu de démontrer que l’interprétation culturaliste du comportement des grands acteurs stratégiques est schématique et réductrice et, qu’au sein d’une aire civilisationnelle, telle que Huntington entend cette notion, les conflits peuvent être plus violents et persistants qu’entre aires différentes [15].
Cependant, tous les arguments théoriques du monde ne sauraient en finir avec la référence huntingtonienne dans le débat public, car elle se prête à des usages qui valorisent davantage le simplisme que la rigueur. Outre qu’elle constitue un schéma commode pour nombre de commentateurs à la recherche d’une interprétation « clé en mains » qui dispense d’une analyse systémique des enjeux stratégiques internationaux, elle se prête à merveille à l’instrumentalisation politique par les intégristes de tous bords – côté « Islam » comme côté « Occident ». (On le sait, en traduction arabe, Le Choc des civilisations a été très bien reçu par certains milieux islamistes radicaux, puisque cette « théorie » conforte leur propre thèse sur le caractère inéluctable de l’affrontement entre un « Islam » et un « Occident » monolithiques [16]).
Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, ne figure pas a priori parmi les personnages susceptibles de plaquer des schémas réducteurs et culturalistes sur les événements contemporains, mais il fait pourtant partie des lecteurs indulgents de Huntington. On ne peut que se demander pourquoi. À la veille de l’intervention américaine en Irak, il se demandait, dans les pages du Monde, « comment nier » la thèse du choc Islam-Occident, « alors même qu’il se manifeste de mille façons, que ses racines plongent profondément dans l’histoire, que des extrémistes spéculent sur lui, et qu’une guerre en Irak, la privation de toute espérance pour les Palestiniens, le terrorisme islamique et l’ubris américaine peuvent le faire dégénérer ? [17] » Pour Védrine, nier l’existence d’une polarisation dangereuse entre le monde arabo-musulman et les pays occidentaux – les États-Unis en particulier – témoigne d’une touchante naïveté, celle des occidentaux « de bonne volonté engagés dans cet exorcisme rituel qu’est le dialogue des cultures », ainsi que « tous ceux qui croient en l’existence d’une seule civilisation : la démocratie ». De plus, le refus de la thèse huntingtonienne est partagé, écrit-il, par « les nominalistes, qui craignent qu’admettre le risque revienne à favoriser le fait ». Il faut donc se rendre à l’évidence, affirme Védrine, que « le cocktail des rancœurs, des ignorances croisées et des peurs symétriques reste explosif ».
La confusion est manifeste, ici, entre le processus de polarisation lui-même, « le cocktail des rancœurs » comme le dit si bien Hubert Védrine, et la conceptualisation de cette polarisation comme un choc entre des entités objectivées en « civilisations ». Il serait en effet naïf de nier l’existence d’une dynamique de polarisation ethnoculturelle ou ethnoreligieuse, singulièrement exacerbée depuis le 11 septembre. Mais de là à théoriser cette situation comme la manifestation d’une polarisation inévitable entre « civilisations » différentes et incompatibles, il y a un pas qu’il faudrait éviter de franchir. Autrement dit, en critiquant « les nominalistes, qui craignent qu’admettre le risque revienne à favoriser le fait », M. Védrine oublie qu’il y a une différence entre « le fait », c’est-à-dire la réalité tangible de la polarisation à connotation « civilisationnelle », et la lecture théorique de cette situation qui hypostasie la « culture » comme facteur explicatif.
 
• Le « choc » dans la vision hégémonique
 
 
Revenons-en à la question fondamentale : peut-on considérer la vision de Huntington comme une expression de la politique de l’administration Bush et, plus généralement, de la stratégie américaine depuis la fin de la guerre froide ? La pensée de Huntington constitue-t-elle un instrument utile pour les architectes de cette stratégie ?
Pour Tariq Ali, l’affaire est entendue : « Cette analyse simpliste mais politiquement commode fournissait une “couverture” utile pour les décideurs et les idéologiques à Washington et ailleurs [18] ». Ali n’approfondit pas davantage la question, mais son affirmation mérite examen.
Soulignons d’abord que si les idées de Huntington sont « utiles » pour l’administration Bush, elles ne peuvent en aucun cas l’être sous la forme d’une doctrine ouvertement revendiquée. Même une administration aussi militariste, unilatéraliste et messianico-impériale que l’équipe de Bush-fils ne saurait se permettre, politiquement, de se réclamer explicitement d’une vision qui contribue à une certaine démonisation de l’Islam. Paul Wolfowitz, n° 2 du département de la Défense et chef de file, au sein de l’administration, du clan des faucons néoconservateurs, affirme sa « forte divergence » avec le point de vue de Huntington. Invoquant son expérience en tant qu’ambassadeur des États-Unis en Indonésie et interlocuteur stratégique de la Turquie, il a pu déclarer : « Voici deux pays à majorité musulmane écrasante, qui démentent l’idée qu’il y ait quoi que ce soit d’incompatible entre le fait d’être musulman et le fait d’être démocrate [19] ». Dans une interview du 22 octobre 2001 [20], Huntington, pour sa part, déclarait que « le pluralisme [en Occident] a été impulsé par une division entre religion et politique qui est inconnue dans le monde islamique. » Et plus loin : « En ce moment, l’Islam est la moins tolérante des civilisations issues des religions monothéistes ». Difficile d’imaginer l’administration Bush tenir un tel langage, puisqu’elle a soigneusement évité, depuis le 11 septembre, de donner l’impression par son discours qu’elle était engagée dans une lutte contre le monde arabo-musulman en tant que tel. Lorsque, dans un discours prononcé quelques jours après les attentats du 11 septembre, George W. Bush a utilisé le mot « croisade », ses conseillers le lui ont rapidement retiré de son vocabulaire. Moins d’une semaine après les attentats, Bush a pris la parole aux côtés des imams d’un centre islamique de Washington, pour proclamer que l’Islam est une religion pacifique. L’administration a toujours tenu à distinguer sa « guerre contre le terrorisme » d’une guerre contre l’Islam.
Si les thèses péremptoires de Huntington à propos de l’ « Islam résurgent » dépassent donc tout ce que peut se permettre publiquement et verbalement l’administration Bush, le bilan de celle-ci devient naturellement beaucoup plus ambigu quand on tient compte non plus seulement de ses discours mais, aussi et surtout, de ses actions en direction des populations musulmanes en chair et en os :
  1. Les atteintes aux libertés civiques dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme », et facilités par le « Patriot act » adopté en octobre 2001, ont affecté de manière disproportionnée les ressortissants de pays arabes et musulmans [21].
  2. Certains leaders de la droite chrétienne dure, qui comptent parmi les proches alliés de l’administration Bush, font de nombreuses déclarations anti-islamiques haineuses sans que l’administration ne prenne publiquement ses distances [22].
  3. Depuis le début de son mandat (janvier 2001), les discours de l’administration Bush, et bon nombre de ses actions à l’échelle nationale et internationale sont marqués par une forte tonalité religieuse, par la volonté affichée d’éroder le principe de séparation entre Église(s) et État. Le ministre de la Justice (Attorney General) John Ashcroft, auteur des lois répressives post-11 septembre, est un militant évangéliste connu qui entend « christianiser » l’ État et a déjà pris de nombreuses mesures qui vont dans ce sens.
Quand M. Bush, chrétien « born-again », utilise le vocabulaire du « Bien » et du « Mal » pour rendre compte de la situation internationale, on ne peut pas ne pas y entendre des accents ethnocentriques et impérialistes, même si certaines limites verbales sont respectées.
Somme toute, il n’est pas exagéré de parler, comme Hubert Védrine, d’une administration Bush « fondamentaliste [23] ». La rhétorique manichéenne qui place les États-Unis dans une position de supériorité morale, ne peut qu’alimenter la dynamique de polarisation entre le monde arabo-musulman et les États-Unis, en particulier quand on tient compte du contenu – et des effets prévisibles – de la guerre sans frontières dans l’espace ou le temps entreprise par l’équipe de Bush, de l’écrasement des espoirs palestiniens, de l’occupation de l’Irak, des alliances avec diverses dictatures qui font du zèle dans leur « chasse aux terroristes »…
Dans quelle mesure peut-on donc, en dernière analyse, associer les idées de Huntington avec la politique de l’administration Bush ? En un sens, Tariq Ali a raison : la thèse du choc des civilisations, sans avoir un statut officiel, opère comme un discours de « couverture » ou de mystification. Elle fonctionne également comme une « musique de fond » qui conditionne la manière dont les uns et les autres pensent le monde. La convergence partielle entre les idées de l’auteur du Choc et celles des théoriciens du « chaos » ou de l’« anarchie » à l’échelle mondiale est tout à fait significative : insister sur les facteurs incontrôlables dans l’environnement mondial revient à justifier la gestion de la violence par la violence supérieure ; à occulter le rôle des États-Unis comme puissance impériale ; à occulter le rôle du système politique et économique mondial – l’empire au sens transnational du terme [24] – qui engendre de fortes inégalités, disloque les sociétés, perpétue les dictatures, et crée un terrain propice à tous les extrémismes politico-religieux. (Ce n’est pas un hasard si la démocratie dont se réclame Huntington, et qui apparaît, dans ses analyses, comme un apanage des sociétés occidentales, est parlementaire et institutionnelle mais n’a rien à voir avec la démocratisation au sens de la lutte systématique contre les inégalités sociales [25].)
Par-delà les différences qui opposent le messianisme impérial pleinement assumé des néoconservateurs au culturalisme tragique de Huntington, on retrouve certaines caractéristiques communes. Comme le suggère Alain Joxe, ces représentations du monde, et quelques autres qui configurent l’univers stratégique américaine de l’après-guerre froide, partagent toutes une « structure autistique [26] », c’est-à-dire un repliement sur soi qui empêche radicalement de voir le monde du point de vue des « Autres » qui le peuplent, jugés tout juste dignes d’être contrôlés et tenus à distance, sinon envahis et occupés. Huntington dit en substance qu’il faut prendre toute la mesure de l’ altérité radicale de ces Autres (en particulier « les musulmans ») et se prémunir contre leur puissance potentielle. Les néoconservateurs proposent plutôt de les intégrer, par la force le cas échéant, dans le système de domination impériale (qu’ils revendiquent ouvertement, là où Huntington montre quelques réticences résiduelles).
À l’heure où j’écris ces lignes (septembre 2003), l’emprise des « néoconservateurs » sur l’administration Bush est peut-être en train de s’estomper [27]. Le test historique qu’ils s’étaient imposés – la « guerre préventive » contre le régime de Saddam Hussein – est loin de se solder pour eux par un triomphe politique. (Leurs liens organiques avec la droite israélienne ont contribué, autant que l’aventure irakienne, à la polarisation internationale, mais, avec ou sans leurs concours, l’administration Bush était de toute manière prédisposée à mener une politique sans débouché réel pour les Palestiniens.)
L’opposition émergente à la politique étrangère de l’administration Bush ne pourra se contenter de combattre le style si particulier de messianisme impérial des Wolfowitz et des Perle. Elle aura également à mener une lutte de longue haleine contre la propension des élites stratégiques américaines à faire exister des « lignes de faille » stratégiques et culturelles à la fois, par la façon même de nommer le monde, dans un processus classique de « prophétie auto-réalisante » (self-fulfilling prophecy). Les terribles implications de la thèse de Huntington n’ont pas échappé aux anti-impérialistes nord-américains. Partant d’une autre conception des rapports entre les États-Unis et le reste de l’humanité, certains d’entre se consacrent à de nouvelles élaborations stratégiques. Quant à la formule politique qui permettrait à leurs idées de se faire entendre à Washington, c’est une histoire qui reste largement à écrire. •
 
NOTES
 
[*]Politologue. Membre des « Américains contre la guerre » (www. aawfrance. net), groupe associé à American voices abroad (Europe).
[1]Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 2000.
[2]On trouve sur la liste des civilisations attitrées : l’Occident, le monde orthodoxe, l’Islam, le monde « confucéen », le monde hindou, le Japon, l’Amérique latine (« probablement ») et l’Afrique (« peut-être »).
[3]S. Huntington est cité à ce titre par des auteurs aussi différents que C. Kupchan, The End of the american era, Knopf, 2002 chap. 2 et A. Joxe, L’Empire du chaos, La Découverte, 2002, chap. 4.
[4]Voir, par exemple, R. D. Kaplan, The Coming anarchy : shattering the dreams of the post Cold War, Vintage, 2000.
[5]Cf. S. Huntington, Political order in changing society, Yale University Press, 1968.
[6]Cf. F. Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1994.
[7]Voir J. Mepham, “The Huntington file”, Radical Philosphy n° 7, Canterbury, 1974. Sous la présidence de L. Johnson, Huntington a été directeur du Council of Vietnames Studies du Southeast Asia Advisory Group.
[8]Cf. M. Crozier, S. P. Huntington et J. Watnuki, The Crisis of democracy, New York university press, 1975.
[9]Cf. The Soldier and The State : The Theory and Politics of Civil-military Relations, Harvard university press, 1957.
[10]C. Lesnes, « Samuel P. Huntington persiste et signe », Le Monde, 12 décembre 2001.
[11]Cf. M. Faure, « Le dialogue des civilisations doit s’engager », entretien avec Samuel Huntington, Express, 25 octobre 2001 ; et « Huntington : Osama Bin Laden has given common identity back to the West », entretien de Samuel P. Huntington, Global Viewpoint, 22 octobre 2001.
[12]Op. cit.
[13]Voir Le Choc des civilisations, op. cit., partie 30.
[14]Parmi de nombreux exemples qu’on pourrait citer, voir E. Saïd, « The Clash of ignorance », article publié sur le site de ZNet, 2002.
[15]Voir S. Telhami, « American foreign policy toward the muslim world », interview dans la revue SAIS de la Brookings Institution, vol. 21, n° 2, 2001, Johns Hopkins university press, ainsi que S. Hoffman, « The Clash of globalizations », Foreign Affairs, juillet-août 2002.
[16]Voir les propos de G. Kepel dans « Voyage dans l’Amérique impérieuse et blessée », Le Monde, 11 mai 2002.
[17]H. Védrine, « Comment nier le choc Islam-Occident ? », Le Monde, 28 février 2003.
[18]Cf. T. Ali, Le choc des intégrismes : croisades, djihads et modernité, Textuel, 2002.
[19]« Secretary Wolfowitz interview with NATO journalists », 20 septembre 2002, U.S. Defense department news transcript.
[20]Op. cit.
[21]Pour une documentation précise, voir C. Edley Jr., « The New american dilemma : racial profiling post-9/11 » in R. C. Leone et G. Anrig Jr. (éds.), The War on our freedoms : civil liberties in an age of terrorism, Century Foundation, 2003, pp. 170-192.
[22]Cf. « Bush and the islam haters », International Herald Tribune, 8 octobre 2002.
[23]H. Védrine n’hésite pas à employer le terme (voir article cité du Monde).
[24]Nous suivons ici la thématique de S. Naïr dans L’Empire contre la diversité du monde, Hachette, 2003, à propos de la puissance américaine comme un « impérialisme dans l’empire ».
[25]Ce thème est exploré par W. Difazio dans « Time, poverty and global democracy », in S. Aronowitz et H. Gautney (éds.), Implicating empire : globalization and resistance in the 21st century world order, Basic Books, 2003.
[26]A. Joxe, L’Empire du chaos, op. cit., chap. 4.
[27]J. Lobe, « Is the neocon agenda for pax americana losing steam ? », Progressive Response, vol. 7, n° 25, 9 septembre 2003.
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[*]
Politologue. Membre des « Américains contre la guerre » (ww...
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[1]
Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 2000. Suite de la note...
[2]
On trouve sur la liste des civilisations attitrées : l’Occi...
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[3]
S. Huntington est cité à ce titre par des auteurs aussi dif...
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[4]
Voir, par exemple, R. D. Kaplan, The Coming anarchy : shatt...
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[5]
Cf. S. Huntington, Political order in changing society, Yal...
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[6]
Cf. F. Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, ...
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[7]
Voir J. Mepham, “The Huntington file”, Radical Philosphy n°...
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[8]
Cf. M. Crozier, S. P. Huntington et J. Watnuki, The Crisis ...
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[9]
Cf. The Soldier and The State : The Theory and Politics of ...
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[10]
C. Lesnes, « Samuel P. Huntington persiste et signe », Le M...
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[11]
Cf. M. Faure, « Le dialogue des civilisations doit s’engage...
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[12]
Op. cit. Suite de la note...
[13]
Voir Le Choc des civilisations, op. cit., partie 30. Suite de la note...
[14]
Parmi de nombreux exemples qu’on pourrait citer, voir E. Sa...
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[15]
Voir S. Telhami, « American foreign policy toward the musli...
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[16]
Voir les propos de G. Kepel dans « Voyage dans l’Amérique i...
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[17]
H. Védrine, « Comment nier le choc Islam-Occident ? », Le M...
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[18]
Cf. T. Ali, Le choc des intégrismes : croisades, djihads et...
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[19]
« Secretary Wolfowitz interview with NATO journalists », 20...
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[20]
Op. cit. Suite de la note...
[21]
Pour une documentation précise, voir C. Edley Jr., « The Ne...
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[22]
Cf. « Bush and the islam haters », International Herald Tri...
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[23]
H. Védrine n’hésite pas à employer le terme (voir article c...
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[24]
Nous suivons ici la thématique de S. Naïr dans L’Empire con...
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[25]
Ce thème est exploré par W. Difazio dans « Time, poverty an...
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[26]
A. Joxe, L’Empire du chaos, op. cit., chap. 4. Suite de la note...
[27]
J. Lobe, « Is the neocon agenda for pax americana losing st...
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