2003
Mouvements
Dossier
The Nation : 138 ans d’indépendance journalistique
Marie-Agnès Combesque
[*]
Magazine de référence depuis des décennies, The Nation connaît actuellement un regain d’intérêt outre-Atlantique. La qualité de ses informations, son indépendance d’esprit, sa liberté de ton en font un magazine d’exception dans le paysage médiatique américain.
Si Victor Navasky, l’actuel propriétaire depuis 1978
[1] et Katrina Vanden Heuvel, rédactrice en chef n’hésitent pas à écrire que
The Nation est un hebdomadaire dont l’inspiration est à rechercher du côté de la « gauche indépendante et démocratique », l’histoire du journal incline à penser que
The Nation est aussi l’organe dans lequel s’expriment les esprits intègres, les héritiers des
Muckrakers, ces journalistes enquêteurs qui dénonçaient avec vigueur les tares du système économique se consolidant au tournant du
xxe siècle aux États-Unis.
Le premier numéro de The Nation paraît le 6 juillet 1865, ce qui en fait le plus vieil hebdomadaire existant aux États-Unis. Depuis lors, l’éthique journalistique du magazine est restée irréprochable, l’une des raisons qui explique son succès quand ses plus prestigieux confrères doivent faire face à des scandales mettant en cause la crédibilité de leurs informations. Au début de l’été 2003, le New York Times s’est séparé de l’un de ses journalistes réputé doué mais qui trafiquait tous ses papiers sans doute pour grimper plus vite la hiérarchie d’une corporation friande de petits génies et de réussite rapide. Les déboires du New York Times sont aussi et principalement les déboires de ses lecteurs, les grands perdants des manquements à la déontologie ; certains lecteurs de journaux ont d’ailleurs compris depuis longtemps que s’ils voulaient être correctement informés sur les mœurs en usage dans leur pays et la politique étrangère exercée par leurs gouvernements successifs, il valait mieux ne pas oublier de feuilleter également les pages de The Nation dont la lecture, année après année, fournit une excellente histoire alternative des États-Unis.
Son fondateur et premier rédacteur en chef, E.L. Godkin, est un journaliste anglo-irlandais, correspondant à New York depuis 1856 du Daily News de Londres. Pour lancer son projet, il bénéficie de l’appui des plus grands écrivains de l’époque dont Longfellow et Henry James ; un appui jamais démenti. The Nation comptera et compte aujourd’hui toujours parmi ses amis, auteurs et membres de son comité éditorial, les plus grands intellectuels de la scène américaine. Gore Vidal, très connu aux États-Unis pour ses romans historiques, est devenu l’une des signatures de la revue. E.L. Doctorow et Arundhati Roy publient des articles politiques critiques. Toni Morrison, lauréate du prix Nobel de littérature en 1993 siège au comité éditorial du magazine aux côtés de l’historien Eric Foner, etc. Les soucis de The Nation débutent lorsque l’on parle argent, fonds de roulement, investissement. En 1865, pour réunir les fonds nécessaires à la création du journal, E.L. Godkin sollicite George Luther Stearns un industriel bostonien qui a fourni à John Brown les armes pour son coup de feu à Harpers Ferry en 1859 ainsi que James Miller McKim, l’un des fondateurs de l’American anti slavery society, la société anti-esclavagiste américaine. La foi abolitionniste chevillée au corps, ces hommes, riches, blancs, du parti de Lincoln souhaitent défendre la cause des nouveaux affranchis dans l’esprit de William Lloyd Garrison et de son Liberator qui cesse de paraître dès la fin de la guerre civile, le 9 avril 1865. Son fils, Wendell Philips Garrison devient le premier responsable de la rubrique littéraire du nouvel hebdomadaire. Dans ses colonnes, le magazine finalement nommé The Nation, en hommage à un journal irlandais très indépendant d’esprit, soutient les Républicains radicaux et leur politique dans le sud qui passe par l’instauration d’une administration, en l’occurrence, le Bureau des hommes libres et le vote de lois instaurant l’égalité complète entre Noirs et Blancs afin de régénérer la société sudiste contre le président Andrew Johnson partisan d’une réconciliation et d’un compromis rapide. Fin juillet 1865, l’hebdomadaire est diffusé à 5 000 exemplaires à travers le pays, il reçoit quarante nouvelles demandes d’abonnement par jour et perd déjà 5 000 dollars par mois.
Afin de remédier à son manque chronique de fonds, le magazine a pris l’habitude de publier chaque année la liste de tous ses généreux donateurs. Depuis la fin des années 1990, l’acteur Paul Newman a versé à The Nation plusieurs centaines de milliers de dollars, un tas d’or qui ne lui permet aucunement de surveiller la ligne éditoriale de la revue très chatouilleuse sur la question de son indépendance rédactionnelle ; ce que montre non sans humour une page de publicité pour un abonnement préférentiel qui revient dans chaque numéro ou presque. « Personne ne possède The Nation. Ni General Electric, ni Disney, ni Murdoch ou AOL time warner. Nous sommes une filiale à cent pour cent de notre propre conscience. C’est à cause de cette indépendance que les plus grands auteurs ont toujours utilisé The Nation comme un système d’alarme préventive – pour mettre à nu avant qu’il ne soit trop tard les malversations, crimes et folies de cette entreprise bien trop privée que nous appelons Notre Gouvernement ».
• Une ligne éditoriale invariable : contre la politique impérialiste des États-Unis, contre la corruption de l’État et des politiciens
À ses débuts, The Nation est hostile au socialisme, au syndicalisme, au féminisme, même si des femmes écrivent dans l’hebdomadaire new yorkais ; politiquement, E. L. Godkin est un adepte de la pensée politique libérale, entre John Stuart Mill et Jeremy Bentham. Cependant, outre sa défense des affranchis, le magazine dénonce autant que faire ce peut la corruption grandissante du monde politique américain et épouse la rhétorique anti-impérialiste dès le début des aventures philippine et cubaine. Ces deux derniers sujets restant constamment à l’ordre du jour dans l’histoire de la République américaine, ils demeurent encore aujourd’hui des fils directeurs pour le magazine. Ainsi, depuis le mandat du président Ulysses Grant, The Nation n’a cessé de fustiger le personnel politique corrompu, les intérêts privés et publics mélangés et, pour ce qui concerne une affaire récente, le scandale Enron, le magazine a effectué des enquêtes approfondies avant que les grands quotidiens du pays ne s’intéressent réellement à cette histoire qui mêle intimement les intérêts privés d’un président et de son équipe aux résultats trafiqués d’une entreprise et de ses filiales.
Dans les années 1920, alors que sa diffusion est proche des 40 000 exemplaires,
The Nation est acquis au socialisme. Il accueille dans ses pages, de 1922 à 1932, Norman Thomas, candidat du Parti socialiste américain aux élections présidentielles de 1928 et 1932 à qui le journal apporte publiquement son soutien. De nombreux articles et éditoriaux de l’époque sont consacrés au fascisme et au pacifisme, une tendance politique développée aux États-Unis et dont les militants hostiles à l’entrée en guerre du pays en 1917 ont été emprisonnés et leurs opinions sévèrement contrôlées.
The Nation milite alors pour la libération de syndicalistes emprisonnés et pour un nouveau procès en faveur de Nicolas Sacco et Bart Vanzetti. Le rédacteur en chef de l’époque, Oswald Garrison Willard, héritier d’un magnat des chemins de fer, militant pacifiste, prête une attention particulière à la question des droits civiques. Au cours des années 1930, la revue devient un hebdomadaire anti-fasciste.
The Nation ne cesse d’écrire en faveur de l’immigration juive en Palestine, des réfugiés européens qui frappent aux portes d’une république ayant adopté une politique de quotas en matière d’immigration et rejetant les Juifs allemands notamment.
The Nation soutient la République espagnole et critique l’attitude de l’URSS dans ce pays durant la guerre civile mais également les procès de Moscou et l’invasion de la Finlande. Durant le second conflit mondial, sa ligne est limpide : ce conflit est une guerre entre fascisme et démocratie
[2].
Avec la guerre froide, les ennuis financiers de la revue prennent une tournure très politique. Hostile à la politique nucléaire des États-Unis, le journal est accusé d’anti-américanisme. Ses prises de position contre la commission d’enquête sénatoriale menée par Jo McCarthy (HUAC)
[3], l’instauration de listes noires, les révocations de fonctionnaires et les dangers que la chasse aux sorcières font peser sur les libertés publiques, lui valent une interdiction postale lourde de conséquence pour un magazine vendu essentiellement par abonnement. L’autre conséquence majeure, c’est qu’aujourd’hui encore, la chasse aux sorcières constitue un sujet sur lequel Victor Navasky, spécialiste de la question
[4] ou d’autres reviennent dès que l’actualité l’autorise. Le procès et l’exécution des Rosenberg, le cas Alger Hiss ne cessent d’être revus et commentés lors de la parution d’un nouveau livre. La situation du journal est telle qu’à la fin des années 1940, alors qu’il est proche du Parti communiste américain comme il ne l’a jamais été d’aucune autre organisation, une fusion est envisagée avec un concurrent d’excellente tenue,
The New Republic, devenu à la fin des années 1970 une revue de droite. Le projet avorte et
The Nation subsiste vaille que vaille.
À partir de 1954, le magazine tire la sonnette d’alarme sur l’engagement qu’il pressent alors au Vietnam et qui se confirme au fil des années jusqu’à la mobilisation du contingent par le président Lyndon Baines Johnson une décennie plus tard. En 1966, il se dote d’un institut à but non lucratif,
The Nation institute, dédié aux droits et libertés civiles, à la sauvegarde des droits protégés par le premier amendement de la Constitution
[5]. C’est Martin Luther King Jr. qui est l’invité d’honneur de la réunion inaugurale en 1967, un King régulièrement publié par la revue pour laquelle, de 1961 à 1966, il rédige un essai sur l’état annuel des droits civiques aux États-Unis. Avec
The Nation institute, ce sont également des centaines de stagiaires en journalisme qui font leur classe auprès du magazine et au moins autant de journalistes qui réalisent leurs enquêtes pour la revue grâce à un financement de l’Institut. Lorsque c’est le cas, en fin d’article, une mention spécifie qu’une telle aide a été apportée. Une maison d’édition est désormais cornaquée par
The Nation institute. Elle publie des recueils d’articles tirés des longues années d’existence du magazine, consacrés à un sujet donné ou œuvre d’un même journaliste. Ajoutons aussi un site web riche de pages spécifiquement dédiées à la question de la peine de mort aux États-Unis.
The Nation connaît depuis ses trois dernières années un succès grandissant, encore plus affirmé que sous la présidence Reagan ; sa diffusion s’est envolée passant de 100 000 exemplaires à 135 000 en juin 2003, une augmentation dont on peut dire sans prendre le risque de se tromper qu’elle est due à la situation politique et à la façon dont la revue couvre les « sujets du jour » pour reprendre l’expression de E.L. Godkin : depuis l’élection de George W. Bush par trucage de la Cour suprême des États-Unis en décembre 2000, en passant par les attaques du 11 septembre, la guerre au terrorisme puis l’engagement des troupes américaines en Afghanistan et en Irak. « Les sujets du jour » sont des sujets qui fâchent et la gauche américaine n’a pas manqué de se diviser depuis le 11 septembre 2001. Les différents points de vue et les ruptures ont été commentés dans The Nation qui rend compte de la diversité des propos concernant la guerre à la terreur et le rôle de superpuissance expansionniste que le gouvernement américain prétend jouer actuellement. Des opinions qui embrassent un spectre politique large, de la gauche du Parti démocrate, libérale, à la gauche américaine radicale. Depuis le 11 septembre, il y a aux États-Unis comme en Europe, une gauche libérale pro-guerre et une gauche radicale anti-guerre : Todd Gitlin contre Noam Chomsky, Dissent et Michael Walzer contre The Nation.
Dans son numéro daté du 14 octobre 2002, le magazine expose clairement son opinion à la une sous la forme d’une lettre ouverte au Congrès qui doit voter à quelque temps de là une résolution autorisant ou non les États-Unis à renverser le gouvernement irakien par la force. « Membres du Congrès ! Respectez vos serments d’entrée en fonction (…). Pensez au pays, pas à votre réélection. Défendez la Constitution. Réaffirmez la République. Préservez la paix. Votez contre la guerre ». Le magazine s’insurge contre le silence des démocrates : « Vous êtes le parti d’opposition mais vous ne vous opposez pas ». Sur son site web, The Nation fait signer une pétition contre la guerre.
Dans les articles et les chroniques régulières, les points de vue peuvent être plus balancés. C’est ainsi que dans le numéro du 30 septembre 2002, Christopher Hitchens
[6] critique le mouvement anti-guerre trop prompt à raisonner en terme de déstabilisation du Moyen-Orient et oublieux de l’instauration de la démocratie en Irak et au Kurdistan. Le 2 décembre 2002, son collègue Alex Cockburn en charge de la rubrique
Beat the devil lui répond durement ainsi qu’à ceux, membres de la rédaction du magazine, Marc Cooper et David Corn, qui critiquent également le mouvement anti-guerre dans d’autres publications (le
Los Angeles Times pour Cooper) sans oublier Todd Gitlin
[7]. Entre temps, Hitchens a démissionné. Sa dernière chronique bimensuelle,
Minority report date du 14 octobre 2002. Après plus de vingt ans de présence à
The Nation, le journaliste britannique change de camp, reprochant au magazine de devenir le porte-voix de ceux qui pensent que « John Ashcroft représente une plus grande menace qu’Oussama Ben Laden
[8] ».
The Nation prend acte de cette rupture dans un court encadré rappelant que l’éditorialiste a toujours été libre d’écrire ce qu’il souhaitait et regrettant de façon un peu formelle son départ. « Son éloquence et sa voix passionnée nous manqueront ». La nature ayant horreur du vide, une nouvelle rubrique apparaît dans le numéro daté du 3 février 2003. Elle est intitulée
Look out et signée Naomi Klein. Avec l’auteur de
No logo
[9], une nouvelle composante de la gauche radicale, le mouvement altermondialiste fait son entrée à
The Nation.
Dans ce même numéro,
The Nation publie un article signé Ronnie Dugger, favorable en 2000 à la création d’un troisième parti capable de présenter un candidat crédible à l’élection présidentielle. Le Parti vert présenta alors Ralph Nader, avocat spécialisé dans la protection des droits des consommateurs et fondateur de
Public Citizen. Grâce à lui, les constructeurs automobiles ont dû faire l’effort de concevoir et d’installer des ceintures de sécurité dans les voitures. Deux ans plus tard, selon Dugger, une candidature de Nader en novembre 2004 ne peut plus être justifiée tant Bush est devenu dangereux pour la paix et la démocratie. « Si Bush et le Pentagone contrôlent le gouvernement jusqu’en 2008 nous deviendrons une nation militarisée voulant absolument dominer le monde, une Rome du troisième millénaire (…). Si nous répartissons une nouvelle fois n
os votes entre le candidat démocrate et Ralph Nader, nous aiderons probablement à l’élection de Bush. Par conséquent, Nader ne doit pas se présenter à l’élection de 2004 sous l’étiquette verte
[10] ». Le magazine partage ce point de vue ; il propose à ses lecteurs une épinglette anti-Bush : « He lied. They died. » (« Il a menti. Ils sont morts ».), allusion efficace aux introuvables armes de destruction massive dont la présence supposée en Irak a servi au Pentagone pour déclarer sa guerre.
Cette posture anti-guerre, peu de journaux ont le courage de la revendiquer dans un pays où désormais plus de la moitié de l’opinion est persuadée de la responsabilité de Saddam Hussein dans les attaques du 11 septembre 2001. Cependant, à l’heure où les Gi’s servent régulièrement de cibles à des groupes irakiens hostiles à l’occupation de leur pays, à l’heure où le mouvement anti-guerre s’engouffre dans cette brèche pour dénoncer l’impréparation d’une équipe Bush plus prompte à penser à la guerre et aux intérêts financiers des entreprises que représente la Maison Blanche qu’à l’après guerre, à l’heure ou George Bush devient candidat à sa propre succession, toutes ces questions polluent le début de sa course à l’élection. Et on peut faire confiance à The Nation pour qu’elles continuent à la polluer le plus longtemps possible avec pour résultat, la défaite espérée de George Walker Bush. •
[*]
Journaliste et écrivain
[1]
V.S.
Navasky a fait ses études à Swarthmore puis Yale. Il publie son premier livre en 1971,
Kennedy Justice. En 1978, il quitte la rédaction en chef du
New York Times magazine pour racheter
The Nation. Il publie un second ouvrage en 1980,
Naming Names consacré au maccarthysme.
[2]
V.
Navasky,
Afterword,
in K.
Vanden Heuvel,
The Nation 1865-1890,
The Independent magazine of politics and culture, Thunder’s mouth press, 1990.
[3]
HUAC,
House committee on un-american activities, commission d’enquête sénatoriale sur les activités anti-américaines.
[4]
V.
Navasky,
Naming names, Penguin Books, New York, 1981.
[5]
The Nation, 19 mars 1995, plaquette éditée à l’occasion du 130
ème anniversaire du magazine.
[6]
C.
Hitchens,
Appointment in Samarra ?,
The Nation, 30 septembre 2002.
[7]
T.
Gitlin a dirigé le SDS (
Students for a democratic society) en 1964, l’une des composantes du mouvement contre la guerre au Vietnam. Il est l’auteur, entre autres, de
The Sixties years of hope days of rage, Bantam Books, New York, 1987.
[8]
C.
Hitchens,
Taking sides,
The Nation, 14 octobre 2002.
[9]
N.
Klein,
No Logo. La tyrannie des marques, Leméac/Actes Sud, 2001.
[10]
R.
Dugger,
Ralph, don’t run,
The Nation, 2 décembre 2002.